vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » La galaxie Dominique Rolin-Philippe Sollers
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
La galaxie Dominique Rolin-Philippe Sollers

par Véronique Bergen

D 11 décembre 2018     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dans le sillage du premier volume Lettres à Dominique Rolin 1958-1980 de Philippe Sollers (un volume établi, présenté et annoté par Frans De Haes, paru chez Gallimard en 2017), sort le premier tome des Lettres de Dominique Rolin. Fait rare, voire unique dans le champ de la correspondance, les épistoliers étant tous deux écrivains, les lettres de l’un et de l’autre sont scindées et non croisées. Le choix éditorial est celui d’un dialogue qui se fait entre les tomes et non au sein d’un même espace textuel. Œuvre sidérante, tout entière portée par la passion absolue que nouèrent Philippe Sollers et Dominique Rolin jusqu’à la mort de celle-ci en 2012, cette constellation épistolaire offre une plongée souveraine dans un lien électif, un amour d’exception. Du coup de dés magique d’octobre 1958 (l’aimantation réciproque d’un jeune homme de vingt-deux ans ayant bousculé le paysage littéraire avec Une curieuse solitude et d’une écrivaine de quarante-cinq ans) à leur complicité passionnelle qui traversera les décennies, leur aventure existentielle, créatrice est tout entière placée sous le signe de l’axiome des amants : un pacte indéfectible entre deux êtres liés par une communauté intérieure, de sang et d’encre. Amour de l’aimé/e, de l’écriture, de la magie de Venise, de l’île de Ré, du « Veineux » (l’appartement de Rolin), laboratoire de deux œuvres qui se construisent sur des plans de composition distincts, haute exigence dans l’invention des formes, échos des événements historico-politiques, ouverture à la Chine vue comme une ligne de fuite par rapport à l’enlisement de l’Occident rythment une correspondance unique dans la littérature française. À l’invention sollersienne de structures textuelles inédites répond chez D. Rolin la quête d’un rythme, d’un souffle propre à chaque création.

Substituant à la distance géographique une proximité mentale, les lettres prolongent la peau de l’aimé/e, produisent un corps vital qui pallie la séparation. Dans ce volume, la matière des lettres de D. Rolin laisse résonner un chant d’amour taillé dans le vif, les sortilèges de la littérature (Kafka, Proust, Woolf, Musil, Melville, Faulkner…) et de la musique, mais aussi des portraits caustiques de la jet set à Juan-les-Pins. Dans le rapport que noue Dominique Rolin au monde, l’œil occupe une place centrale. Illustratrice, dessinatrice, passionnée par la peinture, d’une beauté étincelante, l’auteure de L’Enragé, une biographie romancée de Bruegel, filtre le dehors par une pensée visuelle, une attention aux jeux d’ombre et de lumières, aux volumes qu’on retrouve dans ses écrits. Rien n’aura raison de leur lien d’élection même si la rencontre entre Philippe Sollers et Julia Kristeva en 1967 déracinera Dominique Rolin. Souffrance abyssale, perte du centre vital, vacillement du monde, traversée des ténèbres pour celle qui, « grande malade de la mémoire », regagne peu à peu le rivage de la joie… La tapisserie des mots, doublée des retrouvailles physiques, reconstitue la trame de l’existence, transcende les crises existentielles, les crises créatrices. Le mystère Sollers-Rolin outrepasse toute théologie. Il est celui d’une âme fibrée, plurielle se logeant en deux corps, il est celui d’un agencement d’énergie mythique actualisée en deux étants intriqués quantiquement. « Tu me permets de rentrer dans mon enfance », lui écrit-elle le 13 mars 1959.

Ce tapis volant de missives fait tenir leurs auteurs dans l’existence. Il n’est pas tissé à côté du vivre mais constitue les mailles serrées de l’aventure d’être au monde. Sollers et Rolin ont « fondé un pays qui n’existe pas (…) Pays d’espace-temps-page, de lignes et de lettres, réglé par une vibration qui n’en finit pas » (Lettre de Sollers du 23 juillet 1973 dans le premier volume Sollers). La déesse écriture distille ses puissances qui agissent à distance. Placés sous le régime de l’intensité, d’une fulgurance reconduite dans la durée, élisant la clandestinité et le vent de la liberté, machine littéraire et machine existentielle ne font qu’un. Action corrosive du doute, attente des retrouvailles, écoute de l’œuvre qui advient de son propre chef, interrogations sur les enjeux esthétiques, continuum entre le « nous » des amants et le territoire de l’écriture, entre les canaux de Venise et les mots lancés au-dessus de l’abîme… ces deux cents quarante-huit lettres publiées (le quart de celles adressées par Rolin à Sollers entre 1958 et 1980) ouvrent une voie clandestine, de traverse, éclairant non seulement l’auteure de Les Marais, Les Éclairs, L’Infini chez soi, Le Souffle… mais l’alchimie entre deux êtres unis par le « nombre unique qui ne peut être un autre » (Mallarmé).

« L’important, c’est de traverser l’éclair et de se retrouver intacts de l’autre côté » (Lettre de Rolin du 25 janvier 1969).

Véronique Bergen, Le Carnet et les Instants. Revue des Lettres belges francophones.


JPEG - 78.2 ko
Véronique Bergen

Véronique Bergen est une écrivaine et philosophe belge née à Bruxelles.

Elle est licenciée en philologie romane et en philosophie de l’Université libre de Bruxelles et docteur en philosophie de l’Université Paris 8, membre de rédaction de la revue Lignes, travaille à l’interface de la philosophie, du roman et de la poésie. Ses travaux philosophiques portent notamment sur Deleuze, Badiou, Sartre. Elle est élue le 10 février 2018 à l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique au siège de Philippe Jones. (Voir ici)

LIRE :
Écrire forever
Entretien avec la philosophe Véronique Bergen : Art et Engagement
La philosophie nous arme afin de résister aux forces de destruction
Ses articles dans La Quinzaine littéraire.

JPEG - 27.9 ko
Editions Tinbad
JPEG - 29.7 ko
Editions densité

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
Ajouter un document
  • Lien hypertexte

    LIEN HYPERTEXTE (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)