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Littérature & Politique : Bruno Le Maire - Ph. Sollers

Documentaire vidéo. Le politique et l’écrivain

D 17 novembre 2016     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Un documentaire « Bruno Le Maire, l’étoffe du héros ? » a été diffusé sur France 3, le 24 octobre 2016. Parmi les intervenants dans ce film, il y avait Philippe Sollers. « La littérature et la politique » ne constitue pas un thème tabou pour Sollers, bien au contraire puisque ses revues successives Tel Quel et L’Infini portent en sous-titre le mot « Politique » :

et qu’un recueil de ses écrits s’intitule « Littérature et politique ».

Même si ses prises de position passées n’ont pas porté chance à ceux qu’il soutenait et les sondages ne prédisent pas Bruno Le Maire en finale des primaires de la Droite et du Centre. Mais Philippe Sollers soutient-il en Bruno Le Maire le politique ou bien l’écrivain ? Ils ont au moins un diagnostic commun en ce qui concerne la misère spirituelle du moment dans notre pays comme nous le dévoile la vidéo.

Documentaire (extrait)

Le politique et l’écrivain. Visite à Philippe Sollers

L’homme qui a fait Normale Sup, reçu premier de l’agrégation de lettres modernes avant de passer par Sciences Po puis l’ENA, qui a été la plume de Dominique de Villepin, qui a formulé avec lui son discours historique à l’ONU pour dire que la France, « ce vieux paysqui n’oublie pas » n’irait pas se battre en Irak aux côtés des Etats Unis pour une mauvaise cause, appartient à la catégorie des politiques qui savent écrire. Pas que des discours. Aussi des romans et des livres de réflexion sur la politique. Edité chez Gallimard pour Sans mémoire le présent se vide (2010). Puis Philippe Sollers l’a publié dans collection L’Infini pour son roman Musique absolue (2012).
Il avait aussi publié chez Grasset : Le ministre (2004), Les hommes d’état 2008) puis à nouveau chez Gallimard : Jours de pouvoir (2014), prix du livre politique.

L’homme a choisi la politique, mais « son vrai génie est ailleurs » déclare Philippe Sollers :

« Je crois qu’il est unique.
Il ne ressemble absolument en rien
à ce qui est en train de se passer
dans la dégradation continue
de l’animalité politique.
Et je trouve stupéfiant qu’il soit toujours là
en train de courir en politique
alors que son vrai génie est ailleurs
comme je l’ai prouvé en publiant
ce livre étonnant qui s’appelle
« Musique absolue ».

Nous avons notre réponse,
ce n’est pas le politique, mais bien l’écrivain, que soutient Philippe Sollers.


« Musique absolue ». Critique du livre

La critique du livre par Jean-Marc Proust (Slate.fr)

Un responsable politique qui publie un roman, c’est plutôt rare. En France, où la littérature jouit d’un grand prestige, l’exercice est difficile. Voire casse-gueule. Et puis, franchement, à l’exception de De Gaulle, nos politiques n’ont pas de style. Cela n’a pas empêché Bruno Le Maire de s’y essayer avec Musique absolue, cinq ans après le succès de Des Hommes d’Etat, livre remarqué sur les coulisses du pouvoir [1].

Déjà, dans celui-ci, Bruno Le Maire parlait de musique. Par exemple avec la réaction de Dominique de Villepin, invité à Salzbourg :

« "Ah, non ! Pas de concert ! J’ai horreur des concerts !" Peu d’hommes politiques apprécient la musique classique, le plus souvent elle les ennuie, tout ce temps à écouter, c’est trop. Ils aiment la peinture, qui s’embrasse en un instant. »

A l’inverse, Bruno Le Maire y trouve un apaisement : « La musique est ce qui me tire le plus facilement hors de la politique »,assure-t-il à Slate, même s’il n’a guère le temps d’un concert ou d’un festival.« J’aimerais aller à La Roque d’Anthéron ; Je trouve géniale l’idée d’un piano en plein dans le bruit de la Provence. » Des bruits parasites ? On sursaute :

« Je n’ai pas la religion du silence. Il est toujours intéressant d’écouter la musique avec du bruit autour, y compris des oeuvres difficiles, de la confronter à d’autres bruits. Ce n’est pas absurde car la musique n’est pas un bruit au-dessus des autres, mais des sons parmi d’autres, qui séduisent davantage. Dans le livre, je dis qu’il faut écouter Bach en passant l’aspirateur. »

Pourtant, à ses yeux, la musique est une forme d’absolu, qui s’impose à tout écrivain :

« On est tiré vers le bas par le poids des mots. La musique est une interrogation majeure. Ecrire, c’est trouver son rythme. Et ça prend des années ! Un grand écrivain a toujours une musique particulière. »
Musique absolue

Une répétition avec Carlos Kleiber

Collection L’Infini / Gallimard

Parution : 30-08-2012

Feuilleter le livre
PRIX DE LA VILLE DE DEAUVILLE 2013
PRIX PELLÉAS 2013

Musique absolue relate l’interview d’un musicien du rang qui a joué sous la direction de Carlos Kleiber et est devenu son ami. Au journaliste, français et pas vraiment musicologue, le violoniste, allemand, évoque souvenirs et anecdotes, brossant le portrait d’un « génie ».

Génial ? Kleiber fut un chef d’orchestre d’exception, épris d’absolu, dont il reste quelques témoignages magnifiques, en disque ou en DVD —pâle reflet de son talent, diront ceux qui l’ont entendu en concert. D’autres chefs méritent sans doute autant ce qualificatif d’une telle aura. Mais Kleiber a aussi une dimension romanesque. Il est charismatique, parfois fantasque —il regarde Maya l’Abeille avant de diriger Tristan et Isolde...

Mais c’est surtout son exigence, son angoisse maladive de ne pas être pas à la hauteur qui fascine. Jusqu’à ses multiples annulations, que ses détracteurs considéraient comme des caprices de diva.

[…] La tentation est grande de chercher dans Musique absolue une hypocrite Tentation de Venise.

A tort, car l’hommage à Kleiber se double d’un message bien vivant aux (é)lecteurs.

« L’art ne peut rester en dehors de l’Histoire »

D’abord, en dégageant de son sujet une leçon d’histoire. Erich Kleiber, le père de Carlos, était « le plus grand chef d’orchestre de son époque, rappelle-t-il. Il a fui l’Allemagne d’Hitler car il souhaitait diriger des oeuvres d’Alban Berg, compositeur dégénéré aux yeux des nazis. C’est d’autant plus remarquable qu’Erich Kleiber n’était ni juif ni communiste. »

Le chef s’exile en Argentine ; c’est là que Carlos sera élevé. Adulte, il reviendra diriger en Europe, Allemagne comprise. Le choix courageux d’Erich Kleiber est mis en balance avec celui de Wilhelm Furtwängler, qui fut un des musiciens les plus en vue du Reich. Pour Bruno Le Maire, « il n’y a pas d’art qui soit étranger à la vie politique. L’art ne peut rester en dehors de l’Histoire. On ne peut pas diriger, saluer et faire comme si de rien n’était ».

[…] Dans le livre, le violoniste cède parfois la place à l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, lorsqu’il s’adresse à son intervieweur, le journaliste français étant réputé arrogant. En attaquant le symbole absolu, 1789 :

« Il y a du mépris dans votre regard, le mépris typiquement français pour les petits pays et leurs drames. [...] Les petits pays vous voient rapetisser à votre tour, certains, pour tout dire, avec une certaine jubilation. Et le grand pays vaincu ne vous reconnaît plus aucun droit sur lui. [...] Votre Europe est une excuse pour conserver votre part du gâteau. [...]. Pour vous, 1789, cela vous évoque quoi, 1789 ? La Révolution ! Evidemment ! Pour moi, un humble musicien, 1789 : l’année ou Mozart commence à décliner sous le coup de doses de mercure qui auraient assommé un cheval. »

Ainsi 1789, hors l’Hexagone, n’est plus rien. Le violoniste nous prédit un déclin, comparable à la chute des Habsbourg :

« Sans vouloir être désobligeant, la France et sa vocation universelle suivront une voie semblable si vous persistez à ignorer votre histoire et celle de vos voisins. Votre amitié franco-allemande ? Que valent les sentiments entre deux amis qui ne se connaissent pas ? [...] Arrêtez de regarder votre histoire avec les mêmes lunettes ! »

« La politique porte à la vanité » Un changement de perspective s’impose, estime l’auteur :

« Il faut sortir de ce mythe de la construction européenne à l’image de la France. C’est François Mitterrand qui nous a conduits à voir l’Europe comme la France en plus grand. Construire l’Europe à notre image... C’est une idée mensongère ! S’il en était ainsi, l’Europe serait laxiste sur le plan budgétaire, or elle nous conduit vers davantage de discipline. La France transforme l’Europe autant que l’Europe nous transforme. C’est une rupture historique majeure pour les Français. »

La musique est loin. Revenons au chef d’orchestre. Comme symbole du leader politique ?

« Autrefois, les chefs d’orchestre étaient presque des tyrans. Un grand chef avait beaucoup d’autorité, on lui obéissait le doigt sur la couture du pantalon. Prenez le cas de Toscanini [célèbre pour ses colères, NDLR]. Aujourd’hui, dans le Lucerne festival orchestra, Claudio Abbado est au milieu de ses musiciens et chacun est un peu un chef d’orchestre. En politique, c’est pareil : personne ne peut plus donner d’ordre, imposer sa volonté avec tout le monde qui suit derrière. Le grand chef est celui qui convainc plus qu’il n’impose. »

S’y ajoute une forme de méthode. Le livre raille les « fonctionnaires de la musique », des « gens très compétents, mais qui jouent la même musique, le même morceau, sans y ajouter quoi que ce soit ». Or, en répétant, Carlos Kleiber essayait d’arriver à « dire quelque chose d’original », à ne jamais se répéter. Une forme de modestie devant l’oeuvre qui fait écrire à Le Maire : « La musique force à l’humilité. » Et la politique ?

« La politique porte à la vanité. En musique, il est impossible de tricher : une note est fausse ou juste. En politique, malheureusement, on peut abuser des mots, s’accommoder de la réalité... Il y manque parfois l’exigence de vérité et de discipline. »

« C’est comme un accident de voiture »

Est-ce cette exigence qui fait la singularité de Bruno Le Maire ? A le lire, malgré son engagement, avéré, résolu, l’homme semble traversé de doutes, particulièrement présents dans Des Hommes d’Etat, lorsque il souffrait de ne voir sa famille par bribes :

« Avec une vie pareille, de sacrifice en sacrifice, on ne sait plus très bien ce qu’on abandonne, ni pourquoi. [...] Autre chose existe que le monde où je me suis enfermé. »

Fait-il sienne l’interrogation lasse de Carlos Kleiber (« Das hat doch keinen Sinne », « cela n’a aucun sens ») lorsque, dans ses dernières années, il décline les propositions les plus alléchantes ? Vraisemblablement pas. Ne serait-ce que pour être resté en politique après l’affaire Clearstream, ce qui témoigne d’une volonté de fer :

« C’est la part la plus sombre du pouvoir. On croit toujours pouvoir y échapper. J’aurais aimé qu’on m’épargne ça. Mais c’est comme un accident de voiture : on fait avec. »

Que le doute s’insinue parfois dans ce texte lui confère tout son charme, même si le roman est trop appliqué pour emporter l’enthousiasme. Musique absolue n’a pas la force du témoignage qu’était Des Hommes d’Etat, où Le Maire avait trouvé sa « musique particulière », avec des portraits ciselés, des dialogues fulgurants, repris mot pour mot dans le film de Xavier DurringerLa Conquête. Pourtant, en le refermant, on songe à Carlos Kleiber et le désir est là, d’écouter ces interprétations, cette manière singulière de jouer une musique nouvelle avec des oeuvres qu’on croyait rabâchées.

Jean-Marc Proust

Musique absolue, Gallimard, 11,90 euros. Sur le web :Carlos-Kleiber.com : discographie, vidéos, témoignages...

Crédit : slate.fr


[1Livre où il faisait preuve d’une prémonitoire finesse d’analyse.

En 2005, évoquant la leçon inaugurale de Roland Barthes au Collège de France (« Cet objet en quoi s’inscrit le pouvoir, de toute éternité humaine, c’est : le langage —ou, pour être plus précis, son expression obligée la langue »), il s’intéresse à la stratégie de Nicolas Sarkozy : « Sa langue brève et souvent crue n’a jamais été entendue avant et n’appartient qu’à lui [...]. Les rappeurs, qui le vomissent sur Internet dans des litanies composées à partir d’extraits de ses discours, finalement le servent, ajoutant la musique à ses paroles, l’ensorcelant en quelque sorte. »

Toujours en 2005, lors de la campagne référendaire, ce portrait de l’actuel président de la République :
« François Hollande arrive sur la scène du théâtre du Rond-Point avec une allure débonnaire, la cravate mal nouée, les joues un peu rouges, le costume de travers. Il est l’homme qu’on ne remarque pas. [...] Il parle, il se transforme. Ses convictions semblent le transporter, il trouve les mots qui frappent, les formules cinglantes, il sait jouer autant de la gravité que de l’humour. » Ce « genre de métamorphoses » qui touche les politiques à des moments particuliers s’observe dans « des moments (qui) ne durent pas et ne préjugent pas de l’avenir, mais [...] valent une vie d’engagement politique ».

Jean-Marc Proust

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