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Alain Nadaud, disparition d’un compagnon de route de Sollers

Des premiers temps de L’Infini

D 25 juin 2015     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Disparition d’un compagnon de route de Sollers, au moins des premiers temps de L’Infini. L’écrivain Alain Nadaud est mort le 12 juin 2015, foudroyé par un infarctus sur son bateau, au cours d’une croisière dans les Cyclades, au large d’Amorgos. Il avait 66 ans.

L’auteur d’"Archéologie du zéro" (publié dans la collection L’Infini de Philippe Sollers), alors chez Denoël, et de "Dieu est une fiction" avait eu plusieurs vies. Ces dernières années, il vivait en Tunisie, dans le pays de son épouse, Sadika Keskes, artiste verrière et où il avait dirigé le Bureau du livre de l’Institut français de Tunis (IFT),

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Alain Nadaud sur son bateau avec sa compagne Sadika Keskes

Contributeur de la revue L’Infini de Sollers à ses débuts, Sollers lui avait même donné carte blanche pour établir le sommaire du numéro 19, Eté 1987. Ce fut un numéro double sur le thème « Où en est la littérature ? ». Un numéro qui a fait date et où se retrouvaient les signatures de Pierre Michon, Olivier Rolin, François Bon, Jean-Philippe Domecq, Marc-Edouard Nabe, Richard Millet, Dominique Noguez, Jean Rolin, Valère Novarina… Puis Alain Nadaud a fondé sa propre revue Quai Voltaire Revue Littéraire 1991-1994.

Ainsi, le cercle des disparus autour de Sollers, s’aggrandit-il, loi inexorable du temps, après Roland Barthes (1980), dont on va fêter cet automne, les cent ans de la naissance, après Dominique Rolin (2012), avec laquelle il avait Découvert Venise, après il y a plus longtemps la disparition de Lacan (1981), celle de Jean-Edern Hallier (1997), premier secrétaire de la jeune revue littéraire Tel Quel qui prenait son envol, au premier trimestre 1960 (…Nomination dictée par le fait qu’Hallier était le seul dispensé de service militaire, suite à la perte d’un oeil dans son enfance). Un article de Dominique Brouttlande fait revivre ces débuts.
Il y eut aussi les disparitions de compagnons plus fugaces des débuts de Tel Quel, ainsi Jean Thibaudeau (2013), et très tôt, Jean-René Huguenin (1962), fauché en pleine jeunesse dans un accident de voiture…
Jérôme Leroy qui habituellement n’est pas tendre avec Sollers, titrait en 2014 : « Sollers le survivant ». En début d’article, il y évoquait ses conflits avec feu Dominique de Roux, Jean Hedern Hallier et Philippe Muray, un florilège de quelques belles flèches que s’échangèrent ces combattants de la plume.

L’article de l’Obs

Par Grégoire Leménager

La nouvelle est tombée vendredi 12 juin 2015 sur le blog de Lucie Cauwe.Elle venait d’apprendre « le décès soudain » de son ami Alain Nadaud :

Il est mort ce vendredi 12 juin à Amorgos en Grèce d’une crise cardiaque à bord de son bateau. Il allait avoir 67 ans le 5 juillet prochain.Alain Nadaud était né en 1948 à Paris. Il avait étudié à Nanterre, puis été prof de français à Nouakchott en Mauritanie e tBassora en Irak. Il avait aussi vécu au Nigeria, avant de revenir à Paris pour enseigner laphilo, travailler dans différentes maisons d’édition (Denoël, Ramsay, Balland, Belfond), fonder la revue« Quai Voltaire »en 1991 (qui publie alors des gens comme Pierre Michon, Florence Delay, Jean-Philippe Domecq ou encore Jacques Roubaud), et, surtout, écrire ses propres livres, où l’auteur de « Malaise dans la littérature » et de« l’Envers du temps »employait son érudition au service d’interrogations volontiers métaphysiques.

Une « Lettre de Mésopotamie » lui ayant valu une réponse plus qu’encourageante de Roland Barthes, le premier titre publié par Nadaud est un recueil de nouvelles, « la Tâche aveugle », qui paraît chez les Editeurs Français Réunis en 1980. Il sera suivi par une trentaine d’autres, romans ou essais, à commencer par « Archéologie du zéro » (Denoël, coll. l’Infini, 1984), qui après avoir été refusé par une douzaine d’éditeurs lui vaut un passage remarqué dans l’émission« Apostrophes » de Bernard Pivot.

Passant d’une maison d’édition à l’autre, comme cela arrive parfois aux auteurs inclassables, ce passionné d’histoire antiqueenchaîne avec des livres dont les titres disent assez bien les préoccupations :« Voyage au pays des bords du gouffre » (Denoël, 1986), « Désert physique » (Denoël, 1987), « l’Iconoclaste : la querelle des images » (Quai Voltaire, 1989), « la Mémoire d’Erostrate » (Seuil, 1992), « le Livre des Malédictions » (Grasset,1995) ; « Une aventure sentimentale » (Verticales, 1999).

« La succession de tous ces livres, ou leur mise en perspective, forme comme un miroir, où je me reconnais », notait-il en 2003 dans le « Dictionnaire des écrivains contemporains de langue françaisepar eux-mêmes » (Mille et une nuits).

Non pas un miroir lisse, où je pourrais lire mes traits, mais un assemblage de prismes où, en fonction de la lumière et du moment, chacun me renvoie un fragment de mon image, une facette de moi-même. (...)

En eux, je me retrouve, avec mes qualités et mes défauts. D’eux, je n’ai point à rougir, même s’ils n’ont pas réalisé tous les espoirs que j’y avais placés. (...)

A travers l’écriture de chacun, je me suis mis à l’épreuve, j’ai réglé mes comptes avec moi-même, comme j’ai pu, non pas frontalement, mais par le détour de la fiction.

D’ores et déjà,le récapitulatif de tous ces titres forme comme le tracé d’une très exacte et fidèle épitaphe. »Cette évocation posthume d’Alain Nadaud aurait donc pu en rester là si, alors qu’il avait quitté Paris pour Carthage et sa chère Méditerranée, l’auteur d’« Ivre de livres » (1989) n’avait jeté l’éponge en 2011, et tiré un bilan plus désabusé de son parcours littéraire avec « D’écrire, j’arrête » (Tarabuste). Façon de confirmer ce qu’esquissait déjà « la Plage des demoiselles » (Léo Scheer, 2010) : la littérature n’est jamaisquelque chose qui va de soi.

Mais un écrivain peut-il vraiment renoncer à écrire, comme un commerçant finit par cesser de commercer ? En 2014, même si la passion de la voile semblait avoir désormais pris le relais de sa première vocation, Nadaud signait encore aux Editions Serge Safran un « essai sur les origines de la croyance ».

Il s’intitulait « Dieu est une fiction ». Et ce fut pour lui l’occasion de nous adresser un texte qui, sous prétexte de pointer « une lacune de Michel Onfray  », résumait son propos :

A partir de l’animisme, en passant par les mythes grecs pour aboutir aux monothéismes que l’on connaît, c’est justement l’examen de l’élaboration de ce rempart imaginaire dressé contre la peur de la mort qui apporte la preuve du caractère fictif de ces textes, et par conséquent de la non-existence de Dieu. Et cela, seul un écrivain, de l’intérieur du processus qui l’a par ailleurs conduit à écrire des romans, avait quelque chance d’en démonter le mécanisme.Ce texte, un des derniers rédigés par Nadaud avant son ultime « Journal du non-écrire » (Tarabuste, 2014), est à lire ici. C’est celui d’un homme qui refusait les illusions réconfortantes, mais qui s’obstinait, toujours, à croire dans la force de la littérature. « Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouvert s », se disait l’Hadrien de Marguerite Yourcenar. On imagine Alain Nadaud pensant quelque chose d’approchant, ce vendredi 12 juin, sur son bateau dans les Cyclades, quand tout s’est arrêté.

Grégoire Leménager

Crédit : http://bibliobs.nouvelobs.com/

Nota  : Voir aussi l’hommage de Lu-cie and co.

Alain Nadaud à Apostrophes

La soirée d’Apostrophes du 30 mars 1984 animée par Bernard Pivot est consacrée à six romans.- Alain NADAUD ouvre l’émission avec : "Archéologie du zéro". Professeur de philosophie, il a enseigné à l’étranger dont Bassora en Irak. Il s’est d’ailleurs inspiré de la salle des professeurs pour son roman. Le livre démarre par la découverte d’une nécropole à Alexandrie où l’on trouve les archives d’une secte ancienne. Vrai et faux se mélangent habilement dans cette histoire où l’on croise PYTHAGORE et l’invention du zéro. C’est aussi une méditation sur la mort.
Crédit  : ina.fr/

Le Numéro 19 de L’Infini (Eté 1987)

Un numéro double dont le rédacteur en chef est Alain Nadaud, avec carte blanche de Sollers pour choisir ses auteurs et le thème du numéro.

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Le numéro 19, (Eté 1987), numéro double sur le thème "Où EN EST LA LITTERATURE ?". Rédacteur en chef : Alain Nadaud
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Au verso, buste de Victorine Meurent dans l’Olympia de Manet, détail (1863), publié sans légende.

Le verso de la revue n’avait pas encore adopté l’épée de Picasso (détail) avec la légende « Les calculs de côté, l’inévitable descente du ciel, e la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l’esprit ». (Sans nom d’auteur, ni de nom du tableau non plus. En fait la citation est extraite du poème de Rimbaud Jeunesse, dans les Illuminations (1873) - et le tableau est un détail de Homme à l’épée, 1972 )

On peut aussi lire le prix de la revue, encore exprimée en Francs d’avant l’Euro : 85 F.

La genèse du numéro de L’Infini, par Alain Nadaud

Alain Nadaud donne la clé de cette genèse de ce numéro de L’Infini dans son introduction à ce numéro dont nous reproduisons ici le début, et intitulé :

Pour un nouvel imaginaire


Nous ne savons presque rien de la littérature d’aujourd’hui, et nous ne vivrons pas assez pour la connaître vraiment.
GÉRARD MACÉ (Ex Libris).

Pas de proclamation ni de manifeste ... Juste ce qu’il faut à la fois de désenchantement pour considérer les choses à froid et de détermination pour conserver à pareille entreprise un peu de son caractère offensif. Aucun ressentiment non plus à l’égard de la place de plus en plus restreinte faite à la littérature aujourd’hui, ou de la confusion qui règne dans la critique. Tout au contraire une volonté réaffirmée de remettre à l’ordre du jour un certain nombre de priorités, alors que commence à peine à se recomposer le paysage romanesque dont les éléments jusqu’ici restaient très largement dispersés.

Voilà bien longtemps en tout cas qu’un numéro de revue ne s’était pas présenté autrement que comme l’expression d’une chapelle, d’un courant littéraire particulier ou même d’un éditeur, sans pour autant renoncer à quelque rigueur dans le choix des participants [1]. L’initiative en revient à Philippe Sollers - quelque paradoxal que cela puisse paraître à certains - qui a eu la générosité de me confier la direction de ce numéro et qui ensuite n’y est plus intervenu en rien. J’ai donc pris le parti de réunir ici ces auteurs dont les premières publications (romans, nouvelles, textes en prose) .remontent aux environs de 1975, de façon à prendre le pouls de ce qui s’était passé pendant ces dix dernières années. En dépit de l’extrême diversité des noms qui figurent à ce sommaire, chacun d’eux s’est entendu à y reconnaître une cohérence implicite. Malgré - ou à cause de - la subjectivité(*) qui nécessairement préside à ce genre d’opération, il est possible d’y percevoir en effet une sorte d’identité qui restera ici même à définir. Sans doute dans un premier temps s’agit-il de celle d’une même génération née, à quelques exceptions près, tout de suite après la guerre, dont l’adolescence aura été marquée par Mai 68, et dont la pensée propre se sera frayé un chemin an travers des débats qui auront agité le marxisme, la psychanalyse, le structuralisme et le Nouveau Roman. Que reste-t-il de ces conflits dans leur imaginaire et leurs rapports à la fiction ?

(*) Plus avant dans le texte, Alain Nadaud signale en note de bas de page « quelques absences sont évidentes, que nous regrettons, mais qui auront été le fait d’écrivains qui, pour des raisons personnelles, n’auront pas souhaité collaborer à ce numéro : Pascal Quignard, Jean Echenoz .

Quai Voltaire, revue littéraire

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Alain Nadaud nous conte la genèse de cette revue sur son blog, encore actif :

Dans quelles circonstances Quai Voltaire, revue littéraire a-t-elle été fondée ?

La création de cette revue faisait suite à un précédent numéro de "L’Infini", dont Philippe Sollers m’avait laissé libre du sommaire et qui, compte tenu des proportions qu’il a pris, est devenu un numéro double (N° 19, Gallimard, septembre 1987)
L’ensemble était intitulé "Où en est la littérature ?" et tentait de faire le point sur l’émergence de nouveaux auteurs. J’avais moi-même introduit le numéro par un article intitulé "Pour un nouvel imaginaire". Le numéro avait connu un certain retentissement. En même temps, j’avais été tenu en alerte par le fait que certains écrivains sollicités avaient décliné l’invitation au motif qu’il s’agissait précisément de la revue de Philippe Sollers.
Ces réticences m’ont confirmé dans l’idée qu’il était temps de créer un espace vierge, sans figure tutélaire ni maître à penser, débarrassé de tout présupposé ou malentendu idéologique ou littéraire, libéré des hypothèques propres à la génération précédente ou de certains malentendus politico-médiatiques dont nous n’avions que faire, un espace de réflexion et de création qui soit propre aux écrivains d’une même génération. Mais, par génération, j’entends une génération mentale, qui passait outre aux âges proprement dits : c’est-à-dire, en gros, des gens qui avaient comme expérience commune d’être nés après la guerre, c’est-à-dire rétrospectivement marqués par le trou noir d’Auschwitz (Cf monAuschwitz en hiver,"Le Voyage à l’Est", Balland), les décolonisations, la guerre froide, qui avaient eu à peu près vingt ans en 68, en fait la génération qui, de près ou de loin, directement ou par ricochet, avait eu affaire ou maille à partir avec le marxisme, la psychanalyse, le structuralisme, les théories littéraires en vogue et les innovations formelles du Nouveau roman.
Au vieux rêve que j’avais depuis longtemps de créer une revue littéraire s’est superposée la nécessité de celle-ci dans un court moment historique favorable. Il fallait donc profiter de cette "fenêtre de tir", comme on dit dans la terminologie spatiale.
De plus, et malgré la confiance que m’avait accordée Sollers à cette époque, à la fois comme éditeur de mes premiers livres et directeur d’une revue qui accueillait mes textes, je trouvais dommageable qu’un pareil support soit, de façon aussi affirmée et voyante, l’instrument de la promotion personnelle de son directeur, quelles que soient ses qualités d’écrivain. Un souci éthique s’imposait.

Qui sont les membres fondateurs ? Les premiers animateurs de la revue ? Comment se connaissaient-ils ? Qu’ont-ils en commun ?

J’ai mûri ce projet, qui était comme je l’ai dit depuis longtemps un vieux rêve, et pour beaucoup de jeunes écrivains comme je l’étais, presque quelque chose de mythique. Ayant été lâché par Sollers au moment de son passage de Denoël à Gallimard, j’ai publié mon roman suivant l’Iconoclaste chez Quai Voltaire et ai profité de mon entrée dans cette maison pour y proposer le projet. Qui a été accepté, alors que la maison connaissait des turbulences dues au départ de Daniel Rondeau, qui l’avait fondée, mais qui venait de rompre avec son propriétaire, Gérard Voitey, un notaire qui avait son étude sur le Quai Voltaire, d’où le nom de la maison d’édition, et de la revue.
A cette occasion, j’ai réuni les écrivains que j’estimais le plus - et avec lesquels j’avais été en contact alors que je travaillais comme conseiller littéraire chez Denoël -, à l’intérieur d’un comité littéraire : François Bon, Jean-Philippe Domecq, Pierre Michon, Marie Redonnet, Olivier Rolin, et moi-même comme directeur de la rédaction. Nous nous sommes réunis dans un restaurant russe près de l’Odéon, nous avons bien arrosé le tout à la vodka, et juste eu le temps de mettre en place le thème du premier numéro consacré, comme par provocation, aux "grands échecs littéraires".
Nous ne nous sommes plus jamais réunis ensuite, car très vite le comité a éclaté. Rolin n’avait pas voulu que son nom soit cité, par solidarité avec Daniel Rondeau, parti de Quai Voltaire avec fracas et qui – peut-être avec raison - faisait pression pour que la revue ne soit pas éditée dans cette maison. François Bon voulait quelque chose de plus informel et de "prolétarien". Marie Redonnet a pris la mouche pour je ne sais plus quelle raison. Et Pierre Michon a quitté le navire par peur des représailles quand Domecq, sans prévenir quiconque, a fait paraître son pamphletUne littérature sans critique. Ce qui, par ricochet, nous a valu la vindicte d’une partie de la presse et un relatif ostracisme. Bref, telle est la petite histoire tumultueuse d’une revue et du choc des personnes.
Sont ensuite venus nous rejoindre Claude Louis-Combet et Catherine Lépront.

Fonctionnement du comité de rédaction et tirage ?

Nous nous réunissions dans des cafés ; nous avons fonctionné surtout à trois (Domecq, Lépront et moi-même) élaborant les sommaires au fur et à mesure. Les réponses ou les non-réponses à une question posée appelaient le thème du numéro suivant, selon un enchaînement que nous voulions progressif et continu. Je gérais ensuite tout seul chez moi la réception des articles, les abonnements, les factures en trois exemplaires pour les universités à l’étranger (Etats-Unis, Japon) – énorme travail administratif et bénévole qui dévorait mes dimanches. Je crois – car je n’ai jamais eu précisément les chiffres - qu’on tirait à 1500 ex, les meilleurs sommaires atteignant 1200 ventes, les autres 800. Il y avait environ 300 abonnés. Le Bureau du livre du Ministère des affaires étrangères nous en prenait 100 exemplaires pour diffusion dans ses centres culturels.

Cette nouvelle revue littéraire venait-elle répondre à un manque, à une lacune dans la production critique contemporaine ? Quelles sont les intuitions fondatrices de Quai Voltaire, revue littéraire – sur la littérature en général, sur le rôle des revues littéraires ?

Les intuitions et les fondations de la revue figurent en quatrième de couverture de chaque numéro. Il n’y a encore, quand je les relis, rien à changer à ces quatre paragraphes, qui pourraient constituer un programme d’actualité. La revue voulait créer, à une époque où les suppléments littéraires des journaux se rétrécissaient dangereusement, où les journalistes remplaçaient progressivement les écrivains, où le monde de l’édition commençait à connaître une crise grave, un lieu de débat où les écrivains aient l’espace pour mener une réflexion sur leur activité, sur la réception de leur œuvre, ou sur le milieu où ils évoluaient, sans rien cédersur la part de la création proprement dite.

Quelles étaient les relations de la revue avec son éditeur ? A quel moment a-t-elle cessé de paraître ? Pour quelles raisons ?

Le propriétaire, Gérard Voitey, ne nous demandait rien. Nous déterminions par nous-mêmes la nature du sommaire et son contenu, et nous apportions la copie dans les temps. Le tout passait ensuite à l’impression. Formidable liberté, que je n’ai ensuite plus jamais retrouvée quand j’ai essayé de faire publier cette revue chez d’autres éditeurs, oùje voyais bien que j’allais être chargé d’assurer la promotion des auteurs maison.
La revue a cessé de paraître en 94, alors que j’apportais le contenu du numéro suivant – magnifique d’ailleurs, et consacré à "l’inachevé", si je me souviens bien – qui n’a donc jamais vu les jour. Nous avons appris le lundi matin que le notaire s’était tiré une balle dans la tête et que la famille mettait un terme à toute activité éditoriale – j’avais moi-même le texte desAnnées mortesqui était sur épreuves, pour une parution en janvier. Il ne sera publié dix ans plus tard chez Grasset.
Le choc a été rude, un peu traumatisant, même si j’étais parfois las de la quantité de travail que cela représentait. J’étais de plus un peu déçu de la relative indifférence des écrivains avec lesquels j’avais voulu travailler au début. J’avais pensé que cette aventure serait plus collective et conviviale. J’avais mal mesuré l’individualisme des écrivains et aussi leurs problèmes matériels qui nous mettaient en porte-à-faux quand nous sollicitions des textes que nous étions dans l’impossibilité de rétribuer comme il aurait fallu. Moi-même, comme conseiller littéraire, je connaissais de graves difficultés dans un secteur éditorial en pleine restructuration. Les éditeurs que j’ai contactés pour une éventuelle reprise (alors que la revue équilibrait ses coûts) ont fait la fine bouche. Lorsque l’opportunité s’est présentée pour moi de quitter la France pour aller diriger le bureau du livre à Tunis, je n’ai pas insisté.
Enfin, j’en étais venu à remettre en cause ma propre légitimité : qui étais-je, et de quoi pouvais-je me prévaloir pour émettre des jugements sur les uns et les autres qui étaient mille fois plus appréciés et reconnus que moi, pour batailler avec la critique dans une sorte de combat désespéré, pour intervenir ainsi dans le champ littéraire avec autant d’arrogance et de présomption ? En dix ans, de 84 à 94, les choses avaient beaucoup changé, le temps commençaitde m’être compté et, s’il me restait des forces, autant que je consacre celles-ci à faire mes preuves et à retourner à l’option fondamentale qui est la création littéraire.

Crédit  : http://www.alain-nadaud.fr/

Voir aussi : Autobiographie semi-fictive

Archéologie du zéro (Presse)

Avant d’être publié dans la collection L’INFINI de Sollers, alors chez Denoël, en février 1984, le roman avait fait l’objet de la publication d’un extrait « Document 20 » dans la revue L’INFINI numéro 3 (Eté 1983).

Edition originale, collection L’INFINI/DENOEL, 1984
Edition Folio/Gallimard, 1989

"Le plus étonnant, dans le roman d’Alain Nadaud, c’est l’art du suspense. On le lit comme un livre policier, chaud, sensuel, coloré. S’agissant des premiers siècles de notre ère et d’une question métaphysique fondamentale, le néant, le vide, c’est un comble ! Comment ne pas rêver devant cette histoire de grottes, de calculs, de complots ? Comment ne pas être curieux de ce qu’éprouvait Pythagore ? Jamais l’érudition de l’auteur (pourtant considérable) n’empêche l’action de progresser, d’entraîner. Et puis, dites-moi : vous connaissez beaucoup de premiers romans aussi bien écrits ? Du grand style en prime ! Etrange événement, l’apparition d’un écrivain. Voilà !"
Philippe Sollers, Adresse aux libraires
"Un surprenant premier roman très prometteur que celui d’Alain Nadaud. Le narrateur et un comparse découvrent une nécropole dans les entrailles fécondes de la ville d’Alexandrie. Il nous livre ses découvertes, série de documents qui nous conduisent à la frontière de l’érudition et de l’imagination. Un écrivain que Borges ne renierait sans doute pas comme disciple."
Michèle Gazier, Télérama (Annonce de l’émission "Apostrophes" de B. Pivot du 30/03/1984)
"Assurément, Alain Nadaud a signé avec ce premier roman à l’érudition magique et à l’écriture élégante, un des livres les plus intelligents et les plus intéressants de l’année. Avec brio, l’auteur relève le défi du grand Borges : l’exploitation esthétique de la métaphysique."
Bruno de Cessolle, Magazine Hebdo

D’écrire, j’arrête

En 2011, Alain Nadaud annonçait sa décision d’arrêter l’écriture ce qui a fait dire à Philippe Petit (Marianne 2) :

« Il est rare que le choix d’écrire soit un choix délibéré. Mais il est encore plus rare que l’acceptation de cesser d’écrire soit l’effet d’une soudaine décision. Aussi, c’est avec un véritable sentiment de curiosité que l’on ouvre le dernier livre d’Alain Nadaud. Ce titre est à lui seul une énigme. Il désigne la fin d’un programme de vie, la suspension d’un régime de vie indissociable de l’écriture romanesque. »

(Retranscription de “L’Essai du jour“, France-Culture, 16 mai 2011) :
Cité par Pierre Assouline qui avait aussi commenté ce livre et cette décision sur son blog.

Une mystique de l’athéisme


par Philippe-Jean Catinchi
Le Monde, 14.06.2015

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Vers 2009

Après avoir dirigé le bureau du livre de l’Institut français de Tunis, puis avoir assuré le poste d’attaché culturel à Québec, Alain Nadaud est revenu se fixer en Tunisie, où il a rejoint l’artiste verrière Sadika Keskes, fondatrice de l’Espace Art Sadika à Gammarth. C’est en Corse, à l’été 1998, autour de l’adaptation artistique, à Morsiglia, de son Petit Catalogue des nations barbares, fragment inemployé deL’Iconoclaste, qu’il a rencontré sa nouvelle compagne.

« Arrêter d’écrire, c’est s’absenter de l’horizon », confiait Alain Nadaud.

En marge des cercles littéraires, depuis l’autre versant de la Méditerranée dont il parcourt le bassin en héritier d’Ulysse, comme s’il transférait sur l’eau sa passion de la trace, Alain Nadaud a enfin revisité son enfance et livré les ressorts intimes de son écriture, tout en annonçant ses adieux à l’exercice qui depuis l’internat lui a fait dépasser l’ennui et fait trouver la voie de son salut. Mais s’il menace de déserter le front de l’écriture, après le somptueux Si Dieu existe (Albin Michel, 2007) où l’hypothèse sacrilège est laissée à la seule démonstration de la raison, il ne désarme pas intellectuellement et la quête de l’origine, par delà le philtre divin, l’obsède encore dans l’essai iconoclaste qu’il livre en 2014.

Avec une clarté et une confondante virtuosité, qui démentent à elles seules l’effacement de l’écriture, sinon de la fiction, sous la plume d’Alain Nadaud,Dieu est une fiction(Serge Safran) pousse son raisonnement à ses limites et en vient à prôner une mystique de l’athéisme. Quand Dieu est écarté ni évidence, ni probabilité, ni même intuition , reste une spiritualité à inventer.« Arrêter d’écrire, c’est s’absenter de l’horizon », confiait Alain Nadaud. Lorsque son compagnon de navigation, le voyant s’effondrer, terrassé par un infarctus, lui a proposé de retourner à terre, il a juste dit :« On continue. »

· Philippe-Jean Catinchi
Journaliste au Monde

Crédit : Le Monde


Bibliographie

Dans L’Infini (Articles et Livres)
- ARCHEOLOGIE DU ZERO (Extrait : "Document n° 20")
Revue "L’Infini", numéro 3 (Eté 1983)

- ARCHEOLOGIE DU ZERO (Roman, 254 pages)
Editions Denoël, col. "L’Infini" (Février 1984)

- VOYAGE AU PAYS DES BORDS DU GOUFFRE (Nouvelle)
Revue "L’Infini", n° 5 (Mars 1984)

- MAI 68 et LA LITTERATURE (Entretien avec Patrick Combes)
Revue "L’Infini", n° 7 (Septembre 1984)

- LA QUESTION (Nouvelle)
Revue "L’Infini", n° 9 (Mars 1985)

- L’ENVERS DU TEMPS (Roman, 272 pages)
Editions Denoël, col. "L’Infini" (Septembre 1985)

- LA FAUTE (Nouvelle)
Revue "L’Infini", n° 11 (Septembre 1985)

- LA METAMORPHOSE D’ANIL RAO
(Présentation et traduction de l’anglais d’une nouvelle de Vilas Sarang)
Revue "L’Infini", n° 13 (Mars 1986)

- EXIL EN GRANDE-SCRIPTURIE (Nouvelle)
Revue "L’Infini", n° 13 (Mars 1986)

- VOYAGE AU PAYS DES BORDS DU GOUFFRE (Recueil de nouvelles, 178 pages)
Editions Denoël, col. "L’Infini" (Avril 1986)

- L’AMOUR DES LETTRES (Nouvelle)
Revue "L’Infini", n° 17 (Février 1987)

- POUR UN NOUVEL IMAGINAIRE.
(Introduction à la conception et à la réalisation du numéro spécial de la revue "L’Infini" :Où en est la littérature ?
N° 19 (Septembre 1987)

D’autres références bibliographiques

Voir ici : http://lu-cieandco.blogspot.fr/2015/06/le-deces-soudain-de-lecrivain-alain.html

Livres : la bibliographie complète

La Tache aveugle (Editeurs français réunis, 1980, roman)

Archéologie du zéro ((Ed. Denoël, col. "L’Infini", 1984, roman)

L’Envers du temps (Ed. Denoël, col. "L’Infini", 1985, roman)

Voyage au pays des bords du gouffre (Ed. Denoël/col. "L’Infini", 1986, nouvelles)

Désert physique (Ed. Denoël, 1987, roman)

L’Iconoclaste, (Ed. Quai Voltaire, 1989, roman)

Ivre de livres (Ed. Balland, 1989, essai)

La Mémoire d’Erostrate (Ed. du Seuil, 1992 ; roman)

Malaise dans la littérature (Ed. Champ Vallon, 1993, essai)

" Quai Voltaire, revue littéraire " (Ed. Quai Voltaire, 1991-1994)

Le Livre des malédictions (Ed. Grasset, 1995 – Grand Prix du Roman de la Société des Gens de Letres)

Auguste fulminant (Ed. Grasset, 1999, roman)

Une aventure sentimentale (Ed. Verticales, 1999, roman)

La Fonte des glaces (Ed. Grasset, 2000, roman)

Les Années mortes (Ed. Grasset, 2004, roman)

Petit catalogue des nations barbares (Ed. L’Or du temps, 1999, Beau-livre, illustré)

Aux Portes des Enfers (Ed. Actes Sud, 2004, essai)

Le Vacillement du monde (Ed. Actes Sud, 2006, roman)

Si Dieu existe, (Ed. Albin Michel, 2007, roman)

Le Passage du col (Ed. Albin Michel, 2009, roman)

La Plage des Demoiselles (Ed. Léo Scheer, 2010, roman)

D’écrire j’arrête(Ed. Tarabuste, oct. 2010)

Dieu est une fiction (Ed. Serge safran, 2014, essai)


[1On pourra consulter le numéro de la revue Autrement « Ecrire aujourd’hui » (avril 1985) dirigé par Annie Mignard, cependant trop vaste dans ses choix pour être toujours pertinent dans ses objectifs et ses orientations.

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2 Messages

  • V. Kirtov | 26 juin 2015 - 19:37 1

    Par Colette Fellous, Carnet, Nomade (France Culture), 10.05.2014

    Avril 2014, cent ans après le voyage de Paul Klee en Tunisie de 1914, qui a durablement influencé l’art moderne, Colette Fellous dans son émission Carnet Nomade évoque cet événement.
    Avec la participation d’Alain Nadaud, auteur de l’album « Klee en Tunisie » édité à l’occasion du centenaire
    et aussi la participation de sa compagne Sadika Keskes, artiste, qui anime l’Espace Art Sadika et a dessiné à partir de Klee des modèles pour les tisserandes du Sud de la Tunisie.
    Paul Klee a entrepris ce voyage avec deux autres peintres August Macke et Louis Moilliet. Des extraits de son Journal sont lus au cours de l’émission.

    Intro

    Alain Nadaud

    Sadika Keskes

    Crédit : http://www.franceculture.fr/emission-carnet-nomade-le-voyage-en-tunisie-de-paul-klee-2014-05-10


  • D.B. | 26 juin 2015 - 11:35 2

    Voici, le sommaire du numéro 1 de Quai Voltaire Revue Littéraire (Hiver 1991)
    Au « OU EN EST LA LITTERATURE » de son numéro 19 de L’INFINI (Eté 1987) qu’il avait entièrement composé, répond, cette fois-ci, dans sa propre revue : « LES GRANDS ECHECS LITTERAIRES », une obsession chez lui du fait littéraire de son époque. Onze numéros suivront jusqu’à l’automne 1994, à raison de trois par an : Voir ICI…

    Aussi, sur l’image 2, la composition du Comité de rédaction de ce même numéro de la revue :
    François Bon, Philippe Domecq, Pierre Michon, Alain Nadaus, Marie Redonnet, Olivier Rolin.
    Alain Nadaud y est en bonne compagnie :


    ZOOM... : Cliquez l’image.

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