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Jean-René Huguenin : Un jeune mort d’autrefois (I)

Extrait : autour de Jean-Edern Hallier

D 30 août 2013     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Vagabondage d’été...
il m’a permis d’exhumer un livre qui m’avait échappé, celui de Jérôme Michel, « Un jeune homme mort d’autrefois - Tombeau de Jean René Huguenin », aux Editions Pierre Guillaume de Roux, paru en mars de cette année.
Même si l’éditeur n’a pas la visibilité des grands, même si l’auteur ne vient pas du sérail habituel, Jérôme Michel est Maître des Requêtes au Conseil d’Etat, c’est un vivier de qualité - déjà celui de Marc Lambron, que nous aimons bien, ici.
En outre, la critique littéraire en avait rendu compte : Jean-Paul Enthoven dans Le Point, Bruno de Cessole dans Valeurs actuelles, Jérome Garcin dans Le Nouvel Observateur, et d’autres...
C’est dire si notre vigilance a été « gravement » mise en défaut, s’agissant d’un co-fondateur de
Tel Quel avec Sollers, même si leurs routes ont vite divergé, avant même cette sortie de route fatale en 1962, où il trouva la mort. Une semaine plus tard, c’est Roger Nimier qui trouvait la mort sur la même route. Au temps du mythe de James Dean et de sa « fureur de vivre », la jeunesse se « shoutait » volontiers à la vitesse.

« C’était il y a un demi-siècle. Un autre temps.
Une planète disparue.
 »
écrit Jérôme Michel qui poursuit un peu plus loin :

« Premier et unique roman d’un écrivain de vingt-quatre ans, La Côte sauvage continue d’être constamment réédité, lu et aimé par des jeunes hommes et jeunes femmes d’hier et d’aujourd’hui. De la production des jeunes écrivains de Tel Quel du début des années soixante, seul (sic, note pileface), C’est un signe. Franchement relit-on aujourd’hui Les Images de Jean-Louis Baudry, L’Observatoire de Cannes de Jean Ricardou ou Une cérémonie royale de Jean Thibaudeau ? Littérature harnachée de théories besogneuses, livres retournés au néant. [...]
La Côte sauvage est pourtant un roman de peu mais ce je-ne-sais quoi, ce presque-rien n’a-t-il pas capté quelque chose d’essentiel, un secret qui est peut-être celui de notre temps : La mort de l’amour ? [...]La Côte sauvage n’est pas un roman majeur de la littérature française, mais c’est un roman singulier, sans véritable modèle et sans postérité repérable. [...]
La Côte Sauvage reste cependant « le roman des vives clartés, de nos étés trop courts, du dernier été, des dernières grandes vacances dont le souvenir nous poursuivra jusqu’au dernier jour », et cette autre notation de Jérôme Michel qui s’identifie au personnage de son essai : « La Côte sauvage un roman de l’inachèvement, de l’ébauche des lettres que nous n’écrirons pas, de notre douleur d’avoir eu vingt ans et de n’en avoir rien fait, de cet immense amour inemployé, de l’incomplétude de toute vie, de toutes ces morts avant la vraie » [1]

Bernanos, Mauriac, Gracq, Hemingway ont compté pour Huguenin :

« Ceux-là singulièrement à ce moment-là précisément. Ces préférences affirmées, ces affinités électives sont positions autant que réactions.[...] Huguenin choisissait la permanence du style, la prééminence de la métaphysique sur la technique, l’éternel roman sur le Nouveau Roman devenu vieux, le grand laboratoire des hommes sur les laboratoires aseptisés.
Il y a une grandeur à être d’arrière-garde et à faire face. "La garde meurt et ne se rend pas". Bernanos, Mauriac, Gracq, Hemingway. Ceux-là étaient ses pères.
 »

et leur évocation donne de belles pages chez Jérôme Michel.
Mais ce garçon avait aussi pour condisciples de lycée, Renaud Matignon et Jean-Edern Hallier, ce dernier, né le même jour que lui, la même année, son « jumeau astral », « la bande du Lycée Claude-Bernard » qui se retrouvera lors de la fondation de Tel Quel, et même au-delà de son éviction de la revue, lors de fêtes organisées par Jean-Edern Hallier dans le château familial en Bretagne, où dans l’appartement parisien du général, le père du grand trublion borgne. Ceux-ci sont aussi évoqués dans ce livre. Nous y reviendrons.

Aujourd’hui, nous nous limiterons à un de Julien Gracq et à l’écho dans la critique de la parution de ce livre.
Mais tout d’abord, laissons la parole à Sébastien Le Fol, qui dans son émission « Tout feu tout flamme » du 12 mars 2013, sur France Culture, brossait en 7 minutes un portait vif de Jean-René Huguenin. Plante bien le décor, et peut servir d’introduction au tout.

Tout feu, tout flamme de Sébastien Le Fol

Sur France Culture, le mardi de 8h50 à 8h57

Evocation de Jean-René Huguenin le mardi 12 mars 2013 et des récents livres publiés à son sujet :

Livre : Un jeune mort d’autrefois : Jean-René Huguenin, Jérôme Michel (Pierre-Guillaume de Roux)

Livre : Le Feu à sa vie-Textes et correspondances inédits présentés par Michka Assayas, Jean-René Huguenin (Seuil)

Extrait : Autour de Jean-Edern Hallier et de la bande du Lycée Claude Bernard

Interrogé en 1995 par Michka Assayas et Noël Herpe, Julien Gracq précisa : « J’ai un souvenir assez net de Huguenin, et surtout d’une espèce de remous qui se promenait autour de lui dans la classe[ ... ] Huguenin n’était pas un élève particulièrement brillant ; c’était un bon élève, travailleur, dont je crois qu’il ne portait pas un intérêt spécial par ailleurs à l’histoire et à la géographie [ ... ] Mais il avait une physionomie, je me rappelle très bien qu’il tranchait sur les autres - d’abord, par une espèce d’aisance physique, et puis par un certain détachement coupant. C’était une personnalité, qui devait en imposer à ce groupe. »

Il y avait là Renaud Matignon, Jean-Jacques Soleil, Jean-Pierre Laurant,Jean-René Huguenin. C’était la bande du lycée Claude- Bernard que rejoindra éphémèrement Jean- Edern Hallier.

Distribution des rôles : Renaud Matignon est le fort en thème, au physique viril ; Soleil, le lunaire méridional qui écoute des disques de Charles Trenet pour se rappeler les rivages de sa Méditerranée natale ; Jean- Pierre Laurant, l’indécis, un peu fumeux sans doute, sera un spécialiste de l’œuvre ésotérique de Guénon.


ZOOM, cliquer l’image

Dans La Cause des peuples, Jean-Edern Hallier se souviendra de son arrivée devant les grilles du lycée un matin d’octobre 1950. Rejeton d’une grande famille bretonne propriétaire du château de La Boixière, fils d’un général attaché militaire à Budapest en 1944, cosmopolite par goût et nécessité, il a quatorze ans lorsqu’il entre en scène en seconde latin-grec. Il construisait déjà sa légende. Il faisait son numéro d’illusionniste entre vrais mensonges et fausses vérités. N’affirmait-il pas avoir perdu un œil lors du siège de Budapest par !’Armée rouge ? Matignon se souvient : « Il balançait entre l’état de cancre absolu et celui d’enfant prodige ; il en possédait d’ailleurs le double prestige. Toutes proportions gardées, j’imagine que le jeune Rimbaud devait exercer le même attrait : très fort en thème, super voyou. Je me souviens d’un exposé de Jean- Edern sur l’ Allégorie de la caverne de Platon, prétexte à de brillantes paraboles sur les cigarettes ! C’était verbal, mécanique, et pour tout dire : bluffant. Il s’y croyait déjà. Il entretenait l’illusion de son génie par la supercherie consciente, organisée, préméditée. »

Quand Jean-Edern débarqua dans la cour du lycée, Jean-René régnait sur ces adolescents de la plaine d’Auteuil qui portaient cravates et lunettes rondes.

« Tout de suite, se souvint Jean-Edern Hallier, je remarquai Jean- René, plus grand que les autres, et aussi le plus entouré. Il émanait de lui une autorité indéfinissable, surnaturelle. C’était le chef, ou plutôt le jeune maître de vie. »

Jean-René distribuait ses faveurs selon son bon plaisir, recevait les hommages qu’il n’avait pas demandés. Beau, élancé, à l’aise en tout, il était l’archange blond dont tous étaient inconsciemment amoureux, le petit prince que tous voulaient servir. Il trouvait naturelle l’allégeance de ses condisciples qui gravitaient autour de lui comme des papillons autour de la flamme. Les plus chanceux eurent le privilège d’entrer dans l’appartement de l’avenue Théophile-Gautier pour apprendre ensemble leurs leçons. Parfois, ils pouvaient apercevoir, médusés, Jacqueline [2] en corsage blanc.

Jean-Edern poussa des coudes. Il voulait faire partie du premier cercle, supplanter ses rivaux. Il porta à son tour le cartable de Jean- René, marcha à ses côtés sur les trottoirs du boulevard Exelmans jonchés de feuilles mortes. Jean-René lui demanda son âge. Surprise ! Ils étaient nés exactement le même jour de la même année, le 1er mars 1936. Selon Jean-Edern, Jean-René vit dans cette gémellité stellaire un signe néfaste : « Je fus surpris de ce qu’il attachât une telle importance à ce détail, simple brèche entrouverte dans le temps où, qui sait, peut-être avait-il entrevu sa si brève destinée, cherché à la conjurer dans ce double qui ne lui ressemblait pas et qu’il découvrait soudain ? »

Jean- René, l’unique, le seul, le préféré « des petits chevaliers de la Table Ronde du bas du XVIe arrondissement ». Il prétendit prendre un pouvoir que Jean- René exerçait négligemment. Divisant pour mieux régner et supplanter Jean-René dans les cœurs de la bande du lycée Claude-Bernard, Jean-Edern s’approcha de Renaud Matignon, courtisa Jean-Jacques Soleil. Jean-René réagit à ce coup de force en écrivant un long réquisitoire contre Hallier, aussitôt lu devant les autres. Jean-Edern répliqua, traita Jean-René « d’éphèbe capricieux et d’angélique hypocrite ». Rien n’y fit. Jean-René rétablit son trône un instant menacé. Jean-Edern s’éloigna avant d’être renvoyé pour indiscipline. Ils se reverront l’été suivant en Bretagne puis quelques années plus tard au moment du lancement de la revue Tel Quel. Leur histoire était loin d’être achevée.

La bande du lycée Claude-Bernard : une jeunesse française d’avant la télé, le portable, l’iPhone, Internet, Erasmus, les rave-parties, le sida.

Photographies sépia, un peu cornées, oubliées au fond des tiroirs du temps : les défis au Baby-foot dans les cafés de la porte de Saint-Cloud, les courses à perdre haleine dans les jardins de Bagatelle, les vacances bretonnes et ses odeurs de beurre salé, de crêpes chaudes et d’huile solaire, les fêtes au château de La Boixière, le domaine des Hallier, vaguement hanté de fantômes pour rire, les balades en vélo dans la lande, la première cigarette mouillée après le bain de mer, cet éternel été qui ne devrait jamais finir - mais il finit toujours.

En ce temps-là, Jean-Edern et Jean-René allaient jouer les James Dean des beaux quartiers sur l’hippodrome d’Auteuil dans une Citroën 15 chevaux sans pot d’échappement.

Jean-René aimait la boxe. C’est une bonne école pour apprendre à cogner vite et avec précision. La vie est un combat, une guerre. Il faut savoir donner des coups et en recevoir.

Au retour de virées nocturnes, à la diane, les deux jeunes coqs s’affrontaient à mains nues, la tête coiffée d’un melon avant de s’attabler dans un troquet des Halles devant des cervelles au beurre noir arrosées de gin.

La bande du lycée Claude- Bernard : une histoire d’amitiés, de jalousies, de tendresses, de rancœurs et de détestations mutuelles nouée dans les classes mal chauffées des années d’après-guerre, dans la rumeur des cours de récréation, la cadence démultipliée des pas dans les couloirs à l’heure de la cloche, l’odeur des livres neufs, de l’encre noire et de la colle blanche, la fraîcheur piquante des matins d’hiver où l’on souffle sur ses mains gourdes pour les réchauffer.

Auprès de son condisciple, Jean-Edern prétendit au premier rôle. Il voulait être « l’Ami » de
Jean-René, dans le Journal, dira du mal et dira du bien de ces miroirs de sa propre jeunesse, sera sévère et indulgent, méprisant et tendre.
[...]
Comme Olivier dans La Côte sauvage, Jean-René menait la danse, imposait son tempo à ses amis. Jean-Edern nota que le grain de sa voix « donnait un sentiment d’urgence à propos de tout et de n’importe quoi ». Pour Jean-René, il fallait faire vite, plus vite que les autres, plus vite que le temps qui passe, coiffer la mort au poteau.
[...]
Dans la cour du lycée Claude- Bernard, ce fut bientôt le temps des grands serments. Les chevaliers s’engageaient à ne servir que leur liberté. Aucune chaîne ne devait les entraver. L’ œuvre à réaliser valait plus que le monde. On s’échangeait des livres - Nietzsche, Benjamin Constant, Baudelaire, Rimbaud, Breton - on écoutait ensemble Mozart, Haydn, Wagner.

La bande du lycée Claude- Bernard cultivait, comme il sied, une misogynie très française, à la hussarde. Séduire et ne pas se laisser séduire. Prendre et ne pas être pris. La nuit, les surprises-parties, les portes cochères étaient faites pour les plaisirs faciles et les proies d’un soir ou d’une heure. Ne pas s’attacher, ne pas se marier, ne pas se faire piéger. Tous pour un et un pour tous. Le grand amour viendrait, ce serait Nadja ou rien. La beauté ne pouvait être que convulsive et 1’ aube promettait des départs fabuleux.

Les jeunes gens du lycée Claude- Bernard étaient cependant des garçons bien élevés. Ils se soumirent aux rites sociaux, firent plaisir aux adultes, jouèrent de bonne grâce le jeu des conventions, rassurèrent un temps leurs parents : ils préparèrent le baccalauréat. En 1961, dans une « Lettre à un jeune bachelier », Jean- René se souviendra de cet instant précieux de l’existence, entre la robe prétexte et la toge virile, où les routes luisent encore dans la rosée de l’aube et semblent conduire vers le ciel.
[...]

Les portes du lycée Claude-Bernard se refermèrent. La vie commençait. L’époque n’était pas bien drôle. L’est-elle jamais ? Jean-René, lui, était prêt à se battre et d’abord contre lui-même.

Jérôme Michel, Un jeune homme d’autrefois, (p. 67-75)

SUR LA PHOTO DE COUVERTURE d’ « Un jeune homme d’autrefois »

Le site mauditseptembre62 précise que la photographie est de Gilles Ehrmann et représente Jean-René Huguenin en 1961, sur une plage bretonne, publiée dans le magazine Réalités de mai 1961 (N° 184) dans un article titré « Aimer la vie » avec la légende suivante :

« Jean-René Huguenin est venu rêver à nouveau sur les rivages bretons en compagnie de Gilles Ehrmann le photographe de Réalités. Il a choisi les paysages qu’il préfère et nous explique comment cette nature aride et sévère correspond à sa conception passionnée de la vie. »

Voici la photo complète :


LE JAMES DEAN DE LA LITTÉRATURE FRANCAISE

Ce portrait sensible de Jean-René Huguenin (1936-1962) avec un titre inspiré par Mauriac vient combler un manque éditorial : une biographie consacrée à l’auteur du mythique roman La Côte sauvage et du Journal désormais considéré comme un classique en Points-Seuil. Sur l’air de « Cette année-là » de Claude François, Jérôme Michel nous restitue le tournant historique de 1962 : Cette année-là, les enfants du baby boom sortaient de l’âge ingrat. Une classe d’âge apparaissait, promise à un bel avenir publicitaire : « le jeune ». En 1962, le jeune dansait le cha cha cha, la kwela et le twist en claquant des doigts comme Johnny Halliday, retenait la nuit, jouait au flipper et rêvait d’Amérique. Jean-René Huguenin a beau n’avoir que 26 ans à sa mort accidentelle en voiture, une semaine avant celle de Roger Nimier, il a pressenti « la fin d’un monde ». Dans le James Dean de La Fureur de vivre comme dans le Petchorine de Lermontov, il identifia « un héros de notre temps », cristallisant « un étrange sursaut de dégoût et de mélancolie, un dernier cri, une dernière révolte de l’enfance trahie ». Jean-René perçut au plus profond de lui-même l’entrée de l’Occident dans l’âge du nihilisme. Ce romantique, « enfant sérieux de l’après-guerre », qui a choisi un certain retrait par désir d’intégrité spirituelle, aura pourtant le sens des rencontres : avec pour professeur d’histoire-géo Julien Gracq et condisciples Jean-Edern Hallier, Renaud Matignon ou Jean-Jacques Soleil, il deviendra plus tard le fils spirituel de Mauriac (contre Sollers) et reconnaîtra en Hemingway un modèle d’homme : boxeur, aventurier, conquérant. C’est aussi l’ambiance enjouée et un peu folle, volontiers fêtarde, des débuts de Tel Quel qui revit à travers lui, entre insouciance et gravité, en plein conflit franco-algérien. Amitiés, amours, relation privilégiée avec Jacqueline sa sœur, évolution littéraire et tendances politiques sont tour à tour abordés avec finesse et poésie pour rendre à la « légende » de Jean-René Huguenin à jamais coulée dans le marbre toute la fraicheur déchirante d’une époque...

Crédit : Editions Pierre Guillaume de Roux.

A propos de Jérôme Michel

Il a notamment publié François Mauriac - la politique des béatitudes, (Michalon, 2010)

L’ETOILE FILANTE

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Une Mercedes 300 SL
Ce modèle mythique souffrait malheureusement du même travers que le coupé utilisé par J-R Huguenin : des freins insuffisamment efficaces et une direction floue qui nécessitait des talents de pilote à grande vitesse. Les accidents ne furent donc pas rares.
Le film « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle, sorti en 1958, - où un Coupé 300 SL joue un rôle important - témoigne du mythe. A défaut de pouvoir se l’offrir, cette voiture faisait rêver les foules à la fin des années 50.

Que serait devenu le prometteur Jean René Huguenin si la mort ne l’avait pas fauché, le 22 septembre 1962, au volant d’un cabriolet Mercedes 300 SL ? Au choix : académicien, éditorialiste au Figaro,ponte de l’édition, défenseur écolo de la forêt de Brocéliande, ancien jeune... C’est le seul avantage des trépas précoces : ils désinfectent les destins de tout ce que le renoncement va y verser... Or, à 26 ans, « JRH » n’avait renoncé à rien : ni à l’idéal, ni à l’amour, ni à l’enfance. Il lui a suffi d’un bref séjour sur Terre pour impressionner ses contemporains grâce à une manière d’être (panache + mélancolie) et à un seul roman (« La côte sauvage »), salué par Gracq et Mauriac. Périodiquement, un jeune exalté va fleurir son « Tombeau » avec des bouquets de mots piaffants - et, cette année, le privilège en échoit au talentueux Jérôme Michel. C’est, comme chaque fois, le prétexte d’un bréviaire à la gloire des ferveurs défuntes. Enthousiasmes, fulgurances, trépignements et romantisme garantis...


Résumons : Huguenin, bourgeois antibourgeois, est sympathique et séduisant ; il veut se cambrer
comme Bernanos dans une France gouvernée par René Pleven ; se fabrique une bande de copains (dont Jean Edern Hallier, son double malfaisant) ; participe à la création de Tel Quel (mauvaises relations, d’emblée, avec Sollers) ; s’énerve devant l’avachissement national et la guerre d’Algérie ; étoile filante, il possède sur le champ la panoplie complète d’un Grand Meaulnes en colère et vaguement hussard. Des articles, du rythme, un « Journal » inachevé, quelques filles des beaux quartiers : la légende se contentera de peu.


Aujourd’hui, si l’on est sensible au flou celtique, on peut encore lire « La côte sauvage » avec une
curiosité intacte. Pas de quoi être bouleversé. Mais attendri, oui : la pureté avance souvent sous le masque de la naïveté... En parcourant les quelques stations glorieuses de cette vie tôt suspendue, on se surprend tout de même à comparer : il y avait de l’énergie dans la France de Huguenin, avec ses Trente Glorieuses à venir, avec ses gisements d’enthousiasme qui n’avaient pas encore trop servi. Depuis ? Grand affaissement du roman national... Désormais, les jeunes naissent vieux. Rajeuniront-ils avec le temps ?

JEAN-PAUL ENTHOVEN
Le Point, 2 mai 2013

DANS L’AMOUR DES CHOSES QUI DEMEURENT

Voici “un jeune mort” qui, par bonheur, a échappé aux commémorations nationales, ces enterrements de première classe orchestrés par une République qui s’évertue à célébrer le culte laïc des figures rassembleuses. Tué dans un accident de voiture à 26 ans, en 1962, la même année et le même mois que Roger Nimier, son aîné de quelque dix ans, Jean-René Huguenin n’était, pas plus que lui, prédisposé au consensus. En dépit de sa précocité, l’oeuvre qu’il a laissée est mince : un roman, laCôte sauvage(1960), un Journal, publié deux ans après sa mort, un recueil d’articles, Une autre jeunesse(1965), puis un volume d’inédits, le Feu à sa vie(1987), regroupant des nouvelles, des extraits de son second roman et un choix de lettres, dans une édition de Michka Assayas. Pourtant, ces livres, régulièrement réédités, suffisent à pérenniser son talent, sa grâce et sa mémoire, entretenue par un noyau de fidèles qui partagent avec lui l’intransigeance, la colère, l’impatience, la nostalgie de la grandeur et la soif d’absolu propres à la jeunesse. Enfin, une certaine jeunesse, fidèle au devoir bernanosien d’insurrection.


A l’instar de Jérôme Michel, qui découvrit à l’adolescence un frère d’élection en Jean-René
Huguenin et règle aujourd’hui sa dette par un essai incandescent et lumineux, Un jeune mort d’autrefois. Tombeau de Jean-René Huguenin. « Les jeunes morts, écrit-il, ont sur les vivants un terrible pouvoir. Ils ne durcissent pas. Ils ne pourrissent pas. Ils demeurent intacts. Ils font honte à ceux qui restent [...] Ils donnent à la mort un éclat insoutenable. »


Comme Nimier, Huguenin incarne une statue idéale de la jeunesse, dans ses refus et ses élans.
À rebours de son aîné, la fugacité de sa trajectoire l’a préservé de la fatigue de vivre, du désabusement et du cynisme. Tel il a vécu, tel il est mort, sans connaître la flétrissure des illusions. « Je ne suis pas sur terre pour me ménager afin de mourir confortablement. Ma mission d’écrivain et d’homme m’interdit de participer à ces rires qui, sitôt nés, s’évanouissent et laissent la place à d’autres rires éphémères. Le goût des choses périssables est sacrilège. Je veux agrandir mon âme de tout ce que je refuserai, consacrer ma vie à affirmer que je suis libre et mourir dans l’amour des choses qui demeurent. » Fière déclaration, qu’on ne saurait confondre, comme chez son “jumeau astral”, Jean-Edern Hallier, à qui le liait, depuis le lycée Claude-Bernard, une relation ambiguë d’amitié et de rivalité, avec une “panoplie littéraire” de jeune premier romantique.

Romantique, certes, il l’était, mais on pressent qu’il aurait vite dépassé ce “stade esthétique” en faveur d’une morale exigeante fondée sur le sacrifice et la générosité. Conquérir le monde sollicitait moins cet “enfant humilié” de l’après-guerre que de se donner à lui et posséder l’empire de soi-même. Le sceau de l’urgence et le sentiment tragique de la précarité ont scellé cette vie trop brève, marquée par quelques rencontres fondatrices, de Gracq et Mauriac à Hemingway, et cette oeuvre riche de promesses à confirmer, qui continue d’aimanter une cohorte de lecteurs exigeants pour qui la littérature se confond avec un choix de vie et non avec un loisir culturel anodin.

BRUNO DE CESSOLE
Valeurs actuelles, 25 Avril 2013

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1962, annonce de la mort de Jean-René Huguenin

IL VOULAIT ETRE « LA FORCE, LA RESOLUTION ET LA FOI »

« Dans le froid désert qui ne cessait de croître, vous rêviez d’allumer de grands incendies. Vous en appeliez à une nouvelle métaphysique du désir, un neuf sentiment tragique de la vie, de cette vie à laquelle vous n’avez pas eu le temps de vous habituer », écrit Jerôme Michel. Le destinataire est « un jeune mort d’autrefois », Jean- René Huguenin, qui s’est tué sur la route de l’Ouest en septembre 1962, quelques jours seulement avant que celle-ci ne prenne également Roger Nimier. L’élégance était en deuil. Il faut d’abord saluer la démarche : s’il a suscité hommages et publications, Huguenin n’avait encore jamais eu droit à sa biographie. Du reste, la présente est davantage le règlement d’une dette envers celui qui sut incarner et nommer la brûlante mélancolie des enfants privés d’histoire. Huguenin l’a dit dans son Journal : il voulait être « la Force, la Résolution et la Foi ». Avec lui, le romantisme relevait la tête. La Côte sauvage,son unique roman, en serait le manifeste. Mauriac et Gracq le comprirent bien. Plus tard, évoquant la disparition de son ancien élève du lycée Claude-Bernard, ce dernier notera superbement : « Il reste de lui cette image où même pour ceuxqui ne l’ont pas connu transparaît en l’absence de tout repère je ne sais quelle évidente ressemblance — tout humide de vie, belle et poignante, percée d’une épingle à la place du cœur. » C’est cette ressemblance que Jérôme Michel élucide en revisitant les grandes stations de ce court chemin. A la fin, on comprend mieux pourquoi on tient tant à Huguenin. Parce qu’il est l’espoir qu’il y ait toujours des hommes de vingt ans pour clamer : « Je mourraien croyant que tout pouvait être sauvé. »

LOÏCK LORENT
Le Spectacle du Monde, 5 avril 2013

LE FEU FOLLET

4 Avril 2013

Elève de Gracq et protégé de Mauriac, l’auteur de "la Côte sauvage", mort à 26 ans dans un accident, inspire à Jérôme Michel un livre ardent.

Le 22 septembre 1962, sur la RN 10, à hauteur de Sonchamp (Yvelines), une Mercedes 300 SL est déportée à vive allure sur sa gauche et heurte de plein fouet une Peugeot 404 venant benoîtement en sens inverse. Les deux conducteurs sont tués sur le coup. Au volant de la voiture française, un grainetier de Mayenne ; au volant du cabriolet allemand, qu’un ami fortuné lui avait prêté, un écrivain de 26 ans, fils d’un grand professeur de médecine, qui faisait son service militaire au service cinématographique de l’armée. La France profonde écrasée, le dernier samedi de l’été, par un jeune fils de famille pressé, tout un symbole.

Trois ans auparavant, dans son « Journal », Jean-René Huguenin avait prévenu : « II est clair que je n’ai pas ma place dans ce monde, parmi ma génération, au sein de cette civilisation. Je vais écrire quelques romans, et puis j’éclaterai comme un feu d’artifice et j’irai chercher la mort quelque part. La pensée de mourir est finalement ce qui me console le mieux de tout. » Pressentait-il ou réclamait-il, si tôt, une fin tragique ? Rien n’est moins sûr. A cet âge-là, avec la vie devant soi, on nargue plus le destin qu’on ne le présage et on est plus bravache que devin. Mais dans cette page le jeune homme ne trichait pas, il montrait son vrai visage : celui d’un romantique désenchanté, d’un idéaliste exalté, trop plein d’absolu nietzschéen, de spiritualité péguyste, de grandeur gaullienne, pour s’accommoder de son époque standardisée.

En vain avait-il tenté d’être de son temps et de son milieu. Diplômé de Sciences-Pô, il se destinait à l’ENA, tout en exécrant la politique politicienne. Membre fondateur de « Tel Quel », la revue de Philippe Sollers, il en avait vite été excommunié pour absentéisme et scepticisme. Journaliste au « Figaro littéraire », à « Arts » et aux « Lettres françaises », il fustigeait le Nouveau Roman, la Nouvelle Vague, l’existentialisme, le lacanisme et le matérialisme. A Robbe-Grillet, Sartre et même Françoise Sagan —« elle parlede l’ennui à des gens qui s’ennuient » — il préférait Hemingway, qu’il rencontra à Paris en 1959, mais aussi les catholiques Bernanos et Mauriac.

C’est d’ailleurs François Mauriac, grand bénisseur de jeunes talents littéraires, qui porta Jean-René Huguenin sur les fonts baptismaux. En 1960, il salua « la Côte sauvage », le premier roman de ce garçon orgueilleux et fragile. L’histoire d’amour contrariée, dans une Bretagne légendaire, entre un frère possessif et sa sœur qui s’apprête à épouser un ami d’enfance, avait ému le romancier de « Thérèse Desqueyroux ». Louis Poirier, alias Julien Gracq, qui avait été son professeur d’histoire-géo au lycée Claude-Bernard, avait aimé, lui aussi, ce livre de plein air, battu par les vagues du romantisme, situé à mille lieues de la « littérature théorisante  » du moment et sa « métaphysique de café ». Longtemps après, l’auteur du « Rivage des Syrtes » se souviendrait, avec une émotion intacte, de son élève « rimbaldien » qui ne cachait pas son affectivité, de ce beau ténébreux qui ne « s’était pas laissé ternir », de cet impatient qui avait fait le voyage de Saint-Florent-le-Vieil pour l’interviewer en coup de vent avant d’aller rejoindre sa fiancée en Bretagne. « Huguenin, disait Gracq, c’est une trajectoire qui s’achève avec une mort prématurée. »


Cette trajectoire brisée, le mécontemporain Jérôme Michel la dessine dans un récit aussi
fervent et fiévreux que son modèle. Il fait siens, en effet, l’utopisme, l’intransigeance et la combativité de celui qui, avant de disparaître, écrivit : « Ne reculer devant rien, n’écouter que mon impérialisme. » Il raconte la brève apparition du feu follet, son enfance bourgeoise, sa passion pour sa sœur Jacqueline, ses amitiés du lycée (Renaud Matignon, Jean-Edern Hallier) où « l’archange blond distribuait ses faveurs », son inscription à la Sorbonne puis à Sciences-Pô, sa jeunesse réactionnaire, ses débuts d’écrivain impétueux et inactuel. Une poignée de nouvelles, des articles musclés, un Journal où il s’exclame : « Je veux être la Force, la Révolution et la Foi », et un unique roman : cette œuvre en suspens frappe par sa mélancolie incantatoire et son aspiration à une chevalerie des temps modernes. En somme, Jean-René Huguenin était un grand enfant triste. « Les Enfants tristes », c’était justement le titre d’un roman de Roger Nimier qui, le 28 septembre 1962, une semaine après l’accident de son cadet, se tua en Aston Martin sur l’autoroute de l’Ouest. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient acheté une conduite.

JÉRÔME GARCIN
Le Nouvel Observateur, le 4 avril 2013

UN PASSANT FULGURANT

Le titre est long — « Un jeune mort d’autrefois. Tombeau de Jean-René Huguenin » —, mais ne ment pas. Sous la plume de Jérôme Michel, tout est dit, nous semble-t-il, sur cet écrivain, de haute lignée, tombé au front de la vitesse à l’âge de 26 ans, une semaine avant que Roger Nimier ne trouve lui aussi la mort sur la même route. Une telle coïncidence, romanesque, pour ne pas dire romantique, aurait dû engendrer plus d’une fiction. Car Nimier était en quelque sorte le frère aîné d’Huguenin, dès lors qu’ils avaient partagé le même père : Georges Bernanos, le grand maître des refus transcendants. De plus, comme Nimier, Huguenin passa pour « fasciste » aux yeux des censeurs du politiquement correct. À croire qu’il suffisait de « faire louange du courage » ou de « rêver de grandeur » pour être aussitôt voué aux gémonies. On signalera tout de même aux prompts accusateurs d’Huguenin (tel Philippe Forest) que, dans cette même période (années 1950-1960), de jeunes communistes se réclamèrent pareillement du courage et de la grandeur. Et adoptèrent, eux aussi, le « parti » de Bernanos l’antifranquiste.

Huguenin, simplement, eut plus de grâce que la plupart de ses contemporains. Avec profit, et bonheur, on ne manquera donc pas de lire (en poche) son unique roman, « La Côte sauvage », et son « Journal », l’un de ces livres vers lesquels les âmes sensibles reviennent périodiquement. Il est vrai qu’Huguenin était né chanceux, au sens profond du mot. Ainsi, entre 4 ans et 8 ans, il avait connu la défaite de 40 et l’Occupation — ça marque.

GERARD GUEGUAN
Sud-Ouest, 1er avril 2013

JEAN-RENE HUGUENIN ENFIN

[...] Le temps passe vite, et, que nous ayons vingt-cinq, trente ou quarante ans, c’est avec la même inquiétude que nous lisons cette adresse de Jérôme Michel à Huguenin : « Vos pages ont gardé enclos dans leur silence d’encre et de papier le reflet de celui que j’étais lorsque je vous lisais dans la ferveur de la première fois. » Lire Huguenin est une expérience : chaque page du Journal est une gifle à notre indolence. Huguenin, dès l’origine, fut terrible, stimulant et sévère. « Vous fûtes, écrit Jérôme Michel, s’adressant encore à l’écrivain,un jeune homme agaçant, horripilant même par trop de complaisance, d’apitoiement sur soi, par une certaine façon que l’on a de prendre la pose à vingt ans. Nous vous avons aimé malgré cela, et, ajouterais-je, à cause de cela qui vous rendait fraternel — mais aussi pour votre violence intérieure, mais aussi pour votre tendresse profonde, votre radicalité et votre douceur mêlées. »

Notre époque se sentirait assez bien dans ses pompes, parait-il, pourse passer du romantisme ombrageux, un brin désuet, d’Huguenin : « Aujourd’hui, dans notre présent festif, ludique, sérieusement « sympa » et religieusement « citoyen », Jean-René Huguenin apparaîtrait comme une sorte de prince Erik égaré dans une émission de télé-réalité, un boy-scout attardé, un peu pathétique, anachronique, irrévocablement inadapté au business et à la lutte contre toutes les discriminations. » remarque justement Jérôme Michel.

Qui était, à la fin des fins, Jean-René Huguenin ? « De sa courte vie, on ne sait presque rien », constate Jérôme Michel pour s’en féliciter, lui qui n’a pas le goût de fouiller dans les poubelles et qui, avec un tact remarquable, observe qu’un homme se définit « autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il cache ». Ainsi nous livre-t-il un très beau portrait, nourri d’affinités et de distance.

JEAN-BAPTISTE FICHET

Causeur, 30 mars 2013

Jean-René Huguenin sur pileface

Ces gens là sentent le boin, l’alcool et l’éthylène (nouvelle édition...
17 févr. 2012... Jean-René signe ses débuts littéraires avec « La Côte sauvage », salués par Mauriac et Aragon — comme pour Sollers — lequel...

J’aime mieux les êtres qui saignent
3 mars 2006... Jean-René Huguenin (1936-1962), sera un des cofondateurs de la revue Tel Quel, en 1960, avec Philippe Sollers. Extrait de son Journal...

Je t’aime, moi non plus
7 mars 2006... Jean-René Huguenin sur Philippe Sollers.

ROMANTISME DE JEAN-RENÉ HUGUENIN (pdf)

JEAN-RENE HUGUENIN JOURNAL Préface de François Mauriac (pdf)
Si Jean- René Huguenin avait vécu, si le temps avait été donné à l’auteur de La Côte...

Les dernières confidences de Julien Gracq (pdf)
il se souvient de son élève, le romancier Jean-René Huguenin, parle aussi de cinéma...


[1Un jeune mort d’autrefois, p. 164-167.

[2La sœur aînée de Jean-René Huguenin ; ils partageaient la même chambre d’enfance (note pileface)

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