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Point de côté - Extrait III

Cela finira par se savoir

D 9 octobre 2008     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Il préfère la compagnie des femmes.


Dans ses mémoires, Un vrai roman, paru chez Plon à l’automne 2007, il [Philippe Sollers] s’étonne que ses amis ne lui tiennent pas rigueur des ennuis qu’il leur vaut. Mais lui tenir rigueur de quoi ? De la sottise de quelques médiocres malveillants qui, relayés par d’autres malveillants stupides, m’ont mise à terre ? Je n’y ai jamais pensé. Rien ne me fera regretter ces années si excitantes, où je pouvais mettre à la une du cahier livres des textes qui m’enthousiasmaient. Rien ne me fera regretter les conversations que nous avons eues et continuons d’avoir, nos affrontements aussi, notamment quand je l’entends encenser certaines femmes que je combats, juste par désir de montrer qu’il sait tout de la « nature » des femmes, leur goût du stéréotype, leur manque d’humour, leur dédain de la liberté. Cela m’exaspère. Pourtant, j’aime discuter, voire me disputer avec lui, justement parce qu’il n’est pas réellement sexiste et n’a pas les défauts que je trouve en général aux hommes. Un paternalisme sournois, surtout chez ceux qui se disent féministes et feignent de croire que, entre les hommes et les femmes, le malentendu est résolu : Sollers sait qu’il est éternel, mais aussi qu’on peut essayer de le rendre moins pesant, aux unes comme aux autres. Il n’est pas macho une seconde, il ne cherche pas à exhiber, comme presque tous les hommes, une virilité ostentatoire, qui, bien souvent, ne cache qu’une homosexualité refoulée - d’où ma préférence pour les homosexuels conscients et affirmés. Il n’a pas ce désintérêt, masqué parfois, mais profond, qu’ont la plupart des hommes pour les femmes, intellectuellement, et même, quoi qu’ils en disent, sexuellement. Comme Sartre et quelques autres, il préfère la compagnie des femmes.

Un solitaire convivial extrêmement attentif à ses amis

Dans ma vie, les hommes qui, vraiment, profondément, aiment les femmes, je les compte sur les doigts d’une main - et encore je crois qu’il y a trop de doigts. En outre, sommet de la courtoisie, Sollers n’est jamais de mauvaise humeur, jamais fatigué, jamais déprimé. Ce qui fait de lui une exception.

Ce n’est pas mon cas : je suis rarement fatiguée, mais d’humeur pour le moins inégale. Je lui dis souvent en plaisantant qu’il devrait être remboursé par la Sécurité sociale. Et il est certainement l’homme qui me fait le plus rire. Je crois que je le fais rire aussi, par mon côté « personnage de roman de Sollers ». Quand je le lisais, étudiante, je n’imaginais pas qu’un jour je me sentirais proche de personnages qu’il allait mettre en scène. Des femmes qui, sauf exception, préfèrent les femmes, non par particularisme sexuel, sans se revendiquer comme lesbiennes, mais parce que les relations que les hommes veulent instaurer avec elles leur sont intolérables. Dans ses romans, elles ont généralement la sympathie du narrateur. Il n’est donc pas étonnant que j’aie eu la sympathie ironique de l’auteur. Comme certains de ses personnages féminins, je fais volontiers des remarques incongrues, tantôt naïves, tantôt provocatrices. Souvent, j’ai lu des critiques lui reprochant d’inventer des dialogues improbables. A moi, ces paroles paraissent vraisemblables, je m’y reconnais, y compris dans le dérisoire, le négatif, voire le ridicule. Et j’aime en rire avec lui. Les hommes me font rarement rire. Non que je les trouve sérieux. Tout au contraire. Dans les relations professionnelles, je les ai parfois admirés ou subis, mais dans la vie privée, je n’ai jamais réussi à les prendre tout à fait au sérieux. Sollers, je le prends au sérieux, ce qui va encore agacer les crétins, et j’aime que, abrité derrière les clichés médiatiques dans lesquels on prétend l’enfermer - et qu’il ne dément pas -, il soit tout le contraire de ce qu’on prétend. Il l’a dit avec une parfaite exactitude dans son roman le plus directement autobiographique, Portrait du Joueur : « Tenir son image, son rôle ... Le mien ? Bouffon, histrion, provocateur, plagiaire, faussaire [ ... ] Retourneur de vestes ! Sauteur ! Jongleur ! Cascadeur !... Moi, si appliqué, si sérieux !... Moi, au fond, si patient, calme, véridique, fidèle !... » Et si secret, sortant peu, pas du tout mondain. Un homme d’une grande générosité, extrêmement attentif à ses amis [1]. Un paradoxe à lui tout seul : un solitaire convivial. Une intelligence toujours en action. Et une culture qui fait honte à mon ignorance, d’autant qu’il est le contraire d’un cuistre.

J’admire son sang-froid

J’admire son sang-froid, dont voici une anecdote emblématique. Sur le chemin de la Maison de l’Amérique latine à Paris, où je l’accompagnais pour un débat, il se fait entarter, non par l’entarteur « professionnel », Le Gloupier, mais par un plagiaire. Avec une tarte aux myrtilles. Dans l’instant, je fonce sur l’agresseur, et lui saute dessus. Un passant, me croyant aux prises avec un voleur de sacs, me prête main-forte. J’écume. Je parle d’appeler la police. Alors Sollers arrive, tel un spectre, violet de myrtilles. Il me dit de laisser là l’entarteur, et de repartir pour où nous allions. Et pas question d’appeler la police. Il s’approche juste un peu de l’homme qui le traite de « bouffon médiatique » et force la voix en disant : « Riez ! » puisque c’est censé être un gag, la tarte. L’autre est médusé. Sollers hausse encore un peu le ton : « Riez ! Mais riez donc ! » L’autre ne rit pas du tout : l’injonction le terrorise. Et Sollers tourne les talons. À la Maison de l’Amérique latine, où l’on s’inquiétait, on est plutôt stupéfaits de l’apparition. Il demande de quoi s’essuyer et se laver le visage, me tend son imperméable maculé de myrtilles, mon manteau est tout collant aussi. Il entre dans la salle de débat, prie qu’on l’excuse de son retard et parle pendant presque une heure absolument comme si de rien n’était. Moi, quand vient mon tour, je suis encore tremblante de colère. Sans doute, ai-je dit pour amuser certains amis présents, parce que je n’ai pas pu cogner assez fort sur l’entarteur...

Un autre soir, un importun, nous voyant attablés ensemble dans un bar, a demandé à Sollers : « Mais pourquoi donc vous entendez-vous si bien, vous deux ? - C’est simple, a-t-il répondu, nous avons les mêmes goûts : nous préférons les femmes. » L’intrus a vaguement ri et est parti sans aucun commentaire.

Je ne l’ai jamais tutoyé

À propos de goût, nous en avons un autre en commun : une horreur de la familiarité. Je ne l’ai jamais tutoyé [2] et jamais appelé Philippe. Je déteste le first name dropping, cette manière d’appeler un écrivain par son prénom pour laisser entendre qu’on le connaît bien, qu’on est proche de lui. Qui est jamais vraiment proche d’un écrivain ?

Un dernier mot, tout spécialement pour ceux qui le traitent de « polygraphe mondain » et autres variantes modernes des staliniennes « vipère lubrique » ou « hyène dactylographe ». C’est un héritier de la plus belle prose française, un grand écrivain français du XXe siècle et du début du XXIe. Si cela m’a coûté cher de le dire et de m’y tenir, ce n’est pas très grave, parce que j’ai raison. Et cela finira par se savoir.


Josyane Savigneau

Point de côté, p. 225-230


Nota : intertitres de pileface

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Voir aussi :

Point de côté (Extrait I)
Point de côté (Extrait II)

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Josyane Savigneau : Après la calomnie

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Sur amazon :
Point de côté, Josyane Savigneau


[1Marcelin Pleynet en témoigne aussi - note pileface

[2Philippe Sollers et Marcelin Pleynet ne se tutoient pas non plus, bien que se connaissant depuis la création de Tel Quel en 1960, et ont partagé le même petit bureau de Gallimard de nombreuses années - note pileface

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