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Kafka sous les tropiques

Journal de Kafka, deuxième carnet, traduit par Laurent Margantin

D 25 juillet 2019     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


GRÉGOIRE LEMÉNAGER
L’Obs, 25 juillet 2019

Depuis 2013, LAURENT MARGANTIN, qui vit à LA RÉUNION, retraduit les 1000 pages du « JOURNAL » de l’auteur du « PROCÈS »

Journal de Kafka, deuxième carnet, traduit de l’allemand par Laurent Margantin, OEuvres ouvertes, 104 p., 12 euros.

Il y a des jours où le Français de métropole irait bien vivre à La Réunion. Il y attendrait la fin du monde en écoutant du maloya. Il arpenterait la forêt tropicale et le piton des Neiges. Il ferait du bateau parmi les baleines à bosse, du ti-punch, du hamac. Il connaîtrait enfin le bonheur païen de ne s’inquiéter de rien. Le Français de métropole manque d’imagination. Ou alors il en a trop.

Il ferait mieux de consulter oeuvresouvertes.net. Il y lirait : « Un instant je me suis senti couvert d’une carapace. » Ou : « Que je sois tout simplement perdu tant que je ne serai pas libéré de mon travail au bureau, c’est absolument clair pour moi, il s’agit seulement, aussi longtemps que possible, de tenir la tête assez haut pour ne pas me noyer. » Ou encore : « Je vis ici comme si j’étais absolument sûr d’une deuxième vie. »

Ces phrases sont issues du « Journal » où Franz Kafka (photo) a consigné, entre 1909 et 1922, « la terrible insécurité de [s]on existence intérieure ». On peut les lire sur le web parce qu’un certain Laurent Margantin s’est mis en tête de retraduire les douze carnets composant cet étrange chefd’oeuvre. Il a de quoi s’occuper : le « Journal », tombé dans le domaine public en 1994, compte un millier de pages. Margantin les met en ligne, à mesure qu’il exécute sa tâche avec une ferveur de moine copiste. Puis il les imprime dans de petits livres illustrés par les dessins de l’écrivain praguois. Le deuxième vient de paraître, escorté par un dossier de la revue « OEuvres ouvertes »
intitulé « Kafka n’est pas mort ». Margantin pourrait occuper autrement son temps libre. Il vit à Saint-Denis de La Réunion.

Il y a quelque chose de kafkaïen à accomplir ce travail de bénédictin sous les tropiques, barricadé dans un bureau équipé d’un ordinateur portable. Margantin enseigne l’allemand dans un collège à Sainte-Marie, mais ses parents habitaient un HLM à Villeneuve-la-Garenne. Il est né en 1967. Il a grandi à Conflans-SainteHonorine, étudié la littérature à Paris, vécu dix ans à Tübingen, en
Allemagne, soutenu une thèse sur Novalis et les sciences de la terre (« On le sait peu, mais ce grand poète romantique était aussi géologue »). Il a enseigné à Epinal, atterri à La Réunion en 2007. C’est là qu’il s’est « replongé dans Kafka » : « A 10000 kilomètres de Paris, on sent parfois un isolement. Ma femme et moi voyons des gens, mais la vie insulaire n’offre pas tellement de distractions. » Avis au Français de métropole : comme disait Louis Guilloux, grand lecteur de Kafka, « On est bien partout pour être mal ».

Margantin a retraduit de brefs récits comme « le Terrier » ou « la Colonie pénitentiaire », tout en écrivant un antivoyage « Aux îles Kerguelen ». Puis il s’est lancé dans le « Journal » vers 2013, « sans imaginer les conséquences » : « J’ai réalisé que des morceaux manquaient dans la traduction de Marthe Robert. Par exemple : "Je suis passé devant le bordel comme devant la maison d’une maîtresse." » C’est que Marthe Robert, en 1954, partait de la version légèrement « caviardée » par Max Brod, l’ami de Kafka qui avait sauvé ses manuscrits des nazis. En rétablissant un ordre chronologique, mais aussi en évacuant des noms et des passages sur la sexualité, Brod avait « gommé un aspect de sa personnalité pour donner l’image d’un écrivain obsédé par l’écriture ». Margantin, lui, s’appuie sur la version intégrale publiée en Allemagne en 1990, qui intègre les croquis giacomettiens de Kafka. Il y découvre le quotidien d’un dépressif, qui aimait aussi « rire, sortir, faire des blagues », à travers des détails qui nuancent « l’approche française de Kafka
forgée par Blanchot et Klossowski ». Il s’interroge au passage sur l’empressement de nos éditeurs à publier les lettres de Himmler ou les journaux de Goebbels, et leur « peu d’ambition » pour un immense écrivain, dont les trois soeurs ont été tuées dans les camps nazis.

Margantin comptait venir à bout des douze carnets en 2020. Il lui en reste huit à traduire. Il espère finir « d’ici cinq ou six ans ». Le voilà comme Kafka, le 10 décembre 1910 : « Je ne quitterai plus le "Journal". C’est ici que je dois m’accrocher, car ce n’est possible qu’ici. » Il a d’excellentes raisons
de s’accrocher.

Crédit : L’Obs - jeudi 25 juillet 2019

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Quatrième de couverture

Kafka commence la rédaction de son Journal en 1909 elle se poursuivra jusqu’en 1922. Le Journal est une espèce de « laboratoire littéraire » où se mêlent des
isions du quotidien à des fragments de récits en cours. e nombreux passages peuvent être qualifiés de« flux ’écriture » : la ponctuation a disparu, la syntaxe est arfois libre, il s’agit pour Kafka d’exercices littéraires
rapides au caractère brut. Cette dimension n’est pas rendue dans la première traduction française parue dans les années cinquante qui n’intégrait pas les dessins de Kafka. D’autre part, plusieurs passages plus dérangeants où il est question de contemporains ont été évacués par Max Brod, le premier éditeur du Journal de Kafka. Un point important également : la présente traduction de Laurent Margantin se base sur l’édition critique allemande la plus récente. Le Journal de Kafka est composé de douze cahiers qui paraîtront progressivement aux éditions Œuvres ouvertes.

Présentation,

Voici les caractéristiques physiques du deuxième carnet du Journal de Kafka : « Carnet à la couverture de toile cirée noire (sur un papier marron clair), pages de garde marron clair, 51 feuilles (les deux dernières feuilles détachées), hauteur 24,6 cm, largeur 19,9 – 20,2 cm, tranche bleue, sans filigrane, 2 pages blanches, écriture au crayon à papier au début, encre bleue à un endroit, sinon encre noire. »

Les douze carnets employés par Kafka pour l’écriture de son Journal sont conservés depuis 1961 à la bibliothèque Bodléienne de l’Université d’Oxford à laquelle j’emprunte cette description. Ils sont tous de la même taille et ont une couverture de toile cirée marron, marron-rougeâtre ou noire.

Je tente de rendre le caractère brut de l’écriture de Kafka dans ces carnets, écriture qui se distingue fortement de celle de ses récits. Parfois, la ponctuation manque. Certaines phrases sont inachevées. Il n’y a pas toujours de date, car avant d’être un journal, ces carnets étaient employés par Kafka comme des cahiers d’écriture, ce qui apparaît clairement dans les deux premiers qui couvrent une même période (les années 1910-11) et qui se recoupent par endroits.

Dans ce deuxième carnet, on pourra lire de nombreux fragments narratifs que Max Brod avait extraits de sa première édition du Journal pour les publier dans un volume à part intitulé Tentation au village. Marthe Robert, première traductrice du Journal de Kafka en français (Pierre Klossowski en avait donné des fragments quelques années avant elle) s’étant servi de cette première édition de Brod, ils sont également absents de cette traduction considérée comme canonique, alors que manquent aussi plusieurs passages nettement diaristiques caviardés par l’ami de Kafka pour diverses raisons souvent d’ordre personnel.

Je suis quant à moi l’édition critique allemande parue chez Fischer qui donne à lire chacun des douze carnets dans leur intégralité.

Pour les dates, nous respectons toujours la graphie employée par Kafka. Ainsi, pour « 3 I II », il faut lire : 3 janvier 1911.

Laurent Margantin

EXTRAIT

Alors que c’était déjà devenu insupportable - un jour de novembre, la nuit tombait - et que je courais sur le mince tapis de ma chambre comme sur un champ de courses, je me retournai effrayé par la vision de la rue éclairée et découvris un nouvel objectif dans les profondeurs de la chambre au fond du miroir, et je me mis à crier, juste pour entendre le cri qui reste sans réponse et auquel rien n’enlève la force du cri, qui s’élève donc sans contrepoids et ne peut cesser même s’il se tait, alors une porte s’ouvrit dans le mur, très rapidement, car il y avait urgence, et même les chevaux de fiacre en bas sur le pavé se cabrèrent, gorges en avant, pattes arrière écartées, comme des chevaux devenus sauvages au milieu de la bataille.

Un enfant, sous la forme d’un petit fantôme, vint du couloir totalement obscur où la lampe ne brûlait pas encore et, comme une danseuse de ballet, s’immobilisa sur la pointe des pieds, sur une lame du parquet qui se balançait imperceptiblement. Aussitôt ébloui par la lumière crépusculaire de la chambre, il voulut vite plonger son visage dans ses mains, mais il s’apaisa tout de suite lorsqu’il regarda vers la fenêtre face au montant de laquelle le halo lumineux qui montait des réverbères en bas dans la rue fut finalement recouvert par l’obscurité. Le coude contre le mur de la pièce, l’enfant se tenait bien droit devant la porte ouverte et laissait un courant d’air venu de l’extérieur caresser ses chevilles et passer le long de son cou et de ses tempes.

Je le regardais un moment, puis je lui dis « bjour » et pris ma veste posée sur l’écran de cheminée parce que je ne voulais pas rester à moitié nu. Je laissais un moment ma bouche ouverte afin que mon agitation sorte par la bouche. J’avais de la mauvaise salive en moi, mes cils tremblaient sur mon visage, sur le côté g. du front je sentais une tension comme si j’avais reçu un coup de carabine sans ressentir de douleur, bref il ne me manquait rien, à part cette visite, que j’attendais en fait.

L’enfant était encore au même endroit près du mur, il avait appuyé la main droite contre le mur et, les joues toutes rouges, ne se lassait pas de constater que le mur badigeonné de blanc était granuleux et se frottait les doigts qu’il regardait sans cesse.

Je dis : c’est bien chez moi que vous vouliez venir ? Ce n’est pas une erreur ? Il est très facile de se tromper dans cette grande maison. Voici mon nom, j’habite au troisième étage dans la chambre numéro 11. Est-ce donc bien moi auquel vous vouliez rendre visite ?

« Du calme, du calme, dit l’enfant par-dessus l’épaule je ne me suis pas trompé. »

« Alors entrez dans la pièce, je voudrais fermer la porte. »

« Je viens de la fermer, ne vous donnez pas cette peine, surtout calmez-vous. »

Ne parlez pas de peine. Mais dans ce couloir vivent une quantité de gens, et naturellement je les connais tous ; la plupart rentrent en ce moment de leur travail ; s’ils entendent parler dans une pièce, ils s’imaginent avoir le droit d’ouvrir et de contrôler ce qui se passe. C’est comme ça que ça se passe. Ces gens ont une journée de travail derrière eux, à qui donc se soumettraient-ils alors qu’ils sont libres le temps d’une soirée ? D’ailleurs vous savez tout cela. Alors laissez-moi fermer la porte.

Mais qu’y a-t-il donc ? Qu’avez-vous ? En ce qui me concerne, on peut laisser tout le monde entrer. Et encore une fois, j’ai déjà fermé la porte, croyez-vous donc que vous êtes le seul à pouvoir fermer la porte ? J’ai même fermé à clé.

Alors c’est bien. Je ne veux rien de plus. Vous n’étiez pas obligé de fermer à clé. Et maintenant que vous êtes là, mettez vous à votre aise. Vous êtes mon hôte, faites-moi entièrement confiance. Mettez-vous à l’aise, n’ayez crainte. Je vais ni vous obliger à rester, ni à partir. Faut-il vraiment que je vous le dise ? Me connaissez-vous si mal ?

Non, vous n’aviez vraiment pas besoin de le dire. Plus encore, vous n’auriez pas dû le dire. Je suis un enfant pourquoi faire autant de manières avec moi ? Ce n’est pas si grave. Un enfant bien sûr, mais vous n’êtes pas si jeune. Vous êtes déjà bien grand. Ne m’en veuillez pas, vous êtes déjà à un âge que je trouve désagréable. Si vous étiez une fille, vous ne pourriez pas rester si facilement enfermé avec moi dans une pièce. À part si je vous plaisais

Nous ne devons pas nous faire de soucis à ce sujet. Je voulais juste dire que le fait que je vous connaisse bien ne me protégeait pas beaucoup, cela vous dispense simplement d’avoir à me raconter des histoires. Mais malgré tout vous me faites des compliments, arrêtez je vous prie, oui arrêtez. En plus je ne vous connais pas si bien, surtout dans cette obscurité. Ce serait bien mieux si vous allumiez la lumière. Et puis non. Quoiqu’il en soit, je n’oublierai pas que vous m’avez déjà menacé.

Comment ? Je vous aurais menacé ? Allons donc. Je suis si heureux que vous soyez enfin ici. Je dis enfin parce qu’il est déjà si tard. Je ne comprends pas pourquoi vous êtes arrivé si tard. Il est possible que le bonheur m’ait fait parler de façon désordonnée et que vous m’ayez mal compris. Je reconnais dix fois que j’ai parlé ainsi, oui je vous ai menacé de tout ce que vous voulez. - On ne se querelle pas avec un hôte. - Mais comment avez-vous pu croire à cela, comment avez-vous pu me blesser ainsi, pourquoi voulez-vous gâcher à tout prix ce bref moment que vous passez ici. Une personne étrangère serait plus proche que vous.

Je le crois bien, il y avait là nulle sagesse, je vous suis par nature plus proche que peut l’être une personne étrangère. Cela, vous le savez, alors pourquoi cette mélancolie ? Dites-moi que vous souhaitez jouer la comédie et je m’en vais tout de suite.

Alors ça aussi vous osez me le dire ? Vous ne manquez pas d’audace. Vous êtes quand même dans ma chambre. Vous frottez vos doigts frénétiquement sur mon mur. Ma chambre, mon mur. Et en plus ce que vous dites est ridicule pas seulement insolent. Vous dites que c’est votre nature qui vous oblige à me parler de cette manière. Vraiment ? Votre nature vous oblige ? C’est gentil de la part de votre nature. Mais qu’est donc votre nature ? Votre nature est ma nature et si je me comporte par nature de façon amicale avec vous, alors vous devez faire de même

Est-ce amical ?

Je parle d’avant

Savez-vous comment je serai plus tard ? Je n’en sais rien.

j’allai à la table de nuit où j’allumai la bougie. (À cette poque je n’avais ni gaz ni électricité dans ma chambre.) Je restais assis encore un moment à côté de la table jusqu’au moment où j’en eus aussi assez, mis mon pardessus, pris mon chapeau sur le canapé et éteignis la bougie. En sortant je fus bloqué par le pied d’un fauteuil. Dans l’escalier je croisai un locataire du même étage. Vous repartez déjà, espèce de crapule ? dit-il, les jambes tendues sur deux marches. « Que puis-je faire dis-je il y avait un fantôme dans ma chambre. » Vous dites ça avec le même mécontentement que si vous aviez trouvé un cheveu dans la soupe. - Vous plaisantez, mais faites bien attention, un fantôme est un fantôme. - C’est tout à fait vrai. Mais si on ne croit pas du tout aux fantômes ? - Vous pensez donc que j’y crois, moi, aux fantômes ?

[…]

3 1 II

« Toi » dis-je, et ensuite je lui donnai un petit coup de genou. « Je veux prendre congé. » En parlant brusquement un peu de salive s’échappa de ma bouche, comme un mauvais signe.

« Eh bien, tu as pris le temps de la réflexion » dit-il s’écarta du mur et s’étira

Non. Je n’y ai pas du tout réfléchi.

À quoi as-tu donc pensé alors ?

Pour la dernière fois, je me suis préparé à la soirée. Fais tous les efforts dont tu es capable, tu ne comprendras pas. Moi, un provincial quelconque qu’on pourrait remplacer à chaque instant par l’un de ces hommes rassemblés par centaines devant les gares après l’arrivée de certains trains.

[…]

6 1 II

« Toi » dis-je, je visai et lui donnai un petit coup de genou, là je m’en vais. Si tu veux voir ce que je vois, ouvre les yeux

Finalement ? demanda-t-il tout en me lançant de ses yeux grands ouverts un regard direct qui était toutefois si faible que j’aurais pu l’écarter d’un geste du bras. Tu pars donc, finalement. Que puis-je faire ? Je ne puis te retenir. Et même si je le pouvais, je ne le voudrais pas. En te disant cela, je veux juste t’éclairer sur le sentiment qui est le tien que je pourrais encore te retenir. Et aussitôt il afficha le visage des petits domestiques avec lequel, au sein d’une société normalement bien réglée, il leur est permis de rendre les enfants des maîtres obéissants et craintifs

Le carnet N° 2 du Journal de Kafka est disponible chez
oeuvresouvertes.net

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