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Live avec Jean-Luc Godard par Lionel Baier

7 avril 2020

D 11 avril 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Instagram, 7 avril 2020


Jean-Luc Godard le 7 avril 2020.
Zoom : cliquez sur l’image.
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Bien qu’il ait déjà eu à faire à de la technologie similaire, le légendaire réalisateur français Jean-Luc Godard a surpris tout le monde ce mardi quand il est apparu sur Instagram Live, en conversation avec Lionel Baier, responsable du Département Cinéma à ECAL, l’Université d’Art et de Design de Lausanne, la ville suisse à proximité de laquelle le réalisateur réside. Baier et Godard, ainsi que son fréquent collaborateur Fabrice Aragno, étaient en réalité tous dans la même pièce chez Godard lui-même, Baier et Aragno dotés de masques qui, comme l’a noté le cinéaste, leur donnaient l’air de personnages tirés des peintures de James Ensor.

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La longue conversation, qui touche un grand nombre de sujets, dure plus de 90 minutes, et elle a été regardée à chaque moment par près de 4000 spectateurs. Bien que la plupart des commentaires expriment simplement de la gratitude envers le réalisateur et l’école pour avoir rendu cette figure mythique du cinéma si directement accessible, la conversation elle-même est aussi complexe que les films les plus récents du cinéaste.

Godard rapproche le virus qui cause la crise sanitaire actuelle de l’information, expliquant “le virus est une communication, il a besoin d’un autre… quand on envoie un message même sur un réseau, on a besoin de l’autre pour rentrer chez lui.” Cette idée de réciprocité dans la communication l’amène vite au sujet du langage lui-même, évidemment un des favoris du réalisateur d’Adieu au Langage.

Répondant à Baier sur la question du changement des journaux télévisés en ces temps de confinement, forcés de présenter les nouvelles depuis chez eux, le réalisateur français rappelle la nature inévitablement faussée des propos des journalistes, qui non seulement lisent les propos écrits par d’autres, mais dont les propos eux-mêmes ne sont pas, d’après sa définition, du langage mais de la langue — essentiellement des mauvaises photocopies de langage.

En effet, pour Godard, le langage est “un mélange de parole et d’image”, et c’est un manque d’images dans la langue utilisée par les journalistes et les hommes politiques qu’il déplore.

L’usage de la langue a toujours fascinée le cinéaste, qui dit avoir “cessé de parler pendant un ou deux ans” quand il avait environ 15 ans, inquiétant sa famille, après avoir lu Recherche sur la Nature et les Fonctions du Langage de Brice Parain [qui joue son propre rôle dans Vivre sa vie]. Mais ce refus de parler n’a heureusement pas duré, et à ces mauvais usages de la langue, le réalisateur oppose les bons : ceux des “ trois quarts des bons écrivains [...] qui font autre chose que le commun des mortels avec la langue,” ainsi que des peintres, “qui n’ont jamais fait une copie (excepté au Louvre).”

Ce qui transparait donc plusieurs fois à travers cette conversation est un rejet de l’idée que la langue et les mots devraient être des copies de la réalité, ainsi qu’un profond désir de retourner à un alphabet pictorial, qui se rapprocherait de la peinture : “Je ne crois plus tellement à la langue. Je pense que ce qui ne va pas — mais comment le changer ? — c’est l’alphabet. Il y a trop de lettres, il faudrait en supprimer beaucoup, et après passer à autre chose chose, ce qu’ont toujours fait les peintres.”

Évidemment, Godard relie rapidement ce rejet de la copie à la photographie — cette capture, ou copie, du réel — et donc au cinéma : “Quand Niépce a inventé la photographie, il ne pensait pas qu’il faisait une copie”. Mais le réalisateur reconnait aussi la part scientifique que cela confère au cinéma : comme les cinéastes, les scientifiques “cherchent, et ils ont un oeil, sur un microscope ou sur les dessins.” Comme lui, ce sont des personnes d’actions et non de mots. La différence, pour Godard, tient en ce que les scientifiques, eux, doivent retomber dans la langue, “s’empêtrer dans les mots et les chiffres.”

Le cinéma, quant à lui, “permet d’être un peu plus polyvalent”, de mélanger une approche scientifique et artistique, et il dit être content d’avoir trouvé le cinéma comme une sorte d’antibiotique à la langue. Discutant son mélange de bouts de films, de littérature, de peinture, il cite Robert Bresson : “Rapprocher des choses qui n’ont pas de rapports entre eux”, expliquant que Notes sur le Cinématographe était “un vrai bréviaire pour nous à l’époque.” Cependant, prudence : il encourage tout de même ceux qui font encore du cinéma à se demander “ce que ne s’est peut être pas demandé Niépce : pourquoi est-ce que je veux reproduire un souvenir de ça ?”, et donc a ne pas tomber dans la copie bête et méchante.

En addition à ces réflexions complexe sur le langage et le cinéma s’ajoutent plusieurs anecdotes et remarques tour à tour touchantes, cinglantes et amusantes sur la carrière de l’auteur, notamment un rafraichissement de nos mémoires, toujours bienvenu, a propos de ce qu’est exactement la ‘politique des auteurs’ : “C’était par rapport aux sociétés de production, qui pensaient que de même qu’il y avait des auteurs de livres, il y avait des auteurs de films, et que l’auteur d’un film était le ou les scénaristes. Et nous on a dit, non, c’est le metteur en scène, qu’il soit bon ou mauvais.” Avec une addition cruciale, souvent bien oubliée : “Ensuite, et je le pense toujours, il n’y a pas besoin de penser ‘auteur’ avec tous les droits, les prérogatives et les célébrations qui vont souvent avec.

Un autre changement depuis la Nouvelle Vague est son opinion, assez provocatrice, sur l’enseignement du cinéma : “A l’époque de la Nouvelle Vague, je pensais qu’il fallait enseigner le cinéma dans les universités. Aujourd’hui, en France, il faut Bac + je sais pas combien, alors je dis : restez chez vous !

Quand Baier lui demande si ses amis de la Nouvelle Vague lui manquent, Godard répond immédiatement que oui, beaucoup, “parce qu’on parlait beaucoup. Maintenant quasiment plus. On parle des films, quand il y a un film à faire.” Puis, il réalise, avec un sourire, “au fond, non, c’est pareil, parce qu’on ne parlait pas du tout de nos vies personnelles, avec [François] Truffaut ou [Jacques] Rivette, sauf un peu avec [Éric] Rohmer !” Il semble en effet que ce qui les réunissait vraiment était le cinéma, car il continue : “On allait beaucoup au cinéma à l’époque, chacun a sa manière. Rivette, il pouvait rester un après-midi à revoir les films quatre fois. Moi, je voyais quatre ou cinq films par jour, des bouts. C’était une autre manière de faire. On était une équipe, quand même ; même [Claude] Chabrol.” — bien qu’il ne considère pas ce dernier ait jamais été un auteur.

Enfin, il parle de son prochain projet, qui semble déjà bien avancé à la vue de tous les crayons et papiers visibles dans son salon. Ce nouveau film, qui imaginera “que la directrice de l’opéra bastille est la reine de Saba”, inclura des extraits de musiques pré-existantes connues telles que Bizet, mais aussi de la musique originale composée pour le film — ce que le réalisateur n’a pas fait depuis plusieurs années. (cineuropa)

PS : Le réalisateur Francis Reusser, dont parle Godard, s’est éteint à l’âge de 78 ans dans la nuit du 9 au 10 avril. A.G.

Avec sous-titres anglais.

ECAL Instagram Live : Jean-Luc Godard from ECAL on Vimeo.

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