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La hardiesse extrême : Paradis III.

Décidément La Chine

D 19 juin 2009     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


" On ne donne ici qu’une pincée de texte. Suffisante ? "

Sommaire
La hardiesse extrême
Paradis III
Le " tapuscrit "
1983

Article du 4 décembre 2007 actualisé le 19 juin 2009. Voir note.

En février 1974 la publication de Paradis commence dans le numéro 57 de Tel Quel. Le célèbre voyage en Chine de Tel Quel se déroule du 11 avril au 3 mai de la même année [1]. Le troisième extrait de Paradis est publié en octobre 1974 dans le numéro 59 de la revue intitulé : " En Chine " [2]. Nous sommes en apparence à l’apogée de la période "maoïste" de Tel Quel. On en parle encore...

Seize ans plus tard L’Infini (n°30, été 1990) consacre à son tour un numéro spécial à la Chine.
« La Chine, toujours » ? Oui.
Mais en avril et mai 1989 a eu lieu à Pékin un gigantesque mouvement démocratique qui s’achèvera le 4 juin dans un bain de sang et par des centaines d’arrestations. Le numéro de la revue en parle largement. Cinq articles en témoignent :
— Chen Yizi, Le mouvement démocratique de 1989 et l’avenir de la Chine
— Wan Runnan, Le mouvement démocratique et le problème de la propriété
— Huang Rui, Les dernières heures de Tian’anmen
— Yang Jiaqi, Des origines et des conséquences du mouvement démocratique de 1989
— Elisabeth Peyraube, Le deuxième printemps de Pékin [3].

Il est étrange que l’on n’ait pas prêté beaucoup d’intérêt à ce numéro éminemment politique.
Mais Tel Quel n’a-t-il pas été "maoïste" ? Philippe Sollers n’a-t-il pas été "maoïste" et, l’ayant été, n’est-il pas condamné à rester toujours ce qu’il aura été ? Ainsi le veut la chronique.

En 2005 Sollers écrira dans Déroulement du Dao (après avoir cité un long passage de Paradis qui se déroule au bord de la rivière Luo à Luoyang) : "Maoïsme", ça veut dire : pas de Chine. " CQFD.

Plus étrange encore le fait qu’on ait jamais signalé que, en 1990 (comme déjà en 1974), le dossier consacré par L’Infini à "La Chine, toujours" s’ouvre par un extrait de Paradis : Paradis III, extrait suivi de "Remarques" dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’ont guère été remarquées !
Le narrateur le dit pourtant explicitement : " je tape chine toujours je demande au clavier sa mémoire de chine toujours " et, plus loin : " En français, rime banale et automatique à chine : machine ". Où on lit aussi : " MA Chine ". A bon entendeur salut !

*


La hardiesse extrême

ZOOM : cliquer sur l’image

En ouverture du dossier consacré au Mouvement démocratique en Chine, juste avant cet extrait de Paradis III, est reproduit un passage de Huaisu daté de l’an 777 : la hardiesse extrême [4].
Qui était Huaisu ? Un moine calligraphe dont la particularité était de pratiquer une « écriture folle ».

Selon le sinologue Léon Vandermeersh on appelait « écriture folle » « un style de calligraphie chinoise cursive — le kuangcao — créé par le taoïste Zhang Xu (695-759) et le moine zen Huaisu (725-785). Sa particularité est de se pratiquer seulement pendant l’extase de l’ivresse alcoolique. Cette sorte de calligraphie est typique de la culture artistique zen, issue de la rencontre de la philosophie taoïste de Zhuang zi et de la philosophie bouddhiste de Bodhidharma. » [Je souligne]

Le passage « la hardiesse extrême » provient d’un rouleau horizontal (encre sur papier de 28,3 x 755 cm) intitulé « AUTOBIOGRAPHIE ». Vous pouvez le dérouler ici [5].

On peut donc lire Paradis III — «  commencement du troisième volume de Paradis, livre qui se présentera, un jour, en continuité  » — comme la suite de la vraie autobio-graphie d’un «  écrivain européen d’origine française  », enclin à l’extase et à l’ivresse, «  qui, très tôt, s’est intéressé à la Chine  » [6] : Philippe Sollers.

*


PARADIS III





mais oui je les vois s’étaler partout maintenant gauche-droite comme s’ils avaient été lus dans un autre espace tempus perfectus je répète ciel et terre disparue en joie d’autrefois sacrés petits signes moulés dans leur ombre quel plaisir de les retrouver de s’y plonger de les faire voler dedans et dehors avec eux en eux tout au fond d’eux face à eux loin d’eux comme si on avait dormi malgré eux résistant au vent au courant au giflé du temps dans son vent les revoilà en silence j’écoute rien dans l’immeuble les nettoyeurs sont partis je vais rester ici jusque vers onze heures ou minuit tout dépend de la volonté séparée du corps en fatigue l’écran est bien noir miroitant on
peut éprouver son confort buté électrique les doigts consolation par les doigts je tape chine toujours [7] je demande au clavier sa mémoire de chine toujours rien d’autre à faire l’instinct des touches ne s’oublie pas je tape paris septième arrondissement jardin calmé sous la pluie je tape petit infini et l’adresse on va voir si quelqu’un est là vingt-deux heures ici cinq heures là-bas haut en bas droite-gauche en français pas évident le français mais c’est choisi pas d’anglais on a écrit ça depuis longtemps dans ma langue réseau limité canal d’ombre pour l’instant rien silence au cinéma on verrait un type seul dans un bureau devant des ordinateurs buvant un verre de vin suduiraut 83 belle année dorée souviens-toi je tape suduiraut 83 à la vôtre on ne sait jamais un verre de vin le matin liberté incompréhensible d’autant plus que je vais lire un peu maintenant fronde substance et relance par exemple 5 septembre 1660 racine à l’abbé le vasseur je ne sais si vous avez eu connaissance de quelques lettres qui font un étrange bruit c’est de monsieur le cardinal de retz je les ai vues mais c’était en des mains dont je ne pouvais pas les tirer jamais on n’a rien vu de plus beau à ce qu’on dit ou encore tzara 1921 j’ai horreur de la folie et de sa forme platonique qui est l’absurde ou la poésie j’ai horreur n’a plus le sel désagréable d’autrefois cela veut dire aujourd’hui que je fume une cigarette et en effet la voici fumée vin doré silence des arbres et de l’herbe pour la logique voir comme d’habitude la grande proposition solennelle bonne nouvelle tout ensemble transfini t est tel qu’il a des parties t1 qui lui sont équivalentes paradis jamais surpris ni compris milliers de moments calculs dérapages résultats corde plusieurs morts pas de mort rassemble tes fleurs tes ennuis miracle vu sur terre les avions descendant au-dessus des toits comme là-bas sur nankin plateau jaune voisine coton blanc sur jaune regard d’encre glissé sur l’écrit

Philippe Sollers






REMARQUES

1. Il s’agit ici du commencement du troisième volume de Paradis, livre qui se présentera, un jour, en continuité. On enchaîne donc directement avec la fin de Paradis II (Gallimard 1986) : « tempus perfectus », « l’énergie en joie d’autrefois ».
2. La scène se déroule devant un ordinateur programmé en français. On peut imaginer une traduction simultanée en anglais ou en chinois. En français, rime banale et automatique à chine : machine.
3. Le narrateur, pour l’instant, cherche une correspondance à Pékin. Nuit à Paris, matin là-bas. Le code, « suduiraut 83 », est le nom d’un vin blanc de Bordeaux, sauternes [8].
4. La « proposition solennelle, bonne nouvelle », est, bien entendu, de Cantor (Sur les fondements de la théorie des ensembles transfinis, Halle, mars 1987 ; réédition Jacques Gabay, 1989).
5. Pomme dans l’avion, en Chine, printemps 1974 : détail vu.
6. On ne donne ici qu’une pincée de texte. Suffisante ?
7. Même des japonais énervés viennent désormais m’interviewer sur le thème : « alors, vous avez été maoïste ? Vous êtes papiste ? » Réponse : classique. Ou bien « Je préfère devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire —
Sinon dans le journal ; il dispense, certes, l’avantage de n’interrompre le choeur des préoccupations. »
« Mallarmé, me dit l’un d’eux, Mallarmé ? » — « Oui, l’homme qu’a représenté Manet : réflexif, actif, penché, avec un cigare. » — « Manet ? Le peintre ? Celui qui vaut si cher ? »

Ph. S.
1990

*


Le "tapuscrit"

En 1992 Philippe Forest, dans son essai Philippe Sollers, a publié la page dactylographiée et corrigée par Sollers de cet extrait de Paradis III. On remarquera que, si un certain nombre de ces corrections figurent bien dans la version publiée dans L’Infini, d’autres ont été abandonnées.
Le décalage horaire entre Paris et la Chine est passé de neuf heures (ce qui était erroné) à sept heures (« vingt-deux heures ici cinq heures là-bas »). On peut en conclure que Sollers a écrit cette page de Paradis entre la fin de l’automne 1989 et le début du printemps 1990 (heure d’hiver en France), un soir vers 22h, dans un studio du VIIe arrondissement, à Paris [9].

Source : Philippe Forest, Philippe Sollers, Seuil, 1992
ZOOM : cliquer sur l’image

oOo


1983 

Bonne année. Non seulement pour le " Suduiraut " mais pour l’écrivain qui publie  Femmes .

On y lit : « Etrange S. Je n’entends, à son sujet, que des remarques ironiques ou apitoyées. Je me demande s’il a choisi de faire semblant de ne s’apercevoir de rien (je suis un peu inquiet de sa réaction devant ces lignes) (note après-coup : aucune réaction)... Qu’est-ce qui le soutient au fond ? Sur quelle force s’appuie-t-il ? Pourquoi fait-il ça ? Finalement, c’est une sorte de passion religieuse. Il m’a cité un jour une phrase de Joseph de Maistre, le mal-jugé par excellence, le réactionnaire en personne selon l’opinion reçue, l’écrivain, peut-être, de l’humour suprême, en tout cas le penseur préféré de Baudelaire : « Ce qu’on croit vrai, il faut le dire, et le dire hardiment ; je voudrais, m’en coutât-il grand’chose, découvrir une vérité faite pour choquer tout le genre humain : je la lui dirais à brûle-pourpoint. » On dirait du saint Paul, non ? me dit S. L’insolence appuyée en plus... — Mais si ce qu’on croit vrai était faux ? — Il reste la hardiesse... C’est la hardiesse qu’on vous reproche, jamais la justesse ou l’erreur. »... La vérité de S., c’est l’affirmation de ce style-là... A brûle-pourpoint, j’aime l’expression... Je le vois toujours soucieux de se référer aux classiques... Mais alors, l’avant-garde ? La modernité ? Tout ça, dans quoi on le range habituellement ? Classique ! Classique ! me crie-t-il, strictement classique ! »

De Huaisu à Joseph de Maistre en passant par Baudelaire : la hardiesse.

Un lecteur attentif aura remarqué que Guerres secrètes , livre qui célèbre Dionysos, « ce dieu pressenti par Baudelaire qui parle du "dieu mystérieux caché dans les fibres de la vigne" », s’achève sur deux chapitres intitulés « La guerre chinoise » et « Joseph de Maistre, ou la guerre divine ».

« In vino veritas. Quel vin ? Quelle vérité ? ».

In libro veritas.

oOo

[2Voir Tel Quel 59.

[4

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Huaisu, 777 : La hardiesse extrême. Paradis III.
L’Infini 30. LA CHINE, TOUJOURS (été 1990).



[5Cet extrait est désormais reproduit dans Philippe Sollers, Fugues (Gallimard, 2012, p. 170 ; folio 5697, 2014, p. 187) entre Mao était-il fou ? et Le génie chinois.

[6Un vrai roman, p.107.

[7C’est moi qui souligne. A.G.

[9J’écris cette phrase à 13h30 à Reims, ce 19 juin 2009, il est 19h30 à Nankin.

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2 Messages

  • anonyme | 4 décembre 2007 - 19:58 1

    Quant à Discours parfait, c’est le titre (en grec : Logos Teleios) d’un écrit gnostique, d’ailleurs publié ces jours-ci dans le volume de la Pléiade. A cette occasion, Sollers consacre un article dans Le Nouvel Observateur. La gnose est un vieil amour de Sollers, très présent dans Paradis notamment...


  • D. | 4 décembre 2007 - 15:23 2

    Je suis très heureux de lire cet article — nous avions déjà parlé de Paradis III, et je brûlais de lire ce fragment publié. Sollers, donc, reprend (presque) au point où finit P2... Comme faisait P2 pour P1... Une curiosité typographique : les caractères sont-ils en gras italiques ? D’après la photo, mais je n’y vois pas bien, on dirait que non...
    Sollers est sur le point d’achever, dit-il, une autre trilogie fondamentale : celle de la Guerre du goût, dont le troisième volume s’appellera Discours parfait... Tempus perfectus... De 1974 à 2007, voilà 33 ans que Paradis est en chantier. Rien ne permet de croire que ce chantier est abandonné : Sollers parle toujours de Päradis comme d’une expérience essentielle ; dans Femmes, alors qu’il est déjà passé à P2 (P1 est achevé en 78 ou 79, cf. Vision à NY, paraît en 81), S. parle de sa Comédie... Triple paradis...

    Dans Carnet de nuit (1989, un an avant la publication de ce début de P3) :

    Paradis : je rêvais du mouvement, écrire-dormir-se réveiller-écrire-continuer d’écrire en dormant, comme le vent sur l’eau, sans relâche, arriver à l’immobilité même par la mobilité continue. J’ai vraiment essayé, il doit y avoir des lueurs.

    C’est possible.

    (p.74)

    Presque dix ans plus tard, en 1998, dans L’année du Tigre :

    Expérience de rassemblement du temps. Au présent perpétuel imposé par le Spectacle correspond, de plus en plus, l’avènement d’une très longue vision du Temps. C’est ce roman qu’il faut écrire. Ce que j’ai fait, au fond, et continue de faire dans Paradis. De même, en termes de figuration tordue, plus démonstrative, dans tous mes livres depuis Femmes. Autre façon d’envisager le lyrisme et la poésie (cf. Studio).
    (p.42)

    Peu d’oeuvres littéraires aurant de la sorte traversé le temps. Qui sait quand Sollers jugera le moment opportun pour envoyer sa troisième capsule d’infini dans l’espace ? Pourvu que je sois encore là...