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Jacques Henric, tel quel — la religion, le sacré

D 17 octobre 2013     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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« Depuis sa collaboration, au début des années soixante, à l’hebdomadaire culturel Les Lettres françaises que dirigeait Aragon, et la parution, en 1969, de son premier roman, Archées, dans la collection Tel Quel, Jacques Henric, né en 1938, occupe une place singulière dans le monde littéraire contemporain. Il s’est toujours situé librement dans le champ de la pensée. En témoignent ses livres — romans et essais — et ses textes et chroniques confiés à Tel Quel, L’Infini, La Règle du jeu... En témoignent aussi ses interventions mensuelles et souvent caustiques dans Art press. Un esprit frondeur, un goût pour la polémique, lui ont toujours évité d’être pris dans le piège des réseaux et des communautés. Ses études critiques, ses textes écrits pour le théâtre, ses derniers récits sous l’éclairage autobiographique entrecroisant ceux de Catherine Millet font de lui un des rares écrivains dont l’écriture joue sur plusieurs registres.

Que peut l’écriture quand le temps se divise, se multiplie, se resserre ? Quelle vérité le roman peut-il arracher à la remontée des enfers ? Quels sont les liens entre la peinture occidentale et le catholicisme ? Quelle pensée doit s’imposer face au tissu déchiré de nos vies hasardeuses ? Justement Jacques Henric. » Éditions Corlevour

Pas d’article dans la presse « spécialisée » depuis la publication du livre...
Mais Jacques Henric en a publié des extraits. Les premières pages se trouvent sur le site d’art press.

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A propos de Tel Quel

Sans jamais être membre du comité de rédaction de la revue, Jacques Henric en a toujours été proche et a publié plusieurs textes dans Tel Quel. Rappelons, pour mémoire :
A faire communiquer, n° 30 Eté 1967
Pour une avant-garde révolutionnaire, n° 40 Hiver 1970
Aragon - Une vie à changer, de Pierre Daix, n° 65 Printemps 1976
Le chêne et le veau, d’Alexandre Soljenitsyne, n° 65 Printemps 1976
Les rendez-vous manqués, de Régis Debray, n° 67 Automne 1976
Au coeur de la fantaisie, n° 82 Hiver 1979
Bataille, n° 84 Eté 1980
La Peinture et le Mal : Watteau, n° 93 Automne 1982.
Jacques Henric a également publié au Seuil, dans la collection Tel Quel :
Archées (1969), Chasses (1975) et Carrousels (1980).

S’il ne publie plus ensuite dans la collection dirigée par Sollers chez Gallimard, ce n’est pas en raison d’« un quelconque désaccord avec Tel Quel et Sollers », déclare-t-il, poursuivant : « La preuve : la présence permanente de Sollers dans Art press jusqu’à aujourd’hui, comme les articles qu’il écrivit dans Le Nouvel Observateur sur mes romans publiés ailleurs que dans sa nouvelle collection. »

De fait, Henric a continué à publier dans la revue L’Infini :
Loyola, n° 2, Printemps 1983
Les plus malheureux des hommes, n° 11, Eté 1985
Le diable au corps et l’érection intégrale, n° 20, Automne 1987
Le pornographe, n° 28, Hiver 1989-1990
Au colloque Artaud/Bataille, n° 49-50, Printemps 1995
La question pédophile, n° 59, Automne 1997
La peinture donne de la voix, n° 68, Hiver 1999
Lu et entendu, n° 77, Hiver 2002 [1].

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Dans Faire la vie, Henric fait le bilan des « années Tel Quel », en balayant quelques idées reçues.

Bureau de Tel Quel, 1967. Jacques Henric, Philippe Sollers et... Lénine. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

P.B : Quel bilan tirez-vous des productions de Tel Quel, quel jugement portez-vous sur cette époque ?

J.H : À constater l’agressivité que Tel Quel a suscitée tout au long de son existence dans la presse, de droite comme de gauche, et dans le clergé littéraire, j’ai la conviction que la revue mettait sérieusement à mal l’académisme régnant dans tous les secteurs de la pensée, roman, poésie, philosophie, esthétique. Il était mal vu par les diverses institutions, en premier par l’université. Et comment la société tout entière ne se serait-elle pas sentie menacée par un mouvement qui ne faisait pas mystère de l’horizon à la fois révolutionnaire et métaphysique qui était le sien. Quoi ! ces jeunes trublions voulaient foutre en l’air la famille, la société, la culture... ! Oui, d’une certaine façon. Je voudrais vous citer cette lettre que Philippe Sollers envoyait au directeur du Seuil alors qu’il s’apprêtait à quitter cette maison d’édition, lettre qui résume exactement l’état d’esprit où nous étions à la fin des années 1970 (et que dirions-nous aujourd’hui ?) :

« Cher ami, Votre question d’hier était donc : "À quoi sert Tel Quel ?" Il me semble à la réflexion que je vous dois une réponse plus personnelle (qui, par conséquent, si vous le voulez bien, restera entre nous). C’est la suivante — et je pèse mes mots : "À ne pas mourir de désespoir dans un monde d’ignorance et de perversion" ».

P.B : Ne pensez-vous quand même pas qu’en fixant son attention sur quelques grands écrivains : Artaud, Bataille Dante, Lautréamont... et en en excluant beaucoup d’autres : Bernanos, Giono, Claudel, Marcel Schwob, Musil, Faulkner... Tel Quel a défendu une mémoire restrictive ?

J.H : Je n’ai pas sous les yeux l’ensemble des numéros de Tel Quel parus pendant vingt-deux ans, mais je ne pense pas que les écrivains qui s’y trouvaient défendus se réduisaient aux noms que vous citez. Vous n’imaginez pas que dans près de cent volumineux numéros de Tel Quel, il n’ait pu être question que d’Artaud, Bataille et Lautréamont. En feuilletant au hasard quelques numéros, je vois un dossier consacré à Malraux, je vois les noms de René Girard, Soljénitsyne, Flannery O’Connor, Rabelais, T.E. Lawrence, Gadda, Klossowski, Camus, Claude Simon, Robbe-Grillet, Michaux, Paulhan, Pound, Rilke, Segalen, Ungaretti, Beckett, Valéry... des études sur Racine, Diderot, Goethe, Hugo, Hopkins, Flaubert, Mallarmé, Sartre, Musil, Rilke, Loyola, saint Augustin, Tristram Shandy, Gongora, John Donne... Je cite en vrac tous ces noms pour montrer combien étaient absurdes les accusations de terrorisme intellectuel, de volonté de table rase portées contre Tel Quel. C’est toute l’histoire littéraire et l’ensemble de la bibliothèque mondiale qui étaient convoqués, simplement ils étaient relus, critiqués, remis en ordre.

Par ailleurs, vous le savez, l’existence d’une revue n’a de justification, de sens et d’efficacité que si c’est une arme de combat. Ce fut le cas, parmi celles qui ont fait la vie littéraire et intellectuelle du XXe siècle, de Dada, Littérature, la Révolution surréaliste, Le Surréalisme au service de la révolution, Minotaure, Acéphale, Contre-Attaque, Les Temps modernes, L’Internationale situationniste... Pour juger des choix d’une revue, des exercices d’admiration et d’exécration auxquels elle se livre, il faut tenir compte du réel, notamment du contexte politique et littéraire. J’aime cette phrase de Melville que j’ai citée : « la foi et la philosophie ne sont que du vent ; mais les événements sont d’airain ». Les événements, le dur roc du réel, peuvent être aussi ceux qui bouleversent l’existence intime d’un sujet. Les auteurs que vous citez, Claudel, Faulkner, Musil, qui n’ont pas été présents dans Tel Quel (mais pour ceux- là, il faudrait vérifier, je n’en suis pas sûr) bénéficiaient de la reconnaissance de la critique traditionnelle. Giono, par exemple, a été précocement pléiadisé, chouchouté par le cinéma. D’autres comme Schwob, que j’ai lu très tôt, ne pouvaient être un enjeu stratégique dans la guérilla engagée. Bernanos ? C’est vrai qu’il ne trouvait pas la place qu’à vos yeux il mérite aujourd’hui. Sans doute, pour ce qui me concerne, l’ai-je lu plus tard qu’Artaud, Bataille, Céline. Je crois savoir que Sollers ne s’y intéressait guère, pas plus qu’à Péguy, que moi j’avais lu avec le même plaisir que j’ai à lire Thomas Bernhard (très influencé par Péguy, comme il l’a reconnu).

Heureusement que Tel Quel contrairement à l’image qu’on en donne, n’était pas une Église avec ses dogmes indiscutables, pas un bloc indifférencié de béni-oui-oui, pas une assemblée de clones d’accord sur tout.

Jacques Henric, Faire la vie, p. 60-62.

*


Dans un autre passage du livre — « L’habitation des images » —, Henric revient sur certains de ses essais antérieurs, sa méfiance à l’égard du « sacré » (mise au point nécessaire sur le Bataille d’avant-guerre), et sa conception de « la singularité de la doctrine catholique concernant le mal ».

L’habitation des images

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art press 55, janvier 1982.

Pascal Boulanger : En 1982, la revue Art press que vous dirigez avec Catherine Millet proposait un important dossier sous le titre : Théologie, une idée neuve, avec, parmi d’autres, des contributions de Georges Duby, Philippe Némo, Jean-Claude-Milner... L’éditorial me semble être en phase encore aujourd’hui avec notre actualité :

« Dans l’enseignement de la philosophie tel qu’il se pratique dans nos lycées, tout se passe comme si l’histoire de la pensée s’arrêtait à Platon pour ne recommencer qu’avec Descartes. Entre temps le vide (...) À y réfléchir, nous nous trouvons là face à l’un des plus considérables refoulements qu’on puisse imaginer (...) Saint Augustin, Albert le Grand, Saint Thomas, Saint Bonaventure, Duns Scot sont-ils donc à ce point des penseurs négligeables ? On imagine de plus en plus mal une histoire de la littérature qui ignorerait Dante, une histoire de l’art qui ignorerait Giotto et les cathédrales, pourquoi n’en va-t-il pas de même pour l’histoire de la pensée ? » [2]

Quelques mois plus tard, vous publiez La Peinture et le mal. C’est parce qu’il y a le mal, expliquez-vous, qu’il y a de la peinture, et le vrai peintre, ajoutez-vous, ne peut être que catholique. Et vous développez le lien qui existe entre la peinture et le mystère de l’Incarnation...

Jacques Henric : Mon essai, par son titre, faisait explicitement référence au recueil de textes de Bataille La Littérature et le mal, sauf que je parlais, moi, de peinture, et que ce que j’entendais par mal n’était pas de même nature que ce que Bataille mettait sous ce mot. N’oubliez pas que Bataille avait commencé par avoir la foi, et devenu foncièrement athée, il avait acquis néanmoins, outre sa culture philosophique, une solide culture théologique, pendant que moi, misérable ignorantin en cette matière, à cause de mon parcours laïcard d’élève puis d’enseignant, je me suis plongé tardivement, mais avec la curiosité avide du néophyte, dans la théologie. Il faut dire que le « catholicisme » de Bataille, comme celui de Klossowski, sentait le soufre ; il était nettement influencé par les grands textes gnostiques. Mon athéisme, disait Bataille, est celui du théologien. À rapprocher de ce mot de Lacan, affirmant, fort de son expérience du divan, qu’il n’avait jamais rencontré d’athées, les seuls qui s’approchaient de l’athéisme étant les théologiens. Voilà, évidemment, de quoi nous plonger dans des abîmes de perplexité. Comme ce clou qu’un Romain Gary enfonce en se définissant comme « catholique athée », conforté par Sollers qui, lui aussi, tout fervent papiste qu’il est, se dit « athée », mais précision importante : athée « sexuel ». On touche là au nerf même de la chose, pointé à sa façon par Lacan : « tout le monde croit ». À Dieu ? Certains oui, de moins en moins nombreux. Les autres non, mais à ses substituts, de toute nature : la Femme, le Sexe, l’Argent... Les idoles pullulent.

Par ailleurs, si Bataille aimait à répéter qu’il n’y avait qu’une mythologie, la chrétienne, dans La Littérature et le mal, il mettait moins l’accent sur la notion de péché que je ne le faisais, moi. Je crois que son ami Pierre Klossowski avait raison de constater qu’on ne pouvait trouver chez Bataille une théologie du mal au sens strict.

Il y avait aussi chez Bataille une dimension mystique qui m’était tout à fait étrangère, quel que fût l’intérêt que je portais aux écrits des mystiques (Catherine de Sienne, Angèle de Foligno, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Sainte Lydwine de Schiedam, Marie Alacoque...) et à la façon que Bataille avait de reconnaître le divin dans ses récits et ses romans, notamment dans Madame Edwarda et L’Abbé C.. Ce qui nous rapprocherait, c’est que Bataille, comme Klossowski, était intéressé par le rituel de la catholicité romaine, via sa lecture de Kierkegaard, notamment de L’Alternative, grande référence également de Klossowski qui a parlé de « l’assomption de la sensualité, le royaume de la chair par l’Incarnation et la Résurrection ». Le corps, les sens, la chair..., la grande peinture ne parle que de ça, et vous voyez le lien logique que nous souhaitions marquer avec insistance dans Art press entre théologie catholique et érotisme. Bien sûr, la façon qu’avait Bataille, dans ses romans, et dans sa vie de débauché, de traiter du mal, sa fascination pour la bestialité habitant l’homme, pour l’horreur et la monstruosité (cf. ses commentaires des photos de suppliciés chinois ou son livre sur Gilles de Rais), avaient aux yeux d’un puritanisme catho bien gangrené par le protestantisme, comme à ceux des laïques pudibonds que le sexe effraie, un caractère scandaleux. Écoutons Bataille :

« Les incroyants pensent en effet que la morale chrétienne, rigoureuse sur le chapitre de la chair, est responsable de la relation présente entre la sexualité et le mal... La vérité est qu’en aucune manière le christianisme est à l’origine de la honte liée à la vie charnelle ».

P.B : Dans votre façon d’illustrer des concepts (je pense par exemple à vos attaques contre le sacré, notamment dans votre essai Le Roman et le sacré), ne risque-t-on pas de vous reprocher un manque de rigueur ?


Quatrième de couverture : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

J.H : Mon second essai, Le Roman et le sacré, publié sept ans après La Peinture et le mal, qui est une défense et illustration de l’art du roman, se situe dans la continuité logique du premier. Mes attaques contre le sacré, comme vous dites, participent du même souci de dégager la singularité de la doctrine catholique concernant le mal. Le sacré m’est toujours apparu comme une notion appartenant au monde païen et parfaitement étrangère au christianisme. L’Incarnation et la Résurrection n’appartiennent pas au domaine du sacré, elles relèvent d’un « mystère », ce qui est tout autre chose. Vous-même, dans l’une de vos questions, avez parlé du « mystère » de l’Incarnation. Revenons-en à Bataille, à Klossowski et à ce qui fut, après le surréalisme, à la fin des années 1930, juste avant le déclenchement de la guerre, un des derniers grands mouvements d’avant-garde, le Collège de sociologie. Comme vous le savez, ces « sociologues », Bataille, Leiris, Klossowski, Caillois, Benjamin..., s’étaient constitués en une petite société fermée, inspirée de certaines sociétés secrètes comploteuses, dans le but non de développer une nouvelle doctrine systématique de la sociologie ni de proposer une autre façon de l’enseigner, mais plus ambitieusement de consacrer cette discipline, de la sacraliser, de la hausser au rang d’une doctrine sacrée. Je conseille la relecture du passionnant livre que Denis Hollier a consacré à cette aventure intellectuelle, politique, littéraire, morale, de l’avant-guerre [3]. Elle est pleine d’enseignements, en particulier par l’éclairage qu’elle apporte à la question que vous avez soulevée : le sacré. Importante, elle l’est parce qu’elle renvoie à tout ce qui nous occupe depuis le début de notre entretien, à tout ce qui touche à mon travail d’écrivain.

Dans une lettre adressée à son ami Bataille, datée du 3 juillet 1939, Michel Leiris écrit, à propos de l’activité du Collège de Sociologie et de ses règles :

« Mon cher Georges, (...) Dans le second paragraphe, il est question de nous former en une "communauté morale" (...) Or, je dis sans ambages que si des gens issus du milieu intellectuel dont nous sommes issus veulent se constituer en Ordre ou en Église, ils ont de fortes chances de ressusciter simplement les pires formes de chapelles littéraires. »

Ce contre quoi Leiris veut mettre en garde Bataille, c’est une vision religieuse qui conduit non pas tant à ressusciter des chapelles littéraires ou des Églises que des sectes, que ces communautés ésotériques plus ou moins inspirées des loges théosophiques (Blanchot publiera un livre s’intitulant La Communauté inavouable), dont les actions peuvent tourner plus vite à la farce qu’à la tragédie. Qui dit sacré dit sacrifice, relisons René Girard sur ce thème [4]. Vous vous souvenez de cet épisode de la forêt de Marly au cours duquel la petite bande en folie du Collège avait eu le projet d’un sacrifice humain ?


Jacques Henric et Pierre Klossowski, Paris, 1989 [5]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Bataille, m’a raconté Klossowski en se marrant doucement — il est revenu plus tard sur cette scène dans un entretien avec un universitaire — avait repéré un arbre foudroyé à la lisière du bois et, un soir d’orage, avait fait prendre à ses amis un train en gare Saint-Lazare pour aller monter la garde devant cet arbre, sous la pluie, pendant qu’un feu de bengale illuminait les branches. Un quart d’heure de garde et tout le monde est rentré chez soi. Pas de mise à mort, Dieu soit loué ! Un rite païen qui tenait plus du mauvais opéra wagnérien que de la crucifixion du Dieu vivant. Voilà où mènent, via le sacré, certaines hétérodoxies à l’égard de la foi : spiritisme, théosophie, syncrétisme, occultisme, magnétisme, magie, positivisme, satanisme, nécromancie, alchimie [6]... Dans ces cas, une connaissance de la gnose, comme en était riche Klossowski, jointe à celle de l’orthodoxie, peut aider à ne pas trop débloquer jusqu’à faire tourner les guéridons, faire parler les morts, convoquer les spectres, se fouetter l’arrière-train, léviter, chatouiller le bas-ventre des femmes avec des baguettes de fer aimanté, rameuter des mages et des prophètes complètement à la masse, se déguiser avec des tabliers, et à se faire peur dans le noir.

Relisons le livre de Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, qui dit tout sur les fondateurs de religions du XIXe siècle et sur les liens qu’ils entretinrent avec les idéologies progressistes de l’époque et le développement des doctrines socialistes. Roman à suivre, nous prévenait Muray. Ce qu’il mettait ainsi en lumière, c’était la montée de l’antisémitisme moderne (j’y consacre beaucoup de pages dans Politique), la marée obscurantiste que même Lautréamont, Baudelaire, Flaubert, Stendhal, Joseph de Maistre, ne purent contenir. Les vainqueurs furent ces dingues de Mmes Blavatski et Sand, Clotilde de Vaux, Auguste Comte, la bande d’allumés autour de Hugo, tous les « zombis », comme les appelle Muray, qui avaient de gros embarras avec le sexe.

C’est l’occasion pour moi, suite à ce débat piégé (à cause des définitions diverses données aux mots) qui a eu lieu ces derniers temps sur les civilisations, de poser les mêmes questions à propos des religions. Les civilisations se valent-elles, s’est-on demandé ? Y en a-t-il de supérieures ou d’inférieures aux autres ? D’aucuns se sont demandé si une « civilisation » où l’on excise les femmes, où la charia prévoit leur lapidation, comme en Iran, où une mineure violée est contrainte de se marier avec son violeur, lequel échappe à toute condamnation, comme en Égypte, est moralement équivalente à une « civilisation » fondée sur la Déclaration des droits de l’homme où la femme est l’égale de l’homme. Laissons les « civilisations » de côté et revenons aux religions. Est-on en droit de dire qu’elles ne sont pas, pour le moins, identiques les unes aux autres, notamment quand on observe et analyse leur discours dans le rapport qu’ils entretiennent au réel ? Comment ne pas constater, par exemple, que certains discours religieux ont au cours du XIXe et XXe siècles déterminé des visions politiques du monde (la notion de salut, laïcisée, n’est-elle pas à l’origine des « lendemains qui chantent » communistes et des idéologies progressistes de l’histoire ?). Dans un entretien que nous avions publié, Guy Scarpetta et moi, dans Art press, sous le titre Les religions sont-elles sacrées ? Christian Jambet et Guy Lardreau se posaient la question de savoir si, par exemple, le marxisme comme impensé de la religion, après sa dissolution, n’avait pas provoqué une réapparition des religions sous une forme plus noire et dangereuse. On voit comment, pour être concret, un totalitarisme (le soviétique) en Afghanistan, qui s’est effondré, a fait place à une reviviscence des intégrismes religieux. Puisque le mot « sacré » avait été prononcé d’emblée dans l’intitulé de notre entretien d’Art press, j’ai lancé à mes deux interlocuteurs, pour les faire réagir, le nom de Mircea Eliade. Réponse de Lardreau : le sacré est une « intelligence purement imaginaire de la religion », et c’est cette façon de l’entendre qui avait conduit un Eliade, avec ses archétypes universels, et un Jung, avec sa notion anti-freudienne d’inconscient collectif, à devenir les deux pires figures de l’obscurantisme moderne. Ce recours au sacré, il faut le rappeler, est la façon pour tous ceux qui versent dans la religiosité d’échapper au « péril des dogmes ». Les dogmes, voilà l’ennemi ! Et Lardreau d’en faire entendre les conséquences dans un domaine qui a été l’occasion d’un long échange complice entre nous, cher Pascal, et qui touchait à la question du corps : ce thème immédiatement abject du sacré était à ses yeux l’union de toutes les calottes contre... « les sexes de la Sixtine ».

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Le sommaire

Autre effet qui fait des deux bonshommes les « pires figures » d’une intelligentsia dévoyée : les implications politiques de leurs références au sacré. Dans l’affaire Rushdie que j’évoquais précédemment, comme celle de La Dernière Tentation du Christ de Scorsese, il est à remarquer que le cardinal Lustiger, le Grand Rabin et le recteur de la Mosquée de Paris, appelaient à la censure non en faisant référence à leurs religions respectives, mais au sacré. Coupable erreur théologique ! La pensée d’Eliade qui devenait force politique directe. Un autre penseur qui a été un temps la coqueluche d’une certaine intelligentsia en guerre contre les religions monothéistes (décidément Onfray n’a pas inventé cette poudre-là), c’est René Guénon, cet ésotériste publié chez Gallimard, qui expliquait que l’idée de sacré sous-entendait l’existence d’une tradition antérieure aux religions révélées dont celles-ci n’étaient que les formes dégénérées. Vous ne serez pas étonné que ce méli-mélo idéologique et cette hostilité contre les religions dites « du Livre » ont en toute logique débouché sur l’antijudaïsme et très vite sur un antisémitisme militant. J’ai insisté dans Politique [7], sur le cas exemplaire d’Eliade.

Pour en terminer avec cette affaire de sacré, il serait bon de revenir sur ce que fut cette exposition du musée Georges-Pompidou, en 2008, intitulée Traces du sacré (sous-titre : Relations entre art occidental et spiritualité au XXe siècle), de consulter le catalogue l’accompagnant, et de relire le numéro d’Art press où il est question de cette expo.

Une dernière remarque, qui devrait retenir l’attention de l’écrivain, du poète que vous êtes, et sur quoi vous auriez des lumières à apporter : il serait bon de s’interroger sur la façon dont le sacré, et disons plus largement sur la façon dont tous les résidus de l’idéalisme philosophique ont trouvé refuge dans la poésie. Les poètes mentent trop, disait Nietzsche. « La poésie, écrivait Bataille, est le second nom de l’idéalisme ». Mon allergie à tout un courant de la poésie d’après-guerre vient de là.

Jacques Henric, Faire la vie, p. 68-75, mondesfrancophones.com.

*
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1ère communion, 1949.

Jacques HENRIC : Romancier, essayiste, critique, il a récemment publié Comme si notre amour était une ordure (Stock, 2004), Quand le sexe fait signe à la pensée (Cécile Defaut, 2004), Politique (Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2007), Erotica, avec Antonio Saura (5 Continents éditions, 2008) et La Balance des blancs (Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2011).

Le site de Jacques Henric.

Pascal BOULANGER : Écrivain, poète et critique, il a publié des essais : Une action poétique de 1950 à aujourd’hui (Flammarion, 1998), Le Corps certain (Comp’Act, 2001), Fusées et paperoles (Comp’Act, 2008) et des recueils poétiques : Tacite (Flammarion, 2001), Jongleur (Comp’Act, 2005), Jamais ne dors (Corridor bleu, 2008) et Le lierre la foudre (Editions de Corlevour, 2011) et Au commencement des douleurs (Corlevour, 2013).

*

On n’oubliera pas que Jacques Henric sait aussi s’amuser. La preuve en images.

*

[1A propos des réactions suscitées par La Vie sexuelle de Catherine M..

[5Lors d’une signature de la monographie que Jacques Henric a consacrée à l’OEuvre peinte de Klossowski.

[6Ici des précisions s’imposent. Bataille reviendra plus tard sur la "monstrueuse erreur" qu’il commit alors en voulant "fonder une religion". Il s’en explique dans un projet de préface à La Somme athéologique :

« Avant de commencer d’écrire ainsi, le projet que j’avais formé (si l’on veut : que je n’avais pu rejeter) était le suivant : je me croyais alors, au moins sous une forme paradoxale, amené à fonder une religion. Ce fut une erreur monstrueuse, mais réunis, mes écrits rendront compte en même temps de l’erreur, et de la valeur de cette monstrueuse intention. » (OC, t. VI, p.373)

Il ne faut pourtant pas se tromper aujourd’hui sur le sens qui était alors donné au mot « religion » :

« Religion ne peut signifier pour nous que la pratique du rire (ou des larmes, ou de l’excitation érotique) sur le plan universel — en ce sens précis que le rire (comme les larmes ou l’excitation érotique) représente la chute de tout ce qui avait voulu imposer sa permanence. » (Dix-septième des Vingt propositions sur la mort de Dieu. Archives de Jean Rollin.)

A.G.

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1 Messages

  • A.G. | 16 février 2014 - 19:28 1

    Croix de bois, croix de fer, Jacques Henric aime l’enfer

    Par Marc Emile Baronheid - Bscnews.fr/

    Une photo le montre en premier communiant. Sur une autre, il est à Moscou avec l’infernale Catherine M. Etonnant, pour un communiste défroqué, par ailleurs lecteur de Céline ? Peut-être, avant d’avoir lu « Faire la vie ». Mais pas de quoi l’agonir à l’instar de Sollers, qualifié un jour de « girouette de la rue Jacob ».
    Sollers c’est Tel Quel, collectif de flibustiers que Jacques Henric rejoint après la défenestration de Jean-Edern Hallier : il est des mains que l’on ne serre pas. Auparavant, Henric — qui a adhéré au parti communiste vers l’âge de quinze ans — a collaboré aux Lettres françaises d’Aragon. Son premier roman (Archées, 1969) paraîtra dans la collection Tel Quel. La page de bibliographie permet de prendre la mesure d’un éclectisme jamais dispersé, aux antipodes du stakhanovisme ambiant. Un fil conducteur, mais pas le seul : le souci d’éviter les pièges anesthésiants des embrigadements. Et donc la volonté de développer une esthétique de la diffraction, une éthique caparaçonnée, un état d’alerte permanent face à l’amour et à l’érotisme.
    Jacques H a choisi d’embrasser son paysage intellectuel dans des entretiens avec un poète et critique. Non pour en déplacer les bornes, procéder à un remembrement furtif, composer avec l’un ou l’autre remords mais simplement pour en permettre la vision panoramique. Un public plus large l’a remarqué à l’occasion de l’éclairage autobiographique porté par ses écrits alliant l’amble inouï avec ceux de Catherine Millet, gauchissant quelque peu dans l’opinion sa figure de Brasse-Bouillon du combat intellectuel et politique, occultant ses études critiques, ses écrits pour le théâtre, ses chroniques urticantes d’Art press et toute la liberté de ton qui le caractérise. À relire ses réflexions sur les liens entre la peinture occidentale et le catholicisme ou son appréhension du temps, on (re)prend conscience de sa stature. Le polémiste fait-il de Céline son miel quotidien ? Pas du tout. Il aime, sépare le bon grain de l’ivraie, persiste et signe des pages magistrales qui feraient la nique à bien des introductions savamment universitaires. Avant d’ouvrir Céline, lisez cet Henric « sobre comme un chameau avant de se mettre au travail » !
    En guise de dessert, une adresse à tous les atteints de bouffissure polygraphique : « Une chose vous est-elle arrivée ? A son heure ? Non, alors allez vous balader dans la nature, biner votre jardin si vous en avez un, passez vos journées aux terrasses des cafés à regarder les passants, à mater les jambes des filles, comme faisait Manet, vous ne perdrez pas votre temps et ne ferez pas perdre celui de vos lecteurs à qui vous allez infliger pour la énième fois, de six mois en six mois, le énième roman nul et non avenu ». Le Petit Rilke sans peine, pour les poseurs du Flore et autres lieux où paradent « de très prolifiques, très pompeux, très fades littérateurs ». bscnews