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Gaëtan Picon : Admirable tremblement du temps

Un voyage au long cours à travers la peinture

D 11 novembre 2015     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


François-Marie Deyrolle des éditions L’atelier contemporain a eu la bonne idée de rééditer, en cette année du centenaire de la naissance de Gaëtan Picon (1915 – 1976), son « Admirable tremblement du temps », une non moins admirable réflexion sur l’art dans son rapport avec le temps de l’artiste, celui de la proximité de sa mort.
Un chef d’œuvre réédité [1], en fac-similé, augmenté d’un cahier d’études critiques inédites par Yves Bonnefoy, Agnès Callu, Francis Marmande, Philippe Sollers, Bernard Vouilloux.

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Date de publication : 14 septembre 2015
Nombre de pages : 248
Format : 16 x 20 cm
Poids : 420 gr.
ISBN : 979-10-92444-22-3

Le livre est d’abord un bel objet par sa typographie et ses 59 illustrations, reproductions de tableaux dont 10 en format double page. Ensuite vient le plaisir de la lecture. Pourtant adepte de la lecture sur liseuse électronique quand le contenu s’y prête, là, pour « Admirable tremblement du temps », la version papier s’impose d’évidence.

« Le passé ne passe pas, mais surgit. Un chef d’œuvre ancien reste un chef d’œuvre, et continue à émettre son génie à travers le temps. » nous dit Sollers. Il surgit aussi dans ce livre.

*

Un essai en forme de voyage à travers la peinture

Un essai en forme de voyage à travers la peinture. Un essai non pesant. Un grand panoramique qui part de Poussin avec le Déluge, et un autoportait de sa dernière année « aux yeux pleins de douleur ». On y croise Rembrandt, Titien qui « inonde Lucrèce et Tarquin d’« éclaboussures ardentes », Giacometti, Chardin, Corot, Cézanne, Manet : « Un Bar aux Folies-Bergère – sa dernière grande composition – est aussi un regard de mémoire et d’adieu. », Goya, Klee, Kandinsky, Delacroix, Van Gogh à L’église d’Auvers : « Cependant que le mal – épileptique ou schizophrénie – assurément progresse, la puissance du peintre atteint ses sommets. », le « vieux » Picasso érotique, tandis que Pollock ou Michaux « peuplent des signes venus de ‘’l’espace du dedans’’. ».

Détour par les caves du Musée de l’Acropole pas encore reconstruit : « l’érosion des statues de Madhia, qui ont longtemps séjourné au fond de la mer, ne les rend pas plus belles, mais plus émouvantes : elle rappelle l’œuvre de l’homme à l’usure de la roche, à la flétrissure de la chair.[…] Admirable tremblement du temps, de tout ce qui se désagrège et pullule, rompt l’ordre menteur de l’impérissable qui nous laisserait, si nous n’étions environnés que de ses signes, aussi seuls que le néant. […] Ruines, ma fille… ».
Occasion de convoquer Dubuffet : « Pour ne pas tricher, pour consacrer vraiment l’œuvre au périssable, il faut aller plus loin. Sous nos yeux, Dubuffet l’a tenté, au moins dans certaines périodes de ses ‘’ travaux’’. Pourquoi cette célébration des ‘’ matières décriées’’ – rouille, charbon, ficelle, asphalte, boue – pourquoi la poussière plutôt que l’or, le bois des îles ? […]. Le temps est éprouvé dans l’acte – et dans l’effacement. ». Opposition à Renoir.

Puis vient Velasquez et une nouvelle confrontation avec le temps : « Dans les Ménimes, l’espace cosmique ne pénètre plus. […] la petite porte du fond s’ouvre non point pour découvrir l’espace qui est derrière elle, mais pour diriger sa lumière sur la scène de premier plan, laquelle s’ouvre sur un espace invisible, seulement indiqué par le geste et le regard du peintre à son chevalet et suggéré par l’image reflétée dans le miroir. Cet espace invisible contient ce qui est, le modèle du temps, ce que le temps poursuit, la raison d’être du faire dont nous voyons les gestes au premier plan ; […] Ce qui est n’est qu’un reflet de ce qui se fait ».

Retour sur Poussin qui a inséré dans le tableau de Phaéton, « le personnage du Vieillard du temps, quittant en cela la description d’Ovide qu’il suit par ailleurs fidèlement » et nous expliquant, citant Panofsky : « que l’Antiquité n’a connu le temps que comme Kairos (instant fugitif de la Chance, Opportunité, passant hâtif, le plus souvent d’âge mûr, jeune parfois, qu’il faut saisir par ses cheveux, qui peuvent être rares) – ou comme Aion, principe créateur éternel et inépuisable. […] ».

Puis Gaëtan Picon nous conduit en Extrême Orient, en premier lieu dans la peinture chinoise « qui a avec le temps une relation profonde, mais aussi différente de la nôtre qu’il se peut. ». Retour à la peinture occidentale avec Manet, des aquarelles de Dürer, des dessins de Claude Lorrain et dans telle gravure de Seghers. Puis excursion dans la « peinture moderne » avec Degas, Bonnard. Brèves rencontres avec Pollock, Soulages, Matthieu, Mondrian, Delacroix, Dürer et Bonnard à nouveau, Boudin et Baudelaire qui commente. Titien, Rembrandt encore, et Breton qui déclare n’avoir cherché, tout au long de sa vie, que « l’or du temps » et Proust ajoutant aussi son grain de sel nous dit que dans le temps, il a rencontré « un peu de temps à l’état pur » (parole de spécialiste).

Nous sommes à la page 105, Gaëtan Picon n’a pas fini de nous conter son voyage dans le temps de la peinture, « ce portrait d’Ingres […], ces plages de Tanguy, ces forêts de Marx Ernst sont immuables à jamais, ces places, ces temples ces statues de Chirico survivent éternellement à la nuit disparue dont ils ont surgi, l’ombre ne tournera pas, […] ». Puis, nous poursuivons notre voyage au pied de La Montagne de Balthus reproduite en double page. Gaëtan Picon, analyse le tableau, là comme ailleurs à sa manière : par petites touches et une palette de courtes formules étincelantes pour dire sa vision, son interprétation. Le tout, un essai agréable à lire et à regarder, l’image appuyant souvent le texte.

Le voyage ne s’arrête pas au pied de La Montagne de Balthus, il se poursuit avec Rauschenberg et les « carnets de voyage » de :
Yves Bonnefoy, Un champ de solitude
Bernard Vouilloux, L’Art dans le temps de la vie
Philippe Sollers, La Trouée du temps
Francis Marmande, L’Haleine du temps
Agnès Callu, Les sentiers de la création : la fascination des « racines de l’œuvre »
inspirés par l’œuvre de Gaetan Picon,

C’est dire que les rencontres sont nombreuses, enrichissantes, qu’il s’agit d’un voyage au long cours à faire le livre en mains. En voici un avant-goût suivi de 3 coups de loupe dans le coeur du texte, respectivement, sur Poussin, Picasso, Goya avec en contre-point, compte-tenu du focus de ce site, des extraits d’écrits de Sollers sur ces trois peintres :

Manuscrit de Gaëtan Picon en incipit du livre

Dans la Vie de Rancé,
Chateaubriand écrit du tableau de Poussin,
Le Déluge, qu’il « rappelle quelque chose
de l’âge délaissé et de la main du
vieillard. ». Et il ajoute « admirable tremblement du temps ! »

(Dans les Mémoires, où il évoque
« sur les hautes collines de [?] », cette tour
d’un château où un feu s’allumait en l’honneur
de la mort, il avait écrit : défaut, au lieu de
tremblement…)

Le début du livre

Ce tremblement de la main dont, en effet, la peinture du Déluge porte les traces, Poussin n’eût pas compris qu’on pût l’admirer. Il sait ce que le temps a chance d’apporter.
[A Chantelou, il confie :]

"L’on dit que le cygne chante plus doucement lorsqu’il est voisin de sa mort. Je tâcherai, à son imitation, de faire mieux que jamais » (24 décembre 1657). Et encore, le 15 mars 1658 : "Si la main me voulait obéir, j’aurais quelque occasion de dire ce que Thémistocle dit en soupirant sur la fin de sa vie, que l’homme finit et s’en va quand il est plus capable ou qu’il est prêt à bien faire... »

Sur le « vieux » Poussin : « Le regard qui regarde le temps »


Nicolas Poussin, Autoportrait, British Museum
ZOOM... : Cliquez l’image.
Abandonné, il l’est vraiment dans cet autoportrait de sa dernière année, un dessin du British Museum où surgit, à la place du fier visage du Louvre sous la perruque d’apparat - bonnet sur des cheveux en désordre, chemise ouverte sur un cou de lutteur exténué, bouche aux plis amers, et les yeux pleins de la douleur d’un deuil récent - un vieillard malade épiant la venue de quelque chose qui, assurément, n’est pas l’ordre délectable de l’esprit, resplendissant dans le visible ! C’est le regard de tant d’autres autoportraits, peints d’une main pareillement tremblante. Le regard qui regarde le temps.

« Lecture de Poussin » par Philippe Sollers


« “Étrange”, “mystérieux”,
sont des mots que Poussin provoque... »

Ph. Sollers, « Lecture de Poussin »,L’Intermédiaire, Seuil, 1963.
Plus ICI…

En médaillon, l’autoportrait de 1650, à propos duquel Philippe Sollers avait publié en 1961, un article dans la revue Tel Quel N°5, printemps 1961 et intitulé « La lecture de Poussin » :

Une dernière fois, je regarderai l’un des deux autoportraits que Poussin a consenti de peindre. C’est peu de dire de ce visage qu’il est « sévère ». Haut juge drapé de noir, qui fronce le sourcil et se tourne vers nous un moment (il n’aime pas regarder de ce côté-ci) ; regard puissant et lui-même détourné ; visage crispé dans une expression de noblesse et de folie (il n’en faut pas moins, sans doute, pour obtenir la « délectation »), il a accumulé dans ce tableau les marques et les symboles de son art. Sur un fond gris et découpé, jusqu’à la hauteur de sa tête, qui les dépasse, par des tableaux aux cadres de différentes largeurs disposés les uns sur les autres, il est assis, le buste de profil droit que prolonge, vers la droite, le bras tendu et légèrement replié, la longue main baguée se refermant sur un carton à dessins. Tout au fond, une toile est retournée contre le mur (l’autre côté est ainsi défini et rien ne nous empêche de penser que c’est ici même). A l’extrême gauche de la deuxième toile en allant vers le fond, le profil gauche de la peinture (femme coiffée d’un diadème sur lequel est représenté un oeil supplémentaire) apparaît souriante, embrassée. A droite, sur la toile qui se trouve immédiatement derrière lui, il a inscrit son nom, son âge à l’époque du tableau, son lieu d’origine (Les Andelys). Deux remarques de structure s’imposent aussitôt : d’abord, en relief, la somme des tableaux qui occupent tout le décor aboutit au tableau-plan où se trouve l’homme-Poussin. Ensuite, de gauche à droite, les seuls détails vraiment éclairés sont : le buste de la Peinture, le visage et la main du peintre. Voici donc, selon moi, comment lire cette épitaphe :
Du fond vers la surface (ou réciproquement) : Je ne suis que mon NOM et ces TOILES.
Puis, de gauche à droite : Seule la PEINTURE, et mon VISAGE qui en est l’autre face, conduisent ma MAIN.

Sur le « vieux » Picasso : « Cette vie devant laquelle le désir tient »


Dimanche 10.8.69.II (signé Picasso)
ZOOM... : Cliquez l’image.
(12 juillet 70 – Ecrit après l’exposition Picasso d’Avignon. Prodigieux éphéméride projeté sur les hauts murs, affiches montant sur la palissade d’un jour d’insurrection : certes, s’y trouvent mobilisées toutes les formes de la plus complexe création ! Ici, pas la moindre nostalgie… Mais cette explosion sauvage ne trahit pas non plus la rage de celui à qui tout cela va être arraché [2]. Œuvres déconcertantes de jeunesse, comme si le temps était devant elles, et que leur appétit fût intact ! L’expérience de la vieillesse n’est-elle donc nulle part ? Si… Sous ce camouflage merveilleux : le rire, où se devine percée à jour cette vie devant laquelle le désir tient.

Sollers :

Convergence du point de vue de Sollers avec celui de Gaëtan Picon dans cet extrait de L’Eclaircie où il évoque aussi, l’exposition Picasso d’Avignon, « scandale aux yeux de la critique anglo-saxone »… :


« Le 18 décembre 1968, une galerie parisienne expose 21 gravures du Minotaure, exécutées entre mars et octobre. Thème général : Raphaël et la Fornarina, séquences érotiques directes. Les gravures sont présentées dans une salle privée et fermée à clé, par crainte des représailles policières. Vous vous frottez les yeux, vous avez bien lu. La police, pourtant, n’est pas intervenue contre cette exposition maoïste. Un an plus tard, à Avignon, Picasso fait scandale aux yeux de la critique anglo-saxonne, « gribouillages incohérents exécutés par un vieillard frénétique dans l’antichambre de la mort ». Avez-vous déjà vu un Américain ou une Américaine admirant Le Viol de Lucrèce du vieux frénétique Titien peignant avec ses mains à Venise ? Moi non.

(L’Éclaircie, p. 160.)
Plus sur Picasso : Raphaël et la Fonarina/

Ou encore :

Ce n’est pas un hasard non plus si Picasso est un peintre d’un érotisme direct. Avant lui, la question non seulement du peintre et son modèle mais de l’acte érotique lui-même n’a jamais été peinte ainsi. J’avais émis l’hypothèse et je crois qu’elle est juste que la déformation-recomposition des formes dans ses tableaux était liée au fait qu’il gardait les yeux ouverts dans l’acte sexuel, qu’il ne s’endormait pas en route, en fermant les yeux et en éteignant la lumière. Ce qui n’est pas étonnant chez quelqu’un lisant Sade, ou lisant Rimbaud en même temps qu’il peint « les Demoiselles d’Avignon ». La peinture c’est la poésie.
Il y a aussi ce problème d’être mûr très jeune et de rajeunir en vieillissant. Cela gêne tout le monde que quelqu’un ne soit pas assagi par l’âge. Ce n’est pas comme ça en art. Picasso en est un exemple saisissant ou Titien peignant ses plus belles toiles à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Cela dérange toutes les conceptions que nous nous faisons du temps, donc de l’espace. Cela met en cause la sensation interne, fondamentale, du corps qu’on a et puis l’Histoire, qu’on vous raconte, qu’on veut vous faire subir, ou qu’on falsifie, ou qu’on veut vous faire croire terminée. Cela suppose un certain rapport à la vérité qui n’est pas le rapport philosophique habituel, qui n’est pas le rapport de la vérité politique telle qu’elle est perçue. L’art chez lui s’oppose à tout et, en même temps, ce qui est extraordinaire est qu’il déclenche une jubilation considérable.

Extrait d’un entretien avec M.Guilloux,
l’Humanité,17 octobre 1996

Sur Goya


Francesco de Goya, La laitière de Bordeaux,1827,
Musée du Prado, Madrid, Huile sur toile 74 x 68 cm.
ZOOM... : Cliquez l’image.
Saturne dévorant ses enfants n’est pas le dernier Goya, mais il nous aide à voir tout ce qui est dit dans La Laitière de Bordeaux : c’est au moment où lui-même va disparaître, avalé par le monstre du temps, qu’il respire une dernière fois la grâce de cette fleur penchée, et sa légèreté d’apparition (son tremblement) dit à la fois la précarité de celui qui regarde et de celle qui est regardée.

Sollers :

A 81 ans, Goya revient d’un dernier voyage à Madrid et retourne dans la ville de Bordeaux. Là, il compose un adieu à la vie, sous forme d’hommage à la beauté et à la jeunesse féminine. La laitière de Bordeaux impressionne par sa simplicité. Son visage enfantin à demi tourné sur le côté trouble, comme l’élégance naturelle de sa posture.

Les courbes fluides des deux lignes croisées du vêtement posé sur la poitrine ainsi que les plis de la jupe inspirent un grand calme. Le tableau est à mi chemin entre le portrait et la figuration poétique.

Le tableau a aussi beaucoup émerveillé par ses couleurs. Les tons chauds du visage contrastent avec ceux, froids, du ciel et des habits. Les bleus, bleus-verts et blancs se mélangent en coups de pinceaux épais et larges. De très fortes impressions lumineuses émanent de cette technique. D’intenses réverbérations de lumières éblouissent les épaules et le fichu de la laitière.

Le tableau est admiré comme une célébration de la beauté de la part d’un peintre à l’article de la mort.

Crédit : http://bit.ly/1SbrhbW

Il est étrange que Goya, à Bordeaux, en 1828, tout près de la mort, dans un climat d’épouvante intérieure, l’ait vue surgir enlaitière, et Hölderlin, plus tôt, dans le même lieu, sous forme de « femmes brunes sur le sol doux comme une soie. » La laitière de Bordeaux est un tableau fascinant. On sait qu’à l’époque, de jeunes paysannes venaient des environs apporter du lait en ville. Celle-ci est donc venue, sans doute chaque matin, chez Goya. Elle apparaît recueillie, incurvée, absorbée, nacrée, sur fond de ciel irisée. Elle est très brune et très solide, c’est une annonciation avec ciboire de lait moussant qu’elle apporte, vache sacrée, à son vieux bébé de peintre déjà sourd. Elle est vierge, bien entendu, mais divisée par cette grande avancée de jambes et de cuisses cachées. Attention, très attentive, sérieuse, presque sauvage dans sa tournée. C’est un ange, le ciel l’envoie, comme un caprice de lumière, au milieu des désordres de la guerre, des cauchemars, des tortures, des vampires, des vieilles sorcières édentées. C’est l’éternel retour de la duchesse d’Albe, à l’aube, qu’on a connue autrefois très nue ou très habillée. Elle ne fait que passer chez ce demi-fou, exilé espagnol qu’elle aime, de même que les femmes brunes, d’instinct, n’ont pas manqué de repérer ce jeune Allemand que l’on dit poète. Du vin, du lait.

Philippe Sollers, Les Voyageurs du Temps
Plus ICI…


Sollers : « La Trouée du temps »

Ce livre commence dans une tonalité de mélancolie et de vieillesse. C’est, à travers Chateaubriand, un message d’outre-tombe, mais aussi un symptôme historique du moment où il a été écrit. Quelque chose vient d’arriver au temps, question qui traverse tout le vingtième siècle. L’auteur a 55 ans, il lui reste 6 ans à vivre. « J’ai peut-être mes raisons de ne pas me hâter. » En effet.

Il est déchiré, l’auteur. L’art existe-t-il encore, ou bien est-il, comme l’a annoncé Hegel, « chose passée » ? Faut-il chercher ses traces dans les ultimes tableaux des grands peintres, dans les ruines, les morsures, les craquelures émouvantes d’un autrefois qui semble s’éloigner à toute allure, ou bien une renaissance et une résurrection sont-elles possibles ? Admirable tremblement du temps (1970) est un livre romantique, d’une étrange beauté contradictoire. Il s’ouvre, en couverture, par une Grande tête noire de Giacometti [3], datée de 1961, mais se termine [4] la sur la même apparition de la mort regardée en face : énergie noire tremblée, qui défie la disparition et l’usure.

Vous pensez peut-être, comme tout le monde, que l’art devient « moderne » avec Manet et Cézanne, pour aboutir à la catastrophe de l’art dit contemporain. L’auteur semble suivre cette pente désenchantée, qui irait de Poussin à Dubuffet, en passant par Klee, Kandinsky, Pollock, Michaux, et tant d’autres. Après tout, en 2015, Jeff Koons est, de loin, le peintre industriel le plus cher d’un monde voué aux images publicitaires et aux montages virtuels sur ordinateur. L’auteur d’Admirable... aurait eu raison dans son pessimisme ? Il va jusqu’à énoncer cette énormité : « Qui aime le temps aime la mort ». Bien entendu, il s’agit de démontrer le contraire.

Et c’est ce que ce livre accomplit, comme malgré lui. Le passé ne passe pas, mais surgit. Un chef d’œuvre ancien reste un chef d’œuvre, et continue à émettre son génie à travers le temps. Lascaux vit du même souffle que le vieux Titien qui a fini par peindre avec ses mains. C’est maintenant que l’autoportrait de Chardin vous regarde, et que Tarquin (Titien lui-même) viole Lucrèce en brandissant un poignard :

« éclaboussures ardentes, promenant en tous sens les traînées sanglantes ou crayeuses qui unissent, dans le tissu d’une tunique sans couture, le visage, les mains, le corps de la victime et de son agresseur. »

C’est maintenant que nous sommes à Bordeaux où est né l’auteur d’Admirable ... et aussi celui qui écrit ces lignes sur lui. Bordeaux, ce sont les figures de Montaigne, La Boétie, Montesquieu, « la plus belle ville de France » (Stendhal) où le pays se réfugie quand il s’effondre. Ville qui a eu des visiteurs mémorables : il a fallu deux siècles pour qu’une plaque commémore le séjour de Hölderlin, en 1802, quand il a observé, ici, « les femmes brunes sur le sol de soie. » Et justement, en voici une, dans un des plus beaux tableaux du monde, La laitière de Bordeaux de Goya, mort en 1828 à Bordeaux. C’est maintenant, ce matin même, que cette jeune paysanne apporte son lait au vieux fou sourd, qui l’accueille comme une déesse :

« c’est au moment où lui-même va disparaître, avalé par le monstre du temps, qu’il respire une dernière fois la grâce de cette fleur penchée, et sa légèreté d’apparition (son tremblement) dit à la fois la précarité de celui qui regarde et de celle qui est regardée. »

Et c’est encore maintenant que se produit une insurrection qui fait suite aux événements révolutionnaires de mai 1968. Le 12 juillet 1970, l’auteur d’Admirable... note à la main son tremblement devant l’exposition Picasso à Avignon :

« Prodigieux éphémérides projetés sur les hauts murs, affiches montant sur la palissade d’un jour d’insurrection. Œuvres déconcertantes de jeunesse, comme si le temps était devant elles avec un appétit intact, le rire où se devine, percée à jour, cette vie devant laquelle le désir tient.  »

Ne pas céder sur son désir, tel est l’art comme trouée du temps [5]. Les fileuses, de Vélasquez, vous préviennent de cette urgence, mais aussi la Danse de la vie humaine de Rubens, ou encore cette statue de Dionysos au British Museum. L’insomnie du temps vous protège, mais, déjà, l’Extrême-Orient vous appelle :

« L’Occident montre le geste, et l’objet porte les stigmates de sa capture : I’Extrême-Orient le donne intact, sous le signe de sa mobilité. »

C’est maintenant que s’écrit ce poème :

« Pas plus que les oies sauvages ne veulent se débarrasser de leur reflet, l’eau ne se soucie de recevoir leur image. »

Philippe Sollers
(février 2015 ; inédit)

A propos de Gaëtan Picon

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Jean Bazaine, {Portrait de Gaëtan Picon}, 1979

Gaëtan Picon (1915-1976) était écrivain et critique d’art.
Agrégé de philosophie, il fut enseignant. En 1959, il est appelé par André Malraux pour être Directeur général des Arts et Lettres ; sous sa responsabilité sont organisées les premières Maisons de la Culture. Il est ensuite directeur d’études à l’École pratique des hautes études et enseigne l’esthétique à l’École nationale des Beaux-Arts.
Il a dirigé la revue « Le Mercure de France » et été membre de rédaction de « L’Éphémère ». Il a créé aux éditions Albert Skira la collection « Les Sentiers de la création ».
Sur l’art, il a notamment écrit des ouvrages sur Ingres, Picasso, Dubuffet, l’impressionnisme (1863, naissance de la peinture moderne) ou le surréalisme (Journal du surréalisme).

A propos de l’éditeur

L’ATELIER CONTEMPORAIN

4, boulevard de Nancy / F-67000 Strasbourg
francois-marie.deyrolle@orange.fr

Le site de l’éditeur :http://www.editionslateliercontemporain.net/

Page Facebook : https://www.facebook.com/editionslateliercontemporain

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[1initialement publié en 1970 par les éditions Skira.

[2Picasso décédera le 8 avril 1973, à 91 ans (note pileface)

[3l’édition de 1970, la présente édition reproduit en couverture L’hiver ou Le Déluge, 1660-1664 (118x160, Paris, Musée du Louvre (photo Maurice Babey, Bâle, reproduit sur double page pp.12 13 (note pileface)
_ Sans doute fallait-il différencier la couverture de la précédente édition, mais le petit format de l’illustration sur la couverture ne rend pas justice au tableau, c’est pourquoi nous préférions la Grande tête noire de Giacometti qui servait mieux le livre, selon nous.

[4p147, la Grande tête noire de Giacometti, reproduite dans cet article

[5soulignement pileface

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