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Mao et la diplomatie du ping-pong

Le revers de Mao

D 9 septembre 2014     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Mao jouant au ping-pong en 1963. Lu Houmin/CFP Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Je ne connaissais pas cette photo de Mao jouant au ping-pong.
Eh bien elle vaut bien celle, célèbre, de Mao nageant dans le Yangzi Jiang [1]. Avec le commentaire adéquat de Philippe Sollers. Alors que l’on salue partout la lucidité d’un Simon Leys (c’est juste, mais ça tient lieu de pensée), les belles âmes y verront une provocation. Tant pis.


Le revers de Mao

Regardez bien cette photo, datée de 1963, que je porte toujours sur moi, sauf, évidemment, quand je suis en Russie, en Ukraine, ou à New York. Je ne la montre parfois qu’à quelques amis qui, comme moi, savent un peu jouer au ping-pong.

1963, tout le monde veut l’oublier, c’est la rupture définitive entre L’ex-Union soviétique et la Chine. Staline qui, au premier coup d’œil, avait reconnu dans ce Chinois quelque chose d’inquiétant, est mort.

Mort ? Pas du tout. Le camarade Poutine, shooté au gaz, est de plus en plus en position de force, comme chacun peut s’en apercevoir, dans la logique interne du KGB, et de ce qu’auront été le socialisme et le communisme dans le monde. Le socialisme ? Au point où nous en sommes en France, on dirait que son agonie est interminable, comme Marine Le Pen le sait déjà, grâce à Valérie Trierweiler, en allant crier partout son admiration pour son ami Poutine. Comme chacun sait, une statue de Jeanne d’Arc trône devant son bureau.

Revenons au ping-pong. J’ai joué, autrefois, des parties épuisantes de ping-pong à Pékin, avec des lycéens très supérieurs à moi, qui, courtoisie oblige, grâce à De Gaulle et sa reconnaissance de la Chine en 1964, me laissaient gagner. C’était très humiliant. Mais j’ai surmonté cette épreuve.

La diplomatie de ping-pong est ici brillamment illustrée, comme une déclaration politique, par ce grand criminel souple, qui, je dois l’avouer, m’émeut encore.

Vive l’infini ping-pong maoïste ! Vive la révolution !

PHILIPPE SOLLERS
Venise, dimanche 7 septembre 2014, 19h

*

La diplomatie du ping-pong

J’écrivais le 9 novembre 2007 :

La Chine n’a pas beaucoup de joueurs de tennis de premier plan (pas encore ! [2]), mais les Chinois excellent au tennis de table. Toute personne qui veut connaître la Chine devrait y être attentive. J’ai eu la chance de pouvoir faire venir en France, il y a quatre ans, une jeune joueuse chinoise [Ye Jianqing] qui est parmi les meilleures évoluant dans l’hexagone (de plus, elle m’a éclairé sur le roman de Sollers Nombres en m’en traduisant les caractères chinois) et j’ai eu la joie de la voir battre, assez aisément, pas plus tard que mardi dernier [le 6 novembre 2007], notre triple championne de France, Carole Grundisch [3].
Pas de doute : la Chine est bien la première puissance mondiale !

ZHUANG Zedong, à droite, en 1961, lors de son premier titre de champion du monde (il en aura trois). Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

UN PEU D’HISTOIRE. On sait que, quand la Chine décida en 1971 de rompre son isolement international et d’inviter Nixon à Pékin, cela commença par la « diplomatie ping-pong ». On sait moins par quels détails cette subtile diplomatie se mit en place [4].
Lors des championnats du monde de tennis de table qui se tiennent au Japon en 1971 (un Français y bat tous les meilleurs joueurs mondiaux), l’atmosphère est lourde — en raison du contentieux sino-américain — entre les délégations des deux pays. Elle manque même de tourner au drame lorsque, un matin, le capitaine de l’équipe américaine se trompe de bus et monte dans celui de l’équipe chinoise. Les chinois se demandent s’il s’agit d’une provocation. Finalement c’est Zhuang Zedong, le triple champion du monde chinois qui décrispe la situation en venant s’asseoir à côté de l’Américain. Les deux hommes engagent la conversation et, à la descente du bus, Zhuang offre à l’Américain une peinture sur soie représentant un paysage de Huangshan, devant des photographes incrédules. Le lendemain, la photo fait le tour de la planète.
Aussitôt après, l’un des responsables de la délégation américaine, mandaté par Nixon, vient remercier le capitaine chinois et formule le voeu que l’équipe américaine soit invitée à faire une tournée en Chine.
C’est chose faite en avril 1971. L’équipe des États-Unis rencontre à Pékin son homologue chinoise (sous le signe de l’ « Amitié ») et, malgré la volonté des Chinois de ne pas humilier leurs adversaires, perd par 13-0. Ce match de tennis de table a été le premier pas vers l’ouverture de relations diplomatiques entre les deux pays. En octobre, la Chine entre à l’ONU. En février 1972, Nixon est à Pékin.
Évidemment, il ne s’agissait là ni d’« amitié » ni de « manipulation des sportifs par les politiques » comme l’ont dit des esprits angéliques, mais de la mise en application subtile de "L’art de la guerre" [5] !

*

Stratégie


Jacques Secrétin. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Jacques Secrétin, champion français de tennis de table (gaucher, 235 médailles, 65 fois champion de France en simple, double et par équipes !), raconte cela à merveille dans son livre Je suis un enfant de la balle (février 2007, éditions Jacob-Duvernet [6]). Secrétin est un rebelle qui n’a pas toujours eu des relations faciles avec la FFTT [7]. Alors que d’autres ont arrêté leur carrière, lui, joue encore aujourd’hui au tennis de table et intervient dans des prisons pour le ministère de la Justice.
Je lui ai consacré il y a quelques années un article que j’ai appelé « Jacques Secrétin, stratège chinois ? » J’en cite la fin, c’est-à-dire que, pour l’essentiel, je cite Secrétin :

Deux pages cependant me semblent magnifiquement résumer la personnalité de Jacques Secrétin et — n’ayons pas peur des mots — sa "philosophie en acte". Leur titre : « Le plaisir du jeu ».
A lire ces pages, qui connaît un peu les stratèges chinois et leur « art de la guerre » (Sun Zi, Ve siècle avant J-C) ne peut qu’être admiratif.

Les voici (c’est moi qui souligne) :

« J’aime les paris. Je suis joueur dans l’âme. Entre 15 et 20 ans, je ne vis que pour le plaisir du jeu. Gagner des médailles d’or, d’argent ou de bronze ne m’intéresse pas tant que cela : j’en ai déjà accumulé quelques dizaines depuis mon plus jeune âge.
Loin d’être obsédé par la médaille que me rapportera une victoire, j’envisage plutôt chaque match comme une étape d’un grand jeu de stratégie. Durant toute cette période, je m’attache ainsi à transposer au niveau européen, puis au plan mondial, la tactique que j’ai élaborée pour me défaire des vieux briscards du championnat de France. Quand je rencontre un joueur pour la première fois, mon objectif est de lui prendre un set. J’essaie ensuite de lui en prendre deux. Et je finis par le battre. Une fois que j’ai battu quelqu’un, je ne perds quasiment plus contre lui. J’ai mémorisé ses spécificités, j’ai enregistré sa façon de jouer, sa façon d’être, son comportement... Et quand je le rencontre à nouveau, cette belle machine qu’est le cerveau humain va rechercher les données dans le casier correspondant.
C’est comme une partie d’échecs : pour prendre position sur le plateau, il faut prendre possession du cerveau de l’adversaire, tenter d’avoir une emprise mentale sur lui. Tout cela dépend de divers paramètres : il faut deviner si le joueur adverse est en forme ou non, estimer son taux d’agressivité, évaluer son intelligence de jeu, cerner sa tactique... Une fois qu’on a compris tout cela, sans se dévoiler totalement, on peut porter l’estocade. Ce jeu du chat et de la souris peut alors devenir très jouissif. C’est une forme de manipulation purement intellectuelle et plus du tout physique.
A partir du moment où un adversaire ne pose plus de problème, je passe à un autre système de jeu. Je veille cependant à ne pas devenir hautain ou irrespectueux, même si je sais que je le battrai facilement à l’avenir. Le respect de l’individu est très important pour moi : ce sont mes parents qui m’ont enseigné cette valeur. Ils ont toujours été très humanistes, très ouverts et ils m’ont transmis ce respect des gens qui est devenu le moteur de ma vie. Cette forme de tolérance est malheureusement parfois à l’opposé de la compétition de haut niveau.
J’essaie aussi de prendre plaisir aux entraînements. Ce n’est pas toujours facile. Recommencer sans cesse le même exercice est aussi rébarbatif que d’enfoncer des clous au marteau : on a l’impression de répéter un geste sans en voir la finalité. Or, pour moi, le tennis de table est un jeu davantage basé sur la finesse psychologique que sur la prouesse physique.
Quand on donne un exercice à faire, je n’hésite pas à l’adapter à mon jeu, comme mon père me l’a appris. Je n’applique pas littéralement les consignes. J’interprète tout en fonction de mon propre jeu, qu’il s’agisse du placement de balle, de la hauteur, ou des différences de niveaux... Je tâche d’intégrer en même temps la tactique et la psychologie — ce que n’apprécie pas l’entraîneur — et je me motive toujours en essayant de garder la balle en jeu le plus longtemps possible.
A un haut niveau, tout le monde s’entraîne de la même façon, selon les mêmes plans d’entraînement... C’est la maîtrise psychique qui fait la différence. Cette idée me guidera tout au long de la carrière. Quels que soient les schémas qu’on voudra m’imposer. Quelles que soient les rébellions que je devrais mener. » (p.39-41). »

Le tennis de table n’a pas été inventé en Chine mais en Angleterre à la fin du XIXe siècle. En Europe donc. Saura-t-on s’en souvenir ?

En politique comme au ping-pong, il n’y a pas que des revers, mais toute une variété de coups. Il arrive même qu’un revers soit un coup gagnant. Mais y-a-t-il aujourd’hui un Européen, un Français capables de penser « stratégie » ? On cherche. On ne voit pas.

Mao en 1946 à Yan’an, quartier général de la révolution chinoise après la Longue marche.
Les spécialistes remarqueront sa prise de raquette dite « à la chinoise », rare aujourd’hui.
Mao l’avait abandonnée en 1963 (cf. plus haut, la première photographie).
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


[1Cf. Faire Mao.

[2C’était avant que la Chinoise Li Na remportât le tournoi de Roland-Garros le 4 juin 2011. Sollers en parle dans son Journal du mois de juin 2011.

[3En 2008, lors d’un match de PRO A à Reims, Jianqing battra nettement Xi Fang, Chinoise naturalisée et seule qualifiée française pour les JO de Pékin. Ma modestie m’interdit de dire que j’y suis peut-être pour quelque chose.

[4Philip Short dans son Mao tsé-toung (Fayard, 2005), est beaucoup trop imprécis sur ce point (p. 527).

[5Zhuang, devenu en 1973 le favori de Jian Qing, l’épouse de Mao, verra sa carrière stoppée net en 1976, peu après la chute de la « Bande des quatre ». Il passera dix ans en prison. Il s’occupe aujourd’hui de deux écoles de tennis de table à Pékin et Jinan.

[6Livre que Secrétin me dédicaça ainsi : « Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, c’est l’histoire de ma vie ! Pour Albert, un "jeune ancien". Pongistement toi ! »

[7Fédération Française de Tennis de Table.

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