Les nouveaux bien-pensants
par Philippe Sollers (Le Monde, 18-06-2000)


En avril 2000, Renaud Camus publie "La campagne de France ", livre dans lequel il s’étonne de la présence de certains journalistes juifs, les citant nommément, sur les ondes de France-Culture. Peu de temps après éclate "l’affaire Camus". Beaucoup de journaux s’en font l’écho. De nombreux intellectuels et écrivains prennent parti, les uns pour s’indigner de l’antisémitisme soft de Renaud Camus (parmi eux Jacques Derrida, Jean Pierre Vernant, Claude Lanzmann, Philippe Sollers, J-A Miller, etc...), les autres pour protester contre le "lynchage médiatique" dont il semble l’objet.

Suffit-il pourtant de s’indigner (dans un sens ou dans l’autre) ? Dans l’article qu’il publie dans le journal "Le Monde" (dont il est éditorialiste associé) sous le titre : "Les nouveaux bien-pensants ", Philippe Sollers élargit le débat : pourquoi au départ des propos comme ceux de Renaud Camus sont-ils passés inaperçus ? Pourquoi ce côté un peu banal ? De quoi sont-ils le symptôme à travers cette banalité même ? Par quels mots ça passe ? C’est ça qu’il s’agit de penser.

La société française est en mutation si rapide qu’elle engendre deux types de discours, l’un négatif mélancolique énervé, l’autre positif servile. Le XXIe siècle sera-t-il celui de la disparition d’une nation, d’un peuple, d’une tradition séculaire, d’un ensemble de valeurs fondamentales ? Oui, répètent les uns sur tous les tons, c’est terrible, angoissant, révoltant, accablant. Non, disent les autres, la France mondialisée sera dans la course d’une Europe réinventée, tout sera pour le mieux dans le meilleur marché financier possible. Entre ces deux sermons, le doute règne, la mémoire hésite, les ruminations peuvent changer d’un jour à l’autre, passant du gris-noir morose au rose furtif.

C’est cet état transitoire qu’il faut comprendre. Et quand éclate, par exemple, ce qu’il est convenu d’appeler l’« affaire Camus », le mieux est d’analyser les symptômes qu’elle déclenche. Quelque chose se trouble, se défend, titube, agit à l’aveugle, se contredit, proteste, accuse, en remet dans la confusion. Que faire ? Nier l’évidence ? L’habiller de considérations oiseuses ? Autrement dit : une opinion publique de vieil antisémitisme ranci est-elle rigoureusement condamnable ou pas ?

Elle l’est, et il est plus qu’étrange qu’il faille le rappeler. Elle l’est d’une façon tout autre que dans les époques antérieures à la deuxième guerre mondiale et à la Shoah, et c’est pourquoi la datation historique précise est ici de la plus grande importance. Non, il ne s’agit pas de Hitler ou de Céline ; non, l’antisémitisme n’est pas « sans âge » comme le voudraient certains (« Alors, vous voulez interdire Le Marchand de Venise de Shakespeare ? »). Non, il n’y a pas là un regrettable détail à expurger, un dérapage verbal secondaire, un faux-pas sans conséquences. Dénoncer nominalement des journalistes juifs parlant à la radio de service public, s’attrister que la culture « de souche » soit pour eux incompréhensible, qu’est-ce, sinon du vichysme pur ? Pourquoi, dès lors, faire tant de bruit sur le phénomène Haider en Autriche et trouver aussitôt mille prétextes pour crier à la censure à Paris ?

Décidément, la France moisie est très convenable. Elle ne tient pas à se souvenir de ce qui hante encore ses murs mal repeints.

Vous rêvez, nous dit-on, le pétainisme n’existe plus, Drumont, Maurras, l’Action française, tout cela est dépassé, c’est vous qui avez besoin de les évoquer pour vous poser en protestataire artificiel, vous et ces intellectuels-flics de la France soi-disant pensante mais qui n’est en réalité que celle des maîtres de l’heure (quelle sera la prochaine heure ?), celle de la pensée unique, dictatoriale, pseudo-subversion encouragée, poudre aux yeux morale sur fond de décomposition festive accélérée. Nous n’avons jamais été nazis, nous, comme l’épouvantable Céline, juste antisémites modérés d’Etat, comme grand-père et grand-mère, mais cela est loin, effacé, le Vel’ d’Hiv’ n’est plus notre spectre. Nous sommes réconciliés avec notre passé, et les catholiques nous embêtent avec leur repentance, leur pape à Jérusalem, leur retour à la Bible, et autres comédies de ce genre. Cette affaire Camus, croyez-moi, est « indémerdable » (je cite ici un chroniqueur).

(PNG)
Renaud Camus. 2002

Allons plus loin : ce gentil Camus, finalement, n’est pas plus antisémite que nos populations campagnardes (je cite toujours). Mieux : « En 1940 ou 1942 — puisque c’est la référence implicite dans les affaires de ce genre — quelque chose me dit que Camus n’aurait pas été du côté des persécuteurs. » Ce quelque chose est charmant. Mettez votre petit doigt dans l’oreille.

C’est clair, je ne comprends rien. Combattre le racisme et l’antisémitisme, aujourd’hui, c’est du « conformisme ». Renaud Camus est simplement un « écrivain singulier et rare, à mille lieues de l’esprit franchouillard  » (rien à voir, donc, avec l’immense Frédéric Dard que tout le pays pleure, et que j’entendais hier, à la télévision, dire qu’il se trouvait parfois très « travail, famille, patrie »). C’est vous, là, avec Lanzmann, Derrida, Vernant et autres sartriens ou lacaniens suspects qui nous faites peur, avec votre soif de politique absolue vouée à l’éradication du Mal [Cf. Déclaration des hôtes-trop-nombreux- de-la-France-de-souche]. On vous connaît, vous : vous avez écrit sur Sade et Céline, vous êtes un provocateur. L’énorme Shoah de Lanzmann ? Oui, bon, ça va, mais on a bien le droit de faire d’autres films, le spectacle continue, il ne va tout de même pas accaparer le sujet à jamais. Tenez, on nous l’écrit d’Amérique : Camus, en réalité, est le successeur de Montaigne, de Saint-Simon, de Chateaubriand, de Voltaire, de Gide (à ce sujet, je dois dire, que Saint-Simon et Chateaubriand m’ont téléphoné pour s’étonner d’être comparés à Gide).

Nous sommes pour la liberté d’expression, et vous ne nous effraierez pas avec vos sondages sur la progression des idées de l’extrême droite dans les esprits, ou en attirant l’attention sur un colloque récent vantant la « révolution culturelle ethnique identitaire ». Vous exagérez toujours. Vous nous parlez sans cesse des auteurs maudits pour mieux vous installer dans votre position confortable. Bon, c’est vrai, Céline, Sade, Genet, Artaud, Bataille, Debord, n’ont jamais prétendu renforcer l’école, la famille, la nation ; ils n’ont jamais été non plus candidats à l’Académie française (alors que Renaud Camus, lui, l’est), mais qu’est-ce que cela prouve ? Nous sommes réconciliés, vous dis-je, et l’urgence, désormais, est précisément de défendre l’école, la famille, la nation. La survie de la culture et de la langue françaises l’exige. Votre mémoire n’est pas la nôtre, elle est même dangereuse, alors que ce Camus veut le Bien, c’est évident.

Il est excellent que l’homosexualité elle-même devienne officiellement académique. Le programme, le marché financier l’implique : porno hard d’un côté, comportement impeccable de l’autre. Organisation du désordre et respectabilité. La mauvaise pensée est permise, et pourquoi pas, après tout, un antisémitisme de bon ton, très français, à peine chuchoté, quelques paragraphes dans un livre ? S’ils sont remarqués, on les supprimera dans une réédition. Ah oui, excusez-nous, nous avions mal lu le manuscrit. Mais quelle atmosphère insupportable de censure ! Rendez-vous au prochain virus intégré. Vous ne l’avez pas discerné ? Bravo, vous êtes un esprit libre.

Nous sommes donc pour la liberté d’expression si cette expression est la plus inaperçue et policée possible. Nous avons le droit de mal penser, nous dit-on, en laissant entendre que moins on pensera mieux cela vaudra. Or le Mal radical, c’est justement l’absence de pensée. Penser le Mal écarte du Mal. Ne pas le penser y conduit, dans une meurtrière banalité. Si Renaud Camus n’était pas avant tout banal, il n’en serait pas tellement question. Certes, nous dit-on encore, nous faisons des « réserves » sur cette malheureuse dénonciation de juifs. Voilà qui est « peu sympathique ». Mais attention, méfions-nous des anachronismes, Camus n’est pas Céline (encore lui). Je cite : « L’écriture de Céline a la vigueur teigneuse de l’amertume et du dégoût. On peut lui préférer des styles et des pensées moins colériques et atrabilaires. [1] » Certes. Et voilà comment le droit de mal penser, sans penser à mal, devient peu à peu la bien-pensance nouvelle. Il serait temps de s’en apercevoir.

Philippe Sollers, Le Monde du 18-06-2000.

*

Suite à la re-publication de son article dans L’Infini n°71 (automne 2000), Ph. Sollers a également participé le 10 février 2001 à "Répliques", l’émission d’Alain Finkelkraut (qui avait pris la défense de R. Camus) sur le thème " Qui sont les nouveaux bien-pensants ? " Échange animé.


Pour démarrer l’écoute, cliquez sur la flèche verte

*



[1] Propos de Sylviane Agacinski. NDLR.

Réagir à cet article

Commentaires