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Littérature et politique aujourd’hui

Entretien pour le Journal des Grandes Ecoles, automne 2005

D 20 novembre 2006     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Comment vous qualifieriez-vous : homme de lettres, témoin actif du siècle, homme d’esprit, intellectuel, ou bien... ?

Philippe Sollers : Écrivain ! Cela passe par des essais, des romans, des chroniques journalistiques... je suis tout cela, bien plus qu’un intellectuel dont le terme est aujourd’hui répété avec trop de frénésie. Mon activité d’écrivain est centrale ; de là, découlent des opinions, des pensées, des critiques et des propositions.

L’Europe a encore énormément de choses à dire

La politique et vous, la politique sans vous, vous sans la politique, votre rapport aux hommes politiques... ?

La politique aujourd’hui, c’est la dictature des marchés financiers ; par conséquent, la marge de manoeuvre s’avère de plus en plus étroite pour faire de la politique au sens noble du terme. Je dois vous avouer que je trouve le spectacle politique mondial assez désespérant. Jean Monnet disait : « si je devais refaire l’Europe, je commencerais par la culture ». Je note cette absence terrifiante de liens qui devraient exister de façon consubstantielle entre le projet européen et la culture. La force d’une politique réside dans sa culture et nous subissons trop l’influence de la culture américaine, malgré certains côtés positifs.

Quand j’entends la fameuse déclaration de Donald Rumsfeld sur la vieille Europe, je rétorque que l’Europe a encore énormément de choses à dire si elle prend confiance en elle-même. Dans le siècle qui vient, j’estime probable l’émergence de deux cultures : l’une européenne, l’autre asiatique. La disparition de la domination américano-russe que nous avons subie durant quarante ans, n’est pas la fin de l’histoire comme on a pu le dire, mais son recommencement, le passé n’étant jamais entièrement mort. J’ai déjà exprimé ces idées dans mon ouvrage sur la divine comédie de Dante «  La Divine Comédie » que l’on peut trouver en livre de poche.

Intelligence sans allégeance, intellect : lecture et écriture, lisible et intelligible ?

Prenez «  Femmes », un de mes romans paru il y a 22 ans, qui a eu en son temps un grand retentissement. Ce best-seller aborde la question, de plus en plus profonde, des modifications entre les sexes. Vous pouvez le relire aujourd’hui avec l’impression que ce que j’y révèle, sous la forme de la fiction, n’a pas pris une ride. En effet, les aventures que je raconte sont des mises en perspective de l’évolution de la société.

L’ensemble de mes romans représente près de 2000 pages d’essai, avec l’ambition très nette de constituer une nouvelle encyclopédie pour notre temps, dans la grande tradition française, au sens où l’entendaient les philosophes du XVIIIe siècle. J’use d’une méthode semblable dans mes articles de journaux qui paraissent régulièrement dans « Le Monde » ou dans la chronique mensuelle que je tiens dans le « Journal du Dimanche ».

La musique est-elle inscrite dans votre vision personnelle de la vie ?

La musique tient une place très importante dans ma vie, raison de plus pour s’intéresser à l’Europe et à la culture européenne. Comment ne pas être transporté d’admiration devant cette masse de chefs-d’ ?uvre ? Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si j’ai écrit un livre sur Mozart. Il en va de même pour la peinture.

Vous évoquez la peinture...

Les actes les plus modernes ont toujours été des références fondamentales au passé. On ne comprendra jamais assez que la véritable innovation est toujours irriguée par une référence antérieure. Shakespeare vous parle, Dante vous parle et vous contemplez les peintures d’un Vélasquez, d’un Titien ou d’un Manet au présent. Suivant ce raisonnement, le passé fait partie intégrante du présent, à travers les chefs-d’oeuvre des grands créateurs.

Questions de société

L’érotisme est-il héroïque devant la pornographie ambiante ? La pornographie est-elle un érotisme extrême ? L’absolue nécessité d’épanouir le corps à son corps défendant ?

Malheureusement, comme toute chose, là encore on a à faire à une instrumentalisation de la marchandise sexuelle, d’autant que l’érotisme ne va pas sans « dire » ; or la pornographie se fait remarquer la plupart du temps par son incroyable pauvreté verbale.

De fait, je considère Sade comme un très grand écrivain. Il ne faut pas l’oublier ; aussi bien que Casanova dont les mémoires ont été écrites en français et que je tente de faire accepter comme un auteur à étudier dans le cursus scolaire officiel.

L’Europe de l’art ou l’Europe dollars ? L’Europe littéraire, comment faire ?

Je suis vivement européen et je constate avec consternation que les intellectuels sont absents de ce débat sur l’Europe. Il n’existe qu’une morne agitation. Ils s’intéressent beaucoup trop aux évènements qui se déroulent aux États-Unis et au Moyen-Orient, en oubliant la culture européenne. Moi, je me sens européen de culture française. Nous avons une tradition considérable dont les Français semblent s’être détournés ; ce qui me paraît poser une vraie question.

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La bibliothèque de Voltaire

Si vous vous considérez comme un Français des «  Lumières », vous devenez automatiquement européen. Voltaire n’était-il pas surnommé « l’Aubergiste de l’Europe » ? Il faut reprendre le combat et repartir à l’attaque après la dévastation effroyable que l’Europe a connue lors de la deuxième guerre mondiale. Une revalorisation de l’Europe me paraît absolument nécessaire, alors que je ne vois que mollesse, indifférence et perte du sens historique. En effet, on constate un illettrisme et un analphabétisme galopants, accompagnés d’une ignorance historique dévastatrice.

J’en profite pour lancer un appel politique, et j’espère qu’il sera entendu et relayé, pour la création d’une Académie européenne. Ça me paraît urgentissime !

L’arrivée de la Chine et de l’Inde, d’un point de vue de la civilisation, doit être contrebalancée dans le sens littéraire du terme par un apport majeur européen. (Me montrant une gravure sur un mur) Regardez ce rouleau chinois, il ne constitue pas une décoration mais un poème, c’est-à-dire le langage sous sa forme la plus concentrée. Cela annonce un peu la couleur.

Il est vrai que la poésie ne tient plus une grande place dans notre société.

Une grande misère. Pourtant, Rimbaud est plus actuel que jamais.

Le combat pour l’art et l’art du combat ?

«  La guerre du goût » ! Un essai que j’ai publié en 1994. Il s’agit d’une guerre contre l’ignorance et le fanatisme. Voyez ce portrait de Voltaire à qui je me réfère sans cesse. Nous sommes dans une société dans laquelle existent cette urgence, cette nécessité. Dans cette optique, mon travail consiste également à publier de nouveaux écrivains, en essayant de faire perdurer leurs oeuvres s’ils n’ont pas la chance d’avoir très vite du succès, car aujourd’hui, le marché se révèle de plus en plus pesant et discriminatoire.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis très heureux de travailler dans cette maison d’édition indépendante (Gallimard) dont le succès, plus que centenaire, repose sur son fond littéraire. Il suffit de prononcer le mot « Pléiade » ou d’évoquer la NRF, pour que l’on comprenne de quoi je parle. Gallimard cumule à la fois les succès littéraires de Modiano, Kundera... et des productions plus confidentielles mais indispensables à la culture.

Vos derniers écrits

Votre revue «  L’infini » : quel est le sens de cette recherche ?

Nous en sommes à 90 numéros. Dans le prolongement de la revue « Tel quel » que j’avais lancée en 1960 aux éditions du Seuil, elle paraît tous les trimestres depuis près de 45 ans sans aucune publicité et traite de différents sujets philosophique, artistique et scientifique, avec comme priorité la littérature. Le numéro 90 de février 2005 a pour thème la Chine.

« L’étoile des amants » : un livre destiné à déchirer le voile ?

« L’étoile des amants », c’est Vénus. Il s’agit de mon dernier roman paru en septembre 2002 chez Gallimard, que l’on peut trouver également en folio. Il comporte des références constantes à l’ésotérisme, comme tous mes livres d’ailleurs. Évidemment, cela ne prend pas la forme d’un traité. Je présente des éléments énigmatiques comme une expérience personnelle.

Il s’agit de traverser le chaos ambiant de la société. Dans mes romans, on retrouve toujours le même procédé ; une critique très acérée de la société, avec sa violence, ses limites et ses ignorances, à l’intérieur de laquelle je construis des situations en contre-proposition, dans le cadre de relations idylliques voire même d’une société différente, d’un autre lieu, d’un Eden...

Sur Le dictionnaire amoureux de Venise, votre dernier ouvrage ?

Venise est pour moi une passion. Cette ville mériterait d’être considérée comme la capitale de l’Europe, tel un joyau, pour des raisons historique, économique et culturelle. Elle a toujours reconnu et célébré ses artistes. En France, vous n’avez pas de musiciens au Panthéon alors que Monteverdi a eu des funérailles grandioses. D’ailleurs, Freud et Nietzsche étaient, tous deux, fascinés par Venise. L’Italie a toujours eu une avance considérable sur la culture française.

Pour en revenir à mon ouvrage, il est le fruit d’une recherche qui porte sur près de 40 ans de présence systématique à Venise avec, à nouveau, un souci personnel et personnalisé d’encyclopédie. Dans l’époque intellectuellement très dévastée que nous vivons aujourd’hui, il s’agit d’un travail urgent à mettre en oeuvre.

Le livre en préparation ?

L’étoile des amants aura un prolongement dans le cadre d’un roman que je suis en train d’écrire pour une parution en janvier 2006. Il s’agira d’un livre beaucoup plus long (" Une vie divine " NDLR).

Pour les grandes écoles

Expliquez aux élèves des Grandes écoles ce qu’ils doivent apprendre au-delà de leurs études techniques ?

La littérature d’abord ! Il faudrait qu’ils lisent, puis qu’ils relisent, et puis qu’ils relisent encore une fois ce qu’ils ont relu, et puis qu’ils lisent encore ce qu’ils croient avoir lu et qu’ils n’ont pas vraiment lu. Voilà ! Autrement dit, la lecture correspond à l’éveil de l’esprit critique, à travers l’apprentissage de fondamentaux. L’Europe est constituée de quelques dizaines de livres jamais épuisés. De Grandes Ecoles, privées de la culture humaniste classique et brillantissime du XVIIIe siècle, ne sauraient se prévaloir d’une telle dénomination.

J’ajouterais que je suis de plus en plus persuadé que pour maîtriser les implications économiques du monde contemporain, il convient de redéfinir une culture nouvellement humaniste. Bien sûr, on fait tout pour l’empêcher ! Dans une optique plus large, l’atrophie de l’acte de lecture chez les jeunes, liée au développement du potentiel télévisuel qui leur est offert, les prive de bien des plaisirs et de jouissances énormes. Cela aboutit à un appauvrissement du langage, à la perte des mots et bien évidemment des sensations. On évacue la conscience du corps.

N’est-il pas exact que le tyran doit éviter que la population lise afin qu’elle devienne esclave de son inculture ? La Boétie a d’ailleurs écrit et décrit cette «  servitude volontaire » qui pose une problématique bien plus complexe.

Le mot de la fin : LIRE.

Philippe Sollers


Voir en ligne : « L’Influence de la Chine sur la culture française »


Voltaire et la Chine

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Voltaire. Lecture de "L’orphelin de la Chine"

Il faut s’intéresser à la Chine et à " L’influence de la Chine sur la culture française ". Les chinois, eux, le font. Où ça ? Et bien dans " Le quotidien du peuple en ligne " !

Voici le passage consacré à VOLTAIRE :

« "La Description" du Père du Halde sur la Chine a exercé une influence marquante sur les écrivains français du XVIIIe siècle, notamment Voltaire qui a écrit "L’Orphelin de la Chine", un drame inspiré d’un recueil d’opéra traditionnel compilé sous la dynastie des Yuan (1279-1368). Il s’agit de la tragédie "L’Orphelin de la famille Zhao" seule oeuvre du dramaturge Ji Junxiang passée à la postérité. La légende de l’orphelin de la famille Zhao remonte aux "Mémoires historiques" de Sima Qian, traduits par le célèbre sinologue français Édouard Chavannes (1865-1918). Voltaire y trouvait les éléments d’une tragédie classique, ceux d’un bel opéra et des valeurs qu’il pouvait proposer à ses compatriotes.

Voltaire pensait que l’orphelin de la famille Zhao qui représentait, à son avis, l’ensemble de la culture chinoise, pourrait apporter en France quelque chose de neuf. Il voulait donc exalter les Chinois et faire connaître leurs moeurs. Dans une lettre à son ami d’Argental, il disait qu’il aurait dû prendre la morale des Chinois. Donc, si cette pièce a touché Voltaire, c’est que celle-ci lui permettait de critiquer une certaine vanité de la civilisation française, comme le danger de la métaphysique.

« L’Orphelin de la famille Tchao » est un monument qui sert plus à faire connaître l’esprit de la Chine que toutes les relations qu’on a faites et qu’on fera jamais avec ce vaste empire, a affirmé Voltaire.

À ce sujet, Georges Brandes a mis l’accent sur « l’attention que Voltaire portait à la civilisation pacifique d’une Chine très ancienne, païenne, mais aux moeurs pures ; ensuite, la glorification des vertus strictement humanistes : la fidélité, l’esprit de sacrifice et l’attachement indéfectible à un idéal strictement humain. Pour finir, l’Orphelin est l’expression évidente d’une philosophie de la vie qui serait en opposition marquée avec l’esprit satirique de « Candide ».

En introduisant « L’Orphelin de la famille Zhao » dans le champ des humanités françaises, Voltaire a mis en valeur la précellence de Confucius et sa morale, qui ne manquerait pas, espérait-il, d’inspirer aux Français l’amour de la vertu et l’horreur du vice. Sous la plume de Voltaire, Gengis Khan oppose en sa seule personne le tyran au bon roi, puisqu’il dit à Zamti, personnage principal de « L’Orphelin de la Chine » et mari de la belle Idamé : " Je fus un conquérant, vous m’avez fait un roi." La pièce de Voltaire a été montée à Paris le 20 août 1755. »

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1 Messages

  • A.G. | 22 juillet 2008 - 22:14 1

    Lors de la dernière d’Esprits libres (4 juillet 2008).

    1. Sur Nicolas Sarkozy, la stratégie d’"étouffement" de la gauche, la "culture"... (10’26) :

    *

    2. A propos de "Un vrai roman". Sur Modiano, Robbe-Grillet, Claude Simon, le "nouveau roman"... et le numéro 101-102 de L’Infini (10’05) :

    *

    3. Sur Claude Lévi-Strauss (extraits de Campus du 28-10-2004) : "un régime d’empoisonnement interne" (2’48) :

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    Voir en ligne : Crédit : deprimoprincipio