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Antoinette Fouque dans « Femmes » de Sollers

et dans « Les Samouraïs » de Julia Kristeva

D 22 février 2014     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Antoinette Fouque, figure du féminisme, combattante résolue du Mouvement de Libération des Femmes - le MLF - dont elle fut une des fondatrices en 1968, est décédée.
Elle est Bernadette dans le roman à clé, Femmes, de Philippe Sollers, publié en 1983. Bernadette aussi dans Les Samouraïs, la réponse de Julia Kristeva à Femmes.

Dans Femmes, le MLF est le « FAM...
Le Front d’Autonomie Matricielle...
Section française du WOMANN... World Organisation for Men Annihilation and for a New Natality... Lui-même émanation du SGIC, Sodome Gomorrhe International Council... »

Partie I - BERNADETTE DANS « FEMMES » DE SOLLERS


Portrait iconoclaste, partisan et non objectif, nous sommes dans un roman. Règlement de comptes autofictionnel.

A côté de Bernadette, Antoinette Fouque, on y croise :
Deborah (Deb), Julia kristeva, qui reçoit quelques coups de griffes du narrateur.
Fals, Jacques Lacan
Boris, Jean-Edern Hallier
Werth, Roland Barthes

Le début de Femmes

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Qui parle ici, en première personne ? Un journaliste américain qui vit à Paris. L’auteur et lui sont amis, leur dialogue complice est l’axe de la narration.

Les femmes ? Kate, journaliste politique française ; Cyd, une Anglaise vivant à New York et s’occupant de télévision ; Flora, une anarchiste espagnole passionnée d’intrigue « révolutionnaire » ; Bernadette, une dirigeante féministe ; Ysia, une étrange Chinoise attachée d’ambassade ; Louise, une claveciniste ; Deborah, la femme du narrateur... Et quelques autres.

Les lieux de l’action ? Paris, New York, Rome, Florence, Barcelone, Jérusalem, Venise. Aujourd’hui. Le narrateur raconte ses aventures érotiques, observe la montée du nouveau pouvoir féminin, commente les événements, revient sur sa biographie en France dans les dix dernières années, accélération du spectacle, coulisses de la société. Les intellectuels, durant cette période ? Des idées ? Sans doute. Mais surtout des passions non dites.

*

Qu’est-ce qu’elles ont pu m’emmerder... Il faudrait que je leur décerne des prix. En tête, nettement, Flora... Puis Bernadette, presque un comble... Et puis Deborah, avec des circonstances atténuantes... Exceptions : Cyd, Ysia, Diane. J’ai beau me creuser, non, il n’y a que ces trois-là dont je ferai l’éloge à peu près sans restrictions... En général, je les note (+) ou (-). Rarement (+) (+). Rarissimement (+) (+) (+). Parfois (+ ?). Quelquefois (+ !). Très souvent (-) (-). Et combien de (- !). Pages de carnets, entailles rapides du temps... Quelle idée, aussi, quelle malédiction, d’être attiré par les femmes, magnétiquement, sourdement... J’attends que ça passe... Que ça s’exténue... Misère du besoin physiologique... Tenaille, il faut bien l’avouer... Carcan... Enfin, ça commence à se desserrer, on dirait...

*

Le FAM

... Rapport que Flora m’a imprudemment montré... C’est comme ça que j’ai appris l’existence du FAM... Le Front d’Autonomie Matricielle... Section française du WOMANN... World Organisation for Men Annihilation and for a New Natality... Lui-même émanation du SGIC, Sodome Gomorrhe International Council... Une vieille connaissance... Bien au-delà des mouvements de libération féministes, MLF et Cie, qui ne sont depuis longtemps que les vitrines officielles de l’entreprise... Voilà longtemps qu’à mille symptômes je soupçonnais l’existence d’une organisation plus secrète, plus dure, plus intelligente, plus ambitieuse... Nous y voici... Kate se doute que j’ai le double de ce rapport... Elle voudrait savoir l’usage que je compte en faire... Quand je l’ai lu, je n’en croyais pas mes yeux... Je ne savais pas à qui me confier... En définitive, la situation était tellement folle, que j’ai été le montrer à Fals, le plus grand penseur de notre temps... Il a lu la vingtaine de feuillets dactylographiés, il a levé les bras au ciel, il a soupiré quatre ou cinq fois, il m’a longuement regardé par-dessus ses lunettes d’un air amusé, et puis : « Je l’avais prédit !... Je l’ai toujours dit !... Bien entendu c’est tombé sur vous !... Oubliez ça, cher... Vous ne devriez pas savoir... Croyez-moi... C’est inéluctable... Oubliez... Vous y laisseriez votre peau... » Un an après, d’ailleurs, Fals cessait pratiquement toute activité...

D’un document exceptionnel, en effet... Signé par des délégations du monde entier, d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Australie, d’Afrique... D’un Programme à long terme visant ni plus ni moins qu’une prise de pouvoir globale en douceur... Vous me direz : encore un « Protocole ». Mais non, ce n’était pas un faux, rien de délirant, tout parfaitement raisonnable et réalisable... Pas de violence... La nature même... La science... Contrôle de la reproduction, inclination de ladite reproduction dans un sens favorable aux femmes, placement d’agents hautement qualifiés dans les secteurs gynécologiques, recommandations sur l’éducation des enfants... Comme je l’ai compris par la suite, une telle plate-forme voulait dire qu’à l’intérieur du SGIC la tendance Gomorrhe avait enfin fait prévaloir ses vues... Cela n’avait pas été sans mal... Pendant très longtemps le lobby sodomite dur avait tenu le haut du pavé, imposant ses plans, sa conception des besoins de la planification en cours... Et puis, surtout depuis les années 70, le côté féminin l’avait lentement emporté... Par persuasion, mais c’était bien le nouveau rapport de forces... Complètement transformé depuis la révolution contraceptive, le bond en avant génétique...
[...]

Deux choses, surtout, étaient frappantes dans le Rapport... Premièrement, la proposition de prise en main critique et de filtrage de toute la mémoire culturelle, avec recommandation d’éliminer de l’enseignement, de la littérature et de l’art, etc., tous les éléments pouvant être considérés comme sexistes ou machistes...
[Non, ce livre ne commente pas l’actualité 2014, des théories du genre, des manuels pour la jeunesse : « ABCD de l’égalité », « Papa porte une robe » et autres, il date de 1983]
Certains « génies » devaient être soit sérieusement expurgés ou du moins « relativisés », soit purement et simplement interdits... Pour certains cas difficiles, il était prévu de « présenter » le cas, de le situer didactiquement dans son époque (Mozart, par exemple)... Deuxièmement, une guerre impitoyable était déclarée au « judéo-christianisme », responsable de la contrainte « patriarcale », et plus précisément au judaïsme en tant que tel, ainsi qu’au catholicisme...

*

Le Rapport envisageait aussi les différents systèmes philosophiques, analysés selon leurs capacités à laisser s’implanter la nouvelle religion (il n’y a pas d’autre mot, même si le Rapport, bien entendu, ne l’emploie pas et parle simplement d’évidences, de Raison : mais c’est bien de religion qu’il s’agit, et même de la Religion, la plus ancienne, la plus vénérable de l’humanité, injustement détrônée et persécutée pendant deux mille ans mais en train, souterrainement, depuis deux siècles, de revenir à l’air libre... C’est du moins ce qu’exprime, dans l’expression « retour de la Nature », le Rapporteur, ou plus exactement le groupe des Rapporteuses où l’on trouvait, comme par hasard, le nom de Bernadette dont je reparlerai).

[...] Le freudisme ? [...] A prendre avec des pincettes... A réformer, à restructurer... Notamment : mise à l’index de la thèse absurde du « penisneid », de l’envie de pénis, une véritable honte, une aberration... Résidu de la Vienne bourgeoise des années 20... Preuve du conformisme ou de la timidité de Freud... De sa jalousie des femmes... Comment peut-on imaginer qu’une femme veuille être autre chose qu’une femme ? Que la Complétude manque de quoi que ce soit ? Encore de la propagande patriarcale dissimulée... Ce sont les hommes qui veulent être des femmes, c’est bien connu... [...]

Le Rapport insistait, pour finir, sur la nécessité d’obtenir la collaboration du plus grand nombre d’hommes possible, surtout des plus influents ou des plus brillants, et en premier lieu le soutien des homosexuels auxquels étaient consentis (réforme du SGIC) d’importants privilèges... Au fond, ces derniers étaient appelés à être les prêtres conséquents du Culte... [...] Un travail de longue haleine... Malgré les reflux, les éclipses, les accidents, les régressions... Un grand dessein... Une Foi...

Quelques conseils supplémentaires... Surveillance et freinage de la virilité des garçons dès leur plus jeune âge... Apprentissage de la dépendance souriante et implacable à la mère sur le modèle japonais... Trucs pour entretenir l’animosité entre pères et fils... Statistiques d’inséminations artificielles... Courbes, diagrammes, estimations...

Bernadette ! Son nom venait là, en bas de page, comme une confirmation se passant pour moi de tout commentaire...

*


J’ai donc été pris en chasse... C’est là qu’intervient Bernadette, avec sa nuée... C’est là qu’on a eu quelques accidents tout de même, et que Deb a commencé à m’ennuyer... Bernadette, Kate, Flora, cela fait un filet auquel on peut ajouter d’ailleurs bien d’autres mailles... De proche en proche... Sœurs du brouillard... Complices de la réhabilitation sans conditions d’Eve... Affiliées contre ; sur le pour, il n’est pas question qu’elles se mettent réellement d’accord... Toutes contre eux ; chacune pour chacune... Tout ça plein de justifications théoriques, parapolitiques... Comme toujours, à la base, les plus pauvres ou les moins malines marchent, militent, collent des affiches, ont des opinions ou croient en avoir... Mais en haut, comme d’habitude, ce qu’on trouve, c’est le simple calcul... Administration, jetons, transactions...

Bernadette [...] il est difficile de ne pas être aimanté par la perversité parvenue à son point limite... A son abcès de fixation... Rayon de l’irrémédiable... Je la revois dans sa toujours même robe noire... Cachée là-dedans avec son regard perçant, son air de malade définitivementguérie... On dit que certains corps mentent comme ils respirent... Elle réussissait, elle, ce prodige, ce numéro de haute voltige physiologique de respirer comme on ment... Sa présence même était un mensonge... Massif... Visqueux... Congelé... Imprenable... Comme Boris en homme, nous verrons ça plus loin... Comme Fals aussi, d’une certaine façon... Quelque chose de cauteleux, de précautionneux, d’imperceptiblement grimaçant à longueur de temps... Une souffrance sarcastique, sans cesse en éveil... [...] Dans le cas de Bernadette, on avait l’impression qu’un morceau de méchanceté catégorique, chimiquement pur, était tombé là, devant vous... Une météorite... Elle occupait son creux, le tenait comme un nid de mitrailleuses... Une concrétion intergalactique... Bloc de haine ici-bas chu d’un désastre obscur... Devant elle et quelques-uns ou unes de ses semblables, dans le monde vampire dans lequel nous entrons désormais, je suis saisi d’une sorte d’admiration suspendue... Un personnage de Sade dit cela quelque part, devant un excès de monstruosité : cet être est trop malfaisant pour que nous lui nuisions le moins du monde... Il fera le plus grand mal possible à l’humanité... Et comme nous n’aimons pas l’humanité... Tout de même : pauvre humanité, elle ne sait pas sur quoi elle s’endort... On pourrait ajouter plus noblement qu’on peut avoir un certain respect pour des phénomènes qui évoquent, à leur insu, mais très visiblement inscrite au-dessus de leur tête, la loi de la vengeance divine... Sinon divine, disons logique... L’acide traité par lui-même... Révélant les fondations...

*


C’est Bernadette qui a fondé le FAM... Dans la clandestinité, d’abord. Celle des salons choisis, des boudoirs d’influence... Toujours le même topo : les très beaux quartiers ; les zones ; un pointillé habile entre les deux... L’appartement au bord de la Seine, les réunions de cellule en banlieue... Contrairement à d’autres, Bernadette ne changeait pas de tenue... Stricte et noire, blanche, tendue... Elle avait très peu de moyens... Et puis, soudain, l’afflux d’argent... Américain, bien sûr... C’est comme ça qu’il y eut brusquement un local luxueux du FAM, une publication régulière, des voyages organisés, des offres d’emploi... L’affaire avait été jugée jouable... Bernadette avait réussi son examen... On n’entre pas comme ça dans le démoniaque international...

Moi, je l’ai connue à l’époque héroïque, fiévreuse... On se voyait d’ailleurs plutôt en secret à cause de sa réputation déjà solide... Elle devait faire semblant d’être un peu lesbienne sur les bords... Lesboïde... Sans quoi, pas d’avenir... J’en sais quelque chose, moi qui ai toutes les peines du monde à me donner l’air sodomien... Ça me retarde ; ça nuit à mes affaires ; ma célébrité s’en ressent... Quel talent ne me reconnaîtrait-on pas si je pouvais faire mieux... Plus ambigu... Alambiqué... Platonicien... Fin... Hélas, grossier je suis ; mauvais goût je reste... Pas éducateur pour un sou... Seul...

Bernadette était « lesbienne » si on voulait. Elle était ce qu’on voulait... C’est-à-dire, rien. Tout ça ne l’intéressait pas. Je crois n’avoir jamais rencontré un blocage aussi fondamental, aussi net. Un libidogramme plat. Tout dans le flash intellectuel. Transfert total dans la volonté de puissance. Frigidité serait trop dire. Frigiforme aussi. Rien. Même pas le plus petit commencement de soubresaut involontaire. Rien. La bouche ouverte, se laissant dévorer la bouche... Attendant la pénétration comme une sorte de formalité médicale... Corridor... Cheminée... Tunnel... Passive, entièrement. Au bout de trois ou quatre fois, j’ai pensé que l’expérience était concluante. Je me suis comporté aussi poliment que possible de façon à arrêter... Mais non, il aurait fallu continuer... Elle ne se rendait pas compte... Pour elle, les choses étaient comme ça : une femme supportait une sorte de viol pétrifié et, ensuite pouvait s’en plaindre amèrement, longuement... Si je la baisais, je lui « devais » forcément quelque chose. Il fallait que je la baise pour lui devoir quelque chose... C’est là, je crois, où, dans une lumière glaçante de fin du monde, le contrat radical m’est enfin apparu. Le truc des trucs, le lien, le cordage... Les autres trouvent au moins en elles-mêmes de quoi faire semblant inconsciemment. Elles appliquent d’instinct la danse du leurre animal. Elles jouent sur la crédulité masculine qui est, n’en doutons pas, indéfinie sur ce point précis. C’est-à-dire, par voie de conséquence, sur tous les autres. Question de degrés, d’échelle... Mais Bernadette, elle, c’était son côté pathétique, sublime, ne pouvait pas obtenir la moindre comédie de son orgueil. Allongée, noire, étincelante, accusatrice, elle était là comme au banc des témoins d’une histoire sans mémoire, sans fin... Pour bien confirmer l’ignoble sort fait aux femmes. Mettre en pleine lumière la torture qui était la leur. Je voyais donc passer sur son visage des mères, des grands-mères, peuple emmitouflé de la nuit féminine... Elle était là en avant d’elles, responsable d’elles, vivant à son tour la brutale passion du bourreau sacrificateur... Enfin, j’aurais dû rentrer dans ce rôle... Etre le nazi parfait. Et, de plus, à partir de là,solvable... Visiblement, elle ne se demandait pas une seconde si l’acte en question me plaisait ou non dans ces conditions. J’étais censé aimer ça en soi, comme un homme. Elles y croient, à l’homme. Elles sont prêtes au martyre pour qu’il soit bien prouvé qu’il existe, qu’il fonctionne, qu’il ne pense qu’à ça,qu’il est déterminé, infléchi, courbé sous la loi de ça... Les moments de vacillation de l’espace en soi, avec les femmes, c’est quand, après avoir montré qu’on peut se livrer à la séance mécanique, on laisse voir tout à coup qu’on pourrait aussi bien, et sans rien regretter, ne rien faire... Là, elles ne comprennent plus... C’est le non-sens... La seule fois où j’ai vu Bernadette hors d’elle, se lever d’un bond et sortir comme un éclair outragé de la pièce, c’est quand je lui ai dit doucement dans un grand silence : « Mais enfin, tu sais, les femmes, je peux très bien m’en passer. »... C’était l’injure absolue. Le blasphème. Meurtre dans la cathédrale. Profanation de l’hostie. Elle s’est enfuie, ce jour-là, boitillante, blessée, honteuse...

Tout ça me déplaisait horriblement, mais en même temps je dois dire qu’il y avait une excitation mentale... Bernadette était très amoureuse d’un homosexuel tout à fait officiel et virevoltant, en renom... Elle m’en parlait constamment. C’était son dieu. Queluine la désire pas physiquement, c’était l’ivresse. La confirmation. La souffrance extatique. Le socle de sa foi dans les femmes. Bizarrement ? Mais non, il faut simplement s’habituer à éclairer la vraie logique de l’opéra... De la tragédie, si l’on veut... Un éclat de rire, c’est vrai, et tout se dissipe... Brumes, châteaux, cimetières, apparitions, chauves-souris, ululements, souterrains, suintements, supplices... Draps de lit dans la nuit... Bûchers et grabats... Soupirs, malaises, balais, sabbats et goyas... Je pourrais dire que j’ai flottéma vie sur cet éclat de rire permanent, caché, conjuratoire... Perçu de moi seul... Je n’oserais même pas dire à quel point... Insolence innée, la lumière se lève...

On parlait beaucoup, Bernadette et moi... On ne faisait même que ça... Le temps passait vite, elle était intelligente, son ambition la poussait à l’invention, sa mythomanie intarissable était pleine de trouvailles venimeuses... Elle démontait tout le monde avec une bassesse de fer... Haïssant les femmes, au fond... Mais haïssant encore plus les hommes de ne pas s’apercevoir à quel point les femmes étaient haïssables... Dans ces conditions, face à ces pauvres types assez cons pour être abusés par ces connes, elle jouerait les connes contre les cons, elle les entraînerait dans la vengeance, ces prolétaires de la nouvelle espérance, plus loin, plus consciemment... Elle était imprudente, n’est-ce pas, de me raconter tout ça... Elle devait me considérer comme virtuellement mort... Pourquoi ? Je me suis souvent posé la question, et pas qu’avec elle. J’ai fini par avoir la certitude qu’elles pensent que la vraie réalité des choses n’est pas rapportable. Et que, même si elle l’était, personne ne la croirait... Ce n’est pas si faux ; ce n’est pas si bête... L’immense doublure... Fleur bleue d’un côté ; dégueulasserie de l’autre... Et ainsi font, font, font... En toute innocence... Recto idéal, verso caca...

[...]

Un jour, en bas d’un hôtel, elle m’a dit, l’air chaviré, qu’elle avait oublié de prendre sa pilule... Et une fois en haut, sur le lit, dans un souffle : « Et maintenant, fais-moi exploser. »... C’est dans ce genre de situation qu’on découvre l’homme bien élevé. D’abord, il ne rit pas. Ensuite il s’exécute. Pas de sperme ? Celles-là ne sentent pas la différence. C’est très fréquent, banal.

[...]

Un autre détail surprenant, essentiel, c’est que Bernadette et ses amies étaient toutes censées être en « analyse »... C’est là, en effet, que nous allons pénétrer dans le laboratoire de pointe... Du côté de chez Fals... Dans la chambre à bulles psychique... Dans le nucléo-réacteur...

[...]

Les « Conférences »... Ah, les Conférences !... On peut dire que, là, Fals a créé un genre... Solennel, hermétique, logique, apocalyptique, comique... Du grand art... Oraison, péroraison, résonance... On en parlait en douce, en coulisses ; on dînait ensemble à l’écart... Comme des gens plutôt cultivés, puisqu’il n’y a plus personne... Il n’avait d’ailleurs pas très bon goût, sauf pour les antiquités qu’il achetait très cher, par intermittence... Il entretenait bien ses femmes, je crois... En tout cas, le FAM lui doit beaucoup... Il a formé le plus grand nombre d’entre elles, directement ou indirectement... Bernadette... Dora... Kate... C’est en réaction par rapport à lui que le mouvement a pris toute sa dimension métaphysique...

*


L’usine aux ouvriers, l’utérus aux femmes

L’aile gauche du WOMANN et du FAM avait lancé un autre mot d’ordre : « L’usine est aux ouvriers ; l’utérus est aux femmes ; la production de vivant nous appartient. » Le style même de Bernadette... Inimitable... Plus trotskiste que jamais... Les hommes, les pères virtuels, les géniteurs-bétail, étaient donc devenus, si je comprends bien, l’équivalent du minerai, du charbon, du bois, de la tôle... En passant à la casserole, nous passions aussi au laminoir. A la cuve. A l’aciérie. Au four. Pour assurer la « production de vivant »... Formule géniale... Magnifique paysage industriel... Coron sexuel... Les mines de cuivre péniennes... A esclavage, esclavage et demi... La vengeance des siècles... Avenir radieux ! Stakhanovisme d’un nouveau genre ! Sous l’œil de notre grande dirigeante timonière contrôlant les cadences... C’était exaltant. Erotique, même, si l’on veut, à condition d’avoir un solide système nerveux...

[...]

Le Sodome Gomorrhe International Council a dû trouver que le slogan de Bernadette était trop frontal... Trop voyant... Qu’il risquait de produire une révolte. Des émeutes chez les nouveaux esclaves qu’on n’a pas avantage à renseigner exagérément... « L’Utérus est aux femmes » n’a donc tenu qu’une saison... Dommage... Ça commençait à être excitant. Les occasions se multipliaient.

[...]

Des trains entiers arrivèrent, en ce temps-là, d’enfants « sans pères »... Elles semblaient très fières, du moins en apparence, de cette autogestion affirmée. Du moins au début. On les voyait quelques mois rutilantes, joyeuses. Mégalomanes. Souveraines. Et puis après... Les emmerdements... La fatigue, la destruction nerveuse... Passons.

Maintenant, de nouveau, et avec l’avortement enfin remboursé par la sécurité sociale (ce qui, avec l’abolition de la peine de mort, pour laquelle je suis bien sûr, signe plus que tout le changement social), les choses sont redevenues plus calmes..

*

L’homosexuel est aux femmes ce que le chignon est à la chevelure, le genou à la cuisse, la volute ou la torsade au support de toile ou de bois... Reflet d’un reflet de reflet reflétant l’envers du reflet... La mère en ses moignons épars. Ses mignons. Ses lumignons, ses rognons. Kate m’a raconté l’autre versant, côté femmes, des séances homos de Bernadette. La Reine se laissant adorer par ses servantes, la ruche bourdonnante et la termitière trépidante des images d’images se gonflant vers l’autel. Les alanguissements, bombements ; les enveloppements, courbements... « Je me suis tirée quand j’ai vu Bernadette commencer à farfouiller dans le soutien-gorge d’une petite... Je ne pouvais pas supporter... » Deb aussi, lorsqu’elle a été draguée par l’Organisation m’a fait le récit d’un week-end du même ordre à Deauville... Lenteur, passivité des femmes entre elles ; lenteur du temps et des gestes, dépression des corps lourds enlacés dans les coins... Hommes entre elles... Femmes entre eux... Mais sur les deux assemblées, le regard caché, fixe, d’une divinité androgyne finalement femelle par réintégration de l’appendice au fourreau... Quelque chose de très ancien dans tout ça, malgré la misère des cités modernes ; quelque chose de babylonien, d’égyptien... Culte immémorial du Sommeil... Et c’est bien l’impression que vous pouvez avoir, non, furtivement, en marchant ; en étant parmi eux ; en vous déplaçant parmi eux ; en vivant avec eux ; en essayant d’être quand même comme eux ; en vous frottant à eux dans les longs couloirs bondés, mornes, sans cesse remplis de nouveaux corps, jambes, mains, visages ; nouvelles fatigues disparaissant dans l’usure d’un temps si rapide, maintenant, que plus personne ne le compte, dirait-on ; ni passé, ni avenir, ni présent-rien, le sommeil éveillé ou non éveillé, rien...

*

Je suppose que, pour de Kooning, comme pour n’importe quel animal libre, la castration est inacceptable, voilà tout. Il faut la dire. Pas la subir dans un coin. Ou alors, pas besoin d’art, n’est-ce pas ? Et, d’ailleurs, un jour, Bernadette : « Oui, à quoi bon cette valorisation de l’art, s’il est négatif pour nous, les femmes ? »

*

Où en étions-nous ? Oui, la mort...
Sujet des sujets... On en parlait... On n’en parle plus... Pfuiiittttt ! Disparue ! C’est-à-dire partout présente... C’est comme si autrefois on avait réussi à l’isoler, et puis qu’elle vous ait glissé entre les doigts pour s’installer invisiblement dans l’air, elle, l’habitante du tissu tout nu... Fondue-déchaînée, la mort... Intégrée... Absorbée... « Naturelle »... Je réentends Bernadette dire : « LA MORT »...LA... Si ça mourait, ici ou là, elle y était aussitôt, comme par hasard... Une de ses amies meurt... Elle dîne quelques jours après avec le mari... Elle en frissonne... C’est vraiment son trip, avec la masturbation, d’ailleurs, elle n’en fait pas mystère, c’est là qu’elle a la sensation de se toucher vraiment... Les doigts dans les lèvres... La mort... Elle est presque belle, à ce moment-là, fiévreuse, ses yeux brillent, c’est son culte, l’hypnose l’envahit presque complètement...

[...]

Elle a fabriqué sa fille, Marie, comme ça, Bernadette, avec LA mort... Avec le fantasme souverain de sa mère aussi, bien sûr, et un type qui passait par là, bien entendu, mais surtout, elle l’avoue, elle va l’avouer, oui, avec LA mort... C’est la seule qui ait osé, ou pu, me le dire... En accouchant, elle y a pensé : voilà, j’ai fait quelque chose pour LA mort... Les autres ne veulent pas en convenir... Bobobobobo ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Toi et tes obsessions ! Ça va pas la tête ? Ça se soigne, non ?

Elles ne veulent rien savoir, ici, précisément

Ni eux.

Personne.

Et pourtant... L’œil des rêves... Savoir d’en dessous... Révélations du sommeil, sans que rien soit dit, en cachette... Cuisine cauchemar... Etuve d’effroi... Et aussi joie venue d’ailleurs... On ne sait d’où...

Pour l’instant, je suis donc chez moi... Deb me plaît... Je l’ai déjà dit, rien de plus subversif, aujourd’hui, que d’aimer et de désirer sa femme... Ça choque l’époque... L’énorme Œdipe en société, désormais...

*

Je l’invite à dîner. Il y a eu une époque, avant la naissance de Stephen, où on sortait pratiquement tous les soirs. Très librement. Et plus que librement... Vie d’étudiants prolongés... On s’est beaucoup amusés, il me semble... Peu d’argent, mais heureux... Et puis, il y a eu les pressions de tous côtés, surtout celles du WOMANN, du FAM... Deb, peu à peu, est devenue soucieuse, renfermée... Imperceptiblement aigre... C’est à ce moment-là qu’elle a commencé ses rencontres plus ou moins secrètes avec Bernadette... Laquelle, évidemment, voulait non seulement se venger de moi, mais étendre ses pouvoirs... Deb a commencé peu après une analyse... Elle a eu Stephen... Elle est devenue psychanalyste, maintenant, c’est-à-dire qu’elle est passée de l’autre côté des phénomènes... Mais toujours prudente, intelligente... Avec son côté « génial », si frappant chez elle... Toujours en train de lire un livre que personne n’a lu ; d’apprendre une nouvelle langue (en ce moment le japonais) ; de réfléchir à un éclairage philosophique nouveau... Avec lesŒuvres complètesde Freud au-dessus de son bureau... Mélange étonnant quand on la voit, comme ça, brune, fraîche...

On dîne donc ensemble, face à face, dans un petit restaurant du Champ-de-Mars. Je lui fais la cour... Je crois qu’elle a renoncé à beaucoup de choses avec moi, surtout à me convaincre, comme elle a essayé de le faire dans sa période agressive, que j’étais névrosé, phobique intermittent, pervers, etc. Je suis attentif avec Stephen ; je lui donne ma part d’argent, donc de réel ; je ne suis pas gênant... Je suis quand même plutôt agréable physiquement... Je la fais rire... Pas de psychologie, mais la psychologie l’ennuie autant que moi... Voici donc la nuit où Papa et Maman rentrent bras dessus bras dessous, un peu ivres ; la nuit où Papa soulève la jupe de maman dans les escaliers... La nuit où Papa baise Maman comme autrefois, avec emportement et débordements savants... La nuit où Maman gémit, laisse échapper des propos tendrement obscènes, se tord, se cabre, se tourne, se retourne, offre ses fesses à Papa... Ce n’est pas bien du tout, pas du tout... C’est même épouvantable... Les parents ne font jamais ça, n’est-ce pas ? Jocaste et Laïos, quelle horreur... Jocaste et Œdipe, passe encore... Mais là... Vraiment, j’ai honte devant le tribunal social tout entier... Devant l’Histoire... Je sens que mon crime n’a pas de nom... Etre érotique chez soi ; jouir de sa femme et la faire jouir, est-ce qu’on peut imaginer plus monstrueux mauvais goût ? C’est la fin des temps ! La ruine du roman ! Imaginons Charles Bovary séduisant... Ecrivain... Emma, psychanalyste, se donnant à lui avec résignation et ferveur... Plus de Flaubert ! Plus d’Université ! Plus de thèses ! Le crime parfait !... La révolution accomplie... Une nouvelle ére... Je suis ce révolutionnaire implacable... Je suis ce héros... L’annonciateur d’une bonne nouvelle sans précédent, inouïe, toute simple, inaccessible, enviable, formidable... Le non-sens affirmé ! L’absurde euphorique ! La transmutation des valeurs ! Je suis un surhomme, ou plutôt un posthomme, un postumhomme, un êtrérosexuel, le contraire d’un monosexuel... Je triomphe de l’antique malédiction... De la tragédie obligatoire... Sans blague, c’est le bord ultime de l’expérience... L’origine et la fin de tous les mythes qui, vraiment, ne sont pas plus compliqués que ça... Immensetollédans l’assistance ! Hurlements ! Huées ! Convulsions ! Rages ! Huées ! « Comme c’est triste, comme c’est vulgaire », disent les esprits qui cherchent... Mais il n’y a rien à chercher, justement... Soit, mais qu’est-ce qu’on peut raconter si on a trouvé ? Si on a le fin mot de tout ? Eh bien, tout, précisément, chaque chose, chaque parcelle des choses, le creux-moule en fusion des choses sans cesse perceptible, audible. L’instant décalé...

La malédiction... Qu’on allait la lever ensemble... Je me revois disant ça à Deb au bord de la Tamise, un après-midi... Curieuse façon d’exprimer ce que je sentais alors... Au soleil... Dans l’éblouissement... Il y a quand même, parfois, rarement, entre homme et femme, des moments qui n’ont pas à être jugés dans le temps... Qui relèvent d’un coup de la durée impossible à mesurer... Ça reste là en dehors du compte... Du règlement de comptes qui arrive toujours... Peinture... Figures... Qu’est-ce qu’on faisait à Londres ? Je ne sais plus... Ce que je revois, simplement, ce sont ses yeux marron clair regardés de très près, se dilatant, aveugles, par rapport à une caresse appuyée... Les salles du British Museum, l’Egypte vibrant dans les pierres... Et nous, là, au bord du fleuve, enfermés dans le cercle, l’anneau...

« Entre homme et femme, ça ne marche pas », répétait tout le temps Fals... C’était la pierre angulaire de sa doctrine ; il n’en finissait pas de la proclamer... A croire qu’il souhaitait que plus personne n’ait de tremblement fondamental après lui ; confiscation de la jouissance, démonstration qu’elle ne mène à rien... Mais qui a jamais prétendu que c’était fait pour « marcher » ? L’intéressant est que ça puisse voler de temps en temps... Avant de sauter... Et d’ailleurs, si ça a vraiment volé une fois, ça marche toujours un peu quand même... A moins d’arriver à la fixation haineuse... Mais cela aussi, on peut l’éviter... Mon avis est que Fals n’avait pas suffisamment plané... Il en était malade, je crois... Aucune femme ne s’est pâmée sur son anatomie ? C’est probable... Pas réellement... Pas follement... Pas suffisamment pour lui rendre indifférent le fait que ça « marche » ou pas, par la suite... D’où sa vocation d’être le parasite de la vie des autres... Une grande vocation... S’infiltrer, s’immiscer, se mettre en travers, repérer où est le désaccord, s’installer là, pousser, creuser, aggraver...

*

La fin de Femmes

D’en haut, il étend sa main, il me saisit,
il me retire des grandes eaux,
il me délivre de mon ennemi puissant
et de mes adversaires qui sont plus forts que moi.
Ils m’attaquent au jour de mon malheur,
mais Iahvé est pour moi un appui,
il me fait sortir au large,
il me sauve, parce qu’il m’aime.

Le grand mot est lâché... D’autant plus qu’il n’a pas du tout dit, ce dieu, qu’il aimait les hommes... Non... Au contraire !... Il aime celui-là... Hic ! Nunc !... Quelle injustice ! Quelle partialité ! Un dieu mélomane !

Intervenant à travers l’enchevêtrement des atomes pour sauver son interprète favori !... Etonnez-vous que ça fasse des jaloux parmi les corps !... Comme s’ils ne voulaient pas être follement aimés, les corps !... Caressés, choyés, rassurés, chouchoutés, bercés, avant le saut final en poussière !... Comme si ça ne méritait pas la Mort, justement, cette élection de l’Unique au milieu du Nombre... Oui, plutôt la Mort... Pour lui et pour tout le monde, à jamais... Na !...

[...]

Elle ne peut pas se regarder fixement, la mort ? Tout de même... Profil... Diagonale... Eclair... Tu ne passeras pas ? Si... Voilà, on est dehors un instant sans temps, on tire le rideau de l’extérieur... L’échelle... On s’emmène, on se laisse divisé en bas...

Le sommeil est la moralité même.

Jour !... Café, douche, téléphone à S.... Courses, pluie, taxi, Roissy, satellite, contrôle pour New York, salle d’attente... Tiens, cette élégante, là, blonde, assez grande, chemisier noir, tailleur gris et yeux gris, qui me sourit... Je la connais ? Non... Ah si, on s’est vus une fois au Journal... Oui, c’est vrai, anglaise...Sunday Times... Côté fumeurs ? Oui... A tout de suite ? Oui... Elle est très bien... La peau... On flotte un peu... Elle feint de regarder quelque chose dans son sac... Sourit encore... Gris-lumière... C’est l’appel, maintenant... Now boarding... Clignotant rouge... Embarquement immédiat...

*

Partie II - BERNADETTE DANS « LES SAMOURAÏS » DE JULIA KRISTEVA

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Le livre sur Amazon.fr

Bernadette est Antoinette Fouque
Olga Morena, Julia Kristeva
Hervé Sinteuil, Philippe Sollers (nom d’écrivain)
Hervé de Montlaur, Philippe Joyaux (nom de famille)
Armand Bréhal, Roland Barthes
Brunet, Marcelin Pleynet
Weil, Jean Wahl
Lauzin, Jacques Lacan
les Éditions de L’Autre, Les Editions du Seuil qui publient alors, Sollers et la revue Tel Quel.

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Chez les Féministes révolutionnaires - mouvement de femmes né d’une scission avec la Ligue maoïste, [...] Bernadette, la dirigeante, qui se disait « disciple et cependant novatrice de l’enseignement de Lauzun », expliquait que les femmes ne souffraient pas d’une prétendue castration, mais étaient menacées d’une liquidation totale du corps et de leur personne.

— Nous nous perdons entièrement, corps et âme, quand nous perdons celle que nous aimons, et, pour commencer, notre mère. Pour les hommes, ça ne compte pas : ils ne perdent jamais leur maman, ils la recherchent et la retrouvent - c’est hélas trop évident - dans leurs épouses ou leurs maîtresses. Donc, ils nous forcent à réprimer notre deuil, à nous rendre séduisantes. Il arrive que certaines femmes prennent leur amant ou leur mari pour une mère. En conséquence, quand le prince charmant les abandonne, elles se liquéfient, disait Bernadette en caressant les seins de la fille assise à côté d’elle.

— Tu as peut-être raison, répliquait Jeanne depuis son fauteuil roulant. Mais moi, je dis que les hommes ont pris un jour le pouvoir, et, depuis lors, la société patriarcale nous impose cette image d’un corps de femme débile, impuissant et handicapé qu’il nous faut sans cesse maquiller, bichonner. N’est-ce pas, Carole ? Raconte comment les machos ont pris le pouvoir sur les femmes, chez les Wadanis.

Carole approuvait mais n’avait aucune envie de parler d’anthropologie. [...] Puis elle écoutait les plaintes des femmes contre leurs hommes, et rédigeait des tracts. Enfin, trêve : elle retrouvait ses plantes.

*

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Le voyage en Chine [1]

Le paragraphe qui suit correspond au voyage en Chine du groupe Tel Quel, en 1974, auquel participe Julia Kristeva en compagnie de Philippe Sollers, Roland Barthes, Marcelin Pleynet et Jean Wahl (Jacques Lacan s’est désisté - question de préséance et d’amour propre - n’acceptant pas, en fait, que le leadership du groupe soit dévolu à Sollers). De ce voyage, Julia Kristeva publiera effectivement un livre sur les femmes chinoises. Son titre « Des Chinoises ».

— Tu vas en Chine ? Rapporte-nous un livre sur les femmes chinoises. Ce sera pour nous. Tiens, je te paie le voyage, pas question de le donner aux Éditions de L’Autre.

Bernadette avait été perspicace et efficace, et voilà qu’Olga tenait déjà ce livre, grâce à Li Xulan et à quelques autres. Elle allait donc publier chez les Féministes militantes des portraits de ces femmes extraordinaires qui, en l’espace d’une génération, avaient transformé les pieds bandés et les mélancolies de leurs mères en corps agiles, en audaces intelligentes et même en pinceaux de maître. L’équilibre du yin et du yang devenait peut-être seulement maintenant réalité.

Olga avait appris dans les livres que la civilisation chinoise était la plus importante des civilisations matrilinéaires et matrilocales. Ils avaient beaucoup discuté, à l’Institut d’analyses culturelles, « famille matrilinéaire », « commune primitive » ou « matriarcat ».

— Pure hypothèse, soutenait Strich-Meyer [2], banale et naïve reprise du « matriarcat » d’Engels. En revanche, on connaît bien l’« échange restreint », avec filiation bilatérale : chaque individu a deux références, paternelle et maternelle. On peut déduire de cet équilibre bilatéral la célèbre symétrie dynamiqueyin-yang,si vous voulez, mais, scientifiquement, on ne peut aller au-delà. Sauf, évidemment, à faire de la fiction, du roman.

— [Carole] Tu as de la chance d’aller en Chine, essaie de voir s’ils ont de nouvelles données archéologiques sur le matriarcat.

Olga avait promis de se renseigner. Les mythes reproduisent bien les mœurs, et il y en avait un qu’elle préférait en ce qu’il restituait précisément sa juste place aux femmes. D’ailleurs, Hervé avait trouvé, la veille, chez un antiquaire de Xian, l’impression d’une stèle du Ier siècle avant notre ère, gravée du même mythe, et tout le monde en avait acheté un échantillon. La déesse reine Nügua n’est pas, comme Yahvé, à l’origine de l’Univers, mais elle le sauve de l’effondrement et crée l’humanité en même temps que l’écriture, conjointement avec son frère et époux le souverain légendaire Fuxi. La gravure d’Hervé les représentait tous deux : têtes humaines, corps de serpents, queues de dragons enlacées, égaux et interchangeables, yin et yang, aucun ne dominant l’autre.

— Tu ne te rends pas compte, tu as la chance de connaître le chinois, ou du moins de l’apprendre, tu pourras étudier cette civilisation, visiblement très favorable aux femmes, d’un point de vue féminin, justement, sans les préjugés des hommes...

Olga était intriguée.

— Regarde quand même, renseigne-toi ! avait insisté Carole.

— On attend un livre féministe, l’hymne des femmes enfin libérées qui rejettent la domination mâle et retrouvent l’origine heureuse de l’humanité, que les savants nous cachent ! (Bernadette, elle, ne pouvait se montrer plus déterminée.)

*

Là-dessus Zhao n°1 et n° 2 annoncèrent que, « pour la camarade Olga », ils allaient pouvoir visiter le musée préhistorique de Panpo :

— Nos archéologues ont commencé les fouilles en 1953 et ont découvert une commune primitive et matriarcale d’avant l’apparition du patriarcat, de la propriété privée et des classes.

— Encore la bonne blague d’Engels ! remarqua Hervé.

— Moi, je préfère lire le dépliant, il me paraît très bien fait. Ce n’est pas la peine que je visite les fouilles, dit Bréhal [3].

— On apprend toujours quelque chose, surtout acontrario, décidèrent philosophiquement Weil [4] et Brunet [5].

Et le groupe s’engagea dans le matriarcat.

Pas de doute : Olga tenait son livre.

*

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Quelques mois plus tard, le reportage terminé non sans effort, hâte et joie, elle annonça son manuscrit à Bernadette.

— Génial, tu me le déposes, je t’appelle tout de suite.

Deux semaines, un mois : pas d’appel. Enfin, Paule, l’assistante de Bernadette :

— Ce soir au local, on discute ton topo, ça a pris du temps car il fallait que les filles le lisent, c’est la démocratie, tu comprends. D’accord ? A vingt-deux heures au local !

Plein de filles venaient au « local » se plaindre à Bernadette de leurs déboires conjugaux, professionnels, maternels. Mais il se fait tard : on passe au livre ?

— Quel livre ?

Les filles tombent des nues, personne n’a rien lu. Olga se tourne vers Bernadette.

— Moi, je l’ai lu. Intéressant. Globalement. Tu as l’air sceptique quant au matriarcat...

— En réalité, j’expose les différents points de vue, je ne suis pas assez compétente pour donner un avis définitif.

— C’est bien ce que je veux dire : tu ne t’engages pas !

Olga est surprise. L’honnêteté intellectuelle, quand même...

— La compétence n’a rien à voir dans cette affaire, c’est oui ou non. C’est simple : on sent ces choses-là de l’intérieur, quand on est une femme. (La petite blonde à boutons d’acné et à grosses lunettes est catégorique.)

— Ah bon ? (Olga trouve plus sage de reculer.)

— A part ça, quand tu parles du passé, tu donnes une mauvaise image des femmes : toutes déprimées, ou suicidées, ou alors, quand elles arrivent à s’imposer, c’est qu’elles jouent aux mecs.
(Bernadette n’en a pas fini avec ses objections.)

— C’était tout simplement la réalité. Comment faire autrement sous le confucianisme ?

— Confucianisme ou pas, on s’en fout ! Cela fait une mauvaise image, tu pourrais te contenter des figures de mères taoïstes, il y en a énormément et elles sont beaucoup plus actuelles. (Bernadette est déchaînée.) En somme, tu n’aimes pas vraiment les femmes, puisqu’il ressort de ton bouquin que l’amour entre femmes les rend assommantes et même suicidaires. (Bernadette enfonce le clou.)

— Tu durcis mon propos, mais cela arrive aussi.

— Propagande mâle ! Tu es contaminée par le patriarcat. (La petite couverte d’acné est une vraie militante.)

— Bon... (Olga commence à comprendre.) Cela ne vous plaît pas ? Après tout, chacun ses goûts. Tu me rends le bouquin - d’ailleurs, les Éditions de L’Autre me le réclament - et je te rembourse.

— Ce n’est pas ça ! (Paule, l’assistante, essaie de mettre les pendules à l’heure.) Ce qu’on veut dire, c’est que tu devrais ajouter une préface pour expliquer ce que tu dois personnellement à Bernadette et au mouvement.

Là, c’est trop. Ces filles ne connaissent pas Olga. Une séance de bizutage, tu parles ! Elle en a vu d’autres ; au komsomol, par exemple. Sauf que, là-bas, c’est du sérieux, on risque sa liberté, pas son amour-propre à cause d’un petit bouquin.

Il y avait plein de pivoines à Nankin et à Luoyang. De grosses têtes mauves, écarlates, roses, bordeaux, blanches, incroyablement épaisses et odorantes. Des soleils saignants plein les rues, les jardins. Elles pourrissaient sur pied et cette mort colorée avait l’obscénité d’un sexe de femme insolent, stupide. Comme la beauté était fragile et comme elle pouvait soudain s’inverser en horreur brutale, obtuse ! Rouges et blanches d’ambition malade, la tête exaltée de Bernadette et celle de ses copines étaient des pivoines en train de pourrir.

— Mais ça va pas ! s’écrie Olga, retrouvant la hargne de son adolescence militante. Bernadette est-elle le président Mao ? Et, le serait-elle, je ne suis pas allée en Chine pour me plier au Président, pas plus qu’à la Présidente, est-ce clair ? Vous faites du féminisme-dictature ? Eh bien, vous vous êtes trompées d’adresse. Rendez-moi le manuscrit, et ciao !

Brouhaha généralisé. La plupart prennent le parti de Bernadette, d’autres [oscillent] [...]

— Tu sais, je suis avec Bernadette parce qu’elle me loge gratuitement dans un de ses immeubles ; sinon... (Olga reconnaît confusément la voix d’une de ses étudiantes.)

— Mais, Olga, ne te fâche pas, ce ne sont que des critiques amicales. Sans cela, ton livre est formidable, il va sans dire qu’on le publie. Une dernière remarque, j’allais oublier : tu ne peux pas signer « de Montlaur », c’est le nom de ton mari, cela ferait affreux chez les Féministes militantes. (Bernadette s’obstine, elle ne mesure visiblement pas la colère de l’Écureuil [le surnom d’Olga, lié à la couleur naturelle de ses cheveux - note pileface].)

— Elle peut signer « Olga Morena », comme ses articles d’avant son mariage, propose Paule.

— Non ! (Bernadette ne désarme pas.) Le nom du père est tout aussi machiste que celui du mari.

— Vous êtes folles, ou quoi ? Rendez-moi le manuscrit tout de suite, et foutez-moi la paix ! Vous allez changer la société patrilinéaire cette nuit même, je le vois, c’est parti, mais sans moi ! Alors, ce manuscrit ?

L’Écureuil trépigne de rage.

— Il est déjà à l’imprimerie.

— [...] Vous ne voulez voir qu’une seule tête, hein ? Tout ce qui n’est pas conforme à votre doctrine est phallique, un sale pénis ? Ça vous fait vomir ? Alors, allez-y, vomissez-moi ! Il doit bien y avoir d’autres féministes que vous.

— Non.

[L’Écureuil claqua la porte]

Ce fut la fin de son militantisme féministe, chinois, ou autre. Plus de politique : place à la solitude, aux petits bonheurs et malheurs de la vie. Le corps peut méditer l’esprit, l’esprit se détache des groupes, le chagrin espère la lucidité.

Le reportage chinois parut bien chez les Féministes militantes, qui l’avaient en quelque sorte séquestré. Olga laissa faire et s’en désintéressa.

*

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Ici, pourtant, dans les fouilles de Panpo, elle écoute attentivement. Le matriarcat étalé sur cinquante mille mètres carrés - dont « seulement » mille dégagés -, on ne voit pas ça tous les jours. Un village d’il y a huit mille ans environ : six mille ans avant notre ère !

La jeune femme de trente ans, Chang Chudang, historienne autodidacte, récite L’Origine de la famille, de la propriété et de l’État d’Engels.

— Nos ancêtres mangeaient du millet, du colza, des plantes sauvages. Les femmes étaient agricultrices, et ce travail, essentiel à l’époque, leur a permis de jouer le premier rôle dans la vie politique.

— Et les hommes ?

Hervé commence à ne plus vouloir se tenir tranquille.

— Les hommes se consacraient à la chasse et à la pêche. Ensuite à l’élevage.

— Tiens, je vois de petits pénis gravés sur la poterie. Célébrait-on le dieu Phallus dans le matriarcat ?

Hervé devient indécent, et Zhao n° 1 pas plus que Zhao n°2 n’osent plus traduire.

— La rivière Zhanhe, qui borde le village, regorgeait de poissons, poursuit Mme Chang, imperturbable. La forme allongée que vous voyez sur la poterie est un poisson, le totem du village.

— Interprétation simpliste.

Stanislas rejoint Hervé dans le débat sur le symbolisme phallique qui s’est amorcé mais va bien vite s’éteindre.

Poissons noirs, poissons rouges, poissons marron, poissons accouplés ; visages d’hommes coincés entre deux corps de poissons. Puis les poissons deviennent abstraits : carrés, triangles, ronds. Enfin, les poissons commencent à délirer, ils se métamorphosent : les voilà devenus girafes, éléphants, oiseaux sauvages.

— En tout cas, on trouve sur les récipients des traces d’ongles de femme. C’est la preuve que les femmes étaient non seulement cultivatrices, mais aussi fabricantes de poteries, et qu’elles étaient sûrement chargées de la cuisson, mission sacrée.

La camarade Chang serait donc une féministe pour Bernadette. Son récit se veut d’une logique impeccable :

Tout cela est la preuve d’un important niveau technologique chez les femmes dans la commune primitive matriarcale [conclut la camarade Chang ce qui lui donnerait un brevet de féministe pour Bernadette - raccourci pileface].

Les quatre hommes doivent s’avouer vaincus. Mais la guide a gardé son plus solide argument pour la fin.

— Nous sommes ici au centre du village. Vos pieds foulent le sol de la maison de la grande aïeule qu’entourent des foyers où les hommes et les femmes, les uns chasseurs, les autres agricultrices, se réunissaient la nuit.

— Pour quoi faire ?

Hervé a décidé de jouer les mauvais esprits, mais les deux Zhao restent silencieux.

— Nous sortirons maintenant du village et vous verrez, séparées par un fossé, les deux zones : les nécropoles et les poteries. Le matriarcat est surtout démontré par les nécropoles.

— La mère, c’est la mort. (Hervé, inévitablement.)

— Les tombes des femmes contiennent plus d’objets funéraires que les autres : quantité de poteries, bracelets, épingles à cheveux en os, sifflets.

— Le bazar des salopes ! (Hervé.)

— Pour siffler quoi ? (Sylvain.)

— Les enfants, imbécile ! (Stanislas.)

— Les enfants sont enterrés avec les femmes, les bébés n’ont pas droit à la nécropole et sont inhumés seuls, dans des urnes, non loin des maisons.

— Je me demande si je n’aurais pas préféré mourir bébé. (Hervé.)

— Silence ! (Olga.)

*

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Edward lui était devenu indispensable
Les chants révélaient à Olga qu’Edward [Dalloway] lui était devenu indispensable : un souci apaisant, l’intimité de l’os.

Elle revoyait les scènes de son voyage chinois, qui décidément continuait à l’assiéger par ses retours. La même grâce au-delà de la tension qu’avait su peindre en Chine Li Xulan. [...]

Bien entendu, Olga était persuadée que personne n’était plus éloigné que Dalloway de ces « cultes maternels » de la Chine ancienne, cultes préféministes que Bernadette lui avait reproché de ne pas mettre suffisamment en vedette. Tout comme Hervé, Edward aurait sans doute eu tendance à tourner en dérision l’omnipuissance de la Femme originelle. Pourtant, il y avait chez lui une telle intimité spontanée avec la difficulté d’être au monde qu’une femme le prenait sans hésiter pour son complice naturel. Car même les filles les plus volontaires connaissent le désarroi opaque et le triomphe déconcerté, à la Dalloway.

En réalité, vu sous un certain angle, Dalloway était la victime d’une femme, la sienne, qui avait fini par lui préférer la recherche de sa propre identité, [...] cette fibre tendue, faite d’ambition absolue, de vulnérabilité immémoriale, d’exquise dispersion de soi, au nom d’une autorité aimée qu’on appelle « mon identité ». « Identité de femme », disent certaines. « Mon identité de Juive », disait Ruth.

Dalloway se taisait. Cette fibre-là était sa « Chine intérieure » : son secret d’homme capable d’aller vers l’étrangeté maximale des autres, vers une espèce de « Mère au centre » qui nous habite tous, pour le meilleur ou pour le pire, mais que nous préférons le plus souvent ignorer. Ou vers une « terre promise » : il lui semblait que même le plus abstrait des monothéismes ne fascinait vraiment que s’il était capable de transmettre une chaleureuse et inutile, inconsolable dignité féminine. Évidemment, rien de terrien, de paysan ni de matriarcal dans la fugue de Ruth, qui était au contraire partie chercher la Rigueur invisible. « C’est cela qui devait lui manquer dans la trop flatteuse familiarité des Dalloway », se disait Olga quand elle arrivait à occuper le rôle de la « personne-objective-qui-pense-toute-cette-folie-calmement ». Mais Dalloway, lui, traduisait l’aventure de sa femme dans le langage de sa sensibilité à lui. Et Dieu sait si, tout en s’écartant de l’expérience religieuse de Ruth, son erreur ne le rapprochait pas davantage de ces motivations sensitives, maternelles et grand-maternelles qui avaient réconcilié fondamentalement Rosalind avec l’Innommable.

En définitive, peu lui importait, à Dalloway, de savoir quel nom mettre sur tout cela, pourvu que ce soit un voyage et qu’il fasse résonner l’insatisfaction comme un lied. La même qu’il cultivait inconsciemment au fond de soi, non sans en recueillir les plaisirs douteux, et en sachant d’un savoir perplexe que c’était cela, en fait, le label « Dalloway ».

L’Algonquin les accueillit une fois de plus, complices et excités. Les nuits des amants secrets sont si courtes, ils ont tellement peur que cette nuit-là soit la dernière, que les bouches s’embrassent même endormies, et les sexes ne cessent de se reprendre au plus profond d’un sommeil qui n’est plus qu’une étreinte continue, bercée par des fées sonores.

***

Partie III - ANTOINETTE FOUQUE, FIGURE DU FEMINISME

Figure historique du féminisme français des années 70, outre son rôle de cofondatrice du MLF, elle crée les Editions des femmes (1974), dirige le Quotidien des femmes (1974), puis Femmes en mouvement (1978-1982), Elle devient par la suite psychanalyste.
La voici dans un extrait vidéo de mars 1976, fustigeant l’expression "femme au foyer", dans l’émission « Soixante-minutes pour convaincre » (TF1).

*

L’évocation de sa disparition dans la presse

Le Monde

Libération

*

[1sous-titrage pileface

[2Lévi-Strauss

[3Roland Barthes

[4François Wahl

[5Marcelin Pleynet

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