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Pourquoi je suis catholique

D 11 mai 2006     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Rome

Plutôt Prodi que Berlusconi ? Bien sûr. Après ça, bonjour la confusion, les carambolages, les coups tordus, les rivalités hétéroclites, toujours le Spectacle et ses lois. L’Italie est un pays de pointe en la matière, et, à vrai dire, on a chaque fois l’impression que l’Italie fonctionne toute seule, on ne sait jamais très bien comment ni pourquoi. La star de Rome, n’en déplaise aux autres religions comme aux incroyants courants, est quand même le pape, le nouveau, l’Allemand, Ratzinger, autrement dit Benoît XVI. Pour rien au monde, je ne manquerais la retransmission de la bénédiction urbi et orbi du dimanche de Pâques à midi, devant, chaque fois, une foule considérable. La proclamation de la résurrection du Christ en plus de cinquante langues est la plus surréaliste qui soit. Imaginez le travail, intonation, changements d’accents, répétitions, et, sans doute, rêves. La moindre faute serait un crash.
Là-dessus, les vaticanologues s’interrogent. Ce pape est secret, réservé, solitaire, réfléchi, ce n’est pas un bon client pour les journalistes. Il tranche avec le style rock de son prédécesseur. N’est-il pas élitiste, aristocratique ? Il a une voix un peu flûtée, sa virilité n’est pas évidente, il se lève tôt, se couche tôt, n’invite personne à sa messe du matin, et convie très peu de monde à sa table. On l’entend souvent jouer du Mozart au piano. Un spécialiste du Messagero se demande s’il habite bien « ce monde où résonnent aujourd’hui des tragédies, wagnériennes avec des héros païens ». Henri Tincq, dans Le Monde, renchérit dans un article intitulé « La petite musique de Benoît XVI ». Question : « Le pape Ratzinger est-il taillé pour affronter les drames wagnériens de la planète, ou restera-t-il l’homme de la petite musique mozartienne ? » On peut se demander ce que les commentateurs des caves ou des greniers du Vatican diraient si un pape allemand choisissait de faire jouer du Wagner dans ses appartements. Je ne savais pas, quant à moi, que Mozart était de la « petite musique ». Il est vrai que l’équation Pape + Mozart a un air étrange : quelque chose me dit pourtant qu’elle dérange le Diable, dont nous pouvons moins douter que de Dieu.

Philippe Sollers, Le Journal du mois,
Le Journal du Dimanche du 30 avril 2006.


Pourquoi je suis catholique


[...] Avez-vous reçu une éducation religieuse ?

Je suis issu d’une famille bourgeoise catholique de Bordeaux. Mon père était tout à fait indifférent aux problèmes religieux, mais marqué par un pessimisme très fort, contrairement à ma mère qui, elle, était catholique. Les rites de cette religion m’ont tout de suite plu. Je l’ai immédiatement vécue de manière personnelle et enveloppée de liturgie. J’aurais pu être enfant de choeur, mais j’ai suivi des cours de catéchisme qui m’ont très vite déçu. Je trouvais les discours que l’on me proposait extraordinairement plats et minimaux, ils n’étaient pas à la hauteur de mes attentes. J’étais plus à la recherche de sensations fortes que pouvait m’apporter la liturgie. Je les ai rencontrées et celles-ci ne m’ont d’ailleurs jamais quitté, elles sont encore présentes, en sourdine. Je me sens toujours en possession de mon enfance, une enfance gorgée de perceptions et de souvenirs.
J’ai grandi dans cette atmosphère jusqu’à l’âge de 12 ans. J’ai fait ma première communion, ma communion solennelle. J’ai ensuite connu les jésuites, lors de ma scolarité, dans une grande école à Versailles. C’est un milieu qui aurait pu me convenir, mais j’ai été renvoyé au bout de la deuxième année pour lecture de livres défendus. J’ai gardé mes livres, et j’ai compris que je devais continuer seul.

Avez-vous ensuite conservé, dans votre vie adulte, cette sensibilité à la liturgie, à l’atmosphère des églises ?

En Italie, pas en France. Le catholicisme français me donne un sentiment de malaise, il porte quelque chose de lourd en lui, pour des raisons historiques, je pense. En revanche, dès que je suis en Italie, cette religion m’absorbe de partout. Je me sens très bien dans ce pays. Lorsque je me retrouve dans des villes comme Venise ou Rome par exemple, cela me paraît tout à fait naturel d’entrer dans une église, d’allumer un cierge et de prier. En France, c’est différent, j’ai eu quelquefois cette démarche, mais c’était uniquement pour habituer mon fils à ce genre de sensations. Je lui ai fait visiter toutes les églises de Paris, avec une préférence pour Saint-Germain l’Auxerrois ou Notre-Dame. Je tenais à ce qu’il connaisse et ressente cette atmosphère.

Qu’est-ce qui vous touche tant dans la liturgie ?

Si la liturgie et l’atmosphère qui règne dans les églises sont si importantes pour moi c’est que l’esthétique joue un rôle capital dans cette religion. Dans notre culture, la peinture, la sculpture, la musique sont d’origine catholique. J’ai besoin de ces révélations physiques, sensuelles, corporelles. C’est pour cette raison que les autres religions ne pourraient pas me convenir : elles n’offrent pas un tel choix esthétique. Je suis, par exemple, très content de savoir qu’un pape allemand joue du Mozart, presque chaque jour, pour se délasser.

Vous avez beaucoup voyagé : il n’y a donc aucune autre religion ou spiritualité dont l’esthétisme vous a touché ?

Tous les grands continents m’ont passionné, l’Inde et la Chine notamment. Le taoïsme, par exemple, m’attire par de nombreux aspects philosophiques et esthétiques. Mais il n’y a rien à faire, le catholicisme reste pour moi la voix royale. Deux événements ont accentué mon inclination vers cette religion : la naissance de mon fils, que j’ai fait baptiser de façon catholique, et l’avènement de Jean Paul II. Ce moment historique m’est apparu à l’époque comme un signe des temps considérable. J’étais à New York au moment de son élection, je revois le visage de ce jeune pape sportif apparaître sur les écrans des télévisions américaines, révélant l’existence de ce pays tellement méconnu jusqu’alors par le monde entier : la Pologne. Puis, il y eut cet épisode terrible de l’attentat place Saint-Pierre à Rome. Cet épisode extraordinairement romanesque fi a profondément ému et bouleversé. Il m’a d’ailleurs inspiré un roman, le Secret. Je suis passionné par l’histoire secrète de l’Eglise, ses contradictions, et surtout par la haine très étrange, très spéciale, qu’elle déclenche.

Je ne crois pas à un Dieu tout puissant, mais à un Dieu furtif, à éclipses, qui vient quand il faut

Vous parlez d’expériences esthétiques ou de la dimension culturelle du catholicisme, mais vous considérez-vous comme croyant ?

Il est certain que j’ai un rapport personnel à la transcendance et au sacré, mais de là à dire que je suis croyant ... Je ne sais pas. Le côté « ecclésiastique » du mot ne me convient pas.

Avez-vous connu des moments de grâce ?

Oui, j’en ai eu et j’en ai encore constamment, mais je ne peux pas les décrire oralement. En revanche je les écris. Ce sont en général des clartés affirmatives. Je les ai surtout ressentis à travers l’expérience de la maladie. J’ai été assez souvent malade étant jeune. Vous n’avez pas d’état de grâce sans avoir une expérience assez précise de la mort à travers la maladie ou la souffrance. Si le côté sirupeux de la mystique m’échappe totalement, la négativité me paraît, elle, essentielle. Je suis un grand admirateur de Maître Eckhart [1]. Mais aussi d’Angelus Silesius.

Croyez-vous à l’existence d’une histoire divine qui s’écrive sans qu’on la connaisse ?

J’ai tendance à penser qu’il y a une histoire diabolique qui est sans cesse mise en échec par des contretemps inattendus. Je ne crois pas à un Dieu tout puissant, mais à un Dieu furtif, à éclipses, qui vient quand il faut. Je suis plutôt « providentialiste ».

[...]

La concentration dogmatique du catholicisme, qui na pas fait preuve de beaucoup de tolérance envers le paganisme antique, ne vous gêne-telle pas ?

Contrairement à l’opinion commune, je suis frappé par le côté inventif des dogmes. L’Immaculée Conception, par exemple, qui est un dogme très tardif (1854) me paraît parfaitement logique. Tout comme l’infaillibilité pontificale. Il en va de même pour tous les dogmes fondateurs du christianisme, comme celui de l’Incarnation. Pour moi ce sont des chefs-d’oeuvre et j’adhère à tous les chefs-d’ oeuvre. Lorsqu’on demandait à James Joyce pourquoi il ne quittait pas le catholicisme pour le protestantisme, il répondait cette chose sublime : « Je ne vois aucune raison de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente. »

On vous connaît aussi comme un libertin, aimant le plaisir des sens. Vous n’êtes pas gêné par les positions de l’Eglise en matière de morale sexuelle ?

Je trouve le comportement des autorités ecclésiastiques à la fois touchant et puéril. La surestimation de la question sexuelle me paraît une erreur. La sexualité n’a pas droit à un traitement si obsessionnel, ni dans son utilisation, ni dans sa récusation. Il y a des choses beaucoup plus importantes auxquelles il faut s’intéresser. Casanova vous dira : « J’ai vécu en philosophe, je meurs en chrétien. » C’est beaucoup mieux que le contraire.
Je suis un athée sexuel [...] Ce qui est intéressant, c’est que le pape Benoît XVI, dans sa première encyclique, reconnaît l’existence de l’eros et la continuité qui existe entre eros et agapé.

Avez-vous rencontré des personnalités chrétiennes qui vous ont particulièrement marqué ?

Mauriac, qui était catholique, m’a beaucoup intrigué. Je l’ai connu jeune, nous sommes devenus très proches, je l’ai veillé au moment de sa mort. Mais c’est ma rencontre avec Jean Paul Il qui m’a laissé le souvenir le plus fort. Je lui ai apporté le livre que j’avais écrit sur la Divine Comédie. C’était en octobre 2000, et je dois avouer qu’au moment où il a mis sa main sur mon épaule, j’ai ressenti une émotion forte, un peu ce que l’on éprouve, j’imagine, lorsque l’on reçoit une décoration à titre militaire.


Est-a possible qu’au moment de votre mort, vous récitiez une prière, un « Je vous salue Marie » par exemple ?

J’ai récité tellement de « Notre Père » et de « Je vous salue Marie », que je n’ai pas besoin d’attendre le moment de ma mort pour cela. Je regrette d’ailleurs que, dans ces prières, on n’utilise pas davantage la première personne du singulier. Cela donnerait : « Mon Père qui est aux cieux », « Pardonne-moi mes offenses », « Délivre-moi du mal » ou encore « Je te salue, Marie », « Maintenant et à l’heure de ma mort ». J’aime beaucoup le Credo également. Le Credo a donné des musiques magnifiques : Bach, Mozart.

Vous arrive-t-il de penser à votre mort ou à vos funérailles ?
Je pense à ma mort chaque jour.
J’ai une vieille concession familiale (Voir aussi sa réponse au Forum du Nouvel Observateur du 13/02/2006 ) qui est déjà retenue, mais je ne dédaignerais pas être enterré dans une belle église de Venise. Je ne pense pas que ce soit possible ... à moins que le Saint-Siège me désigne en voie de béatification atypique ! (rires) .

Propos recueillis par Aurélie Godefroy et Frédéric Lenoir
Le Monde des Religions, N°17, mai-juin 2006
<BR<


[1Sollers lira un texte de Maître Eckhart, aux obsèques religieuses de son père, devant son cercueil au cimetière. Par fidélité à la pensée de son père, qui aurait apprécié ce défi de liberté, hors des convenances catholiques bien-pensantes

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