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Le peuple de Manet, Marc Pautrel

D 1er juillet 2021     A par Albert Gauvin - Philippe Chauché - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le 27 mai, 16h45
Cher Marc Pautrel,

J’ai bien reçu hier matin votre "Manet" et je vous en remercie. Evidemment, j’ai lu une première fois le livre en entier dans l’après-midi, toute affaire cessante. Vous avez réussi une fois de plus à nous restituer comme de l’intérieur l’artiste face à la violence de son époque — qu’on ne soupçonne plus guère en ce 150ème "anniversaire" de la Commune. Le livre ne comporte pas de reproduction, excepté celle, splendide, du bandeau, on peut le regretter ou pas. Et finalement pas. Comme je venais de me replonger dans l’oeuvre de Manet à l’occasion de la republication du "Manet" de Bataille, j’avais beaucoup de ses toiles en tête. J’ai donc lu, volontairement sans revoir les toiles, la deuxième partie de votre roman et la description des 46 tableaux que vous avez retenus (son "peuple") et, là, surprise, que l’on ait en mémoire les toiles ou non, vous avez réussi à les rendre présentes. Elles sont . Comme autant de petits romans. J’ai été particulièrement sensible à la manière dont vous avez réussi à rendre les "personnages" — chacun, chacune, unique —, présents en leur Temps. Reprenant d’ailleurs, d’une description à l’autre, d’un portrait à l’autre, en la modifiant imperceptiblement, la même phrase (les mêmes mots) — ce qui donne à l’ensemble une musicalité et une résonance profondes. J’ai repris ce matin le roman depuis le début (et donc, à partir de la citation de ce maudit Heidegger, qui donne le ton fondamental). Bravo l’artiste ! Vive Manet ! Vive Pautrel ! Et encore merci !

Bien cordialement,
Albert Gauvin

Le 27 mai, 22h05
Cher Albert Gauvin,

Merci pour votre lecture, très fine (la "résonance").

Et en effet, c’est volontairement que je n’ai pas mis de reproductions, le langage prime toujours sur l’image. Lire, c’est former en soi des images.

Ceci étant, j’ai repris il y a quelques mois le Manet de Georges Bataille dans son édition originale Skira de 1955 (format carré, couverture rigide avec jaquette) et l’ajout de reproductions y produit un effet très intéressant, même si la lecture devient différente. Il faut aussi noter que Bataille avait particulièrement soigné le choix des peintures, leur succession et leur mise en page (choix hélas non respecté dans la réédition de L’Atelier contemporain).

Pour en revenir au "Peuple de Manet", c’était important, je crois, d’essayer de rappeler, dans une époque assez agitée (j’ai écrit ce roman de 2019 à 2021, entre gilets jaunes, grève historique des transports publics, et confinements sanitaires à répétition), avec les moyens d’un écrivain de 2021, aussi modestes soient-ils, l’importance de Manet, le plus grand peintre français. Picasso a affirmé : "Manet est un géant", ce qui veut tout dire. Il y a une sorte de leçon de Manet, de toute première importance, il faut donc méditer sa peinture.

Bien cordialement,
Marc Pautrel

La recension de Philippe Chauché

« Il a vu des morts, il va montrer des vivants, il n’a pas pu sauver ceux-là, il va rendre éternels les autres, tous les corps glorieux qu’il croisera, les humains et leurs visages, parfois même les perroquets ou les chiens, et jusqu’aux fleurs, les pivoines, les roses, l’hibiscus dans les cheveux d’une femme offerte, les violettes, les lilas, les tulipes, les œillets et les clématites dans leurs vases de cristal. La vraie vie vécue dans l’étendue du Temps ».

Manet est au cœur de la mitraille ce 4 décembre 1851, Paris se révolte, c’est là dans les rues que le peintre apprend à voir sur le motif. Il voit des corps, du sang, les barricades, la charge des dragons, l’œil est dans sa main, et sa main dessine, c’est sa manière de se mêler à la révolte. Vingt ans plus tard, c’est la Commune, Manet est loin de Paris, il y revient à la fin de la « Semaine sanglante », une nouvelle fois, c’est la mort, les larmes et les fusillés : contraire exact de l’Art, et donc contraire à la vie.

Tout l’art romanesque de Marc Pautrel est de nous faire voir le peintre en ces instants terrifiants, et une fois la paix revenue, de nous glisser dans son corps au travail – la main, l’œil, l’oreille, la pensée agile glisse elle aussi sur la toile –, de nous faire entendre sa voix intérieure. L’atelier du peintre, c’est aussi la rue – un typhon a balayé la petite rue Lafitte, un vent mauvais de sang, de cris et de sanglots –, le jardin des Tuileries, le musée du Louvre, saisi par les grands maîtres qui ne cessent de lui apprendre à voir, c’est-à-dire à peindre, et à bien peindre. C’est de là, et de sa mémoire infaillible, que vont surgir par capillarité des toiles immortelles : Autoportrait du Tintoret par lui-même, Le Fumeur, Le Buveur d’absinthe, mais aussi Lola de Valence, Jeune femme en costume de toréador, ou encore La Chanteuse des rues, et deux tableaux qui vont changer l’histoire : Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia. Autant d’œuvres, où le peintre applique au pinceau et au couteau un précipité de vie, un précipité vers la vie et sa beauté, une ode à la liberté libre, que vivra un poète de son siècle, un voyant comme lui [1]. Puis il y aura une escapade en Espagne, à Madrid, pour Vélasquez, le géant, dont les toiles incendient le Prado de l’intérieur. Là, comme dans les rues de Paris, Manet dessine, il dessine aux arènes, un cercle, où le matador va épouser la mort qu’il changera aussitôt en vie, il dessine des portraits, des situations qui demain donneront vie à des toiles. Écrire c’est ainsi se donner le pouvoir de ressusciter les grands disparus, ce que réussit avec finesse et justesse Marc Pautrel dans ce portrait, qui est celui d’un grand vivant. Le peuple de Manet est le roman du regard que porte l’écrivain sur un peintre unique, qui n’appartient à aucun siècle, et les embrasse tous, qui donne vie à ses modèles, à son peuple, et lui offre l’éternité.

« Gambetta se penche en arrière, les mains à demi plongées dans les poches de son pantalon, pouces sortis, massif, il échange un sourire avec les autres témoins. Leur ami est consolé, il est heureux. Manet travaille, il voit, il pense, il peint par avance. Il est au Louvre, il a entre les mains les plus rares et les plus magnifiques croquis de la peinture italienne classique, il s’en nourrit, il grandit ».

Dans Le peuple de Manet, Marc Pautrel nous livre aussi son regard sur 46 tableaux de Manet, son peuple, de l’Autoportrait de TintoretSon corps caché sous le manteau forme cette écorce terrestre abritant mille espèces, dont la plus importante de toutes pour toujours et à jamais, l’espèce humaine, c’est-à-dire lui, le vieux peintre qui a montré le paradis aux pauvres mortels –, au Clairon, de 1854 à 1882 (le peintre quitte la terre un an plus tard, il a 51 ans). 46 tableaux que l’écrivain regarde, écoute, décrit avec la plus grande des précisions, décrire pour bien lire ces toiles d’exception, et donc pour bien écrire face aux tableaux. Il se met à la hauteur des modèles, à la hauteur des siècles que traverse Manet. Ces 46 tableaux surgissent, comme autant de vivants que Manet a dessinés, animés de couleurs profondes et vives. Leur localisation forme une mappemonde exceptionnelle, nous sommes à Lisbonne, à New York, à Paris, à Budapest, mais aussi à Munich, à Tokyo, ou encore à Stockholm, et face à nous, face à Marc Pautrel : Les bulles de savon, Le Matador saluant, Lola de Valence, La Maîtresse de Baudelaire, Déjeuner dans l’atelier, Monsieur Brun, tout un roman contemporain, car Manet est tout autant de ce siècle que du XIX° siècle ! Marc Pautrel est un écrivain qui porte grande attention au style, à la composition, à ses modèles, à ses admirations, aux histoires où il convoque l’Histoire. Le peuple de Manet est un roman aux milles voix qui se croisent et s’enlacent, celles du peintre, de ses amis, des anonymes qui sont aujourd’hui devenus de glorieux inconnus, elles nous parlent, comme nous parlent ses tableaux, non comme des fantômes mais comme des natures endormies que l’écrivain, le temps d’un roman souverain, réveille.

« Elle dit : Voilà, les choses sont ce qu’elles sont. Elle est la sagesse, la douceur, la confiance, la force cachée, la beauté et la supériorité inédites, sa rousseur est le nouvel étalon de la grâce féminine » (La Femme au perroquet, 1866, New York).

Philippe Chauché, La Cause littéraire.

Marc Pautrel est un fidèle de la Collection L’Infini que dirige Philippe Sollers chez Gallimard, depuis L’Homme pacifique (2009). Puis il y a eu : Un voyage humain ; Polaire ; Orpheline ; Une Jeunesse de Blaise Pascal ; La sainte réalité, vie de Jean-Siméon Chardin ; La Vie princière ; et plus récemment L’Éternel Printemps. On lui doit également Ozu (Louise Bottu, repris par Arléa-poche l’an passé. Il nous avait accordé un entretien en septembre 2015.


[1« Elle est retrouvée. / Quoi ? – L’Éternité. / C’est la mer allée / Avec le soleil », L’Éternité (extrait) Arthur Rimbaud, mai 1872, Bibliothèque de La Pléiade, Edition d’Antoine Adam, Gallimard, 1972.

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 13 août 2021 - 17:24 1

    Passionnés par les peintres et les univers qu’ils créent d’un coup de pinceau, ces deux écrivains ont décidé de leur consacrer leurs textes. Zoé Valdès (Les muses ne dorment pas) et Marc Pautrel (Le peuple de Manet) sont les invités de La Grande Table.

    12 juillet. La Grande Table culture.
    Avec la voix de Yannick Haenel qui parle de Bonnard.


    Les muses ne dorment pas. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

    « Un « tableau mort » — en termes de vente aux enchères — qualifie les oeuvres qui ne peuvent être authentifiées pour quelque raison étrangère à l’oeuvre même. Mais parfois ces dénommés "tableaux morts" suggèrent plus de vie que bien d’autres toiles authentifiées par convenance. ».

    Quand elle visite, dans le cadre de la collection « Ma nuit au musée », les salles du musée Thyssen-Bornemisza, à Madrid, en mars 2019, Zoé Valdés cherche des toiles qui n’y sont pas, ou n’y sont que dans son souvenir. Sachant que l’art l’a sauvée « de la constante incurie sociale et politique » qui régnait à Cuba, Zoé va faire une étrange plongée dans un monde mi-chimérique mi-réelle qui nous entraîne à la poursuite de deux muses, et deux peintres célèbres, Balthus et Bonnard.

    Comment les aborder, ces deux maîtres de la pose suggestive, érotique, infantile, faussement innocente, que par le roman-résurrection du passé ?

    Le livre se divise alors en deux parties : la première met en scène, sous l’apparence joueuse de l’imaginaire, une jeune modèle qui pose pour Balthus, jouant au chat et à la souris avec le maître du « Passage du commerce Saint-André ». Qui regarde qui ? Qui désire qui ? L’art produit-il du rêve, à mi-conscience, ou au contraire du réel brûlant ?

    La deuxième partie nous montre une autre muse, Renée de Monchaty, amante idéalisée par Pierre Bonnard dans « Femme à sa toilette », et qui se suicida par amour déçu, en 1925. Les muses sont des jeunes filles, des adolescentes parfois, des innocentes sacrifiées sur l’autel du désir des peintres. Aujourd’hui, elles feraient des procès. A l’époque, elles n’avaient le choix que de poser pour de l’argent, ou pire, par dévotion.

    Dans ce récit somnambulique et sensuel, teinté du réalisme magique de l’Amérique latine, le vrai et le faux s’entrelacent comme des fleurs vénéneuses.

    LIRE UN EXTRAIT

    Le site de Zoé Valdès