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Le peuple de Manet, Marc Pautrel

(par Philippe Chauché)

D 1er juillet 2021     A par Albert Gauvin - Philippe Chauché - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Il a vu des morts, il va montrer des vivants, il n’a pas pu sauver ceux-là, il va rendre éternels les autres, tous les corps glorieux qu’il croisera, les humains et leurs visages, parfois même les perroquets ou les chiens, et jusqu’aux fleurs, les pivoines, les roses, l’hibiscus dans les cheveux d’une femme offerte, les violettes, les lilas, les tulipes, les œillets et les clématites dans leurs vases de cristal. La vraie vie vécue dans l’étendue du Temps ».

Manet est au cœur de la mitraille ce 4 décembre 1851, Paris se révolte, c’est là dans les rues que le peintre apprend à voir sur le motif. Il voit des corps, du sang, les barricades, la charge des dragons, l’œil est dans sa main, et sa main dessine, c’est sa manière de se mêler à la révolte. Vingt ans plus tard, c’est la Commune, Manet est loin de Paris, il y revient à la fin de la « Semaine sanglante », une nouvelle fois, c’est la mort, les larmes et les fusillés : contraire exact de l’Art, et donc contraire à la vie.

Tout l’art romanesque de Marc Pautrel est de nous faire voir le peintre en ces instants terrifiants, et une fois la paix revenue, de nous glisser dans son corps au travail – la main, l’œil, l’oreille, la pensée agile glisse elle aussi sur la toile –, de nous faire entendre sa voix intérieure. L’atelier du peintre, c’est aussi la rue – un typhon a balayé la petite rue Lafitte, un vent mauvais de sang, de cris et de sanglots –, le jardin des Tuileries, le musée du Louvre, saisi par les grands maîtres qui ne cessent de lui apprendre à voir, c’est-à-dire à peindre, et à bien peindre. C’est de là, et de sa mémoire infaillible, que vont surgir par capillarité des toiles immortelles : Autoportrait du Tintoret par lui-même, Le Fumeur, Le Buveur d’absinthe, mais aussi Lola de Valence, Jeune femme en costume de toréador, ou encore La Chanteuse des rues, et deux tableaux qui vont changer l’histoire : Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia. Autant d’œuvres, où le peintre applique au pinceau et au couteau un précipité de vie, un précipité vers la vie et sa beauté, une ode à la liberté libre, que vivra un poète de son siècle, un voyant comme lui [1]. Puis il y aura une escapade en Espagne, à Madrid, pour Vélasquez, le géant, dont les toiles incendient le Prado de l’intérieur. Là, comme dans les rues de Paris, Manet dessine, il dessine aux arènes, un cercle, où le matador va épouser la mort qu’il changera aussitôt en vie, il dessine des portraits, des situations qui demain donneront vie à des toiles. Écrire c’est ainsi se donner le pouvoir de ressusciter les grands disparus, ce que réussit avec finesse et justesse Marc Pautrel dans ce portrait, qui est celui d’un grand vivant. Le peuple de Manet est le roman du regard que porte l’écrivain sur un peintre unique, qui n’appartient à aucun siècle, et les embrasse tous, qui donne vie à ses modèles, à son peuple, et lui offre l’éternité.

« Gambetta se penche en arrière, les mains à demi plongées dans les poches de son pantalon, pouces sortis, massif, il échange un sourire avec les autres témoins. Leur ami est consolé, il est heureux. Manet travaille, il voit, il pense, il peint par avance. Il est au Louvre, il a entre les mains les plus rares et les plus magnifiques croquis de la peinture italienne classique, il s’en nourrit, il grandit ».

Dans Le peuple de Manet, Marc Pautrel nous livre aussi son regard sur 46 tableaux de Manet, son peuple, de l’Autoportrait de TintoretSon corps caché sous le manteau forme cette écorce terrestre abritant mille espèces, dont la plus importante de toutes pour toujours et à jamais, l’espèce humaine, c’est-à-dire lui, le vieux peintre qui a montré le paradis aux pauvres mortels –, au Clairon, de 1854 à 1882 (le peintre quitte la terre un an plus tard, il a 51 ans). 46 tableaux que l’écrivain regarde, écoute, décrit avec la plus grande des précisions, décrire pour bien lire ces toiles d’exception, et donc pour bien écrire face aux tableaux. Il se met à la hauteur des modèles, à la hauteur des siècles que traverse Manet. Ces 46 tableaux surgissent, comme autant de vivants que Manet a dessinés, animés de couleurs profondes et vives. Leur localisation forme une mappemonde exceptionnelle, nous sommes à Lisbonne, à New York, à Paris, à Budapest, mais aussi à Munich, à Tokyo, ou encore à Stockholm, et face à nous, face à Marc Pautrel : Les bulles de savon, Le Matador saluant, Lola de Valence, La Maîtresse de Baudelaire, Déjeuner dans l’atelier, Monsieur Brun, tout un roman contemporain, car Manet est tout autant de ce siècle que du XIX° siècle ! Marc Pautrel est un écrivain qui porte grande attention au style, à la composition, à ses modèles, à ses admirations, aux histoires où il convoque l’Histoire. Le peuple de Manet est un roman aux milles voix qui se croisent et s’enlacent, celles du peintre, de ses amis, des anonymes qui sont aujourd’hui devenus de glorieux inconnus, elles nous parlent, comme nous parlent ses tableaux, non comme des fantômes mais comme des natures endormies que l’écrivain, le temps d’un roman souverain, réveille.

« Elle dit : Voilà, les choses sont ce qu’elles sont. Elle est la sagesse, la douceur, la confiance, la force cachée, la beauté et la supériorité inédites, sa rousseur est le nouvel étalon de la grâce féminine » (La Femme au perroquet, 1866, New York).

Philippe Chauché, La Cause littéraire.

Marc Pautrel est un fidèle de la Collection L’Infini que dirige Philippe Sollers chez Gallimard, depuis L’Homme pacifique (2009). Puis il y a eu : Un voyage humain ; Polaire ; Orpheline ; Une Jeunesse de Blaise Pascal ; La sainte réalité, vie de Jean-Siméon Chardin ; La Vie princière ; et plus récemment L’Éternel Printemps. On lui doit également Ozu (Louise Bottu, repris par Arléa-poche l’an passé. Il nous avait accordé un entretien en septembre 2015.


[1« Elle est retrouvée. / Quoi ? – L’Éternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil », L’Éternité (extrait) Arthur Rimbaud, mai 1872, Bibliothèque de La Pléiade, Edition d’Antoine Adam, Gallimard, 1972.

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