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Une rencontre avec Philippe Sollers

L’École du Mystère. Entretien avec Damien Aubel (revue Transfuge)

D 2 février 2015     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


20 janvier 2015, bureau de Sollers, chez Gallimard.


Rencontre Philippe Sollers pour le magazine... par TRANSFUGE-magazine

Le film de G.K.Galabov et Sophie Zhang dont parle Sollers au début de l’entretien.

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Avoir bonne réputation est toujours un très mauvais signe

Philippe Sollers publie L’École du Mystère, roman de pensée et d’inceste. Rencontre avec un écrivain qui refuse la sagesse.

Par Damien Aubel

Le Montaigne du 6e arrondissement est de retour. Comme son illustre compatriote, Philippe Sollers bifurque plus qu’il ne fonce au but. À l’instar d’un navire capricieux (un bateau ivre ?), il a ses allures — et son allure : cette silhouette reconnaissable entre toutes du vieux sage malicieux. On l’aura compris, Philippe Sollers, qui nous reçoit dans sa thébaïde des éditions Gallimard, revendique toujours la même liberté. Celle de dérouter et de se dérouter. De pratiquer la contradiction comme un exercice spirituel permanent. Hygiène intime de l’intellect, jeu de l’esprit, jeux d’esprit. Alors, dans cette École du Mystère, Sollers s’en donne à coeur joie. Il y a la chair (un chapelet de scénarios fantasmatiques avec la soeur-muse, Manon) et les Mystères de la foi : les vieux ennemis de la culture occidentale s’épousent. La « story » et la théorie se rabibochent. Sollers l’entremetteur : son École du Mystère est une noce permanente des contraires. Fusion, mais pas confusion. Sollers sait où il se trouve, et d’où il parle : contre. Contre les corps soumis à la technique, contre le progressisme bien-pensant, contre l’oubli. Mais la contradiction, pour ne pas dégénérer en rumination bilieuse, doit se faire en groupe. Sollers convoque ses vieux camarades : Rimbaud et Baudelaire, mais aussi Heidegger et Spinoza. Contre là encore –- mais tout contre –- la pensée et la poésie.

« L’École du Mystère », cette « secte taoïste très peu connue », c’est encore un des ces petits groupes que vous affectionnez ?

Le thème court à travers tous mes livres. La constitution d’une société secrète — ou plutôt discrète, la discrétion étant devenue quelque chose de rare, de très rare. C’est-à-dire le contraire de la société d’indiscrétion généralisée dans laquelle nous sommes entrés.

En lisant L’Ecole du Mystère, on pense à Femmes : « Le monde appartient aux femmes. C’est-à-dire à la mort. Là-dessus tout le monde ment. »

La conclusion est très importante : « Là-dessus tout le monde ment. » Et ça continue. On oublie la mort, la mort dont Hegel dit que c’est « le maître absolu ». Dans L’École du Mystère, je cite Zhuangzi : « Qui connaît la joie du ciel ne craint ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts », et j’ajoute : « ni l’aigreur des femmes ». Nous sommes toujours dans cette histoire de guerre des sexes millénaire, mais qui a pris un tour nouveau avec la prise en compte des substances reproductives, n’est-ce pas... Comme je l’ai annoncé dix fois, vingt fois, trente fois sans que personne ne semble s’en être rendu compte...

On ne vous lit donc pas, ou peu, ou mal ?

On ne lit plus rien. Qu’est-ce que je fais ? Je fais tranquillement mon encyclopédie, y compris dans le roman, pour dire que le plus inquiétant, c’est la perte de la possibilité de mémorisation et de lecture. Je suis bien placé pour le savoir puisque j’habite dans ce bateau [Gallimard] qui a un siècle et dont vous entendez les fantômes passer dans les couloirs. Il y a tout le monde : Marcel Proust, Céline, des gens qui ne se seraient pas parlé, pour des raisons idéologiques. Mais l’idéologie, c’est fini, maintenant vous avez la « marketologie » — c’est tout à fait autre chose. Ça veut dire que tout le monde s’appelle de plus en plus « marketing », à tous les étages, même ici : Marie-Françoise Marketing, Jean-François Marketing...

La mémoire, c’est le Mémorial de Pascal, mais aussi un « muscle »...

Mémorial, oui, celui de Pascal, mais attention, le « mémorial », le devoir de mémoire, ce n’est pas l’exercice fondamental de la mémoire, qui doit toujours être personnelle et singulière. Si vous n’entraînez pas votre mémoire, c’est un muscle qui a tendance à devenir flasque. Dans le « flasque » s’engouffre la communication, et pas seulement, mais tout ce qui nous est servi comme spectacle permanent. Voilà la situation vraie en dehors de tout ce qui se bavarde chez les intellectuels...

Que pensez-vous de l’unanimité au lendemain de l’attentat et de la prise d’otages ?

Vous avez remarqué que la formule « union nationale » se présente à chaque instant dans les commentaires. Ce qui m’évoque une expression que j’ai entendue très tôt dans ma vie — la « Révolution nationale » du gouvernement de Vichy et du maréchal Pétain, acclamé par des foules considérables avant qu’elles n’acclament, le surlendemain, le général de Gaulle. Le coup de l’union nationale, c’est aussi pourquoi on vous rappelle 1918. La question politique m’intéresse au même titre que L’École du Mystère qui ne fait pas apparemment de politique alors que, de mon point de vue, c’est un livre tout à fait révolutionnaire et politique, bien sûr.

Dans votre livre, il est question de Révolution française...

Une révolution qui n’a pas été pensée. Qui l’a pensée philosophiquement ? Les Français sont incapables de penser. Il a fallu un penseur qui n’était pas français : Hegel. Marx, qui était quelqu’un de très brillant, s’est rendu compte qu’il avait besoin de Hegel. De la philosophie allemande. Quant au socialisme français, il y avait une masse de gens qui étaient anarchistes, dont Proudhon, que Marx passe son temps à critiquer. D’ailleurs, la fibre anarchiste en France est très profonde, beaucoup plus qu’on ne le croit. Ça se voit avec Charlie Hebdo. Au fond, c’est la fibre républicaine essentielle qui est là, profondément.

En parlant de philosophes, vous évoquez Heidegger...

Ce qui se passe avec Heidegger est absolument accablant. Ça tourne à la farce... Le camarade Moix est charmant par ailleurs, mais mettre Heidegger avec Péguy comme il le fait [dans La Règle du jeu]... franchement…

La philosophie a-t-elle le monopole de la pensée ?

Écrire au sens où je l’entends, c’est penser, pas seulement raconter. On peut faire de très bons romans, naturalistes, sociétalistes, pourquoi pas... Mais moi, ça m’ennuie. Je trouve que la littérature pense parfois même plus que la philosophie. Mais parfois, un philosophe fait sensation : ce qu’il a dit, personne ne l’a dit avant lui. Hegel. Nietzsche. Heidegger.

Aux antipodes d’Hegel, de Nietzsche ou d’Heidegger, il y a le piètre écrivain Virginie Despentes. Vous avez lu son dernier livre ?

Elle a dit quelque part que j’étais courageux. Elle est sympathique...

Soumission de Houellebecq a fait des vagues — surtout au vu du contexte actuel...

Je me situe par rapport à Houellebecq aux antipodes — il fait noir et gris, moi bleu et jaune... Mais ce qui m’intéresse beaucoup, c’est la façon dont il se sert de Huysmans dans son roman pour se demander s’il ne pourrait pas y avoir un retour au catholicisme. Lequel ? Celui, tout à fait décomposé, du catholicisme français. Ça l’amène à faire une visite extrêmement drolatique au monastère de Ligugé, puis à Rocamadour. Ça, c’est français. Ensuite, on récite du Péguy, Péguy ça tombe bien, c’est le premier martyr de la boucherie de la Première Guerre mondiale. Bref, vous êtes déporté, si je peux dire, vers un passé qui ne passe pas, et ça c’est un problème français. De même, si vous allumez une allumette en même temps sur la fibre anarchiste de Charlie Hebdo — quatorze morts — et sur l’Hypercacher, si vous faites ce court-circuit, l’émotion est immense.

Toujours sur l’actualité, Alain Finkielkraut s’exprimait récemment dans Le Figaro...

Ah, Le Figaro... Mais il y est tout le temps, Alain Finkielkraut. D’ailleurs, il est tout le temps partout... Mais vous voyez, à ce stade de la conversation, en abordant ces sujets, on s’éloigne de la littérature...

Alors revenons-y. L’écrivain est-il plus important que l’intellectuel ?

Les intellectuels parlent beaucoup, et en général pour dire le bien, ce qui a parfois son importance relative. Je vous citerai simplement un titre, qui me convient parfaitement, La Littérature et le Mal de Bataille. Dès qu’on parle du mal, c’est comme pour la mort, on tombe assez vite sur une surdité tout à lait révélatrice. Il y a dans la littérature quelque chose qui touche à l’intime de l’expérience vécue, qui ne peut pas être relayée par un discours ensembliste, communautaire ou autre.

Le premier volume du journal intime de Philippe Muray, Ultima necat, est sorti récemment...

C’était un grand ami, je l’ai publié — son Céline, son XIXe siècle à travers les âges —, on a souvent travaillé côte à côte. Mais le Muray qui m’intéressera plus, c’est celui de la fin, celui qui dira beaucoup de mal de moi…

Il n’est déjà pas toujours très tendre...

Il paraît que je suis un renard, c’est sa veuve qui le dit... Il a mis très longtemps à m’attaquer publiquement. Il y a maintenant ses trois veuves, Élisabeth Lévy, Aude Lancelin et son ex-femme. Il est adulé aujourd’hui, récupéré grâce à Luchini. Il a perdu sa mauvaise réputation...

Comment expliquez-vous sa dureté ?

Revenez à la littérature et vous comprendrez. Muray avait un talent extraordinaire, qui s’est révélé tard. Depuis, il a été marketéologisé, idéologisé... Il a publié des romans, mal édités, mal pensés, mais peu importe. Ça a été pour lui un choc très dur. Il y avait aussi sa poésie. Comme Houellebecq, il a fait de la poésie aussi... pas terrible. Moi, je continuais tranquillement mon parcours — avec une très mauvaise réputation. Donc je suis très content, et que j’alimente… Avoir bonne réputation est toujours un très mauvais signe. Regardez Debord, qui a écrit Cette mauvaise réputation, le voilà « Trésor national ». Je ne suis pas un « Trésor national ». Et s’il le faut, j’ajouterai trois louches d’acide nitrique dans le spectacle...

Vous parliez d’amitié — on pense à Barthes aussi, dont vient de sortir une biographie par Tiphaine Samoyault...

Dans le livre très minutieux, très scrupuleux de Tiphaine Samoyault, il y a un chapitre sur Barthes et Gide et un chapitre sur Barthes et moi. C’était un très grand ami, et sa mort m’a beaucoup chagriné. Dans L’Express, il y a eu cet article pour dire que Barthes avait besoin de mon « abattage médiatique ». Vous voyez comment on falsifie l’Histoire, mais aussi comment on la réécrit. En 1965, quand Barthes s’enthousiasme pour mon Drame, Philippe Sollers est un citoyen absolument inconnu du médiatique… Il y avait entre nous un accord littéraire et politique — Barthes était un des rares antifascistes spontanés que j’ai connus. Je n’ai pas dit « révolutionnaire », mais « antifasciste ». Quant à Gide, étant donné la néantisation permanente, il devient un personnage considérable : la création de la NRF, tout ça, ça devient une aventure qui fait qu’un siècle après, vous êtes à L’Infini chez Gallimard.

Vous envisagez « un tout autre roman, en plein XXIe siècle et qui fait exploser l’espace, la vie, la mort, le temps », tout autre que ce qui se pratique aujourd’hui.

C’est tout à fait diffèrent de ce qui se fait aujourd’hui, du retour massif au XIXe siècle, au réalisme sociétaliste. Nous sommes là dans ce qui est prôné, les résidus du réalisme et du naturalisme. Comme si le XXe siècle n’avait pas existé.

Vous parliez de « mauvaise réputation ». Un écrivain qui a bonne réputation, lui, c’est J. M. G. Le Clézio, à qui les attentats ont inspiré une « lettre à sa fille » dans Le Monde.

Oh, notre prix Nobel... Écoutez, c’est un western... Je suis le méchant, moi. À la fin du film, ma main se crispe toujours sur une liasse de dollars que je n’atteindrai jamais, parce que j’ai été descendu. Et Le Clézio, lui, s’éloigne dans le soleil couchant, sur une musique de film admirable [1]. Le plus drôle, c’est qu’ils auraient pu trouver un remplaçant depuis le temps que ça dure, mais non, je suis réengagé par la prod. Alors il y a Modiano [il singe la parole un peu bégayante de Modiano] , le révérend Quignard qui m’enterre en latin, le saloon qui a été fondé par Marguerite Duras où on trouve les nouveaux arrivants qui font un tabac : Christine Angot, Michel Houellebecq, Virginie Despentes. Et puis des conférenciers intellectuels viennent de temps en temps faire des conférences dans cette petite bourgade du Texas, où je suis mort, hélas ! Y a tout le monde, Bernard-Henri Lévy, Finkielkraut : les conférences sont très suivies. Et de temps en temps, j’y suis très sensible, une fleur est déposée sur ma tombe. Mais c’est une fine main, une main féminine qui est venue l’apporter.

Transfuge, février 2015.

*

L’Éditorial de Vincent Jaury

Retour à la littérature

La terre a tremblé, la république, la démocratie, les journalistes, Charlie Hebdo, les policiers, les juifs de l’hyper, Paris, la France, le monde entier. Dix-sept morts en tout. C’est grave. C’est triste. Insupportable. L’islam radical a frappé fort, très fort. Nous pensons évidemment aux victimes, à leurs familles. Transfuge est Charlie, comment ne pas l’être ? Transfuge est pour la défense de la laïcité, à tout prix. Transfuge est plus que jamais pour la liberté d’expression. Que Mahomet soit caricaturé par un de nos illustrateurs et caricaturistes attitrés, Laurent Blachier, comme sur cette page, très bien. Même pas peur, comme dirait l’autre. On continuera à rire dans ce pays, à s’injurier, s’engueuler, débattre, se foutre de la gueule des uns et des autres, à critiquer, en douceur ou férocement. La France est un bordel organisé. Ce pays a un vieux fond anarchiste, c’est notre âme. Et c’est ce que ces musulmans radicaux ont essayé d’assassiner.

Si j’ai bien lu la presse, spécialistes, intellectuels, politiques, maires, députés, Premier ministre, président, nous allons entrer dans une période difficile. Le « rendez-vous au prochain attentat » de Saviano fait froid dans le dos. Une période où ça peut encore sauter, partout. La guerre à l’islam radical est déclarée et l’islam radical est entré en guerre contre la France.

Bref on n’est pas sortis de l’auberge. Et elle est même en feu. Attendons-nous à vivre dans la crainte, dans la peur, c’est-à-dire avec la mort. Sentiment désagréable. Bienvenue dans les mois qui viennent.

Pour décompresser, parce qu’il va falloir décompresser, certains vont faire du sport, d’autres prendront des vacances prolongées, s’alcooliseront comme Léon Bloy sans soif ou que sais-je encore... Nous, pour décompresser, on est allés voir Sollers. L’équivalent d’une bonne bouteille de bordeaux. Damien Aubel et moi. Dans le petit bureau de Sollers chez Gallimard, deuxième étage. Odeur de cigarette, forte, livres partout, de lui of course, de Sade, de Bataille, de Lautréamont, de Pleynet, et de tous les morts géniaux avec lesquels il dialogue tous les jours. Pas assez de reconnaissance envers nos morts géniaux, selon lui. Il a sans doute raison. On est allés le voir car c’est toujours très drôle d’aller voir Sollers. Il nous fait son show. On est allés le voir aussi, car il fait paraître un livre, L’École du Mystère. Un livre contre l’école bien sûr, son académisme, cette usine à fabriquer des futurs cadavres comme Sollers l’écrit à peu près (je vois d’ici le penseur de l’ordre moral Finkielkraut froncer les sourcils : « Quoi ? attaquer l’école républicaine alors qu’elle va si mal, notre école, mais ce Sollers est irresponsable...  »). On est allés le voir parce qu’on voulait le faire parler des événements, bien sûr. On aime bien l’anarcho-littéraire Sollers, car il se méfie des bien-pensants (Le Clézio et son papier gentillet sur les événements paru dans Le Monde ; le flic Plenel et son affreux tweet du 17 janvier : « L’enfance misérable des frères Kouachi. À lire impérativement pour se ressaisir ») autant que les réactionnaires de tous poils, aigris en chef, si peu dialectiques, si pessimistes à l’excès, si obsédés par la fin des temps, la mort. Il nous en a dit quelques mots, ambigus comme toujours (à lire dans notre entretien), et très vite nous a sommés de revenir à la littérature. Laissons cela au spectacle...

C’est ce qu’on a fait dans ce numéro, côté étranger. Respirez, respirez bien fort, vous êtes en partance. Peu à peu, vous oubliez le tremblement de terre parisien... Vous oubliez le mortifère Houellebecq... la sociologue Despentes. Ça y est, vous allez mieux. Vous lisez Rachel Kushner, années soixante-dix, États-Unis, la contreculture, l’Italie, les années de plomb ; vous lisez La Confession de la lionne, Mia Couto, magnifique livre sur le Mozambique, des mythes, des légendes, une guerre ; vous lisez Walter Kirn, vous qui aimez Norman Mailer et le nouveau journalisme, vous êtes servis. Et plein d’autres découvertes encore.

Vous êtes maintenant en pleine possession de vos moyens, ailleurs. Dans ces beaux romans,dans le camp de la culture, chez Transfuge. Il n’y a que l’art qui ne mente pas, écrit Henry Poulaille. Vous souriez.

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Feuilleter le n° 85, février 2015. Il y a un très bel article de Yannick Haenel (page 10) sur le Roland Barthes de Tiphaine Samoyault qui vient d’être publié au Seuil.

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