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Point de côté - Extrait II

Je ne reviendrai jamais l’interviewer, j’en suis sûre.

D 7 octobre 2008     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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Avec Philippe Sollers, par Josyane Savigneau :

La rencontre

Le Monde : L’arrivée et le départ de Ph. Sollers

Une femme sous influence...

L’extrait d’aujourd’hui m’a appris qu’il était convenu, lorsque Sollers a rejoint le Monde, « qu’il n’écrirait que sur les écrivains du passé », laissant ainsi le champ libre à la rédaction du Monde des Livres pour la critique de l’actualité littéraire.
Ce tropisme sur le passé m’avait toujours intrigué... En même temps qu’il me donnait l’occasion de découvrir un patrimoine étonnamment vivant ! « Il a alors inventé une manière [...] unique de faire résonner les textes d’autrefois dans notre aujoud’hui » nous dit Josyane savigneau. Peut-être, vous aussi, allez découvrir dans ces extraits, des traits de Sollers que vous ne connaissez pas.

V.K.

La rencontre

Après une longue section dédiée à Philippe Roth, Josyane Savigneau nous relate ses premières rencontres avec Sollers.

Avec le Français au même prénom, Philippe Sollers, tout avait également plutôt mal commencé. Mais c’était tout différent puisque, je l’ai dit, il était une admiration de ma jeunesse et qu’il est, aujourd’hui, le seul écrivain que je connaisse dont je puisse vraiment dire qu’il est un ami - appellation dont je suis plutôt avare. Quand il a publié Portrait du Joueur, au début de 1985, François Bott m’a demandé de faire un portrait de lui. Je l’avais rencontré une seule fois, deux ans plus tôt, dans son bureau, alors chez Denoël, pour recueillir ses impressions sur un film de Volker Schlöndorff adapté de Proust. Il partageait son bureau - cela depuis toujours, je l’ai appris par la suite - avec Marcelin Pleynet, et, en dépit de la sympathie que je lui porte, je n’avais guère aimé que celui-ci assiste à l’entretien. Heureusement, ce samedi matin de janvier, Sollers me donne rendez-vous chez lui, dans le studio où il écrit.

A l’évidence, la fois précédente, il ne m’a pas vue : il ne me reconnaît pas. Il est courtois, chaleureux, souriant, rieur même. Je le trouve un peu trop joyeux, et un peu trop lisse pour ses quarante-huit ans. A l’époque, je devais aimer les hommes plutôt marqués, les sinistres dont l’air sombre me semblait un signe de profondeur. J’ai bien changé : les sinistres me paraissent surtout cacher sous un masque torturé un grand vide... Il répond avec précision, il parle comme un livre, mais il est tellement ironique que je suis de plus en plus mal à l’aise. Il en profite pour me dire : « Quand vous serez moins angoissée, on pourra parler de l’aspect sexuel de mon livre. » Pas drôle du tout. Et là aussi, je suis mauvaise. Heureusement, je ne me souviens plus de mes propos. A midi, au bout de deux heures d’entretien, on arrête. Il sort avec moi, nous avons tous les deux rendez-vous au même endroit, à La Closerie des lilas. L’ascenseur de l’immeuble est minuscule, il me prévient qu’il faudra se serrer l’un contre l’autre « si ça ne vous fait pas trop peur »... La remarque comme le ton m’exaspèrent. Décidément, il ne faut pas rencontrer les écrivains qu’on admire. Je ne reviendrai jamais l’interviewer, j’en suis sûre.

Le Monde : l’arrivée et le départ de Sollers

Je ne sais pas comment nous nous sommes revus. Je crois que, quelques mois plus tard, au bar du Pont-Royal, Françoise Verny, passablement éméchée, m’a mise au défi d’aller « rouler une pelle à ce don juan ». Je n’avais dû boire qu’un verre, c’était toutefois suffisant pour que je relève ce stupide défi. Il a laissé faire, et m’a regardée comme une gentille idiote particulièrement culottée. Mais nous avons parlé. Et nous nous sommes reparlé, plusieurs fois. François Bott et moi aurions aimé qu’il écrive régulièrement dans Le Monde. Quand je le lui ai proposé, il n’y a pas cru : « Je suis tricard au Monde ! - Pas du tout, vous êtes parano ! » Il était pourtant vrai qu’il avait de solides ennemis dans la place, dont il a fallu subir les quolibets et les remarques acerbes : Bott et moi avions fait revenir quelqu’un dont on croyait être débarrassé.

Par chance, comme l’a si bien dit Cézanne, quand on sait faire, ça finit par se savoir. Et même ceux qui n’aimaient pas ses livres ont vite reconnu la singularité et la qualité de ses articles. Pour éviter les accusations de copinage, et pour le protéger lui-même d’amicales pressions, il était convenu qu’il n’écrirait que sur les écrivains du passé. Il a alors inventé une manière non muséale de traiter ce qu’on nomme l’Histoire littéraire, le patrimoine. Une façon unique de faire résonner les textes d’autrefois dans notre aujourd’hui, qui a convaincu les plus réticents - sauf ceux dont la mauvaise foi est incurable et qui ne m’ont pas pardonné de lui avoir donné l’occasion de montrer à un large public qu’il posséde ce talent critique. Lorsqu’un écrivain parle d’un autre qu’il admire, il sait l’éclairer comme personne. Deux livres de Sollers, qui rassemblent des essais critiques, La Guerre du goût et Éloge de l’infini reprennent la plupart de ses articles du Monde, depuis 1987. En 2005, il a décidé d’accepter la proposition que lui faisait Jérôme Garcin de collaborer au Nouvel Observateur. Contrairement à ce qu’on a rapporté ici ou là, il n’a pas quitté Le Monde par solidarité avec moi, qui venais d’être mise à l’écart : il y était prêt, je lui avais demandé de n’en rien faire. Mais ceux qui étaient parvenus à m’exclure se sont arrangés pour le pousser dehors. Il semble qu’à l’Observateur, on soit dans une atmosphère plus civilisée et qu’on accueille sa collaboration avec bonheur.

Une femme sous influence...

Au Monde, que n’ai-je entendu au fil des années ? Dans un article sur Henry Miller, il faisait allusion à Le Clézio, mais aussi à son propre roman, Femmes, dont le narrateur est américain : « Inadmissible, il faut couper ! » Ou encore : « Il traite de Voltaire en Pléiade ! Mais il travaille pour l’éditeur ! » Il est bien évident que, en parlant de ce Voltaire, on faisait une scandaleuse publicité à Gallimard, qui, tout aussi évidemment, allait en tirer de colossaux bénéfices. Quant à l’intérêt d’une relecture aiguisée de Voltaire, vraiment, quelle importance !... Alors, il fallait trop souvent négocier : « Une seule Pléiade par an, à la limite, c’est acceptable... » Des discussions stupides, aboutissant à se priver d’une voix singulière. Je suis quand même heureuse de ces dix-huit années de travail commun, avec, comme le constate aujourd’hui Garcin, un homme toujours prêt à accepter le sujet qu’on lui propose, toujours à l’heure, ne refusant pas de couper si la maquette l’exige, alors que des stagiaires crient au scandale parce qu’on leur a retiré deux adjectifs et trois virgules...

Personne n’aurait l’idée de dire que Jérôme Garcin est « manipulé » par Philippe Sollers. Mais moi, je suis une femme. « Sous influence », comme l’avait écrit, dans Esprit, un écrivain de seconde zone se faisant courageusement passer pour un « lecteur de base » de la revue, censé exprimer l’indignation de ce lectorat devant la forfaiture d’une alliance fondée, on ne pouvait en douter, sur des « intérêts » méprisables. Ou sur l’aliénation hébétée d’une parfaite imbécile incapable de se forger une opinion personnelle. Il faisait un peu moins le fanfaron, celui-là, le jour où je l’ai pris au collet lors d’un Salon du livre de Paris, en lui enjoignant de répéter devant moi que j’étais une femme sous influence. La majorité des quelque deux cent cinquante articles écrits par Sollers pour Le Monde pendant ces années portent sur des sujets qu’on lui a proposés, et non l’inverse.

Josyane Savigneau
Point de côté, Stock, 2008, p. 220-225

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Suite

Point de côté (Extrait I)
Point de côté (Extrait III)

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Point de côté, Josyane Savigneau

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