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Yannick HAENEL. Naissance d’un écrivain suivi de « L’inspiration par la peinture »

D 1er décembre 2020     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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1 : « Le Sens du calme » ou la naissance d’un écrivain
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« Le Sens du calme » est un livre de Yannick Haenel publié aux éditions Mercure de France en 2011 et en poche (Folio/Gallimard), en 2012.

Le Sens du calme

Yannick Haenel
Mercure de France, 2011, 226 pages,

Comment naît un écrivain ? C’est à cette question que répond ce livre. Non de manière théorique, mais sur le mode sensible. Yannick Haenel y raconte « les instants fondateurs » de sa vie intérieure, à l’origine de sa vocation :

« J’essaie de formuler comment l’expérience poétique – qui recroise l’existence et les phrases – est devenue le coeur de ma vie », écrit-il. Sans narcissisme ni complaisance, ces récits dessinent l’autobiographie spirituelle d’un homme pour qui « Dieu est mort », mais qui n’en est pas moins ouvert au sacré. Un sacré qui s’écrit « au bord du vide », mais qui ouvre cependant sur la création, car « la vie sacrée est l’élément qui anime le langage ». Chaque chapitre se veut « un vitrail », ordonné autour de brefs paragraphes, « éclats brisés » qui disent les tâtonnements de la pensée. Le lecteur plonge ainsi au coeur d’instantanés, ou de plus longues tranches de vie qui sont autant d’épiphanies : la découverte, enfant, d’une croix abandonnée dans une poubelle ; écolier, la vision de Nuit et brouillard ; la « première extase » à douze ans, à la lecture de deux extraits de L’Exode ; lycéen au Prytanée, le refuge dans la solitude, le silence et la « désertion » ; la découverte de l’érotisme ; les joies de la lecture (admirables pages sur La Légende de saint Julien l’hospitalier de Gustave Flaubert) ; la méditation devant la Maddalena svenuta de Cagnacci, au Palazzo Barberini de Rome… Il est évidemment loisible de songer aux expériences herméneutiques du narrateur proustien, mais cela ne retire rien à la ferveur de ce beau livre qui témoigne

d’une confiance salutaire dans les pouvoirs de la littérature et conte le surgissement au coeur d’un être de l’expérience poétique.

Crédit : revue-etudes.com

La critique de Nathalie CROM, Télérama

C’est toujours avec plaisir que je lis les critiques de Nathalie Crom. Ses critiques sortent du lot. Si vous lisez les différentes critiques relatives à un livre, vous y retrouvez souvent les mêmes poncifs. Chez elle, perce une touche plus personnelle empreinte de finesse et de pertinence. C’est pourquoi j’apprécie les analyses de Nathalie Crom.

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Aux toutes premières pages d’Evoluer parmi les avalanches, le narrateur du roman de Yannick Haenel recevait d’un coup cette révélation : une phrase de Pascal, « Qu’y a-t-il dans le vide qui puisse nous faire peur ? », s’insinuant en lui jusqu’à l’obsession - et le jeune homme d’entreprendre alors un cheminement spirituel et poétique, laissant s’installer en lui ce vide, cet « abîme qui vous fait signe », qui génère tout ensemble l’effroi et la disponibilité, qui est la condition même du surgissement de la phrase, du Verbe. De ce beau roman, le récit autobiographique Le Sens du calme est comme un livre-frère, dans lequel le plus que talentueux Yannick Haenel arpente le même territoire, un lieu qui n’a rien de religieux mais dans lequel on respire l’air du sacré - au sens que Jung donnait à ce mot : « Ce qui saisit l’individu, ce qui, venant d’ailleurs, lui donne le sentiment d’être. »

C’est sous la forme de treize séquences, treize moments de vie qui sont autant d’épiphanies enchanteresses ou effroyables, que Yannick Haenel construit cette autobiographie elliptique, ancrée dans le réel - des paysages, des villes, des rues, des chambres, des jeunes filles... - mais tout entière aimantée par « ces instants qui, précisément, ne se racontent pas, où le temps se met à glisser hors de lui-même ». Des « instants de foudre », qui ouvrent tous « à la dimension intérieure du langage ». On est loin ici du classique récit d’enfance ou de jeunesse, plutôt dans une quête dont le lexique habituellement réservé à l’expérience mystique est le mieux à même de rendre compte. Les étapes rituelles de l’apprentissage sont pourtant là - initiation aux livres, à l’érotisme, la mort, la barbarie, la beauté... -, on y croise ensemble Bowie et Lautréamont, le corps et l’esprit y occupent toute leur place. Mais la quête que jalonnent ces moments nobles ou triviaux tend vers une ambition qu’on pourrait appeler le dénuement - « se rendre disponible pour l’arrivée du langage ». Etre poète. Sur le papier ou sur du sable, écrire des mots, des phrases. C’est-à-dire, comme le notait le narrateur d’Evoluer parmi les avalanches, « percevoir l’enroulement de la détresse et de la jouissance au cœur de chaque instant ».

Nathalie Crom

Ed. Mercure de France, coll. Traits et portraits, 232 p.

Telerama n°3186, 31 janv. 2011

La 4ème de couverture de l’édition Folio chez Gallimard

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« Je cherche un lieu. Ce lieu n’existe pas dans l’espace ; il s’ouvre par la parole, et se met à vivre à l’intérieur des phrases qui me viennent. Chaque expérience m’accorde à la naissance de la poésie, à cette chance qui a lieu maintenant dans mon corps, et qui commence à prendre pour moi figure de destin.
La nuit, en écrivant, je vois le feu : le sang qui éclabousse le Twombly se met à cuire ; les gouttes, en bouillonnant, forment ces lettres noires qui composent le nom de la déesse. Ça s’écrit du rouge vers le noir : c’est ainsi qu’a lieu la naissance de Vénus. »

La découverte d’un Christ dans une poubelle, un hiver seul sous les toits de Turin, la lecture de La légende de saint Julien l’Hospitalier de Flaubert : autant d’instants de foudre qui modifient le cadre d’une vie. Dans cette autobiographie comme un vitrail, Yannick Haenel nous offre le voyage initiatique d’un homme devenu écrivain.


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GIF 2 : Aux côtés de Yannick Haenel, l’inspiration par la peinture
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Dans son émission L’Art est la matière du 30 novembre 2020 (France Culture), Jean de Loisy revenait sur ce récit autobiographique « Le sens du calme » et se posait la question :

Comment Yannick Haenel s’inspire-t-il de la peinture pour sa propre création littéraire ? Quelles oeuvres le fascinent ?

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Judith et Holopherne de Caravage (1598), Galleria Nazionale d’Arte Palazzo Barberini Crédits :© Leemage / Corbis via Getty Images-Getty
ZOOM : cliquer l’image
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C’est un ami historien d’art, l’ancien directeur de la Villa Médicis, qui pour occuper le temps d’un voyage en bateau vers Patmos m’avait offertLe sens du calme, un livre de 2011, une réflexion sur soi et sur l’art, écrit par Yannick Haenel.

Je l’ai lu comme on lit en bateau : à la gîte, un peu ivre des risées qui l’entraînent, mais j’ai su que l’auteur, quand il était pensionnaire de la villa Médicis, avait trouvé là-bas une Rome plus vaste que la ville, un arrière-pays qui s’appelle l’art, et dont la lecture de quelques-uns de ses livres suivants me confirmaient l’importance dans son oeuvre, comme si les artistes et leurs tableaux, leurs films, leurs sculptures, pressaient le ressort même de son écriture.

Nous nous sommes rencontrés un peu plus tard dans une résidence d’art contemporain à Tourcoing, le Fresnoy, dirigé par le grand artiste, écrivain et cinéaste, Alain Fleischer. Au Fresnoy Yannick Haenel a écrit un roman qui emporte avec lui, comme s’il fallait qu’il les protège par son écriture, les cinquante-deux jeunes artistes qui y travaillaient et auxquels il a offert son long texte qui décrit leurs oeuvres.

Depuis Le sens du calme Yannick Haenel a écrit de nombreux livres, a récolté de nombreux prix, dont le fameux prix Médicis pour Tiens ferme ta couronne dont les pages sur Grünewald sont bouleversantes.

J’ai continué à lire les livres de Yannick Haenel et chaque fois l’art en est le passager - pas du tout clandestin. La formidable tapisserie de La dame à la licorne, ou Caravage, Van Gogh, ou Turner, Grünewald ou Louise Bourgeois, ou Francis Bacon sont les amorces de la littérature si poétique de Yannick Haenel.

Mais pas seulement une amorce : plutôt des sujets qui lui permettent sans doute d’atteindre dans son écriture une beauté et une métaphysique dont le désir, le sacré et le mal seraient les trois clous qui en maintiennent le corps.

Pour moi écrire, essayer de faire de la littérature, ça relève d’une manière de faire parler ce qui ne parle pas, de faire parler les choses muettes - comme dit Poussin de la peinture - et de donner voix à ce qui est silencieux, ou à ce qui est privé. Je me souviens de m’être entraîné, quand j’étais un tout jeune homme et que je voulais écrire, à décrire un tableau que je voyais à travers une fenêtre. Je crois que c’est l’enfance de l’art de faire ça. Sans m’en rendre compte, ce petit exercice - qui est en réalité un exercice de rhétorique, qu’ont inventé les grecs - je l’ai incorporé à chacun de mes livres. Je sais que dans mes romans, et je m’en rends compte parce qu’on me l’a dit, il y a sans cesse des pauses ou des respirations, qui relèvent d’un arrêt contemplatif, d’un arrêt émotif devant une oeuvre d’art, que se partagent des personnages. De manière générale j’ai soif, j’ai une forme d’intempérance qui fait que j’ai envie de voir des oeuvres d’art, en particulier la peinture, ça ne me suffit jamais, comme un amoureux que l’être humain ne cesse de combler et qui ne cesse qui lui manque à la fois. Il faut que ça se répète : il m’en faut toujours plus, il faut que j’aille voir les tableaux ou que j’en dispose des reproductions autour de moi, comme un rituel quotidien.

On a une bibliothèque intérieure : il y a des livres que je n’ai pas vraiment besoin de relire, j’en dispose rien qu’en y pensant, ainsi que certaines phrases, certaines couleurs. Il y a toute un palette qu’on finit par s’approprier qui devient naturelle. Je sais quel rouge ou quel mauve presque ocre me convient chez Delacroix, je vais le chercher quand j’ai besoin d’écrire : je veux dire par là que j’appuie sur une touche de mon cerveau et ce rouge me vient sous les doigts. Je sais aussi que dans Fra Angelico il y a une douceur près du ventre de la Vierge qui, pour moi, est à la fois du lait et du miel. À force de travail c’est comme si j’en avais la pâte sous mes doigts et que j’aimais le mettre sur le visage des femmes dont je parle, de mes personnages.

Je ne sais pas si l’artiste a une responsabilité, il fait ce qu’il veut. Il y a un bras d’honneur au fond de chaque geste artistique. Mais il y a aussi un absolu : un artiste est un chercheur de vérité, il me semble qu’à peu près tout le monde a abandonné cette tâche dans la société contemporaine. On remplit des fonctions mais on ne cherche plus la vérité ou des vérités, ou sa vérité. Les chercheurs de vérités, comme les porteurs de lanternes dans la nuit dont parlait Stevenson, n’ont pas besoin de la ramener sans cesse. Ils sont gratifiés par l’endurance des choses les plus extrêmes, de la destruction, qui est là à chaque instant, ils la sentent. Comme disait Baudelaire, "ça sent la destruction" et en même temps ils voient l’éclaircie. Je crois qu’être un artiste c’est vivre, aimer, ressentir. Je vois une fontaine au coeur de chaque instant mais je vois aussi le noir, le cauchemar.

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