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Vie et Légendes de Catherine M.

L’intimité mise à nu par les artistes eux-mêmes. Dossier critique.

D 16 septembre 2008     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ajout du 23 janvier 2013 : Catherine Millet dans Portraits de femmes (2013)

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Tendances. Des artistes, des écrivains, des cinéastes exposent à nouveau crûment l’intimité du corps, transgressant des interdits qu’on pouvait croire révolus. Le corps nu est omniprésent dans la société occidentale, mais selon des normes édictées par la publicité : une beauté d’effets spéciaux, dénoncée par l’art contemporain. Au cinéma, les réalisateurs assument de mieux en mieux la représentation du sexe, avec cette singularité : contrairement au peintre ou à l’écrivain, le cinéaste a besoin d’acteurs. Dans La Vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet raconte avec minutie et détachement ses multiples aventures « sans aucun interdit », confiant qu’elle « baise comme elle respire ». Le romancier et critique d’art Jacques Henric publie Légendes de Catherine M., journal intime de sa relation avec Catherine Millet, qu’il photographie nue depuis trente ans.

Pourquoi dire simplement et crûment la vieille vérité des corps ? Parce qu’aujourd’hui comme au XIXe siècle, mais avec d’autres moyens, règne une imagerie propre et vide qui invente et commercialise un idéalisme hygiéniste et asexué.

On appelle cela une convergence : Catherine Millet publie La Vie sexuelle de Catherine M. ; Jacques Henric, Légendes de Catherine M. — avec photos — ; Bernard Dufour, Mes modèles, femmes-nues-à-l’atelier. Tous trois se retrouvent à l’émission « Bouillon de culture » le 6 avril. Dufour expose ses clichés-verre à la Maison européenne de la photographie à partir du 11 avril. Tous trois ont un sujet commun : la nudité des corps, leur disponibilité, leurs sexualités, l’érotisme et la pornographie. Ils en traitent avec une insistance et d’une manière qui ne se confondent pas avec celles qui ont pu dominer arts et littérature autrefois.

Parce que c’est évidemment le premier réflexe : protester qu’il n’y a là rien de nouveau et que, du reste, l’histoire de l’art moderne est celle de ces dévoilements et transgressions successifs. Courbet a peint L’Origine du monde en 1865. Cela faisait alors une quinzaine d’années que la photographie approvisionnait les amateurs fortunés en sexes féminins cadrés de près, la chemise relevée, et en étreintes saphiques, sans chemise mais avec guirlandes de fleurs. Au même moment : Madame Bovary, Les Fleurs du mal, leurs procès. Un peu plus tard, Maupassant, Louÿs, Degas, Lautrec, les premiers Picasso érotiques - qui sont exposés au Jeu de paume -, Schiele, Klimt. Plus tard encore : à nouveau Picasso, Man Ray, Bataille, Masson. Pendant ce temps, la photographie continue à diffuser, artistiques ou pornographiques, des milliers de nus féminins.

Déduction rapide : ce qui se passe aujourd’hui n’est que la répétition de ces événements, le ressassement d’une transgression qui n’en est plus une depuis plus d’un siècle. Déduction fausse, pour plusieurs raisons. A commencer par celle-ci : il serait imprudent de supposer que nous vivons en un temps sans interdits, où tout peut être vu, où tout peut être dit, sans risque ni opposition. La collection des oeuvres érotiques de Picasso n’ira pas aux Etats-Unis. Pourquoi ? Parce qu’elle y serait mal reçue par toutes sortes de ligues vertueuses et religieuses. C’est aux Etats-Unis, dites-vous ? Mais l’exposition « Présumés innocents » a eu lieu à Bordeaux (France) à l’été 2000 et s’est terminée sur une plainte réclamant la destruction des oeuvres accusées d’indécence. Le film Baise-moi a été interdit pour les mêmes raisons, au même moment. Enervements réactionnaires, incidents résiduels ? Pas seulement.

Il se passe quelque chose d’étrange dans la société occidentale actuelle. Le corps nu y est omniprésent, assurément, mais seulement à l’état d’images fabriquées selon les normes moyennes de la publicité. Il est dans les hebdomadaires, dans les magazines, sur les affiches, au cinéma, à la télé : nu, tout nu, de face, de dos, de profil. Et propre. Et beau, idéalement beau d’une beauté de truquages, d’effets spéciaux, de corrections par logiciels ou, moins coûteuses, de corrections par fards et poudres. Les peaux sont lisses, les proportions harmonieuses, les plis interdits, les asymétries gommées, les ombres douces, les lumières flatteuses, les top models relookés.

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Vincent Corpet. Photo Jacques Henric

Dans « Le Monde interactif » du 4 avril, un spécialiste de la retouche numérique, Reed 013, constate que, dans ses images formatées, « le corps devient une enveloppe plastique. Ce ne sont plus des filles quand je les ai refaites. Sur mes photos, il n’y a pas d’humains ». Le dévoilement des corps est donc à la fois général et démagnétisé. Il y a de plus en plus de nu et de moins en moins de nudité. On pourrait tenter un parallèle historique : la photo publicitaire actuelle - qui n’a plus guère de rapport avec la photo au sens habituel du mot - réinvente, avec des techniques plus savantes, ce que la peinture académique du XIXe siècle avait déjà produit : des monstres de baudruche dans des décors de fantaisie. Contre leurs producteurs — Cabanel, Bouguereau —, il y eut Courbet et Manet. Contre l’imagerie marchande d’aujourd’hui, il y a des artistes qui répliquent — Orlan, Jenny Saville, Eric Fischl, Vincent Corpet — et des écrivains qui vont loin au-delà de la pudeur — Catherine Millet, Christine Angot, Camille Laurens ou Annie Ernaux du côté des femmes. Et Michel Houellebecq du côté des hommes, ces animalcules « élémentaires » qui ne songent qu’au moyen de s’accoupler, à n’importe quel prix. Son roman Extension du domaine de la lutte n’a pas d’autre sujet.

La lutte est sur deux fronts. D’abord, donc, contre la prolifération du pseudo-corps admirable et asexué et contre le mythe du monde parfait qui va de pair. Dans ce monde, évidemment virtuel, les rapports ne s’accompliraient plus guère que on line et la sensibilité s’exercerait par capteurs interposés. La réalité triviale ne serait plus que le lot de ceux qui ne surferaient pas sur la « Toile », autrement dit des pauvres, contraints d’avoir encore des rapports physiques et des contacts matériels, pratiques que les cyborgs de luxe auraient abandonnées depuis longtemps. Contre ces visions hygiénistes, contre tout ce qu’elles peuvent véhiculer clandestinement — du fantasme d’une surhumanité à l’eugénisme —, il ne peut être mauvais de rappeler crûment la réalité des corps tels quels : avec leurs humeurs, leurs épanchements, leurs pesanteurs de chairs fatiguées, leurs odeurs, les formes exactes des organes.

La précision neutre qui caractérise le style de Millet est à l’opposé de toute stylisation, de tout esthétisme. Ce réalisme minutieux ne fait grâce de rien — ce sacrilège est son principe majeur, sa raison d’être. L’autre front est celui de l’art contemporain, dont, directrice d’ Art Press, Catherine Millet ne peut s’éloigner. Dans ce domaine, l’effet est le même : un retour violent de réel, comme on dirait un retour de bâton. Depuis la fin des années 1980 ou le début des années 1990, le phénomène grossissait. Aujourd’hui il éclate. Le corps réel a pris possession de l’art contemporain.

Depuis plusieurs décennies, il n’y tenait plus le premier rôle : abstractions, minimalismes et exercices conceptuels l’avaient réduit à de brèves apparitions. Il y a bien eu les actionnistes viennois, les happenings de Jean-Jacques Lebel et les premiers artistes performers — en France, Gina Pane et Michel Journiac —, mais ce n’était pas assez pour inverser la tendance. Dans l’air raréfié des musées, dans la blancheur des galeries, l’anatomique, l’organique étaient déplacés, aussi déplacés que le social : trop ordinaires, trop matériels, trop communs en somme. Aujourd’hui, ils envahissent ces espaces cliniques. La violence de l’invasion est à la mesure de la violence de l’amnésie acceptée ou imposée qui a dominé auparavant. Ce qui n’est qu’une salutaire réapparition de la réalité telle qu’en elle-même.

Philippe Dagen, Le Monde du 07.04.01.

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Catherine, du grec katharos, pur, exempt de toute souillure.

Le regard sur soi d’une femme libre

Ce côté très cru du récit de Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., risque de cacher l’essentiel : le prodigieux regard sur soi qu’il suppose. Pour la première fois, une femme décrit exactement le lieu où sa jouissance se forme, se construit, se joue, se déploie. Le fameux « continent noir » de la sexualité féminine s’éclaire. Ce n’est pas trop tôt. « Je suis entrée dans la vie sexuelle adulte comme, petite fille, je m’engouffrais dans le tunnel du train fantôme, à l’aveugle, pour le plaisir d’être ballottée et saisie au hasard. Ou encore : absorbée comme une grenouille par un serpent. »

C’est l’histoire d’une vocation, dont tout laisse à penser qu’elle aurait pu (ou dû) être religieuse. Seulement voilà : Dieu ne répond pas, les parents mentent autant que la société, les murs sont insupportables, le corps féminin est enfermé derrière eux depuis la nuit des temps, il faut aller droit au sujet pour « élargir l’espace ». Les hommes sont là, en état d’excitation permanente, pourquoi ne pas s’en servir comme d’instruments, d’autant plus qu’ils sont surtout très intéressés, au fond, les uns par les autres. Ils sont drôles, les hommes, avec leur « détermination d’insectes ». On peut ainsi devenir, si on en a le goût, « une araignée active au milieu de sa toile ».

Catherine M. n’aime pas les bavardages, les simulacres, les allusions poisseuses, la comédie des apparences, la vertu dissimulant le trafic prostitutionnel. Aucun doute : elle a beaucoup fait l’amour par plaisir, elle a aimé ça, et elle aime le raconter de façon ironique, légère, précise. Son regard est net, sa vie de dérive est une oeuvre d’art. Elle se reconnaît « sans aucun interdit, exceptionnellement dépourvue d’inhibition ». Plusieurs hommes à la fois, aucun problème. Elle les subit, elle les parcourt, elle les satisfait parce que ça lui plaît. Sa nudité, dit-elle, « la protège ». Comme ils sont bizarres, tous ces mâles, électriques, obstinés, travailleurs, soumis au pouvoir sexuel sous ses déguisements de places et d’argent. Catherine M. les suit, les devance, mais elle les observe. De près. De très près. Et, encore une fois, comme on ne l’a jamais fait ni osé. Le nombre, le temps, l’espace, les détails. Que les femmes soient effrayées par ce livre, rien que de normal. Mais ce sont les hommes qui devraient plutôt avoir peur en se découvrant soudain perdus et anonymes dans la multitude, identiques dans leurs manies, leurs stéréotypes : on leur renvoie leur miroir.

De tableaux en tableaux

Pas de règlements de comptes, pas de regrets, pas de ressentiment, au contraire. Une sorte de gratitude enchantée traverse ce livre qui « aime le temps suspendu dans lequel vivent les baiseurs ». Catherine M. n’a pas fermé les yeux sur ses partenaires (souvent sans visages), mais pas non plus sur elle-même. Cette acuité de la vision l’a fait vivre de tableaux en tableaux. « Le lecteur a peut-être pu s’en rendre compte : je campe vite le décor. Là où ma fente intime a livré passage, j’ai ouvert grand les yeux. Lorsque j’étais très jeune, j’ai appris de cette façon, entre autres, à me repérer dans Paris. »
En réalité, dans le monde vrai du plaisir, contrairement à ce que répètent les oiseaux de malheur, une nouvelle innocence se dégage, une fidélité sauvage et raffinée à l’enfance. Catherine M. en vient même à parler du « berceau nu de la baise ». N’est-ce pas une mystique étrange, qui, tout à coup, dans un coin de scène d’orgie, nous dit : « Il y a de la suavité dans ces moments où le vide autour de soi libère non seulement l’espace, mais aussi, me semble-t-il, l’immensité du temps à venir » ? Elle traverse ses amants, les endroits spéciaux de Paris, elle voyage, elle conduit son bateau d’ Art Press, elle aime son mari anarchiste et écrivain, elle est très pudique. Le moment n’est pas encore venu où on pourra évoquer, au sortir de ce tourbillon d’organes, la possibilité de sa béatification (la canonisation attendra), mais enfin, soyons optimistes, la question se pose. Ecoutez-la : « J’étais déjà pleine de la coïncidence de mon corps vrai et de ses multiples images volatiles. » Hypocrites lecteurs, sournoises lectrices, convenez-en calmement : cette jeune femme s’est libérée pour vous.

Philippe Sollers, Le Monde du 07.04.01.

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Catherine Millet se raconte comme personne

Ni confession ni aveux : une description minutieuse et neutre de « La Vie sexuelle de Catherine M. »

Voici un livre excellent, très bien écrit et absolument sidérant. Jamais une femme n’avait pris la parole ainsi pour raconter sa vie sexuelle. Sans se cacher derrière un pseudonyme, sans manifester ni culpabilité ni prosélytisme ni goût de la provocation, sans développer une sorte de mystique du sexe, sans révéler des désirs troubles, de soumission ou de domination.

Ici, une femme libre, par ailleurs directrice de la rédaction du magazine Art Press et auteur de plusieurs essais sur l’art contemporain, dont elle est spécialiste, écrit, la cinquantaine venue, son premier texte personnel, où elle décrit, de manière neutre, l’usage qu’elle a fait de son corps, explorant « Le nombre », « L’espace », « L’espace replié » et quelques « Détails » (ce sont les quatre parties du livre). Ce qui étonne le plus dans La Vie sexuelle de Catherine M., ce n’est pas la minutie du récit, des souvenirs, c’est la placidité de Catherine Millet. Totale. Inédite. Tout est contenu dans le constat que fit un jour un de ses amis : « Catherine, dont la tranquillité et la maniabilité en toutes circonstances sont dignes des plus grands éloges. » « Jusqu’à ce que naisse l’idée de ce livre, je n’ai jamais trop réfléchi sur ma sexualité, affirme d’emblée Catherine Millet. J’étais toutefois consciente d’avoir eu des rapports multiples de façon précoce, ce qui est peu coutumier, surtout pour les filles, en tout cas dans le milieu qui était le mien. J’ai cessé d’être vierge à l’âge de dix-huit ans — ce qui n’est pas spécialement tôt — mais j’ai partouzé pour la première fois dans les semaines qui ont suivi ma défloration. » Et elle a continué. D’où « Le nombre ».

Tout semble s’être passé comme naturellement, au Bois, dans des clubs échangistes, chez des personnes privées. « Je n’ai jamais eu à souffrir d’aucun geste maladroit ou brutal et ai toujours plutôt bénéficié d’attention » ; « Je suis docile non par goût de la soumission, car je n’ai jamais cherché à me mettre dans une position masochiste, mais par indifférence, au fond, à l’usage qu’on fait des corps », insiste-t-elle. Une indifférence communicative. Car même si on a un imaginaire très éloigné de toutes ces pratiques sexuelles, on est amené à lire ce récit comme il a été écrit : avec simplicité. Catherine Millet — qui « baise comme elle respire » — n’éprouvant « aucune honte » de ses fantasmes et de ses actions, on n’en éprouve pas non plus. On constate, c’est tout. On note que son imaginaire est avant tout visuel — ce qui est peut-être le point de convergence entre sa vie professionnelle et la sphère privée.
On comprend même sa timidité sociale, qui est sûrement grande, on la suit dans son autre existence, sa relation à deux, avec l’homme qu’elle aime (Jacques Henric, le seul nommé sous son vrai prénom, et qui publie aussi un livre sur elle) - qui n’a jamais participé à ses partouzes.

Interdits singuliers

Catherine Millet, qui tente de repousser les frontières du dégoût — « baiser par-delà toute répugnance, ce n’était pas que se ravaler, c’était, dans le renversement de ce mouvement, s’élever au-dessus des préjugés » — ne vit pas pour autant dans un univers sans aucun tabou, mais ses interdits sont singuliers. « La chambre commune, le lit « conjugal » relèvent de l’interdit absolu. » « Qu’en l’absence de la personne, on touche un objet qui la touche, c’est la personne qui est atteinte par contiguïté. (...) La pensée de m’essuyer avec une serviette qu’une femme, venue clandestinement chez moi, aurait passé entre ses cuisses, ou que Jacques utilise la même qu’un invité dont il ignorerait la visite m’horrifie comme si nous avions à redouter une épidémie de lèpre. » « D’autre part, alors que je me sens couverte d’opprobre face à un contrôleur qui me réclame un peu vertement un billet que j’ai momentanément égaré, je n’aurais été que contrariée si j’avais été prise en flagrant délit d’exhibitionnisme sur la voie publique. »

Evidemment, le livre refermé, on ne peut éviter de se poser certaines questions, auxquelles Catherine Millet ne fait pas allusion. D’où vient ce désir de témoignage, cette volonté de rendre public l’intime, donc de le nier en même temps, surtout pour une personne qui n’a pas choisi d’être écrivain ? C’est l’un des mystères de ce texte, qui en recèle beaucoup d’autres. Notamment le fait que, curieusement, le récit ne transforme jamais le lecteur en voyeur. Le mot obscène est absolument hors de propos. Le mot graveleux l’est tout autant. Le discours est cru, radical, mais n’invite à aucun trouble. Rien à voir avec les romans prétendument « hard » qu’on nous sert depuis quelque temps. Peut-être parce que Catherine Millet, contrairement à tous ceux qui parlent de sexe en espérant choquer, est imperméable à tout puritanisme.

Josyane Savigneau, Le Monde du 07.04.01.

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La putain de l’art contemporain

L’ouvrage que vient de publier Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., est inconvenant à plusieurs titres et il fera plus durablement scandale que tant de manifestations d’art contemporain : vous - hypocrite lecteur - ne l’auriez pas écrit, vous ne l’auriez pas vécu. Qu’y lit-on en effet ? Une quête farouche du sexe pour le sexe, avec des mots exacts, dépouillés d’embarras autant que de fioritures ; la publication par elle-même d’une femme mise sens dessus dessous dans toutes les positions, une femme que les sexes font jouir et qui trouve du plaisir encore à s’exposer dans cet assez long récit.

Le sexe, pas l’amour : le sentiment qui attache par ailleurs Catherine Millet à Jacques Henric n’est évoqué dans ce livre que par discrètes allusions. Sans doute connaît-elle comme n’importe qui l’émerveillement amoureux autant que les affres de l’attente et de la jalousie, mais cette intrigue traditionnelle est reversée ici sur l’attente du plaisir sexuel, sur la multiplication des postures et des partenaires. Le jugement de valeur n’est pas absent — tous les partenaires ne se valent pas, même si Catherine leur témoigne dans l’ensemble patience et indulgence — mais le jugement moral a glissé du bien vers le bon, et de la casuistique amoureuse vers des techniques du corps : on apprend comment celui-ci aime se lover, ou s’offrir, on apprend beaucoup sur les recettes de la fellation ou de la masturbation, autant que sur leurs prolongements relationnels.
Sans cruauté particulière — mot alourdi de connotations culturelles et de théories —, l’auteur nous guide au plus près de l’individu et de ses exigences physiques, humorales. D’une exceptionnelle vigilance de pensée et de style, son récit sinue à la surface de cet objet d’émerveillement et de mystère, une « vie sexuelle » acharnée à poursuivre son chemin quoi qu’il arrive en marge de la vie professionnelle et sociale, dédaigneuse de réalités ou d’activités plus « nobles ».
L’étrange et dangereux rasoir ! Peu d’effronterie, aucune forfanterie. Sans emphase ni surtout désespoir, mais avec l’impudeur inouïe de son regard clair, Catherine Millet nous expose que c’est ainsi, que tel est mon corps et que c’est mon désir. Elle ne cherche ni l’exemplarité ni le pouvoir, assez peu l’interprétation, encore moins le pathos ou la propagande. Strictement individuel, son témoignage n’embarque ou ne compromet à la rigueur que le partenaire durablement élu, le seul qui apparaisse sous son prénom en laissant tous les autres sous X...
Or on se prend à rêver, au fil de ces pages qui rabattent fermement le rêve sur les zones érogènes du corps ou de la capitale, que son auteur est par ailleurs responsable de la rédaction du magazine Art Press. Y aurait-il affinité entre sa formidable vie sexuelle et quelques tendances de l’art contemporain ? Et si ce livre était aussi une oeuvre-phare de l’art d’aujourd’hui ?
Le rapprochement le plus superficiel concernerait sa charge de provocation ; elle est traditionnelle dans les propositions des successives avant-gardes du siècle écoulé, mais elle ne résume certainement pas le projet de l’ouvrage. Une bonne part de l’art contemporain gravite autour de l’intimité des corps, avec une recherche parfois exaspérée de la plus courte distance entre l’artiste et son oeuvre, avec le désir aussi de compromettre le confort du spectateur, ou de faire vaciller son regard de surplomb. Le direct, l’authenticité, une proximité pouvant aller jusqu’à la promiscuité, une réelle cruauté parfois dans les engagements d’un body art à soi-même infligé (par Gina Pane, Orlan ou Stelarc, avec ou sans recours aux « nouvelles technologies »), constituent les forces vives d’un art arc-bouté contre la représentation et dominé par l’exigence d’un retour au réel et au battement de la vie. Ces artistes paradoxaux proposent donc moins des oeuvres détachables qu’un processus, et une transformation acharnée d’eux-mêmes pris comme support de l’exposition.
Plus banalement, mais dans la même visée d’une présence directe et des conditions matérielles de la représentation, on ne compte plus les oeuvres ou les artistes qui ont fait monter le matériau, le medium ou le dispositif dans le plan de l’exposition. Avec une conscience autoréférentielle ou médiologique également exacerbée, on s’efforce de dire ou de montrer le medium, le signifiant, le support ou l’idée de l’oeuvre, et l’on réduit donc celle-ci à l’exhibition du geste, ou du grain, ou de la toile, ou du châssis, ou de l’éclairage, ou de l’intention conceptuelle, ou de la mise en série, en produits dérivés ou en marchandise, etc.
Cette tendance qu’on dira analytique démembre les oeuvres en pièces détachées, en négligeant délibérément la complexité organique d’un art ancien ; elle peut déboucher avec le minimalisme, l’art conceptuel ou « pauvre » sur une exténuation puritaine du monde sensoriel, devenu blanc (ou monochrome), géométrique et glacé.
La première tendance ne désensorialise pas la scène, au contraire. Franchement organique, et volontiers anale plutôt qu’analytique, elle cultive sans complexe le crade, le hard ou les enfers du corps (quand Manzoni met en circulation sa « merde d’artiste », ou Pierrick Sorin ses crottes de nez). Depuis Duchamp et non sans cynisme, tout un Abject art s’empare ainsi de la scène officielle pour uriner et pour ruiner.
Face aux deux directions ici schématisées, La Vie sexuelle de Catherine M. occupe une singulière position d’équilibre. Car elle aussi entend faire de sa vie une oeuvre, et ni les mises à distance puritaines, ni la désensorialisation d’un art toujours plus pauvre — ni, ajouterai-je, les promesses d’une réalité virtuelle tant vantée par nos modernes télécommunications — ne peuvent la satisfaire. L’émotion et le vrai plaisir sont ailleurs.
Si elle explore et livre ainsi son propre corps, c’est avec l’intrépide assurance que nous n’avons pas de terrain plus sûr pour nous connaître nous-mêmes, et nous lier aux autres ; ou, comme elle l’écrit avec trop d’optimisme peut-être, que « la sexualité est la chose du monde la mieux partagée ». Elle dénude donc à son tour, « sous » l’amour et ses élans idéalisés, ce support ou ce médium par excellence de toutes nos émotions, un corps sexué observé dans ses mouvements terribles et charmants.
Mais les scènes racontées ne tombent pas dans le trash, et il y a beaucoup plus à apprendre, et à méditer, dans le matériau (comme diraient les psychanalystes) apporté par Catherine Millet que dans les contorsions et déchets de tant d’oeuvres contemporaines — ou dans l’exhibition vulgaire de « Loft story » à laquelle certains la renvoient.
Ni idéalisée ni bêtement anatomique, cette vie sexuelle a ses raisons, et ses humeurs, que la culture ne connaît pas - ou sur lesquelles, quand elle les reconnaît, cette culture voudrait tellement édifier autre chose. Attentive à la simple (en vérité combien complexe) mécanique des corps, Catherine Millet cerne avec une amoureuse précision leurs délicates relations, les enchantements de cette sexualité et ses possibles déchéances.
Il est très difficile de regarder en face « la vie sexuelle » sans une idéalisation ou une dévalorisation également excessives. Or ses actes et ses jeux n’ont rien de banal ; comme ceux d’un enfant, ils peuvent absorber gravement une vie, tant ces mélanges de chair qu’on dira excitants, cocasses, inquiétants, fascinants — tout sauf tristes — méritent qu’on s’y consacre, et qu’on s’y perfectionne. « J’envie beaucoup les érotiques, dont l’érotisme est l’expression. Magnifique langage », avoue Aragon dans Le Con d’Irène, où il oppose à ce don le « terrible fini » d’une écriture mélancolique. Femme de propos délibéré, Catherine Millet réunit ce que le surréaliste oppose : elle relate sans trembler sa vie sexuelle, et nous fait partager son plaisir. Au-dessus des désordres de l’art et de nos passions brille ce livre d’une grâce miraculeuse, veilleuse du coeur intelligent.

Daniel Bougnoux, Le Monde du 30.05.01.

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La photo c’est la mort

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Photo Jacques Henric
Légendes de Catherine M. (Denöel, 2001, p.115)

« Dans Passion fixe, Sollers : Mais la photo c’est la mort, raison pour laquelle il vaut mieux en réaliser le plus grand nombre. (Plus de mille, ça ira ?) La mort, pas celle du modèle, pas celle non plus du faiseur d’images, il s’agit de la mort qui était là depuis le début, dans la première image, à Lascaux, dans le premier tableau, dans la première photo, dans toute nouvelle image.
Bataille : La mort est en un sens une imposture.
Delacroix, en 1855, dans son Journal, alors qu’il collabore à des prises de vues photographiques de Durieu : Ce poème admirable, ce corps humain sur lequel j’apprends à lire et dont la vue m’en dit plus que les inventions des écrivassiers. »

Jacques Henric, Légendes de Catherine M. (Denöel, 2001, p.114-115)

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Du trivial au divin, Jacques Henric écrit son album de famille

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Romancier et critique d’art, Jacques Henric prend des photos de Catherine Millet nue depuis trente ans, depuis qu’elle est devenue, dès leur rencontre, « l’actrice principale » de sa vie, de ses livres. Ces photos (des milliers), dit-il, se voulaient au départ icônes d’un journal intime mêlant l’affectif et le sexuel, un album de famille « un peu spécial, vu que ma famille est réduite à une unité, cette unité-là : Catherine », femme libre, sans culpabilité ni pudeur. Elles sont devenues « supports fantasmatiques », « embrayeurs d’écriture », inspiratrices de l’écrivain et déclics aphrodisiaques en cas de pannes d’écriture.

Il en publie ici une trentaine, gardant secrets les clichés les plus « hard », jugés hors sujet, pour illustrer ce texte qui oscille du compte rendu des voyages du couple ayant généré des poses audacieuses à la déclaration d’amour, de l’aide-mémoire culturel à la réflexion sur les liens de l’image et de l’écrit, les représentations du corps, la fonction du nu.
En publiant son récit conjointement au livre de Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., Jacques Henric invite à la lecture en diptyque. Tous deux, par exemple, évoquent la gare de Port-Bou, en Espagne, où Catherine M. se dirigea du quai à la salle d’attente, la robe déboutonnée, largement ouverte, sans slip ni soutien-gorge, tandis qu’Henric la mitraillait en rafales trois images par seconde avec son Canon EOS 100.
Catherine Millet écrit : « Ce n’est pas la nudité que je crains — au contraire —, c’est l’instantané de la révélation. Et c’est encore moins que j’hésite à me livrer aux autres — bien au contraire ! —, c’est que je ne sais pas bien quitter mon regard intérieur pour me voir moi-même. Il me faut précisément en passer par le regard de l’autre. » Henric : « Ce qui m’intéresse, c’est de vérifier comment un lieu appelle un corps, ce corps-ci, toujours le même et toujours autre, comment le corps s’adapte, colle au lieu. » Peintre (ou photographe) et modèle : il s’agit, au fil de ces séances dans une gare, un cimetière (déjà égrenées dans le dernier roman en date d’Henric, L’Habitation des femmes), de faire surgir entre l’un et l’autre des « affinités électives », et de suggérer qu’un tableau (une photo) est une figure imagée d’une métaphysique et d’une morale, que le corps est la représentation d’une pensée, d’un désir.

Comme Jacques Henric le rappelait dans son essai La Peinture et le mal (Grasset, 1983, réédité chez Exils), Delacroix souligna la nécessité, pour peindre, « d’avoir de la fièvre » ; Henric opine, croit à une peinture qui refuse « l’indifférencié et l’insexué », affiche l’instinct de vie, l’Eros. Déterminé à « désacraliser la sacralité », le « Priape Actéon » rebondit du trivial ( « J’aime comme elle me découvre son cul » ) au divin. Il se range crânement sous la bannière de Tertullien (qui a défini la chair comme cohéritière de l’âme), de Picasso, Bataille, Joyce (et sa belle Irlandaise exhibée, désirée par d’autres hommes), de William Blake (qui compare la nudité de la femme à la bonté de Dieu). En vrac, par fragments, sautant de l’argotique à l’érudit, il parle adorations, sexe et théologie, montre des photos qui trahissent en lui des fantasmes à la Weston, Courbet, Delvaux ou Klossowski. Pose des questions : « Qu’est-ce que regarder le corps nu d’une femme, puis le donner à regarder ? », « Qui signe vraiment une photo, la photo d’un corps dévêtu ? Le photographe ? Le modèle ? »

Jacques Henric ridiculise les prétendus journaux intimes, où « les pros de l’écriture » notent tout de leur vie, « mais rien des femmes qu’ils croisent, draguent, séduisent ou non, retrouvent sous un porche ou dans un lit ». Ce qui importe à Jacques Henric, c’est d’être « en paix avec le corps de la femme qui est ce monde où je suis vivant », c’est que l’image du nu exhibé donne à voir un corps « plus chaud que le néant », c’est que, tant que la mort n’a pas exercé sa violence, « il n’y a pas de raison pour s’arrêter ».
On trouve cependant toujours moins bégueule que soi : le peintre Bernard Dufour, qui servit de modèle au peintre de La Belle Noiseuse, de Jacques Rivette, publie de son côté Mes modèles, carnets de confessions sur ses rapports sexuels avec les « femmes-nues-à-l’atelier », illustré de photographies, en particulier de sa compagne. Dufour exposa une série de tirages (elle et lui amants devant le déclencheur du Leica) qui fit scandale, et se vit alors accuser d’ « impudeur » par Jacques Henric.

Jean Luc Douin, Le Monde du 07.04.01.

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Gare frontière

Nous sommes le 14 août 1999, nous dit Jacques Henric. Gare frontière de Port-Bou.

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Photo Jacques Henric
" Tous deux, par exemple, évoquent la gare de Port-Bou, en Espagne, où Catherine M. se dirigea du quai à la salle d’attente, la robe déboutonnée, largement ouverte, sans slip ni soutien-gorge, tandis qu’Henric la mitraillait en rafales trois images par seconde avec son Canon EOS 100. "

Catherine Millet fait le récit de la prise de photos qui eut lieu ce jour-là.

Extrait de La vie sexuelle de Catherine M. (1’40), coffret audio de 5 CD  :


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

« Enfin, la sélection opérée par mon regard est redoublée par la très sûre protection du regard de l’autre, par le voile dont il me recouvre qui, bien sûr, est tout à la fois opaque et transparent. Jacques ne choisit pas spécialement les endroits les plus fréquentés pour prendre des photographies de moi nue — il ne m’exhibera jamais que dans un geste spéculaire — mais il a une prédilection pour les lieux de passage et surtout pour le caractère transitoire des objets du décor (carcasses de voitures abandonnées, matériaux, meubles, ruines...), ce qui nous a conduit là où on fait usage de ces objets. Nous sommes prudents. Je porte toujours une robe facile à reboutonner. Dans la gare frontière de Port-Bou, nous attendons que le quai se vide. Il y a bien un train en partance, mais deux ou trois quais plus loin. Les voyageurs sont de toute façon trop affairés pour nous prêter attention, et nous nous assurons que les trois ou quatre douaniers continent de discuter entre eux. Jacques est dans le contre-jour et je distingue mal les signes qu’il m’adresse. J’avance vers lui, la robe ouverte de haut en bas. L’assurance me vient en marchant. Hypnotisée par le papillotage de la silhouette qui m’attend au bout, j’ai l’impression de creuser une galerie au fur et à mesure, d’ouvrir dans l’air chargé d’âcreté un long espace pas plus large que l’écartement de mes bras ballants. Chaque déclic confirme l’impunité de ma progression. En bout de course, je m’appuie contre le mur. Jacques prendra quelques clichés. Nonchalance autorisée lorsque l’espace est derrière moi. Euphorie de la conquête : nous n’avons pas été plus dérangés dans le tunnel qui relie les quatre quais entre eux, ni dans le grand hall vide et sonore, ni sur la petite terrasse envahie de chats et ornée d’une fontaine, et où débouche l’une des sorties de la gare. »

Catherine Millet, La vie sexuelle de Catherine M. (Seuil, 2001, p.166).

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Jacques Henric, photographie et raconte :

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Photo Jacques Henric, 14 août 1999
Epaule en appui contre un coffre métallique, jambe gauche repliée, tête baissée, torse, ventre et cuisses bien dégagés.

« Samedi 14 août 1999. Gare frontière de Port-Bou, Espagne. Milieu de l’après-midi. Trafic habituel. Alternance de trains de lignes régionales et de grandes lignes. Le Talgo espagnol en direction de Barcelone traverse la gare à grande vitesse. Catherine est assise sur un des bancs du quai. Au passage du Talgo, une ruée de vent soulève le pan droit de sa robe, qu’elle ne rabat pas. Un papier ayant entouré un sandwich s’envole à quelques centimètres du sol carrelé et vient rouler jusqu’à ses pieds. Je continue d’aller et venir au bord de la voie A, libre. Le Talgo s’est engouffré dans le tunnel qui traverse la montagne, à quelque cinq cent mètres de la gare. J’attends un signe de Catherine. Je tiens l’appareil photo dans la main droite, armé. A Catherine d’apprécier le moment propice. L’autofocus de mon Canon EOS 100 est en fonction. La haute voûte vitrée atténue la luminosité très forte de l’extérieur. Catherine : calme — vague expression d’ennui sur le visage — se caresse nonchalamment la cuisse. Moi : état léger d’anxiété — habituelle petite fringale au bout des doigts qui s’atténuera dès que je presserai le déclencheur pour les prises en rafales.
Le train omnibus en provenance de Perpignan entre en gare. Silhouettes des voyageurs, debout, s’apprêtant à descendre. Catherine quitte le banc, déboutonne sans hâte sa robe. "On y va ". Elle ne porte ni slip ni soutien-gorge. Je vais me poser à une vingtaine de mètres et je vise. Elle est au milieu du quai et commence d’avancer vers moi. Les portes du train s’ouvrent. Les voyageurs se pressent vers l’entrée du passage souterrain. Catherine, bras ballants, robe largement ouverte, se dirige vers la salle d’attente. J’appuie sur le déclencheur. Elle fait une halte avant d’entrer. Epaule en appui contre un coffre métallique, jambe gauche repliée, tête baissée, torse, ventre et cuisses bien dégagés. Nouvelles prises. Combien de temps a duré l’opération, une minute, deux, plus ? La gare se vide très vite. Ni Catherine ni moi n’avons porté attention à la réaction des voyageurs.
Qu’ont-ils vu de l’autre quai ? Cette courte séance de photos ne rappelle en rien, bien sûr, la louche exaltation sexuelle — exhibitionnisme, dragues, prostitution — qui fait le charme des grandes gares. Port-Bou est une petite ville. Si sa gare est une gigantesque bâtisse (elle fut jusque dans les années 70 le lieu d’un intense transit humain), c’est aujourd’hui une coquille vide, comme celle, française, de Cerbère. Enfant, j’y suis souvent descendu dans ces gares. J’y reviens souvent, elles m’attirent. J’en ai fait un des lieux centraux de mon roman, L’habitation des femmes.

C’est à Port-Bou que Walter Benjamin s’est suicidé [...] »

Jacques Henric, Légendes de Catherine M. (Denöel, 2001, p.9-11)

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Catherine Millet dans Portraits de femmes

Douze ans plus tard, Sollers persiste et signe.

«  Je n’ai jamais porté plainte pour harcèlement, mais j’aurais pu, au moins huit ou dix fois. Sauf qu’un type qui porte plainte pour harcèlement féminin a l’air ridicule. Il est grotesque ou mythomane, pour qui se prend-il ? Ce genre de folie existe pourtant bel et bien : messages incessants, envois de Kleenex avec rouge à lèvres, filatures dans la rue, attentes dans les escaliers, lettres à l’employeur, etc. Harcèlement psychique qui finit presque par forcer l’admiration, malgré le dégoût. Une femme qui a choisi de vous occuper est d’une ténacité redoutable. Elle n’attend évidemment aucune réponse, mais le vide décuple son offensive absurde. Qu’est-ce qu’elle veut ? Rien, vouloir.
[...] Je passe sur les envois poétiques ou romanesques, les lettres interminables, les halètements téléphoniques, les photos tocardes, un vrai foutoir. Rien de « sexuel », bien entendu, pas la moindre invention de ce genre. Du sentimental déchaîné et du mauvais goût à hurler. Tout est sexuel, parce que rien ne l’est.

Voilà, au contraire, une exception remarquable : le très beau livre de Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M.. Une femme s’offre à tous les hommes, sans culpabilité, par désir et curiosité. L’auteur, une amie de longue date en toute amitié, a un sens visuel aigu, et restitue les scènes pornographiques avec une précision extrême. C’est un chef-d’ œuvre de liberté, le seul dans son genre. Son succès a été très révélateur, d’autant plus profond et durable que le livre suivant portait sur la jalousie à l’égard de son partenaire fixe, s’il avait une liaison féminine. Être la seule femme pour tous les hommes, oui, mais pas d’autre femme dans mon lit. Démonstration impeccable.

L’époque étant à la régression brutale, on imagine mal un nouveau livre de cette ambition aujourd’hui. Catherine Millet est « critique d’art », elle sait regarder, et elle a écrit un livre lucide sur Salvador Dali. Nul doute : les historiens de l’avenir se demanderont comment ce cas a été possible. Je ne pense pas qu’elle me démentira si je dis que Femmes, en son temps, a ouvert la voie.
Une amie intime me dit : « C’est curieux, on est passés par une longue passion physique torride, et maintenant on rit. » Preuve par le rire, la seule. Quelles que soient les épreuves tragiques qu’ils ont traversées, un homme et une femme se sont vraiment rencontrés s’ils rient.
 »

Philippe Sollers, Portraits de femmes,
Flammarion, 2013, p. 130-133.

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