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Lagerfeld et Sollers, curieuses solitudes

Cécile Guilbert

D 8 mars 2008     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La semaine dernière, j’ai lu Un vrai roman, les Mémoires de Philippe Sollers, et vu Lagerfeld Confidentiel  [1], le film de Rodolphe Marconi. Télescopage hasardeux, fruit de la curiosité et du loisir ? Bien sûr. En tout cas, beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection.

Car, évidemment, je vois bien d’emblée la bizarrerie (l’absurdité, même) qu’il y a à rapprocher l’écrivain français nommé Philippe Sollers, l’homme aux plus de cinquante livres, qui parle par définition à l’esprit, figure tutélaire de l’intelligentsia parisienne et plutôt "je-m’en-foutiste" sur le plan vestimentaire, avec le couturier allemand multimarques s’adressant à l’apparence, le prescripteur désormais planétaire de glamour, qui s’est composé une panoplie-signature iconique.

Parcours, domaine d’activité, mode de vie, statut, image : leurs "planètes" sont aux antipodes, c’est irrécusable ; on ne peut comparer un artiste de l’écriture assez peu traduit à l’étranger avec un créateur répugnant à l’étiquette d’"artiste", qui génère des milliards dans l’industrie du luxe, autant vouloir marier la carpe et le lapin, etc. Pourtant, si vous lisez vraiment les Mémoires de Sollers (c’est-à-dire, si vous les écoutez) et si vous regardez vraiment le film sur Lagerfeld (à savoir, si vous l’entendez), vous percevrez un élément commun, d’abord vague, un peu confus même, puis de plus en plus net à mesure que vous tendrez l’oreille. A fortiori si vous complétez votre documentation.

Là, les esprits pressés penseront sans doute que je veux parler leur côté "bons clients" des plateaux télé : intelligence, provocation, culture, autodérision, humour -, l’un donnant plutôt dans le badinage érudit libertin et l’autre dans le bazooka à vacheries. D’autres, que je veux évoquer leur supposée "méchanceté" : le vilain gangster du milieu littéraire français (lire à ce propos l’autoportrait très drôle de Sollers comme increvable tenant du rôle) et le "grand méchant look" du Fashion Circus. Ou bien encore, le pouvoir que leur confère l’occupation de citadelles symboliques capitalisant à elles seules l’excellence même de la "chose" (Gallimard et Chanel depuis 1983).

Pas du tout. Encore que la conscience lucide de ce qu’ils représentent dans les fantasmes des autres et de la "marionnette" (même emploi du mot chez l’un et l’autre) que le Spectacle veut leur faire jouer ne soit pas la moindre de leurs ruses pour demeurer cachés en plein jour comme deux lettres volées ambulantes. Lagerfeld (un jour) : " Je ne fais que bavarder et je réponds à des questions mais, personnellement, je n’ai rien à dire. " Sollers : " J’aime bien bavarder, mais j’aime encore mieux me taire. " Sont-ils présents seulement en apparence ? C’est probable. Existe-t-il quelqu’un qui les connaisse mieux qu’eux-mêmes ? Sans doute pas.

"Dandy" étant devenu un mot d’usage facile et paresseux chez quiconque veut qualifier aujourd’hui un écart maintenant qu’il y en a si peu, évitons-le. Alors quoi ? Disons plutôt liberté, souveraineté, dégagement - leçon de style antinévrotique et antimétaphysique au possible. Ne jamais se sentir coupable, ne pas souhaiter d’autre vie que celle qu’on a eue ni vouloir être quelqu’un d’autre, ne pas se comparer, n’avoir fait que ce qu’on aimait, ne jamais s’endormir sur ses lauriers.

Sollers : " Les éloges vous retardent. " Lagerfeld : " Le succès est très dangereux, car il mène droit à la sclérose. " Détermination, endurance, goût passionné de la solitude. Sollers : " Il suffit d’aimer par-dessus tout être seul. " Lagerfeld : " J’adore être seul, je déteste les gens qui sont incapables de l’être. " Bien qu’ils soient tous deux d’horribles travailleurs (l’un publie souvent deux livres par an, l’autre dessine six fois plus de collections que ses confrères), il ne leur viendrait pas à l’esprit de parler de labeur tant tout semble pour eux couler de source. Vantardise ? Je ne crois pas. Elégance ? Forcément. Lagerfeld voit souvent ses robes et les décors de ses défilés dans ses rêves ; les phrases de Sollers infusent mieux dans son sommeil. Au réveil, hop !, la main écrit, dessine, pense. On lance des mots comme on jette un ruban sur un jupon de tulle, c’est pas plus compliqué que ça, mais attention : journées de moines-soldats, organisation militaire et rituels (chacun ses "Rosebud").

Naturellement, la sexualité porno hygiénique de notre basse époque leur répugne. Le communautarisme aussi. Thanatos ? aucune fascination, merci bien. Servitude volontaire, ressentiment, envie, fausse modestie blessée, intériorisation de soi en déchet : on sent que l’Homo nihil tellement répandu sous nos latitudes est pour eux un alien. Nul hasard donc, si Houellebecq les met en scène dans ses romans. Mon petit doigt me dit que Lagerfeld aurait pu souscrire à l’opinion sollersienne sur la France moisie, Sollers avoir écrit ces mots de Karl : " Rien n’est jamais dû, ni le bonheur, ni le succès, ni rien, débrouillez-vous. " Ou encore : " Je vis très bien avec moi-même, et ça, c’est le comble du luxe. "

Ce qu’ils détestent par-dessus tout ? la vulgarité, la bêtise, le puritanisme, les dévots. Ce qu’ils louent ? Le présent, la présence, l’instant. Pas le genre à regretter le bon vieux temps. Tout ce qui ne va pas assez vite les retarde, mais ils ne sont pas pressés, juste rapides et, surtout, concentrés. Leur but dans la vie ? La vie. Frappe aussi que l’un se définisse comme un " Européen d’origine française " et l’autre comme un " Européen d’origine allemande ". Cosmopolitisme polyglotte (chacun parle quatre langues) de ceux qui n’ont besoin que de se sentir bien quelque part pour se sentir chez eux.

Vous me répondrez qu’ils ont été chanceux, privilégiés, nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, etc. C’est vrai, leurs enfances ont bien des points communs jusque sur les photos d’époque : fils gâtés d’industriels, centres du monde de leurs familles, mères d’exception, conscience précoce de leur valeur jusqu’à la prétention et volonté farouche d’émancipation. Pourtant, on ne peut tout réduire au social puisque tant d’individus bien nés et doués n’ont rien fait. De plus, ils ont "payé" pour ça. Des esprits libres ? C’est l’évidence. Parce que rien n’est plus profond que la surface ? C’est la raison même. Et la grande leçon du XVIIIe siècle qu’ils connaissent chacun sur le bout des doigts, avec Saint-Simon notamment pour le coup de projecteur braqué sur l’envers du décor. C’est leur côté Voltaire et Frédéric II ? Un peu, même si leurs goûts littéraires sont aux antipodes (on n’imagine pas Sollers vanter Henry James ou Emily Dickinson).

Dès son plus jeune âge, Lagerfeld voulait " dessiner, lire, tout savoir " pour échapper à " l’humiliante condition d’enfant ". Sollers aussi, qui a bien sûr vécu l’apprentissage de la lecture comme l’ouverture de la mer Rouge. Du coup, chacun possède parfaitement la Bibliothèque et l’Archive au-delà de son domaine d’activité stricto sensu. Et ce n’est pas un hasard. Pouvoir prendre appui sur d’immenses continents de temps, quand tout autour de vous rétrécit, augmente forcément votre liberté quand vous avez du talent. Ce n’est pas être passéiste, mais savoir qu’aujourd’hui est éternel.

Enfin, qu’ils fascinent ou agacent, dans leurs curieuses solitudes surexposées, Lagerfeld et Sollers ont à la fois cent ans et sont toujours des enfants. Non pas sages comme des images mais, au-delà de leur image, d’assez remuants sages. Je galèje ? Allez honnêtement lire et écouter vous-mêmes si vous ne voulez pas me croire.

Cécile Guilbert, Le Monde du 17.11.07.

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