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L’aveu...

Jean-Edern Hallier - Journal d’outre-tombe

D 6 janvier 2007     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dixième anniversaire de la mort de Jean-Edern Hallier, tombé de vélo, le 12 janvier 1997, dans une rue de Deauvile.
Il revient avec trois livres qui lui sont consacrés et la réédition de l’Evangile du fou [1]

Lors de sa mort, JEH laissait sur son bureau un journal inachevé. Dernière entrée : le 11 janvier 1997, la veille de sa mort. Publié l’année suivante par sa famille sous le titre "Journal d’outre-tombe", Editions Michalon, (28 janvier 1998).
Extraits relatifs aux années 1992-1995 :

Mes emmerd’s avec l’Idiot International
1992

« L’Idiot international s’était une fois de plus interrompu, faute d’argent. Ma plus grave erreur a été de croire pouvoir faire l’impasse sur les dettes du journal et les condamnations en cours. C’est là que je me suis fait baiser techniquement - et d’une manière d’autant plus imparable que j’avais fait confiance à mon avocate, dont le mari avait promis de financer notre reparution à la rentrée ... Bref, en octobre, je me trouvais avec près d’un milliard de dettes et tous mes biens personnels hypothéqués. Lors de la dernière réunion du journal qui eut lieu place des Vosges, je cassai la petite télévision qu’Omar m’avait prêtée pour m’aider à passer la nuit dans l’appartement complètement vide, en la jetant sur le plancher. Cela n’empêcha pas l’huissier venu le lendemain de vouloir l’embarquer. Je la cassai une seconde fois devant lui : il ne l’embarqua pas.

Est-ce parce que je n’avais plus de télévision que je partis pour l’hôpital Saint-Antoine, où je n’avais plus pour me protéger que le souvenir passé là-bas après mon infarctus - et toutes ces gentilles infirmières qui m’avaient fait défiler à leur tête pendant leur vaine manifestation ? Saint-Antoine, c’était vraiment ma dernière chance - puisque je n’avais plus ni papa, ni maman, ni épouse ... Je ne sais pas comment ça s’est passé, mais il y a eu un vrai courant de sympathie publique sur ces affaires Tapie, Lang et Kiejman

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Sur une colonne de Buren, sous les fenêtres du Ministre de la Culture (Jack Lang)<BR>
protestation véhémente de JEH attaqué en diffamation par J. Lang et G. Kiejman

 [2] . Le premier à prendre position en ma faveur aura été Jean d’Ormesson chez Caroline Tresca. Puis Thierry Pfister, chez Poivre d’Arvor - en présence de Patrick Besson, qui ne prononça pas un seul mot en faveur du journal... Je ne voudrais pas énumérer ici tous les soutiens. Les plus chers à mon c ?ur furent incontestablement Pivot, d’Ormesson, Dutourd, Frank, Nourissier et je suis bien obligé d’ajouter ici Philippe Sollers - quand ils écrivirent à Tapie, Lang et Kiejman. Les grands notables littéraires me repêchaient par le fond de la culotte, et même si leur démarche n’a servi à rien, elle reste chère à mon c ?ur. Je voudrais cependant préciser ceci : quand Pivot me proposa le nom de Sollers pour une grande pétition littéraire et nationale, je refusai. « Il nous faut des gens de gauche : équilibrons ! », m’expliqua-t-il. Sollers venait en effet de quitter L’Idiot international pour rejoindre les pages littéraires du Monde - et surtout la mouvance Laurent Fabius. Déjà, le rose virait au rouge sang [3]... »


Et Sollers ?

1993

« Et puis nous sommes passés à la Gironde, hanchue et belle Gironde ! Elle descend le long des berges comme cheminent sur les trottoirs les larges croupes des bourgeoises de province, tranquilles et majestueusement assurées de leur maternité et de leurs petits adultères. En arrivant, je demandai au taxi, qui me reconnut aussitôt, quelles étaient les personnalités de la région. C’étaient toujours Chaban-Delmas, Valade ou Afflelou. Chaque fois que je demandais : « Et Sollers ? », du taxi au cafetier, de l’étudiante à la buraliste, on me répondait : « Sollers, qui ? » Ça a été tout le temps pareil. Finalement, Sollers n’est connu que de moi-même... Sans doute n’est-il qu’une projection de mon esprit ! »


Un homme qui vient de tout perdre
1993

« Tout ce que j’ai enregistré sur mon vieux magnétophone depuis un mois et demi s’avère à peu près inécoutable donc illisible. Autant de pages perdues à jamais auxquelles s’ajoute l’irrégularité de mon travail. Il faudrait que je tienne ce journal comme on fait de la gymnastique le matin. Mon problème, c’est que je commence à travailler à quatre heures du matin, avec une lenteur terrible, sur des pages que, souvent, je ne peux même pas relire et qu’Anthony, qui m’assiste avec une abnégation admirable, ne peut pas toujours déchiffrer, d’autant plus qu’il n’arrive qu’à neuf heures du matin, alors que je suis épuisé, et que les téléphones se mettent à sonner.

Angoisses épouvantables. Le veilleur de nuit m’a dit : « Surtout, ne dis pas que tu vas te suicider, on croira que tu es lâche. » Cela me paraît juste et parfaitement ressenti par un homme du peuple qui vient de faire trois ans d’hôpital, et de tout perdre : sa petite affaire, sa femme qui le croyait perdu et l’a lâché pendant qu’il était entre la vie et la mort. Je fais de l’espérance ma religion - contre toutes les religions de la consolation. »


Les succès de BHL et Sollers m’énervent
1993

« Il y a dix jours, j’ai cru que je retrouvais partiellement la vue. Je pouvais compter dans la cour les barreaux de la verrière, qui sont devenus les mesures de ma guérison. Et puis, tout a recommencé à se brouiller. Photo surexposée, mica, verre brisé, disparitions en pleine lumière des voitures dans la rue, ou des passants qui surgissent soudain plus loin, comme s’ils avaient mis l’anneau de Gygès.

Mon réveil en Corse n’a pas été ce que j’espérais - et puis, je l’avoue, les succès de Bernard-Henri Lévy et de Philippe Sollers m’énervent. J’ai l’impression d’être mis à la casse, comme une vieille voiture. J’enrage sans pouvoir rien faire, prisonnier d’un palais de cristal où seuls les lointains - les crêtes des montagnes de la Haute-Corse ou les îles Sanguinaires - me sont proches. Ma vue perce et gagne par instants jusqu’aux neiges éternelles du monte Cinto, à 3000 mètres d’altitude, mais, la plupart du temps, je n’arrête pas de ne rien voir et de tout perdre : mes lunettes, mon marker, mes cahiers, ma loupe, mes petits carnets, mon mouchoir, ma lime à ongles ... Quand je dis que Lévy et Sollers m’énervent, c’est pour essayer de donner un tour mesquin à mon désarroi - et, au fond, trouver une nouvelle ruse pour guérir, en me dévalorisant moi-même. La vérité, c’est que la moindre chose me soucie : les problèmes d’argent pour L’Idiot international, le mois prochain, mon incapacité d’aller sur le terrain, là où je devrais être - en Yougoslavie par exemple. La peur de perdre la main se combine pour constituer un épouvantable paysage intérieur de soucis - et surtout d’idées fixes, comme chez les vieillards. Ce qui me sauve : ma puissance d’analyse et ma faculté intacte d’autodissection. Je m’inonde d’une sale sensiblerie »


Le postulant académicien dépité
7 avril 1995

« Amère victoire, avec la visite chez Ledoyen de mes amis qui n’ont pas voté pour moi. D’abord Félicien Marceau et Maurice Rheims m’invitent à déjeuner pour se faire pardonner. Ensuite Jean d’Ormesson, qui est resté une heure et demie. Il a été délicieux et nous avons parlé de la prochaine candidature au siège de Mgr Decourtray. Ce serait Jorge Semprun, dit-on entre deux canapés de caviar de gauche. S’il passe, ce sera demain le tour de Philippe Sollers - et je serai condamné à figurer aux côtés de Balzac, Baudelaire et Zola, parmi les grands exclus de l’Académie française. Finalement, c’est plus regrettable pour elle que pour moi. Ô, vieux renard dépité ! cet habit est vraiment trop vert ... »


L’aveu
22 avril 1995

« Le nec plus ultra du chic, c’est de se faire raccompagner en voiture par Alain Prost. C’est ce qui m’est arrivé hier soir, après avoir dîné à la Maison du caviar. [...] L’amour de la Formule 1, c’est comme l’amour de la littérature. Sauf que c’est une passion qui passe physiologiquement, par la force des choses et de l’âge. Arrive un moment où on ne peut plus être Chateaubriand - et Chateaubriand a justement commencé à écrire ses Mémoires d’outre-tombe quand il était trop tard pour vivre. Prost se cherche une seconde vie, il s’ennuie, il a l’impression d’être une potiche. Il y a une droiture en lui qui me plaît - et qui ne ressemble en rien à son image médiatique. Le quadruple champion du monde me raconte comment il dînait seul avec son grand rival Aynon Senna, et qu’ils se disaient tous les deux qu’ils étaient les meilleurs. Comme Claudel et Valéry, Verlaine et Rimbaud, Blondin et Nimier... C’est l’air raréfié des sommets, la conscience intime d’une supériorité partagée, et la plus admirable des rivalités, celle qui passe par le respect d’autrui, et qui devient conscience spéculaire de soimême. C’est tout le contraire du narcissisme. On n’est jamais seul au-dessus du lot. La véritable supériorité, c’est d’être deux à être seul. Tous mes souvenirs d’adolescence littéraire rejoignent cette sensation, avec Jean-René Huguenin sur les bancs de Claude-Bernard, ou avec Philippe Sollers au café Le Pré-aux-Clercs, rue Jacob. Une fragilité, une délicatesse extravagante s’emparent de vous. Cela ressemble presque à l’amour - et c’est peut-être plus beau. Le drame de ma génération, c’est que, finalement, je n’ai pas eu de rivaux, mais des jaloux. »



[1- La Mise à mort de Jean-Edern-Hallier aux Presses de la Renaissance, 426 p., 21 ?

- Fax d’outre-tombe, "Voltaire tous les jours 1992-1996" de Jean-Edern Hallier - Michalon - 446 p. - 23 euros - ( Sortie le 4 janvier 2007)...

- Allô, c’est Jean-Edern, Michel Lafon, 166 p., 17 ? (Sortie le 11 janvier 2007)

- L’Evangile du Fou, Albin Michel, réédition 439 p., 23 ? (Sortie le 11 janvier 2007)

[2Jean-Edern fut condamné pour avoir publié à plusieurs reprises le casier judiciaire de Bernard Tapie dans L’Idiot internationaL
Jack Lang et George Kiejman, gardiens de la "Mitterranderie" attaquèrent Jean-Edern pour diffamation... L’Histoire a déjà rectifié.

[3cf. "affaire du sang contaminé"

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3 Messages

  • Bucher | 21 janvier 2016 - 16:01 1

    Je n’ai rien lu de Jean-Edern. Je me rattraperai, si le temps m’est laissé. Je n’ai connu que son frère, assez peu, comparse à St-Cyr, humour et intelligence, originalité , autant qu’on peut l’être dans ce milieu. L’an prochain, ce sera le 20e anniversaire de la mort terriblement suspecte d’un fou génial, " crieur du devoir ", contempteur des pouvoirs en place et quelque peu prophète des calamités à venir. Comme Coluche , objet d’un même questionnement, s’il en est besoin devant ce parallèle inquiétant. Les rappels, à cette occasion contribueront à effacer les doutes, en pleine période des présidentielles et, dès lors, à promouvoir enfin un homme véritablement digne du pouvoir, dont le pays a terriblement besoin.


  • Marie-Gabrielle Montant | 19 mai 2008 - 07:41 2

    La véritable supériorité, c’est d’être seuls à être deux...


  • Marie Gabrielle | 28 mars 2008 - 09:50 3

    "La véritable supériorité, c’est d’être deux à être seul. "

    Deux - c’est un peu short - surtout à l’ère du net - où les personnalités - battant leur plein - sont - chacune leur tour - un anonyme - un même - un sauveur qui jouit - l’enfant qui s’entendra pleurer - la femme allumée - la réalité que l’autre égale - encore le sens du bien - et puis - la vie qui s’appartient... Je crois que c’est d’être seul(e) qui fait naître à plusieurs... et remercie d’un témoignage qui fit vraiment rêver.