vous etes ici : Accueil » SUR DES OEUVRES DE TIERS » Jean-Luc Godard, hier, aujourd’hui, demain
  • > SUR DES OEUVRES DE TIERS
Jean-Luc Godard, hier, aujourd’hui, demain

D 9 septembre 2017     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Un acteur de talent, Louis Garrel, peut-il sauver un faiseur de films, Michel Hazanavicius ? Vous pourrez en juger prochainement puisque Le redoutable (35 mm ; budget : 11 110 000 €), adapté du livre Un an après d’Anne Wiazemsky, sort mercredi sur les écrans.

Godard par Garrel.
Louis Garrel est l’invité d’Olivia Gesbert (La grande table, 15 septembre 2017)

Est-ce volontaire ? Au même moment, sort, en version restaurée, un film de Jean-Luc Godard au titre éloquent, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma (« à l’époque de la télé »), diffusé en 1986 sur TF1 (vidéo ; budget minuscule). La presse annonce par ailleurs, pour 2018, un nouveau film de Godard, Image et parole (ou Le Livre d’Images), et un passionné a mis en ligne sur la toile ce qui est sans doute son premier court métrage, Une femme coquette, tourné en 1955 et signé Hans Lucas.


Jean-luc Godard
Zoom : cliquez l’image.

Le redoutable Jean-Luc Godard
prépare un nouveau film pour 2018

VIDÉOS - Le cinéaste prépare dans le plus grand secret un long-métrage qui devrait s’intituler Image et Parole. Cultivant l’ambiguïté, comme à son habitude, le réalisateur du Mépris a dévoilé une bribe de scénario : « Rien que le silence, rien qu’un chant révolutionnaire... »

Chaque année, il est l’Arlésienne de la Croisette. En 2017, il était en compétition au Festival de Cannes. Enfin, sous les traits de l’acteur de Louis Garrel, héros du Redoutable, portrait rieur d’un cinéaste qui ne plaisante jamais avec les images. Jean-Luc Godard ne s’est d’ailleurs pas privé de commenter le film de Michel Hazanavicius. Une initiative ridicule selon le réalisateur du Mépris.

Et voilà qu’un Godard, un vrai s’annonce. Son prochain film est actuellement en post-production... et devrait être prêt en mai de l’année prochaine. Pour Cannes donc ! Cette information n’est pas une rumeur puisqu’elle a été communiquée très officiellement à l’AFP par Wild Bunch, distributeur jadis du Mépris justement.

Comme souvent avec Jean-Luc Godard les codes cinématographiques sont chamboulés. Wild Bunch qui visiblement connaît l’aura godardienne a ajouté ce commentaire volontairement sibyllin : « Le film est en post-production mais il n’est pas exclu qu’il y ait encore du tournage ».

Le titre de cette nouvelle œuvre ? Le réalisateur hésite encore entre Le Livre d’Images et Image et Parole. Ce dernier a servi de couverture à la première ébauche du scénario. En début d’année, Jean-Luc Godard a accepté de livrer quelques secrets sur la gestation de son nouveau bébé... à un magazine russe Séance. Brouillant les pistes, il avait fait comprendre alors que son film parlerait de la guerre, des voyages — initiatique ? — de l’esprit des lois à la manière de Montesquieu et enfin d’une « inconnue région centrale », référence abstraite à un film américain.

Pour perdre définitivement jusqu’au meilleur de ses thuriféraires, le réalisateur helvétique conclura sa confession avec une réflexion des plus surprenantes : « J’ai emprunté la trame de mon histoire à un livre inintéressant qui s’appelle Happy Arabia. »

Le nouveau Godard n’aura pas de comédiens

Les cinéphiles qui attendent de connaître les noms des acteurs d’Image et Parole resteront aussi sur leur faim. Godard ne souhaite pas donner de successeurs aux Belmondo, Piccoli, Bardot, Anna Karina... les comédiens qui participèrent de sa gloire, il y a de ça déjà plus d’un demi-siècle. Égal à lui-même, c’est-à-dire imprévisible, le réalisateur de Pierrot le fou a déclaré : « Les comédiens n’ont pas besoin de moi. »

Moins on le voit, donc, plus l’icône de la Nouvelle Vague fait parler de lui. Il est donc le sujet du film Le redoutable, de Michel Hazanavicius, qui sortira dans les salles en France le 13 septembre. Il retrace l’histoire du couple formé par Jean-Luc Godard, incarné par l’acteur français Louis Garrel, et son ex-épouse Anne Wiazemsky, entre 1967 et 1970. (lefigaro.fr)

*

Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma


Grandeur et décadence
Zoom : cliquez l’image.

GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN PETIT COMMERCE DE CINÉMA - JEAN-LUC GODARD / TEASER 1 from CAPRICCI Films on Vimeo.

Grandeur et décadence, la nostalgie de Godard à l’heure de la télé

Le 24 mai 1986, TF1 diffusait un téléfilm de Jean-Luc Godard, qui sortira en salles le 4 octobre, dans lequel le réalisateur mythique exprime sa nostalgie pour une époque révolue du cinéma, à l’heure de la télévision.

Entre 1984 et 1991, la chaîne de télévision privée a diffusé le samedi en prime-time des téléfilms rendant hommage à la collection de romans policiers "Série noire". Jean-Luc Godard choisit d’adapter Chantons en coeur de James Hadley Chase, mais il s’affranchit très vite de l’intrigue du livre pour décrire dans Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma la production d’un film à la dérive.

Le réalisateur est alors dans sa deuxième période faste au cinéma, depuis la sortie de Sauve qui peut (la vie) en 1980, après un détour par la vidéo et les essais politiques et sociaux.

Le cinéaste iconoclaste Jean-Pierre Mocky interprète un producteur, Jean Almereyda. Jean-Luc Godard a fait appel à Jean-Pierre Léaud, acteur fétiche de la Nouvelle vague (Les 400 coups, Baisers volés), pour incarner le réalisateur Gaspard Bazin.

Seule concession faite au roman noir, l’histoire se conclut par la découverte de deux cadavres.

Le film de 1h30, tourné en vidéo, se concentre sur le recrutement des figurants pour un nouveau film de Gaspard Bazin, et les difficultés financières de la société de production Albatros Films.

Des intermittents du spectacle défilent dans les locaux de la société de production, où se déroule la quasi-totalité des scènes. Jean-Luc Godard se moque de la télévision en simulant un incident technique pendant le film ou en insérant des images d’une mire de barres.

Le réalisateur franco-suisse fait une courte apparition, l’occasion de citer les noms de personnalités du cinéma décédés. Le téléfilm "est un chant des morts. Ce qui se passe n’a plus rien à voir avec le cinéma que Godard a fait et a aimé", explique Alain Bergala, spécialiste de Godard.

Jean-Luc Godard, aujourd’hui âgé de 86 ans, parle lui-même de "grandeur et décadence du cinéma à l’époque de la télé". "Le cinéma projette quelque chose, c’est pour ça qu’il est encore puissant dans le coeur des gens (...) La télévision diffuse, elle transmet. Elle a beaucoup de mal à créer", critiquait-il en 1986. (TV5 monde)

*

Le film ressort en version restaurée

film français de Jean-Luc Godard (1986)

Présentation du film

On a dit du cinéma qu’il était une usine à rêves… Côté rêves, il y a un metteur en scène : Gaspard Bazin qui prépare son film et fait des essais pour recruter des figurants. Côté usine, il y a Jean Almereyda, le producteur qui a eu son heure de gloire et qui a de plus en plus de mal à réunir des capitaux pour monter ses affaires. Entre eux, il y a Eurydice, la femme d’Almereyda, qui voudrait être actrice. Tandis qu’Almereyda cherche de l’argent pour boucler le financement du film, et cela au péril de sa vie – car l’argent qu’on lui promet n’a pas très bonne odeur, Gaspard fait des essais avec Eurydice.
Le cinéma c’est autant l’art de chercher un beau visage à mettre sur la pellicule que celui de trouver l’argent nécessaire à l’achat de cette pellicule. Grandeur et décadence, c’est un peu cette histoire. C’est aussi la peinture de ces figurants, ces techniciens, tous ces obscurs qui travaillent pour les salles obscures, et aussi pour la télévision.

« Il aime bien, depuis quelque temps, se mettre en scène comme un rescapé de cette “série noire” où tant d’autres sont tombés au champ d’honneur, de Rassam à Lebovici en passant par Romy Schneider et Georges de Beauregard. Puisqu’on lui commandait justement une Série noire, le sujet était tout trouvé : la disparition d’une espèce et son remplacement par une autre. » A. Bergala, Nul mieux que Godard, « Cahiers du cinéma », 1999.

Fiche technique

Sortie : 4 octobre 2017
Durée : 95 minutes
Acteurs : Jean-Pierre Léaud, Marie Valera, Jean-Pierre Mocky, Caroline Champetier
Genre : Drame
Distributeur : Capricci Films

GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN PETIT COMMERCE DE CINÉMA - JEAN-LUC GODARD / TEASER 2 from CAPRICCI Films on Vimeo.

*

Entretien avec Jean-Luc Godard

C’est vous qui avez souhaité tourner un film pour la Série noire ?

Ça s’est fait comme ça, en parlant avec les gens d’Hamster, la société qui produit cette série. J’ai dit « pourquoi pas ». Il fallait partir d’un roman, alors je suis parti d’un auteur que j’aimais bien, que je considérais avec respect, Chase. Et le roman est resté derrière, on est arrivé ailleurs…

C’est vrai que vous aviez promis de réaliser un polar classique ?

Je ne sais pas ce que c’est un polar classique. Les grands romans de série noire sont ceux où quelqu’un qui a des ennuis cherche comment s’en sortir dans un certain climat. De ce point de vue-là, c’est complétement respecté.

Les producteurs ne vous ont rien imposé ?

Si, un budget global qui a été accepté et on a fait le film (en vidéo) pour un tiers moins cher que les autres.


Jean-luc Godard et Jean-Pierre Mocky.
Zoom : cliquez l’image.

Pourquoi avez-vous choisi Jean-Pierre Mocky ?

Parce que nous avons un peu la même histoire : nous avons vécu et nous vivons la grandeur et décadence du cinéma à l’époque de la télé.

La télévision en bloc ? À la fin du scénario, on a plutôt l’impression d’une télé privée…

Elles sont un peu privées d’imagination, les télés privées. D’après ce que j’en vois, elles sont toutes pareilles. C’est la toute-puissance, comme la Royauté, comme l’Église au Moyen Âge. Le cinéma projette quelque chose, c’est pour ça qu’il est encore puissant dans le cœur des gens et que les films ont beaucoup de succès à la télévision. La télévision diffuse, elle transmet.
Elle a beaucoup de mal à créer. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de bonnes choses, intéressantes, de bonnes gens...

Et elle créera de moins en moins ?

Je le pense. Et c’est pour ça que tous les endroits de création ont un pouvoir très grand à la télévision, que ce soit d’abord les films, ensuite les variétés et l’information, c’est-à-dire ce qui transmet des éléments créateurs. Ce peut être Chirac ou Mitterrand qui crée. Platini qui crée un but ou moi quand j’ai l’honneur d’y passer, ou Zidi... Sinon elle ne fait rien. Des chiffres et des lettres, ça ne crée rien. Cela dit, il y a un accord du citoyen pour avoir ça chez lui.

Va-t-on, pour rester dans le polar, vers une prise d’otage de la création par l’argent ?

Le téléspectateur est otage mais il le veut bien. Du reste, on dit les chaînes. Dans mon film, on voit beaucoup de barreaux, on dit qu’on est dans la grille des programmes.

Cinéma et télévision ne pourront-ils pas un jour se sauver l’un l’autre ? On peut citer l’exemple de Jacques Doillon avec La Vie de famille, produit par TF1, tourné en 35mm, et distribué en salles avant d’être diffusé à la télévision.

Ils devraient pouvoir, mais c’est un peu l’ours et la mouche. Moi, je souhaiterais que certains de mes films, qui seraient faits autrement, puissent passer à la télévision avant le cinéma. Parce que même 300 000 spectateurs à 2 heures du matin, c’est énorme. Jamais ils ne passeront un film de Bresson à 2 heures du matin, ils diront que l’audience est mauvaise et préféreront un film porno. Il y a une grande différence entre un directeur de chaîne et moi : si je fais trois films par an, je suis complètement asphyxié, c’est trop, comme une maman qui ferait trois enfants par an. Lui, il fait 365 fois 10 heures de programmes par an. Comment voulez-vous qu’on puisse concevoir tout ça ?

En tout cas, à TF1, on a pensé qu’il était important de commander un film au metteur en scène de cinéma que vous êtes...

Ils l’ont fait peut-être pour changer, pour donner un autre regard. Ça devrait être plus régulier, pas forcément avec moi. Je les remercie beaucoup, je suis très content et j’espère qu’ils le diffuseront correctement et normalement. Ça me permet d’avoir accès à un autre public, même si je n’avais pas forcément souhaité celui du samedi soir.

Le samedi soir à 20 heures 30 ça ne vous fait pas plaisir ?

C’est trop ! Donnez un énorme repas à quelqu’un qui sort de prison, il ne peut pas ou il tombe malade. On ne multiplie pas les chaînes et les programmes pour voir plus de choses, mais pour pouvoir changer de chaîne. Les téléspectateurs ne supportent plus de voir une émission en entier, les directeurs de chaînes en sont conscients. C’est comme des enfants qui en ont marre de leurs jouets.

S’il veille à sa qualité, le service public pourra-t-il tirer son épingle du jeu de cette floraison de télés privées ?

Je pense. Il existe depuis un moment, il a une certaine tradition et, dans quelque pays que ce soit, les télés privées qui se créent ne fabriquent pas une heure de programme comme ça. Tout ce qu’elles peuvent faire, c’est acheter ce qui existe déjà et le rediffuser. Une chose dont on pourrait parler avec humour ce sont les génériques : ils prennent plus de temps que celui d’Autant en emporte le vent, avec les plus grandes stars de l’époque. C’est une bonne affaire à 800 000 francs l’heure facturée et ça ne coûte pas cher !

Vous n’avez pas tourné avec une équipe de la SFP...

On a tourné avec un chauffeur de la SFP, un laveur de carreaux et un ingénieur vidéo très content de faire autre chose. Il a mis du temps... c’est tout. Techniquement, on ne peut pas. C’est comme si pour employer l’imparfait dans une phrase de roman on devait aller aux Buttes-Chaumont, puis à Cognacq-Jay pour le futur antérieur. Alors ou vous ne faites pas votre phrase, ou vous la faites autrement.

Vous avez dit, c’était en 1983, à propos de votre marginalité : « D’ici 20 ans je n’aurai même pas le droit de prétendre à une place de balayeur à la RAI. Même cela ils me le refuseront. » On s’adapte donc au pré-emballé, ou on s’en va...

Je le pense encore. J’ai toujours pris une comparaison, exagérée mais juste : une image, c’est l’occupation. Occupation de l’esprit, de l’espace et du temps culturel, mais en même temps très physique. On ne peut plus voir une image tellement elle est petite et en plus, avec les ordinateurs on écrit dessus, ce qui est illisible. Tels que sont fabriqués les postes de télévision, on ne peut pas les regarder sans se fatiguer les yeux, mais je pense que c’est fait pour ça.
Il y a un inconscient collectif qui veut que le regard se fatigue. Aujourd’hui, même en France, pays beaucoup plus alphabétisé que d’autres, on ne sait plus lire. On le remarque avec les acteurs, ce qui me gêne beaucoup. Comme ils ne savent pas lire, ils cherchent tout de suite, trop vite, à s’emparer du texte. Dans un cas sur dix mille, quand ils ont une forte personnalité, ça peut passer, mais tout le monde n’est pas James Dean.

Vous n’avez pas eu envie de vous distribuer un rôle, celui de Gaspard Bazin par exemple ?

Non, non. Je croise Mocky dans le film, on bavarde cinq minutes. Gaspard, je l’avais appelé Bazin, c’était parti d’une autre idée alors j’ai gardé le nom, pour donner un nom de cinéma, des références. Je n’avais pas envie de le faire, ça aurait pu être mal interprété.

Propos recueillis par Marie Rambert, Télérama n°1892, 16 avril 1986.
Dossier de presse (interview de Godard, propos de Mocky et article de Daney) pdf

*

Une femme coquette : une perle perdue de Godard

Magnifique découverte qui nous vient, à l’instar de la vidéo de Proust, de l’autre côté de l’Atlantique où des passionnés de Godard ont mis la main sur un court [métrage] que les spécialistes pensaient perdu. Une femme coquette (1955) est désormais disponible en ligne, pour le bonheur de tous.

Les regards sont fuyants, la narration très intime, la caméra 16mm — évidemment — se fait mouvante, gracieuse et aérienne, prête à saisir les mouvements énergiques d’une jeune femme qui court les rues genevoise après sa propre vertu. On pourrait y voir quelques premiers éléments qui reviendront dans A bout de souffle ou encore dans Masculin Singulier [1], on y voit même Godard lui-même, grimé de son inamovible paire de solaire.

De quoi parle-t-on ? Nous esquissons évidemment les contours de Une Femme Coquette, un court de 9 minutes signé par un Jean-Luc Godard d’à peine 24 ans, datant de 1955 et qui fut diffusé pas plus d’une douzaine de fois en salles depuis sa création.

Œuvre furtive, film brouillon ou carnet de notes mouvant, ce court était censé avoir disparu. Arrachée des archives du cinéma par un collectionneur dont on aurait aujourd’hui perdu la trace, la bobine, si précieuse pourtant, n’aurait pas survécu aux années et aux tumultes d’un demi-siècle selon les spécialistes de Godard.

Un brouillon sauvé de l’oubli, du temps

Et pourtant, comme jaillissant de nulle part, Une Femme Coquette, ce film inconnu bien que jugé essentiel dans l’œuvre du cinéaste franco-suisse, apparaît sur YouTube, précisément 62 ans après son tournage. Véritable trésor du cinéma français, ces 9 minutes que nous dévorons avec un plaisir ni dissimulé, ni affecté, sont une petite ode au cinéma qui adviendra après : celui du Mépris mais surtout d’À bout de souffle.

Antoine de Baecque, biographe de Godard, écrivait par ailleurs, alors qu’il pensait le film perdu, la critique suivante : « assez désinvolte, personnelle, même intime, rapide, enlevée, perverse : la femme y est une proie pour l’homme qui la chasse, la paye, la consomme, mais elle est bien filmée, vive, aérienne. C’est elle qui fait de Godard dès son premier brouillon personnel, un artiste en germe. »

Parmi les petits mystères et clins d’œil qui fourmillent dans ces quelques images, on trouve bien sûr l’apparition de Godard vers la quatrième minute, qui succombe aux charmes d’une prostituée radieuse, mais les crédits réservent également quelques surprises pour les godard-nerds : on y voit apparaître le pseudonyme de Hans Lucas, crédité pour la mise en scène. Or, c’est avec ce même nom mystérieux que le cinéaste signera plus tard ses critiques.

Enfin, l’actrice, pourtant sublime, n’apparaîtra plus jamais à l’écran. Elle s’appelle selon les crédits Maria Lysandre, mais disparaîtra, telle une héroïne modianesque, dans les limbes et les tourments de la carrière du cinéaste qui n’a jamais cru à la persistance du talent de ses actrices.

Il précisera en 1995 : « Les femmes, les actrices, je ne les ai pas très bien traitées. J’ai respecté leur beauté aléatoire, mais je n’ai pas fait très attention à ce qu’elles pouvaient dire ou faire. Ça me manque aussi aujourd’hui… Tous les peintres ont eu des modèles. Mais moi, c’étaient des copies. Elles copiaient des vedettes d’Hollywood, moi je copiais des couples que j’avais connus. »

Maria Lysandre a donc rejoint la longue liste des vedettes d’un jour des films de Godard, ces femmes qui comme Bardot ou Seberg furent sublimées comme par coïncidence par la caméra du cinéaste avant d’être abandonnées à leur sort de star par un réalisateur qui ne voit que la beauté aléatoire.

Frivole beauté, beauté inexorable

C’est encore de cette beauté aléatoire dont il est question dans ce Une femme coquette : rite initiatique vers la frivolité. Une jeune femme observe le travail d’une prostituée et se surprend elle-même à vouloir se jouer de son corps, des hommes et des mœurs, à la manière de la coquette dont le regard attire le sexe dans son plus simple appareil.

Littéralement rattrapée par ses désirs infondés, elle finira par pêcher tout en plaidant l’innocence. Et la coquette d’un jour, expliquera qu’il y a dans la frivolité quelque chose d’inexorable… Délicat, subtile et particulièrement bien écrit, ce conte moral est en fait une adaptation d’un autre grand maître du réalisme, un certain Guy de Maupassant qui dans Le Signe avait écrit la matière que Godard saisit sur les rives de Genève un beau jour de 1955.

Comment le miracle de la résurrection de cette œuvre a-t-il eu lieu ? Nul ne le sait encore, si ce n’est que ce sont le très fins connaisseurs américains du A.V. Club qui ont mis la main en premier sur le court [métrage]. Désormais, la vidéo est sur YouTube, bien archivée dans les serveurs de Google, et peut-être à jamais sauvée de l’oubli. (numerama)

*

Godard dans son Rolle

Godard, cinéaste de légende et citoyen ordinaire d’une bourgade suisse

(AFP) - Les cheveux gris, légèrement ébouriffés et couverts d’un chapeau brun, le cinéaste mythique Jean-Luc Godard se faufile, seul, dans les ruelles de Rolle, saluant ici et là les habitants de cette commune suisse où il vit en toute discrétion.

"Tout le monde sait que Godard est ici, mais personne ne sait qui est vraiment Godard au fond", confie à l’AFP Denys Jaquet, maire de Rolle, petit bourg de 6.000 habitants sur les rives du lac Léman.

Et pourtant, le réalisateur de "Pierrot le Fou" ou de "Sauve qui peut (la vie)" est installé depuis 1977 à Rolle, tout près de la ville de Nyon où il a passé une partie de son enfance. Il vit avec avec sa femme, la réalisatrice Anne-Marie Miéville.

Alors que sort mercredi en France "Le Redoutable", une comédie réalisée par Michel Hazanavicius qui brosse le portrait d’un Jean-Luc Godard en pleine crise existentielle en mai 68, le réalisateur franco-suisse de 86 ans "se concentre (...) sur le nouveau film en finition", affirme à l’AFP Fabrice Aragno, son proche collaborateur. Ce nouvel opus, intitulé "Le livre d’images", est attendu pour 2018.

"On lui fout la paix"

Le travail n’empêche pas le réalisateur d’"A bout de souffle" de continuer sa routine quotidienne à Rolle.

Après un bref passage à la supérette, il passe au café du coin pour lire la presse française qu’il a achetée au kiosque, et achève sa tournée dans le centre par une halte chez le vendeur de cigares, avant de retourner dans sa maison les courses sous le bras... tel un citoyen lambda.

"La moindre des choses que l’on puisse dire de Jean-Luc Godard, c’est qu’il a ses habitudes. Il a son parcours journalier et donc on a souvent l’occasion de le croiser. C’est un personnage très discret qui ne cherche pas le contact mais qui est toujours présent, qui est toujours visible", commente M. Jaquet.

"On le voit tous les jours, surtout le matin à 09H00 ou bien à midi quand il vient manger ou l’après-midi pour aller boire son café. Il boit toujours le café avec un verre d’eau. Il est toujours à la même table, au fond vers le bar", détaille Théo Aeppli, un retraité de 71 ans, qui côtoie la légende vivante du cinéma depuis son arrivée à Rolle.

"Il aime le lieu car on lui fout la paix", dit-il.

Pour les habitants, Jean-Luc Godard est devenu au fil du temps une silhouette familière, mais qui reste un mystère.

"Il ne parle que quand il n’y a personne d’autre au kiosque", confie la vendeuse qui veut garder l’anonymat.

"On sait que c’est un grand homme (...) mais c’est une personne comme les autres, très très simple", assure Roselyne Fumaz, une retraitée de 61 ans.

Chargée de veiller à la sécurité des piétons qui traversent la route située à quelques mètres de la maison du réalisateur, Mme Fumaz le croise très régulièrement.

"Peau de chien"

"Je le trouve très gentil parce que quand je lui dis bonjour, il me dit bonjour en souriant. Et puis parfois, il me parle en disant Ca va ?, mais c’est très discret", dit-elle.

Une discrétion qui vire parfois à la muflerie pour certains.

Dans son documentaire "Visages, villages", la réalisatrice française Agnès Varda trouve porte close quand elle se rend au domicile de Godard, qu’elle a bien connu et avec qui elle avait rendez-vous. En guise d’explication, elle trouve un message au feutre sur une vitre. "Peau de chien", s’exclame-t-elle, les larmes aux yeux, dans le film réalisé avec l’artiste JR.

Le directeur de la cinémathèque suisse, Frédéric Maire, n’est lui aucunement gêné par le silence d’une des dernières figures de la Nouvelle Vague. Jean-Luc Godard, "vu son âge, a tout à fait le droit de parler peu aujourd’hui et de se garder entièrement pour sa création et pour ses films. Dans le passé, il a beaucoup parlé, beaucoup écrit, beaucoup lutté", fait-il valoir.

A Rolle, "on respecte évidemment la distance qu’il souhaite mettre avec ses concitoyens", affirme M. Jaquet.

Le cinéaste a d’ailleurs refusé les honneurs de Rolle, explique le maire : "On avait eu l’occasion de l’inviter pour ses 80 ans. Bien sûr il avait décliné l’invitation mais quand on refuse Cannes on peut bien refuser sa propre commune". (la dépêche)

*

[1Il s’agit de Masculin féminin. A.G.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document