vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Eloge de l’Acrobate
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Eloge de l’Acrobate

Michaël Ferrier, "Mémoires d’outre-mer"

D 19 juillet 2015     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’Infini N° 132, Eté 2015 comporte un article signé Michaël Ferrier : « Eloge de l’Acrobate »
qui n’est autre qu’un extrait de son dernier livre Mémoire d’Outre-mer, à paraître fin août chez Gallimard dans la collection L’INFINI dirigée par Philippe Sollers.

Ce qui m’a frappé à sa lecture, c’est la qualité d’écriture de ce texte. Sollers qui n’en est pas à sa première publication de cet auteur après Tokyo-Petits portraits de l’aube, Sympathie pour le Fantôme, Fukushima. Récit d’un désastre l’avait bien noté dans son Journal du mois de mars 2012, à propos de ce livre :

Aucun reportage ne peut donner le sentiment intime de cette catastrophe. Pour cela, il faut un écrivain véritable, Michaël Ferrier [1].


La pluie tombe, mais ce n’est plus la pluie, le vent souffle, mais ce n’est plus le vent : il porte avec lui le césium et le pollen, des bouffées de toxines et non des parfums. La mer, tout en continuant à rugir, devient muette de terreur. Elle dilue autant qu’elle peut ces résidus mortifères. Le jour est inhabitable. La nuit s’installe et n’apporte pas l’oubli, juste la crainte de nouveaux rêves, plus sombres et plus fétides à chaque fois. L’horreur est une atmosphère : particules perdues, nuages poudreux, rayonnements douteux. Nous en sommes arrivés - ou revenus - au stade météorologique de notre histoire : nous confions notre destin au vent, aux vagues. »

Et aussi :


La demi-vie n’est pas une moitié de vie. Techniquement, c’est un cycle de désintégration. Les déchets et les produits de l’industrie nucléaire mettent un certain temps à se désintégrer, temps pendant lequel ils demeurent nocifs. La demi-vie est la période au terme de laquelle un de ces produits aura perdu la moitié de son efficacité ou de son danger. Cela peut se compter en jours, en années, en siècles ou en millénaires. »

Il faut aussi le talent de l’écrivain ou l’artiste pour traduire l’univers physique, psychologique, esthétique de l’acrobate de cirque évoqué avec mille précisions et raffinements par Michaël Ferrier dans son livre « Mémoires d’outre-mer ». Il rejoint là, des illustres prédécesseurs tels que Jean Genet, l’auteur d’un magnifique poème « Le Funambule » dédié à son dernier amour, mais aussi Picasso qui a magnifié par la peinture, l’art du cirque avec « L’acrobate bleu » (1929).

Pileface, à travers A.G. avait aussi souligné l’intérêt pour cet auteur en rendant largement compte de ses livres Sympathie pour le Fantôme, Fukujima. Récit d’un désastre , ce dernier livre l’ayant sorti du cercle confidentiel où il était lu, bien qu’apprécié et présent dans la critique de qualité depuis les années 2000, notamment Alain Veinstein, Laure Adler, Cécile Guilbert…...

Des commentaires de simples lecteurs relevés sur le Net traduisent également cet intérêt, ainsi ce commentaire signé Bruno Jolly relatif à Tokyo : Petits portraits de l’aube :

« Après avoir lu le remarquable ouvrage de l’auteur sur Fukushima, que je recommande vivement et étant passionné par le Japon, j’ai eu beaucoup de plaisir à me plonger dans ce petit livre qui permet une incursion atypique dans un certain univers de Tokyo. Tous ceux qui aiment ce pays apprécieront les connaissances et les talents de l’auteur. »

Sa biographie et son parcours traversent ses romans, récits et essais, que ce soit sa généalogie personnelle ou sa vie à Tokyo depuis 1994.

Grand-mère indienne, grand-père mauricien, né en Alsace, Michaël Ferrier passe son enfance en Afrique et dans l’océan Indien, fait ses études à Saint-Malo et à Paris. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de Lettres, docteur ès-lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne, il est Professeur à l’Université Chuo de Tokyo, où il dirige le Groupe de Recherches "Figures de l’Étranger", sur les représentations de l’altérité dans les sociétés contemporaines.

Outre son activité parallèle de romancier et essayiste, Michaël Ferrier collabore régulièrement pour des critiques littéraires et artistiques aux revues Art Press, L’Infini et la Nouvelle Revue française.

L’Acrobate de Michaël Ferrier

Celui que l’on trouve dans son livre à paraître :
Mémoires d’outre-mer
et dans l’extrait qui en est donné dans le
dernier numéro 132 de l’Infini (Eté 2015).
L’acrobate, c’est son grand père mauricien…

A paraître fin août 2015

Découverte sur le site Gallimard

En exergue du livre


« Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les
pays. »
ARTHUR RIMBAUD


« Je ne suis d’aucune nationalité prévue par les
chancelleries. »
AIMÉ CÉSAIRE

Résumé du livre

Parti sur les traces de son grand-père, acrobate dans un cirque itinérant de l’océan Indien, Michaël Ferrier découvre et revisite une partie méconnue de l’Histoire de France : sur fond de colonisation, le « Projet Madagascar », par lequel les nazis, « rêvant d’étoiles jaunes sur l’île Rouge », visaient à se débarrasser physiquement des Juifs d’Europe.

Roman d’une plongée dans la mémoire et dans l’oubli, qui passe par Hitchcock et par Montaigne, par Paris et par Mahajanga, par Chateaubriand et par le jazz,Mémoires d’outre-merouvre à une réflexion sur l’identité française abordée par ses marges et rongée par ses silences.

L’ EXTRAIT : « ELOGE DE L’ACROBATE »


Parmi les artistes du Cirque Bartolini, trois se détachent, qui sont toujours placés en point d’orgue, à la fin du programme. Ce sont les figures les plus marquantes, celles qui ont droit dans les journaux aux articles les plus détaillés. À tout seigneur, tout honneur : Arthur Dai Zong.

Arthur : c’est lui qui est dans la première tombe, la plus à droite, contre le mur, comme si elle cherchait à sortir de la clôture du cimetière. Un petit gymnaste chinois bondissant, aux mains fines et aux mollets musclés, dont le nom sonne comme un gong : Arthur Dai Zong.

[…]

Arthur est né au sud de Pékin, dans la région de,Wuqiao, à la frontière des provinces d’Hebei et de Shandong. Son vrai nom est Ha Chou, mais tout le monde rappelle Arthur : comme Maxime, en changeant de pays, il a changé de nom. Depuis plus de vingt ans, la famille Dai Zong multiplie les voyages à Madagascar : c’est d’abord son oncle qui s’y installe à la fin du XIXe siècle pour fuir la première guerre sine-japonaise. Puis son père, qui débarque en 1905 pour, comme des milliers d’autres Chinois, bâtir les lignes de chemin de fer. Resté seul avec sa mère, le jeune homme grandira dans la légende de ce père voyageur. A peine âgé de vingt ans, lui aussi partira vers l’Océan indien. C’est à l’Île Maurice qu’il sera recruté par Mme Bartolini comme « cuisinier et acrobate ».

Il faut connaître un peu la Chine pour comprendre. J’ai fait le voyage il y a deux ans. J’en garde un souvenir merveilleux, parce que c’est un très beau pays d’abord, et aussi parce que c’est là que j’ai rencontré Li-An. Il y a deux ans donc, je procède par trouées successives, je pars de Tokyo, je remonte par Paris, puis une escale à New York pour une conférence, et je me translate vers la Chine... le Xian de Wuqiao... le port de Cangzhou... l’avion, puis le train, puis des routes de plus en plus étroites, Xiaomachang... J’avance encore, je troue New York pour passer une centaine d’années auparavant, dans la campagne immense, où le ciel s’abaisse vers les arbres. C’est là, dans le parfum des rizières et parmi les gens qui parlent de la récolte qui approche, après une heure de marche nocturne sur un chemin de sable jaune, que j’ai retrouvé la trace d’Arthur, au milieu de la vaste plaine de la Chine du Nord.

[…]

Autant dire que ce n’est pas à un Chinois, surtout natif de Wuqiao, qu’on va donner des leçons d’acrobatie. Les registres du district font référence à un écrit de Fan Jingwen, un conseiller du cabinet des Ming lui aussi originaire de Wuqiao. Intitulé Visite du Jardin du Sud, ce texte décrit un spectacle équestre à la Terrasse du vent (porte sud de la cité) : « Quelques chevaux galopent sur la piste avec la rapidité de l’éclair. Les cavaliers adoptent toutes sortes de postures : couchés sur le dos ou à plat ventre, recroquevillés sur eux-mêmes ou simplement accroupis, en amazone ou à califourchon, les mains embrassant le cheval ou en l’air, sautillant ou figés debout, les pieds touchant le sol ou mis à côté du cheval ; parfois ils lâchent les rênes et quittent les étriers. Lorsqu’on croit qu’ils vont tomber à terre, ils remontent à cheval avec une habileté incroyable. »

On ne s’étonnera pas de trouver tant de chevaux dans ces exercices d’adresse. Car la province de Shandong est aussi le pays de Sun Tzu, l’auteur de L’Art de la guerre. L’acrobatie, sous ses dehors festifs, n’est pas un simple divertissement : c’est une manière très spéciale d’être au monde, un combat aérien en même temps qu’une lutte en sous-main. On devrait peut-être lire en ce sens les dernières pages du livre de Sun Tzu, le fameux chapitre XIII où il insiste sur l’importance des agents secrets et en dresse une typologie... Dans le réseau magique qu’il met en place - le « divin écheveau » - une place de choix est réservée à certains espions, qui sont appelés « les agents vivants » ou « les agents volants » : sous une allure commune ou même disgracieuse, ce sont « des hommes lestes, vigoureux, hardis et braves ». Ils peuvent bien avoir l’air stupide ou inoffensif, mais ce sont eux que l’on envoie collecter des informations au moment opportun. De l’acrobate, ils ont les manières furtives et la rapidité d’exécution, le coup d’œil et l’intrépidité. À la différence des agents suicides, ils reviennent faire leur rapport après leur mission. Le paradoxe est que ces fils de paysans, toute leur vie attachés au travail de la terre, aient donné au monde - en même temps que des poires juteuses et de petits jujubes à robe rouge, à pulpe jaune - les acrobates les plus véloces et les stratèges les plus subtils.

Ce côté agent secret lui servira plus tard, nous le verrons. Mais pour l’instant, Arthur est davantage dans le registre cavalcade, chevalier volant. Dans ses numéros, clin d’œil peut-être à ses origines terriennes, il utilise un ensemble d’objets venus du monde agricole, vases, récipients, cruches, marmites, pichets ... Mais c’est pour aussitôt les faire valser dans les airs. Dans le Jeu des jarres par exemple : « les jarres destinées à contenir les grains des récoltes ne sont plus de lourdes amphores de terre, elles s’envolent sur ses pieds puis retombent en équilibre sur sa nuque », Les porcelaines, la poterie, la terre cuite, l’émail cloisonné, tout lui est bon : dans chaque matière, il puise un réservoir intarissable de mouvements qui semblent naître des ustensiles eux-mêmes, soudain libérés de la férule du travail et rendus à leur vie frémissante, bondissante, tournoyante... À son contact, les outils se soulèvent, les bibelots s’enchantent.

Je continue à feuilleter les programmes... On ne dispose pas de descriptif pour tous les numéros d’Arthur, mais leurs simples titres suffisent pour redessiner les contours d’un paysage tourbillonnant, à la fois poétique et athlétique. Comme pour signifier qu’il va vous mettre la tête à l’envers, Arthur commence souvent avec une Pagode. Qu’est-ce qu’une Pagode ? - Des bols sont saisis par les doigts de pied et posés sur la plante, ils passent d’une jambe à l’autre, sautillent, s’enroulent le long des chevilles, puis remontent en équilibre à la pointe de l’orteil en suivant les accents aigrelets d’une flûte en bambou. L’acrobate fait le tour du cirque sur les mains. Il faut savoir vivre ainsi, avec la tête penchée, regard oblique, perspective décalée.

Pagode de bols avec appui sur la main, Pagode de bols des deux hirondelles en plein vol... Soudain, un Pagodon de paniers à fleurs ! Pourquoi cela s’appelle-t-il une Pagode ? Parce que, comme dans une pagode, le rythme monte régulièrement, les numéros s’enchaînent ou se superposent, on passe aux agrès, aux anneaux, aux cordes, aux échelles... - et l’on se retrouve soudain sans s’en rendre compte là-haut, tout là-haut, dans le bleu du ciel.

Certains soirs cependant, Arthur s’ennuie des roulades et des pagodes, il sort son vélo. C’est sa spécialité, sa botte secrète : le vélo acrobatique. Tout ce qui est cycle, cercle, roue le propulse dans une ronde joyeuse. Juché tour à tour sur un monocycle, une bicyclette, un tricycle et même un cyclo-pousse - toute une corolle de vélos au Cirque Bartolini - il virevolte comme une toupie, multiplie les pivots et les manœuvres, les pirouettes et les déviations...

Dans le Jeu de bols sur monocycle, le voici ondoyant sur une table ronde : son pied gauche pédale tandis qu’avec son pied droit, il lance des bols, des fourchettes et des cuillers qui retombent avec une précision inouïe dans le panier placé sur le sommet de sa tête. À vélo, Arthur peut tout faire : endroit, envers, rétropédalage, descente subite sous le cadre, passage à l’équerre, montée à la verticale ... La foule ne le lâche pas d’une semelle dans ses circonvolutions. Debout sur le guidon, accroupi sur les ailettes des roues ou pédalant à reculons, il est en même temps la force et la souplesse, la hauteur et le renversement. Sur le sol, sur une planche, sur un fil, rien n’arrête cet encyclopédiste du vélocipède, déployant dans le cercle de la piste son catalogue vivant de postures virtuoses.

C’est que le rond est libre, il n’a ni commencement ni fin. À la fin de son numéro, presque à l’arrêt - bras écartés pour l’équilibre, la victoire et le salut - il tourbillonne à droite et à gauche des milliers de tours, sans se lasser, sans s’arrêter.

*

La deuxième figure de proue du Cirque Bartolini, c’est Axel, le funambule. C’est un garçon un peu pâle, au teint fragile. Le plus âgé des trois saltimbanques est aussi le plus influençable : il y a fort à parier que c’est Maxime qui l’a embarqué dans ce voyage. Axel, qui est l’aîné d’une grande famille de notables de l’Île Maurice, ne s’entend pas avec son père, trop bourgeois, trop sérieux à ses yeux. Lui aime le cirque et les poèmes, il rêve de devenir artiste ou baladin. Quand il rencontre Maxime, il est immédiatement fasciné par cette boule d’énergie issue d’une famille bien en dessous de la sienne mais qui tire de cette pauvreté un surcroît de liberté.

Languide, longiligne, un peu efféminé, Axel est d’une grâce touchante. Mais sous ses allures graciles, c’est un athlète redoutable : on dit que des trois acrobates, c’est le plus assidu à l’entraînement, et qu’il peut rester toute une soirée en équilibre sur son fil à répéter un exercice jusqu’à ce qu’il en soit satisfait. « Qui, s’il est normal et bien pensant, marche sur un filou s’exprime en vers ? demande Jean Genet dans son merveilleux poème Le Funambule. C’est trop fou. Homme ou femme ? Monstre à coup sûr. » Effectivement.

Dans le Cirque rouge, son numéro plonge le public dans un subtil mélange de suspense, d’angoisse et de contentement. Axel évolue sur un mince fil de laiton tendu, suspendu à grande hauteur et soutenu par deux croix métalliques posées au sol. En bas, l’arène, la vaste étendue de sable. En haut, dans les airs et le feu : Axel doit passer par une série de cercles, de grosses cordes de raphia tressées et enduites de suif qui s’enflamment quand il les traverse. Il se sert d’un balancier pour garder l’équilibre, lesté aux extrémités de petites poches de sable, ce qui augmente et distribue sa masse et lui donne le temps de corriger sa position. Il est là, entre la mort et le miracle. La vie est suspendue à un fil, et pour une fois l’expression veut dire quelque chose. Il a de l’aplomb, à coup sûr. Danseur solitaire, merveille embrasée.

Vers le milieu du parcours, plusieurs journaux le signalent, Axel connaît souvent une période difficile : « Tu connaîtras une période amère - une sorte d’enfer -, dit encore Genet (qui s’y connaît décidément en funambules), et c’est après ce passage par la forêt obscure que tu resurgiras, maître de ton art. » Spectacle dantesque, donc. Arrivé au milieu de son pèlerinage, seul sur son fil, Axel regarde devant, puis il regarde derrière : pas question de faire demi-tour, le chemin du retour est aussi éloigné que celui qui l’attend, d’ailleurs voyez, c’est le même, il suffit d’être ainsi suspendu pour le sentir, pour le savoir, et en dessous c’est le gouffre, le plus simple au fond serait de s’y laisser glisser...

Le funambule au milieu de son fil est comme le nageur entre deux rives - un citoyen entre ses deux pays - à égale distance de l’une et de l’autre. Perdu outremer. Ne croyez pas qu’il soit si facile d’être un enfant d’outre-mer. Les continents ne sont plus en vue, les repères s’éloignent ... Alors il n’est rien d’autre qu’un feuillage fragile, traversé par les vents. La moindre brise lui est tempête, le plus petit souffle de l’air un tourbillon affolant. La désolation le guette, le marasme, l’apeurement. Les muscles se raidissent, un peu fatigués déjà. Il sent l’engourdissement qui gagne les doigts, une rigidité lui grimpe le long des mollets ... Il serait si facile de s’en tenir là. S’accroupir sur la corde, rejoindre un bord ou bien l’autre - qu’importe - en rampant...

Mais ce n’est rien, les meilleurs ont connu ça. Le modèle d’Axel, c’est Blondin...

Jean-François Gravelet, le Grand Blondin, le premier à traverser les chutes du Niagara sur un câble et qui répétera plusieurs fois son exploit au milieu du XIXe siècle. Quand Blondin arrive au milieu de ses 335 mètres de corde, au-dessus du précipice grondant, auréolé d’une brume de vapeur montant du gouffre et d’une infinité de gouttelettes poudroyantes, il débouche une bouteille de vin et se sert un pichet, là, au-dessus de l’abîme ! Une autre fois, il sort un réchaud et se fait cuire une omelette sur le fil. Toujours à cet instant de la traversée, il y a ce moment d’épouvante, auquel il choisit de répondre par l’humour.

Le Grand Blondin franchira à plusieurs reprises les cataractes blanches, en corsant à chaque fois un peu plus la difficulté de l’exploit : une fois, ce sera les yeux bandés, une autre fois les pieds dans un sac, ou encore les mains menottées ... Il s’agit bien sûr d’inventer des exploits de plus en plus audacieux, mais aussi de se singulariser de plus en plus, de confirmer à chaque pas l’infinie précision de sa propre personne dans le vacarme ambiant.

Avec cela, il entraîne le monde entier avec lui, ses amis, sa famille, son impresario... Au Crystal Palace de Londres, en 1862, il pousse à 55 mètres au-dessus du sol une brouette dans laquelle il a installé sa fille de cinq ans : celle-ci, tout sourire, lance sur la foule en contrebas des pétales de rose à pleines brassées ! Spectacle irréel, poétique et fleuri, une belle preuve d’amour filial : évidemment, interdit tout de suite par le Ministre de l’Intérieur, alerté par la presse qui se répand en récriminations sur le sort de l’enfant. Mais que voulez-vous dire à ce monsieur qui est là-haut comme chez lui ?

La scène de Blondin, c’est le monde. On l’a oublié mais les chutes du Niagara furent longtemps surnommées « les chutes à Blondin » : il s’était approprié ce lieu, le laissant libre et ouvert à tous vents mais l’habitant de sa présence singulière. Un fil tendu entre l’air et l’eau, un élan.

Alors Axel se remet en route, doucement. Les reins ont retrouvé leur assise, le pied mord plus solidement le long de la corde tendue. La respiration est à nouveau fluide, silencieuse. Toutes les articulations sont en état de marche, vertèbres, rotules, rouages, la pensée progresse le long des cartilages. Il traverse le gouffre, les cercles, le feu, et il ressort là-bas, dans des nuages de fumée et une explosion assourdissante. Il sourit. Le funambule est une île, qui se souvient des continents et les salue de loin.

*

Je m’arrête un instant, j’ouvre le dictionnaire. Le mot « acrobate » est de la même famille que « microbes » : il vient du grec, de acro (extrémités) et de bios (la vie). L’acrobate grec était celui qui savait se déplacer sur la pointe des pieds ou sur un fil, sur un mât, sur un agrès : à l’extrême. En un mot, il s’agit de vivre sur des pointes. Maxime en est l’exemple parfait : il est têtu, il est pointu.

La vie aux extrémités, la vie des doigts, du bout des lèvres, de la plante des pieds... Orgueil des orteils, des ongles, grâce des cils. C’est le tact en ondes, le mot sur la pointe de la langue. Les mains parlent et les pieds tracent sur le sol une étrange calligraphie, comme si l’on posait physiquement la question du langage.

On dit souvent que l’art du cirque est celui qui consiste à composer entre eux tous les autres. Toujours, ils chevauchent. Ils composent. Ce sont des multi-appartenants. Ils n’ont cure d’établir des frontières bien précises à leur souveraineté. Dans chacun de ces gestes, il y a un certain rapport au savoir (« on dirait que la connaissance a trouvé son acte » disait Paul Valéry des danseuses) et une grande science du multiple. Chacun de leurs pas, chacun de leurs gestes ouvre un espace entre-deux, un idiome alternatif, une science des intervalles qui peut se pratiquer dans de nombreux domaines : langue, cuisine, musique, médecine...

Dans le Cirque Bartolini, les écuyères, tréteaux du cœur volant, savent sauter de diverses manières sur un cheval en marche ou arrêté. Elles peuvent aussi se tenir à genoux sur la selle, assises sur la plante de leurs pieds retournés. Arthur Dai Zong savait chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur la plante du pied gauche et un sabre en équilibre sur la plante du pied droit. Axelle Funambule savait monter à vélo sur un fil et brandir un foulard de soie. Ils semblent à chaque volte nous poser une question : et vous, de quelles traversées êtes-vous capable ?

*

Mais le plus étonnant de ce trio, c’est Maxime.

Il y a ceux qui savent porter et ceux qui savent lancer. Ceux qui font le pont et ceux qui font la roue. Ceux qui soulèvent, ceux qui retiennent, ceux qui projettent... Les spécialistes du juché et les adeptes de la rotation... Maxime lui, sait tout faire, c’est précisément pour cela qu’il a été engagé. « Possibilité d’alterner les rôles, porteur, voltigeur, joker... » : cette phrase, je l’ai retrouvée dans un des carnets de Madame Bartolini. Elle l’a rédigée à la hâte juste après la séance d’embauche de Maxime. C’est la première description écrite que j’ai retrouvée de mon grand-père, et je trouve qu’elle lui va bien.

Au sol, porteur, observateur, voltigeur ... Au ciel : équilibriste, danseur de corde, trapéziste. Il peut remplacer au Pied levé la plupart des autres artistes. C’est ce qu’on appelle, dans le vocabulaire du cirque, un joker. Jeune homme au corps buissonnier, gymnaste étincelant.

Un carnet de croquis - peut-être lui aussi de la main de Mme Bartolini - nous le montre dans toute la palette de ses dispositions. Maxime a un superbe costume couleur rubis avec des découpures noires : c’est un elfe cerise, un lutin carmélite. Lorsque la gardine s’ouvre, le grand rideau de velours rouge qui sépare les coulisses de la piste, toute une vivacité de situations et de sensations différentes le parcourt. Il entre dans le champ clos de sa chair attentive, au pays qui respire et qui bat sous sa peau... doigts-doigts, pieds-poings, mains-poignets, mains-coudes, il pense déjà où, quand et comment poser chacun de ses appuis.

Il frappe dans ses mains. La magnésie réduit la transpiration et améliore la prise, mais c’est aussi l’entrée, avec son odeur d’oxyde, dans un spectacle de poudre blanche où toutes les formes se dissolvent. Le sang circule, la porte s’ouvre et le corps parle. Alors, c’est la joie de l’en-piste qui commence.

Ici, les carnets de notes de Mme Bartolini sont précieux et précis : Maxime est « vif, attentif », il « s’ouvre comme une corolle à la réception des sauts », il sait aussi « se resserrer pour se protéger ».

Canevas technique : « alternance des temps forts et des temps faibles ». Ligne du corps : « élancée, élégante ».

Posture : « tonique ».

Elle note aussi l’extrême variation des vitesses, et la ponctuation quasi-musicale des appuis sur le sol, comme en témoigne cette notation étonnante, semblable aux indications d’une partition : « Modéré, vite, fort, doux, gai. »

Un défaut cependant, relevé lors des entraînements : « il rechigne à l’alignement ». En revanche, il peut intervenir dans toutes les combinaisons, assis, debout, couché, statique ou dynamique, en pyramide, en bloc ou en colonne, en solo ou en trio ... Joker : je t’aide à monter et à te maintenir en équilibre sur un porteur. Le but est que tu tiennes seul, seul contre le monde entier s’il le faut. Puis je t’aide à descendre simplement. Je peux aussi t’aider à descendre de façon acrobatique : je te porte, je te soulève, je te projette et je te maintiens. Je te lance dans l’espace ouvert, dans la féerie du ciel de toile blanche et bleue. Je t’exulte, je te catapulte.

Quand vient son tour, Maxime scrute d’abord les parties osseuses saillantes, il évalue les masses musculaires, leur élasticité, leur robustesse ... Étrange rapport de ce corps à lui-même et à tous les autres. Il les palpe, les enrobe, les survole, du plat de la main ou de la volte de l’œil ; il reconnaît au passage les surfaces d’appui les plus solides, les zones de positionnement stratégiques, les parties les plus aptes à l’envol... C’est la grande géographie des corps.

Mains sur bassin, mains sur épaule et bassin, mains sur épaules : la première chose est d’envisager les différentes possibilités de contact. Puis, très vite, passer sous les membranes, détecter les nervures et les articulations. On capte, on grimpe, on se saisit, on s’envole : les choses les plus importantes se jouent là, dans l’intervalle.

Puis-je poser mon pied ici, ma main à cet endroit ? où et quand précisément, et pour combien de temps ? Dans quelle forme est mon partenaire ce soir ? Est-ce que je le propulse pour un saut, un double saut ou pour une vrille ? Un bon acrobate est d’abord un excellent physiologiste : il radiographie le corps des autres, il le traverse de part en part, et tout ceci doit être fait très vite, à l’instant. Les yeux, le front, les lèvres, la langue, les organes de la voix, les bras, les jambes, le maintien, la couleur du visage, les glandes salivaires, le cœur, le poumon, l’estomac, les artères et les veines, et tout le système nerveux, frissons, chaleur... Tout est important. Balayage externe et interne, scanner intégral : il connaît le monde par ses cinq sens, et par un autre sens encore. Il sait ce qui se passe dans le corps à chaque instant.

Et maintenant, roulement de tambour infini... C’est le dernier numéro, le clou du spectacle avant la parade finale : le trapèze. A la fin, tous les autres épuisés, lui seul encore debout, plus personne ne peut le suivre. D’abord un crocheté des deux jambes, suivi d’une traction des bras : le voilà qui monte, il va chercher la lumière, projecteurs en surimpression sur le corps. Corde lisse, corde volante, il monte, il va rejoindre le trapèze...

Le trapèze est un bateau : on entend le bruit du bois qui craque, les cordages tanguent, on sent le souffle du vent. La traversée va commencer... Quelques instants de silence, deux ou trois balancements, il commence par quelques passes pour tester progressivement son équilibre. Les figures s’enchaînent : la Grenouille basse, la Grenouille haute... Cigogne avant, Cigogne arrière... Tous ses esprits animaux s’échauffent, se posent, se disposent... Il sort de la confusion, il s’ordonne. Il est synchrone. Un tour de corde et puis, très souplement, il enchaîne avec des figures géométriques : d’abord l’Équerre, puis le Carré. Les muscles des bras se tendent, mais le visage ne montre aucune trace d’effort. Montée à la verticale... Attention, station. Une bascule en avant, voilà la Sirène et le Goéland.

Il y a l’engagement physique de l’agrès, la force musculaire, mais il y a. aussi autre chose : le rythme et la respiration, une certaine manière de pas être dépassé par la vitesse et par l’énergie qu’il développe, d’être toujours présent à la bonne pulsation. L’équilibre est un déséquilibre constant, un jeu de forces et de mouvements. Surtout, ne pas forcer. Au contraire, lâcher du lest... Le savoir-faire, ici, est un lâcher-prise : compression du muscle et détachement de l’esprit, tout est dans le souffle. Tout est dans la détente, c’est le mot qu’il faut, qui signifie à la fois l’impulsion et le repos. Alors le corps tout seul s’ajuste, la jambe autour de la corde, la main posée sur le bois... Soudain, tous les appuis tombent juste, et cette exactitude est l’autre nom de la beauté.

Maxime sourit, remonte sur son hauban, agrippe une deuxième corde ... Un peu de repos et voici la figure du Hamac. Suspendu à cinq mètres de haut, il s’allonge entre les deux filins, d’un air nonchalant. Madame Bartolini envoie un petit air de clavecin... C’est du Couperin. Courante, sarabande... Le public rit, lui aussi reprend son souffle. Mine de rien, pendant ce temps, le chapiteau s’est transformé en une grande cathédrale de silence. Là-haut, l’archange volant reprend : le Bateau, la Cavale, le Drapeau et - retournement complet -l’étrange figure du Temps cambré. Enfin, l’Avion et puis, toute simple, la Croix. Là, il tient plusieurs secondes, ses bras sont deux grandes ailes blanches.

Puis soudain, c’est l’envol.

Le triple saut périlleux avec vrille est la spécialité de Maxime : d’un seul mouvement, il va passer d’un trapèze à un autre situé à quelques mètres en contrebas dans le silence religieux d’une foule suspendue à ses épaules, à ses bras, à ses jarrets. Trois tours dans l’espace dans son costume rouge comme une roue incandescente. C’est un moment étrange, où le temps n’est pas arrêté - comme le veut un cliché tenace mais bien plutôt déployé dans sa diversité folle.

Il y a une seule photographie de Maxime en train d’accomplir sa célèbre vrille, je l’ai retrouvée dans les papiers de Georges. Elle est de mauvaise qualité, décor trouble, cadrage flou, visage bougé. Mais il y a quelque chose d’émouvant à voir cet homme seul, lancé dans l’immensité d’un ciel de toile bleue soudain rendu à la nuit un peu bistre du papier dévoré par les ans. Le photographe a dû appuyer sur le déclencheur peu après le départ du saut et, compte tenu de la vitesse de réaction de l’objectif, Maxime a été saisi - ou, pour mieux dire, intercepté - au moment où il est au sommet de sa boucle, bras tendus dans le noir, un peu comme les plongeurs olympiques juste avant le piqué. Malgré la médiocrité du cliché - ou peut-être précisément grâce à elle - on comprend vite l’extraordinaire puissance légère de ce fou volant. Il est debout dans le noir, les bras ouverts, les mains cherchant le ciel. Là, il rompt le cercle de l’espèce, il s’extrait du cycle, il s’éclipse - et c’est comme si chaque roue lui faisait franchir un nombre infini de degrés de liberté. C’est un nouvel espace-temps, tissé par la lumière, gravé par la matière, un temps élastique et qui n’obéit plus.

Maxime, acrobate. Oiseau tranquille au vol inverse. Hors du vol, point de salut. Il faut se faire volant, par un long, immense et raisonné déploiement de tous les sens. Rien de prévisible dans ses mouvements, et en même temps rien d’inutile. Oiseau, singe, poisson, plante, il est devenu inclassable. Il est le monde, un monde soudain appris par corps, décomposé, recomposé. Victoire de la voltige.

Ainsi, il entre dans d’autres coordonnées de l’espace et du temps, un autre état du corps lui-même. Il a son tempo propre, une sorte de musique organique qui le mène vers le revers des choses, leur source invisible. Il tiendra ce temps-là, le sien, jusqu’au moment de mourir.

Sur ce dernier point, je garde en mémoire un souvenir très précis. C’est vers la fin de sa vie, Maxime a près de 70 ans mais il fait encore chaque matin une série d’étirements au sol et quelques retournements sut la barre de bois curieusement suspendue au-dessus de sa porte d’entrée... (Que nul n’entre ici s’il n’est pas un peu acrobate, c’est sans doute le sens qu’il lui donne). Le souvenir dont je parle - j’ai cinq ans - concerne une des rares conversations que j’ai eues avec lui, genou contre genou, sur le petit banc de la maison de Mahajanga, de l’autre côté du boulevard, face à la mer. J’entends encore sa voix très spéciale, une voix grave, un peu sarcastique, je sens son eau de Cologne et ses discrets effluves de citron. Comme je le bombarde de questions sur le cirque,

Maxime me dit qu’au moment du saut périlleux., il fermait toujours les yeux.
- Il suffit de fermer les yeux.
- Fermer les yeux ? Là-haut ?
- Parfaitement. Au bon moment. Cela permet de retrouver le trapèze, les yeux fermés, du dedans.

Il n’essaie pas de me transmettre un savoir, il s’en moque, mais à ce moment-là il est extraordinairement gai et sérieux. Sans arrêt sur son trapèze, il se dédouble et mute, se transforme, change de poids et de vitesse. Il s’évade sans cesse et sans cesse l’(’vient au même point de son espace, liane déliée, séquence multipliante. Et le secret - me dit-il - est si simple que même un enfant de cinq ans peut le comprendre, avant que toute sa vie d’adulte ne tente de le lui faire oublier : c’est de fermer les yeux, c’est-à-dire de substituer à tous les repères habituels une sorte de vision interne, impitoyable, acérée. Résistant fondamental, travailleur inqualifiable et chaque jour réinventé. En lui, tout est souffle, son, muscle, musique, voix.

Encore aujourd’hui dans mes rêves, il m’arrive de le voir, assis sur son trapèze dans l’obscurité des cintres, rouge parmi cette ombre. Il est loin. Nous sommes séparés me dit-on par toute une épaisseur de temps, et il serait vain de chercher à le rejoindre. Pourtant, il me regarde : alors tout l’énorme réservoir des choses est rouvert, en toutes directions.

Michaël Ferrier


Picasso, L’acrobate bleu (1929)

JPEG - 31.6 ko
Picasso, L’Acrobate bleu, 1929

Pablo Picasso (1881 - 1973)
Fusain et huile sur toile
162 x 130 cm
Inscriptions : D.RE. sur châssis : Novembre XXIX
Oeuvre réalisée à Paris
Dation en 1990
Musée national Picasso
Affectation au Musée national d’art moderne en 1991

A propos de ce tableau, par Philippe Sollers

Deller me fait parfois penser au merveilleux acrobate bleu en équilibre peint par Picasso. Picasso voyait depuis " partout " ; Deller lorsqu’il prend la parole en musique, à cause de cette trouée dans le son, chante enfin comme on devrait sans arrêt continuer de chanter, depuis "Partout " et "toujours". Il accomplit à lui seul le programme rimbaldien de A une raison : " Arrivée de toujours, qui t’en iras partout. " Par sa voix, le temps reprend ses pleins droits dans le While, c’est-à-dire son immensité furtive — sa foi, son amour. "

Philippe Sollers, Sur Alfred Deller, Illuminations
Voir article

*

Mots d’enfants à l’école maternelle

lors du visionnage de différentes versions de l’Acrobate de Picasso. Outre des réactions comme :

« Il a une main qui a des doigts et une main qui n’a pas de doigts. » (Dylan)

« On dirait que sur son dos, il a une bosse. Il ressemble à un dromadaire. »
(Emma)

« Il y a un bras qui est grand et un bras qui est petit. » (Anaïs)

« En fait, il n’a pas la même tête que nous ! » (Loëiz)

deux enfants perspicaces ont noté :

« Il a les yeux fermés. » (Loëiz)

« Ils ont les yeux fermés » (Dilan)

Maxime nous le dit dans le texte de Michaël Ferrier : « au moment du saut périlleux, il fermait toujours les yeux. »

Et ces yeux fermés, ces enfants les ont aussi vus chez Picasso. Le peintre avait-il eu les confidences de Maxime ?

Il faut sans doute un regard d’artiste ou d’enfant pour les voir.

Crédit : http://stephane.sully.free.fr/cariboost_files/lecture_oeuvres_acrobates.pdf

*

Le vieil homme, l’enfant et l’acrobate bleu

Par Michel Collart
31/12/2010

Centre Pompidou-Metz. L’exposition « Chefs-d’oeuvre » présente les grandes figures de l’histoire de l’art du XXe siècle. Il y a là du beau monde : Matisse, Picasso, Miro, Pollock, Dubuffet, Léger, Dali et bien d’autres.
Les visiteurs sont nombreux. Parmi eux, je remarque un vieux monsieur tenant un bambin par la main. Ils s’arrêtent devant presque chaque tableau, sculpture ou installation. L’enfant comme l’adulte regardent attentivement et échangent leurs points de vue. Entre les deux, il doit y avoir près de 70 ans de différence. Mais que peuvent-ils bien se dire ?
Curieux, je m’approche discrètement jusqu’à pouvoir les entendre. Ils sont actuellement devant l’acrobate bleu de Picasso. Silence, je les écoute.

« Tu vois, ici en bas, c’est sa main. Là en haut, c’est son pied, là son visage, et juste en dessous de son menton, son genou… ». Après avoir montré du doigt chaque partie du tableau, le vieil homme sourit à l’enfant et ajoute « … en fait, il fait des galipettes ». Il se dresse alors sur un seul pied, se contorsionne et, dans un équilibre plus qu’instable, prend une pose qui fait rire l’enfant.

Marcel Duchamp ne disait-il pas que « c’est le regardeur qui fait le tableau » ?

Crédit : https://michelcollart.wordpress.com/

*
JPEG - 54.4 ko
Picasso, Acrobate à la boule, 1905
Huile sur toile, 147 x 95 cm. Musée Pouchkine, Moscou.

Jean Genet : Le Funambule

Jean Genet a écrit un poème sublime, indépassable sur Le Funambule - cité par Michaël Ferrier dans son texte -, dédié au jeune acrobate Abdallah Bentaga qu’il rencontre en 1955 alors qu’il sort d’un long tunnel de stérilité littéraire. Il va vivre avec lui sa plus belle et plus dramatique histoire d’amour, et aussi sa période la plus riche pour le théâtre.

Ecrit pour Abdallah, c’est un long poème d’amour, mais aussi son Art Poétique : variations sur une dramaturgie du cirque, du théâtre et de la danse, réflexions sur l’artiste dans le monde, solitude et ambivalence de l’acteur, va-et-vient entre effacement et gloire, ombre et lumière, mal et bien, apparence et réalité, profane et sacré. Tous les thèmes y sont tendus comme le câble d’acier. Miroir l’un de l’autre, ils se recréent dans une fascination réciproque, un croisement d’images et de reflets. L’un par l’autre ils s’accomplissent et accomplissent l’œuvre. Le funambule s’est suicidé en 1964 ;il avait 28 ans. Jean Genet en concevra une responsabilité et une douleur qui ne s’effaceront jamais ;les derniers jours de sa vie, il ne parlait que d’Abdallah à ses proches.

Crédit : http://www.theatre-contemporain.net/

Quelques extraits


Ton fil de fer charge-le de la plus belle expression non de toi mais de lui. Tes bonds, tes sauts, tes danses – en argot d’acrobate tes : flic-fac, courbette, sauts périlleux, roues, etc., tu les réussiras non pour que tu brilles, mais afin qu’un fil d’acier qui était mort et sans voix enfin chante. Comme il t’en saura gré tu es parfait dans tes attitudes non pour ta gloire mais la sienne.
Que le public émerveillé applaudisse :
- Quel fil étonnant ! Comme il soutient son danseur et comme il l’aime !
À son tour le fil fera de toi le plus merveilleux danseur.

Le sol te fera trébucher.

Qui donc avant toi avait compris quelle nostalgie demeure enfermée dans l’âme d’un fil d’acier de sept millimètres ? Et que lui-même se savait appelé à faire rebondir de deux tours en l’air, avec fouettés, un danseur ? Sauf toi personne. Connais donc sa joie et sa gratitude.

Je ne serais pas surpris, quand tu marches par terre que tu tombes et te fasses une entorse. Le fil te portera mieux, plus sûrement qu’une route.

. . . . .

J’ajoute pourtant que tu dois risquer une mort physique définitive. La dramaturgie du Cirque l’exige. Il est, avec la poésie, la guerre, la corrida, un des seuls jeux cruels qui subsistent. Le danger a sa raison : il obligera tes muscles à réussir une parfaite exactitude – la moindre erreur causant ta chute, avec les infirmités ou la mort – et cette exactitude sera la beauté de ta danse. Raisonne de la sorte : un lourdaud, sur un fil fait le saut périlleux, il le loupe et se tue, le public n’est pas trop surpris, il s’y attendait, il l’espérait presque. Toi, il faut que tu saches danser d’une façon si belle, avoir des gestes si purs afin d’apparaître précieux et rare, ainsi, quand tu te prépareras à faire le saut périlleux le public s’inquiétera, s’indignera presque qu’un être si gracieux risque la mort. Mais tu réussis le saut et reviens sur le fil, alors les spectateurs t’acclament car ton adresse vient de préserver d’une mort impudique un très précieux danseur.

. . . . .

Pour ton arrivée en piste, crains la démarche prétentieuse. Tu entres : c’est une série de bonds, de sauts périlleux, de pirouettes, de roues, qui t’amènent au pied de ta machine où tu grimpes en dansant. Qu’au premier de tes bonds – préparé dans la coulisse – l’on sache déjà qu’on ira de merveilles en merveilles.

. . . . .

Pourquoi danser ce soir ? Sauter, bondir sous les projecteurs à huit mètres du tapis, sur un fil ? C’est qu’il faut que tu te trouves. À la fois gibier et chasseur, ce soir tu t’es débusqué, tu te fuis et te cherches. Où étais (tu donc avant d’entrer en piste ? Tristement épars dans tes gestes quotidiens, tu n’existais pas. Dans la lumière tu éprouves la nécessité de l’ordonner. Chaque soir, pour toi seul, tu vas courir sur le fil, t’y tordre, t’y contorsionner à la recherche de l’être harmonieux, épars et égaré dans le fourré de tes gestes familiers : nouer ton soulier, te mouche, te gratter, acheter du savon… Mais tu ne t’approches et ne te saisis qu’un instant. Et toujours dans cette solitude mortelle et blanche.

Ton fil cependant – j’y reviens – n’oublie pas que c’est à ses vertus que tu dois ta grâce. Aux tiennes sans doute, mais afin de découvrir et d’exposer les siennes. Le jeu ne messiéra ni à l’un ni à l’autre : joue avec lui. Agace-le de ton orteil, surprends-le avec ton talon. L’un à l’égard de l’autre, ne redoutez pas la cruauté : coupante, elle vous fera scintiller. Mais toujours surveillez de ne jamais perdre la plus exquise politesse.

. . . . .

Comme le théâtre, le cirque a lieu le soir, à l’approche de la nuit, mais il peut aussi bien se donner en plein jour. Si nous allons au théâtre c’est pour pénétrer dans le vestibule, dans l’antichambre de cette mort précaire que sera le sommeil. Car c’est une Fête qui aura lieu à la tombée du jour, la plus grave, la dernière, quelque chose de très proche de nos funérailles. Quand le rideau se lève, nous entrons dans un lieu où se préparent les simulacres infernaux. C’est le soir afin qu’elle soit pure (cette fête) qu’elle puisse se dérouler sans risquer l’être interrompue par une pensée, par une exigence pratique qui pourrait la détériorer…
. . . . .

Mais le Cirque ! Il exige une attention aiguë, totale. Ce n’est pas notre fête qui s’y donne. C’est un jeu d’adresse qui exige que nous restions en éveil.

. . . . .

Impolitesse du public : durant tes plus périlleux mouvements, il fermera les yeux. Il ferme les yeux quand pour l’éblouir tu frôles la mort.

Jean Genet / Le funambule / Poésie-Gallimard ... p. 107 à 127

Plus sur Michaël Ferrier

Entretien
(France Culture, 9 mars 2012, sur son livre "Fukushima, récit d’un désastre")


Science Publique - Un an après Fukushima - 9... par VideoScopie

D’autres livres de l’auteur

Livres Michaël Ferrier
Fuhushima.Récit d’un désastre Japon : La barrière des rencontres Tokyo. Petits portraits de l’aube Sympathie pour le fantôme Le goût de Tokyo Kizu. A travers les fissures de la ville Kizu. La lézarde

Lien sur amazon.fr avec résumé du livre : CLIQUER LA VIGNETTE !


[1Fukushima. Récit d’un désastre, Gallimard/L’INFINI, 2012

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document


5 Messages

  • Albert Gauvin | 7 novembre 2015 - 10:49 1

    Auteur de plusieurs romans et essais à la croisée de différentes cultures - française, japonaise, créole - Michaël Ferrier avait publié en 2012 un ouvrage marquant sur la catastrophe de Fukushima. Cette année, il nous offre "Mémoires d’outre-mer", sur les traces de son grand-père dans l’Océan Indien, et dévoile un pan méconnu de notre Histoire. Il est notre invité ce soir. — Hors-champs, 6 novembre 2015


  • Albert Gauvin | 30 octobre 2015 - 23:07 2

    « Ces gens étaient des aventuriers, des Outre-mer. Ils venaient de loin, de l’Inde, ou de l’Afrique, d’Europe ou bien de Chine, ils venaient de bien plus loin encore sur l’éperon de leur désir ; ils arrivaient de toujours, ils s’en allaient partout ».

    En mémoire de Jean-Pierre B. qui n’aura pas eu le temps de le lire.

    Les grands romans sont des cyclones. Ils s’annoncent par des frémissements, de légers bruissements, quelques vibrations, et par contamination romanesque, ces courants d’air chaud prennent force et vigueur, ils se lèvent comme une vague, déferlent et multiplient éclairs et éclats, et deviennent le mouvement même du roman. Mémoires d’outre-mer est un cyclone littéraire, un art du souffle, l’histoire d’un homme du vent, d’un homme volant, libre, qui survole une île et une époque, et qui se joue des trahisons de l’Histoire. Lire l’analyse de Philippe Chauché.


  • Eric | 30 septembre 2015 - 05:51 3

    Outre le Prix Wepler et le Prix Décembre, le livre est aussi sélectionné pour le Prix Femina.
    http://www.livreshebdo.fr/prix-litteraires/tous-les-prix/le-femina


  • V. Kirtov | 16 septembre 2015 - 17:48 4

    Heureux pour Michaël Ferrier de ces sélections de son livre Mémoires d’outre-mer pour les prix Wepler et Décembre.
    Sélection très justifiée. Ce livre et sa qualité d’écriture mériteraient même un prix plus prestigieux.
    Invite les lecteurs de ce commentaire, et de l’extrait ci-dessus, à le vérifier en lisant le livre. Merci E.M. du signalement de ces sélections que j’avais manquées.


  • EM | 16 septembre 2015 - 08:35 5

    Merci pour cette présentation passionnante, qui met bien en valeur le dialogue que ce beau texte entretient avec d’autres grands textes de la littérature. Les mots d’enfants aussi sont superbes ! Je signale qu’après avoir été sélectionné pour le Prix Wepler, Mémoires d’outre-mer de Michaël Ferrier vient d’être également retenu dans la sélection du Prix Décembre :
    https://www.actualitte.com/article/culture-arts-lettres/la-selection-des-douze-romans-pour-le-prix-wepler-2015/60409
    http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/09/15/premieres-selections-des-prix-decembre-et-medicis_4758361_3260.html