vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » « Ne travaillez jamais »
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
« Ne travaillez jamais »

Yannick Haenel

D 4 décembre 2019     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


C’est l’hiver, il pleut depuis un mois, des gens crèvent dans la rue, des lycéens se suicident, les patrons entubent effrontément leurs employés, les fins de mois sont un cauchemar, on réprime la moindre manifestation de liberté, et le pire c’est que ce roquet de président de la République trouve qu’on est tous trop négatifs.
En plus, autour de moi, c’est partout le burn-out. Comme il n’y a plus de travail, ceux qui ont la chance d’en avoir un s’y accrochent — ils se tuent au travail. Ils se lèvent tôt le matin, perdent des heures dans les transports, puis triment quasiment dix heures par jour sans qu’on les reconnaisse, et reviennent chez eux pour se coucher.
En écoutant ces jours-ci, le matin, à la radio, les politiques nous enjoindre de « faire confiance au gouvernement », exiger que nous soyons « patients vis-à-vis des réformes » et carrément nous interdire « d’être déprimés », j’ai vu un bras d’honneur se dessiner dans le ciel.

C’était un dessin de Reiser, avec un slogan : « Français, faites des efforts ! » ; et Gros Dégueulasse, couché dans son lit, qui ricanait : « Demain, je me lève avant midi. »
Ça a été une joie de retrouver ce dessin dans ma mémoire. Je me souviens qu’en le découvrant tout jeune, il m’était apparu comme un grand dessin politique — ou plutôt antipolitique.
Plus tard, en lisant l’Internationale situationniste et ses détournements de comics, je suis tombé avec bonheur sur des slogans comme « Abolition du travail aliéné » qui, au fond, disent la même chose.
Mais en inventant Gros Dégueulasse, qui est un anarchiste mal élevé en slip, Reiser avait créé un dissident de l’intérieur plus irrécupérable encore que Guy Debord et ses amis à la phra­séologie marxiste.
Ce dessin de Reiser m’est resté : je lui trouve une dimension éthique. L’art subtil du bras d’honneur implique la décontrac­tion. Gros Dégueulasse est un maître de la sécession. Comme lui, j’aime sourire bêtement, ne pas participer, maquiller mon refus en négligence.
À sa manière goguenarde et corpulente, Gros Dégueulasse prend sur lui cette phrase que Guy Debord a tracée à la craie en 1953 sur un mur, rue de Seine, à Paris : « Ne travaillez jamais. »
Ce mauvais esprit, je l’ai toujours aimé. Et pour cause, c’est le mien : je suis paraît-il un homme poli et bien élevé, mais je n’en ai toujours fait qu’à ma tête. Ne pas aller travailler, rester chez soi pour écrire des romans et des chroniques pour Charlie Hebdo, c’est mon éthique. J’aime mes journées de solitude, la société m’ennuie, je déteste la respectabilité.
Et que surtout personne ne vienne me dire quoi faire. Il suffit qu’on me demande de faire des efforts pour que je reste au lit. C’est quand je me fous de tout que je suis le plus sérieux. Après tout, le monde vaut-il mieux qu’un bras d’honneur ?

Charlie hebdo, n° 1428, 4 décembre 2019.


Zoom : cliquez l’image.

« Le paradoxe, c’est que personne n’aura autant travaillé que l’auteur de l’inscription célèbre "Ne travaillez jamais !". Drôle de travail : l’organisation de la subversion est un plein temps de courrier, de voyages, de ruses, d’interventions, d’échanges. » L’étrange vie de Guy Debord.

LIRE : « Contre le travail »
Alastair Hemmens, Ne travaillez jamais. La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord (Préface d’Anselm Jappe)

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


1 Messages

  • luc nemeth | 7 décembre 2019 - 10:56 1

    parler pour les disparus est toujours un exercice un peu difficile mais j’ignore dans quelle mesure Guy Debord se serait reconnu dans le questionnement final, "le monde vaut-il mieux qu’un bras d’honneur ?" Car on peut aussi affirmer -non sans crédibilité- qu’il estimait que le monde ne mérite pas moins que l’honneur d’une révolution, dont on ne fera pas si facilement l’économie...