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Hemingway avec Adriana, à Venise

Dictionnaire amoureux de Venise

D 13 novembre 2014     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Nouvelle édition illustrée du Dictionnaire amoureux de Venise Philippe Sollers, Flammarion (octobre 2014) qui en rend compte sur son site en publiant des photos de quelques unes des grandes figures qui séjournèrent dans la Cité des Doges. Parmi elles, Ernest Hemingway, pas en perdreau de l’année. Il a alors 51 ans, "se sent vieux et usé" et va vivre là, à Venise la Sérénissime, sa dernière idylle en compagnie de la jeune (19 ans) et belle Adriana Ivancich.

Ouvrons le Dictionnaire amoureux de Venise à la lettre H :

Hemingway Ernest
1899-1961

On aime Hemingway, parce qu’il a dit une fois : « Et toujours l’Italie, meilleure que n’importe quel livre. »

AU-DELA DU FLEUVE ET SOUS LES ARBRES

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Au-delà du fleuve et sous les arbres, son roman « vénitien », est son livre le plus étrange, très mal accueilli par la critique américaine lors de sa parution, en 1950. C’est l’hiver, il y a du vent, la lagune est plus ou moins gelée pour une chasse finale au canard, on est le plus souvent au Harry’s Bar et à l’hôtel Gritti. Le colonel Richard Cantwell, cinquante et un ans (comme Hemingway à l’époque), va bientôt mourir d’une crise cardiaque, mais pour l’instant il est très amoureux d’une jeune comtesse italienne de dix-neuf ans, Renata. Ils boivent, ils mangent, ils s’embrassent et dialoguent beaucoup (trop). Le colonel raconte ses deux guerres mondiales, il se sent vieux et usé, cette aventure est pour lui la dernière. Dans la réalité, Renata s’appelle Adriana Ivancich, elle peint et écrit des poèmes. Elle a sans doute aimé ce « papa », débarqué à Venise avec un curieux mélange de brutalité et de délicatesse (tout l’art de Hemingway est là). Confrontation entre la vieille Amérique toute jeune (les réflexions de l’ordonnance du colonel, par exemple sur la basilique Saint-Marc, un « ciné-palace »), et la toute jeune et très vieille Europe (Renata-Adriana).

ADRIANA ...TU M’AS RENDU LA POSSIBILITE D’ECRIRE

Hemingway était dans une période de stérilité de création. Adriana le relance. « Tu m’as rendu la possibilité d’écrire », lui dit-il. Ce n’est pas rien. Et voilà pourquoi « tu es mon dernier et seul et véritable amour ».

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Hemingway © Alinari / Roger Viollet

Venise ? « Ma ville. Bon Dieu quelle ville adorable ! »
Apparition de la jeune comtesse au Harry’s Bar :
« Elle pénétra alors dans la salle, resplendissante de jeunesse et de longue et fière beauté, et de cette désinvolture que lui donnaient ses cheveux ébouriffés par le vent. Elle avait le teint pâle, presque olivâtre, un profil à briser le cœur de n’importe qui, y compris le vôtre, et sa sombre chevelure formait une masse vivante qui recouvrait ses épaules. »
Venise, la Sérénissime, se confond avec cette jeune fille-là.
La main du colonel est blessée. Il saura malgré tout s’en servir. Mais cette blessure, bien entendu, attire sa partenaire.

Hemingway, dans son roman et dans ses lettres, insiste sur la dimension « incestueuse » de cette rencontre. L’expression « ma fille » revient sans arrêt, d’où, sans doute, la réaction négative de la critique américaine : la guerre est encore toute proche et un colonel de l’armée des Etats-Unis passe son temps à boire et à flirter avec une comtesse de dix-neuf ans à Venise.

Un inceste ? Et alors ? Réponse de Renata-Adriana : « Je ne crois pas que ce serait une chose si terrible dans une ville aussi vieille et qui en a tant vu. »
Ce qui n’empêche pas Cantwell-Hemingway de lui proposer très vite, par jeu, de l’épouser et de lui faire « cinq garçons ». Ici, un peu de lourd humour militaire. Gaieté forcée, fête angoissée.

LE CHAPITRE 13

Mais c’est surtout le chapitre 13 qui a dû choquer le vieux fond de puritanisme américain :
« Ils passèrent dans la gondole, et ce fut de nouveau le même enchantement : la coque légère et le balancement soudain quand on monte, et l’équilibre des corps dans l’intimité noire une première fois puis une seconde, quand le gondoliere se mit à godiller, en faisant se coucher la gondole un peu sur le côté, pour mieux la tenir en main.
« Voilà, dit la jeune fille. Nous sommes chez nous maintenant et je t’aime. Embrasse-moi et mets-y tout ton amour. »

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Dessin d’Alain Bouldouyre
Dictionnaire amoureux de Venise, édition Plon, 2004

Pourtant, rien n’est dit de façon directe, on reste dans un style fleuri, mais c’est peut-être encore plus obscène :
« Le vent était très froid et leur cinglait le visage, mais, sous la couverture, il n’y avait plus ni vent ni rien ; rien que cette main délabrée qui cherchait l’île dans la grande rivière aux berges hautes et escarpées.
« “Oui, dit-elle, comme ça c’est bien.”
« Il l’embrassa, alors, et il cherchait l’île, la trouvant, la perdant, et la retrouvant enfin pour de bon. Pour le bon et pour le mal ; pensa-t-il, et pour le bon et pour tout. »
Une jeune comtesse de dix-neuf ans n’a pas un clitoris mais une « île ». De même, jouir est comparable à un « oiseau qui s’envole » :
« Elle ne dit rien, et lui non plus, et quand le grand oiseau se fut envolé loin par la fenêtre close de la gondole, et perdu, disparu, ils restèrent silencieux. Il lui soutint la tête doucement, de son bras valide, et de l’autre il tenait maintenant les hauteurs. »
Les « hauteurs » de la jeune fille « à la fois fraîche et tiède » sont ses « seins dressés ».
Hemingway s’amuse dans le style troubadour. Mais pour l’Amérique de l’époque (et même d’aujourd’hui), il est exclu qu’une jeune fille de bonne famille se fasse caresser ainsi par un vieux dégoûtant dans une gondole, d’autant plus exclu, d’ailleurs, que c’est elle qui le lui demande.
Circonstance aggravante, ils boivent du champagne, avec ce propos cynique du vieux dégueulasse :
« Cela te fera du bien, fillette. C’est excellent pour tous les maux que nous traînons tous, et pour l’indécision en général et la tristesse. »
Mary Welsh, la dernière femme de Hemingway, semble avoir toléré la liaison Hemingway-Adriana dans la mesure où elle était présentée comme « platonique » et bonne pour son œuvre. Mais au passage, dans Au-delà du fleuve..., Hemingway règle ses comptes avec sa troisième femme, la journaliste Martha Gellhorn :
« Elle est oubliée, lui dit le colonel. Peut-être se pendra-t-elle toute seule un de ces jours, après s’être regardée une bonne fois dans la glace. »
Propos apparemment léger, mais qui résonne de façon dramatique quand on sait qu’Adriana Ivancich, bien après la mort de Hemingway (et après s’être mariée, etc.), s’est suicidée en se pendant à un arbre.
Venise encore tragique, donc.

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Adriana Ivancich et Ernest Hemingway
Crédit : www.findagrave.com

Dans ses lettres, Hemingway dit qu’il aime Adriana « à en mourir », et que Venise est la ville « où il a laissé son cœur ». Elle est venue le voir à Cuba, ils se sont isolés dans la « tour Blanche » où ils avaient fondé une « société anonyme », elle a dessiné pour lui la jaquette de son roman (« Jamais je n’ai été plus fier de toi et il semble que je le sois depuis toujours »). Le 3 juin 1950, Hemingway lui écrit (il signe toujours Papa ou Mister Papa) :

Venise, voilà son secret, est un amplificateur. Si vous êtes heureux, vous le serez dix fois plus, malheureux, cent fois davantage. Tout dépend de votre disposition intérieure et de votre rapport à l’amour.
L’amour ? Oui, et dans tous les sens : anges et libertinage, architecture, peinture, musique, roman, poésie, mais aussi air, pierre, eau, étoiles. Nature et culture enfin à égalité. Venise n’est pas un musée, mais une création constante. Si vous échappez aux clichés, au tourisme, aux bavardages ; si vous avez réussi à être vraiment clandestin ici, alors vous savez ce que le mot paradis veut dire. Le monde se précipite vers le chaos, la violence, la terreur, la pornographie, le calcul aveugle, la marchandisation à tout va ? Mais non, voyez, écoutez, lisez : voici le lieu magique et futur dont tous les artistes et les esprits libres témoignent.

Ph. S.

« Tout d’abord, ma chère fille, je pense que tu écris un splendide italien et je le comprends. Le style est pur et beau et il n’est jamais fleuri (orné) à moins que tu sois en colère. Je ne m’inquiète jamais quand tu es en colère car je pense que quand j’avais vingt ans j’étais en colère presque tout le temps. Je me rappelle aussi que quand nous avons une possibilité de nous voir aucun de nous deux n’est très longtemps en colère. »
Et cet examen de sa vie, par l’auteur, déjà, du Vieil homme et la mer :
« J’essaie d’obtenir une bonne discipline par principe et c’est bon pour moi car j’en ai besoin moi aussi. À présent j’écris une lettre égoïste parce que sans toi je me sens seul et je n’ai pas envie de dire ces choses à personne d’autre. Depuis que j’ai eu l’âge de ton frère, j’ai été chef de famille. J’ai payé toutes les dettes de mon père ; vendu des terres ; mis de mon mieux un terme aux extravagances de ma mère ; subvenu à ses besoins et à ceux de ses autres enfants ; me suis battu dans toutes les guerres ; ai élevé mes enfants ; me suis marié et dé-marié ; ai payé toutes les factures et écrit aussi bien que possible. Je te prie donc de croire que je suis un animal à moitié raisonnable et que je n’encouragerais jamais quelque chose qui pourrait être mauvais pour ton frère ou pour toi. Je suis prévenu en ta faveur parce que je suis amoureux de toi. Mais dans n’importe quelle situation, dans n’importe quelles circonstances où seraient en jeu mon bonheur ou ton bonheur, je voudrais toujours que ton bonheur gagne et retirerais le mien de la course.
« À présent je dois m’arrêter là ou peut-être as-tu déjà cessé de lire.
« Je t’aime énormément.
« Mister Papa. »

On ne peut pas dire qu’à sa façon Hemingway n’ait pas été amoureux de Venise.
Il apparaît aussi dans Portrait du joueur (1985, Folio 1786).


Dans Portrait du Joueur

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Bordeaux... J’étais au bar du Grand Hôtel, avec Joan..

[...]

Les écrivains se marient aussi... Et même plusieurs fois, non ?

- Oui, surtout les Américains... Pas tous, d’ailleurs... Hemingway...

- Combien ?

- Quatre... [voir sur pileface : Hemingway, Les quatre femmes qu’il a épousées ]

Tiens, ça me fait penser qu’il a débarqué pour la première fois en Europe, à Bordeaux.

- Quand ?

- Début mai 1918. Il a dix-neuf ans. Il va s’engager dans la Croix-Rouge italienne, qui l’a accepté malgré sa mauvaise vue. Il a embarqué à New York sur le Chicago, de la CGT, la Compagnie Générale Transatlantique. Oak Park, faubourg de Chicago, Bordeaux, l’Italie... Il y a une phrase de lui que j’aime, comme ça. Je crois qu’elle est dans Les vertes collines d’Afrique : « Et toujours l’Italie, meilleure que n’importe quel livre. » Vous avez lu Au-delà du fleuve et sous les arbres ?

- Non. C’est bien ?

- Très. Presque uniquement des dialogues. Un colonel américain de cinquante ans, et une toute jeune fille. A Venise.

- Il s’est suicidé ?

- Carabine à répétition Richardson. A incrustations d’argent.

- Où ça ?

- A Ketchum, dans l’Idaho, près de Sun Valley. Le 2 juillet 1961.

- Et ses femmes ?

- Hadley, mariage dans une chapelle méthodiste. Elle perd une valise pleine de ses manuscrits. Pauline, avec laquelle, dit son frère Leicester, il devient, pendant un temps, catholique pratiquant. Martha, journaliste, la dédicataire de Pour qui sonne le glas, qui, comme les deux autres, est originaire de Saint-Louis, dans le Missouri. Et enfin Mary, la dernière, du moins légitime, journaliste elle aussi, de Chicago, qui l’enterre en présence de ses trois fils. La famille demande à un prêtre catholique de venir sur la tombe et de réciter un peu L’Ecclésiaste : « Une génération passe, une génération vient, et la terre subsiste toujours. »

- Tout ça n’a pas l’air très gai. Catholique, dites-vous ? Ça me paraît bizarre. Pas du tout ce qu’on dit de lui. Le taureau païen, le buffle macho, le torse à poils vantard...

- Propagande russo-allemande et yankee, dis-je. C’était tout simplement un écrivain excellent, raffiné, cultivé. Un homme très subtil. Et puis cette couleur « catholique », donc...

- C’est important ?

- Ça m’intrigue. Ses parents appartenaient à la First Congregational Church ou quelque chose comme ça. J’aime bien le moment, dans Le soleil se lève aussi, où Jake Barnes prie dans la cathédrale de Pampelune en pensant qu’il est un mauvais catholique mais que c’est une bien belle religion. Ou quand le vieux, dans Le vieil homme et la mer, dit son Je vous salue Marie, pour prendre son poisson, en plein océan.

- Ah bon ?

- Oui, oui, tout un Je vous salue Marie, pleine de grâce, écrit et imprimé, là, tout à coup, noir sur blanc. Quand on lui donne un yacht, à Hemingway, en 1934, spécialement construit pour lui, en cèdre et en chêne blanc, il l’appelle Pilar, en souvenir du sanctuaire de la Madone, à Saragosse. Dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, titre qui vient d’une phrase prononcée par le général sudiste Stonewell Jackson le jour de sa mort, le 1 0 mai 1863, vous avez des choses bien étranges... L’héroïne, Renata (dans la réalité elle s’appelait Adriana, on me dit qu’elle s’est suicidée l’année dernière, Hemingway l’appelle son seul grand amour dans le livre, elle a passé son temps à dire, comme tout le monde d’ailleurs, qu’elle avait eu avec lui des relations purement platoniques, mais c’est bien étrange qu’elle aille le voir à La Havane avec sa maman au moment où il entame pour elle son dernier livre, son grand chant funèbre, Le vieil homme et la mer), Renata, donc, veut toujours toucher la main blessée du colonel, et lui offre des émeraudes ayant appartenu à sa grand-mère, à la mère de sa grand-mère et ainsi de suite... Ça donne un petit passage qui m’enchante.

- Lequel ? dit Joan, qui n’écoute plus que vaguement.

Elle a sa voix professionnelle d’interview... Hemingway, la mode, le Centre nucléaire de Genève, les châteaux de Bordeaux, les nouveaux courants homosexuels, l’insémination post-mortem, « new chastity and body buildings »...

- Je crois que je l’ai noté, dis-je. Oui, c’est ça. Regardez :

« “- Richard, dit la jeune fille, mets la main dans ta poche pour me faire plaisir.

« Le colonel s’exécuta.

« - C’est une sensation merveilleuse, dit-il.” »

Pas mal, non ? La main mal cicatrisée sur les pierres précieuses venant de la ribambelle des grands-mères. Trouvaille érotique, même si tous ces Américains ont tous été puritains pour finir...

- J’ai lu Paris est une fête, dit Joan. Ça m’avait plu. Et puis un vieux film bizarre... Les neiges du Kilimandjaro.

- Ava Gardner, Susan Hayward, Gregory Peck.

- Quand même très démodé, non ?

- Vous trouvez ?... Peut-être... Paris est une fête est le titre français. Le titre original américain est Moveable Feast, une phrase fétiche de Hemingway. Elle revient partout. La fête mobile... mouvante... Fête Mouvante, c’est un beau titre pour des Œuvres complètes, non ?

- Les écrivains ont des phrases fétiches ?

- C’est probable... En tout cas... Mais je vous ennuie.

- Pas du tout, dit Joan gentiment.

Elle boit un peu de son thé glacé. Robe noire très décolletée. Perles. Bronzée. Ravissante, vraiment... Je parle. Je m’ennuie moins en parlant. Économie de fatigue. On teste ses hypothèses, ses raisonnements, on trouve des nuances qu’on n’aurait pas trouvées autrement...

- En tout cas, ce qui est curieux, dis-je, c’est que Hemingway parle plusieurs fois de la phrase que Joyce « aimait citer ». Une longue et jolie phrase, que vous trouvez en français et en italiques dans Finnegans Wake. Elle est d’Edgar Quinet. Hemingway, dans Les vertes collines d’Afrique et dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, en cite, à son tour, un court fragment. Mais inexactement.

- Ah bon ? dit Joan poliment.

- Hemingway écrit : « Soyons fraîche et rose comme au jour de bataille. »

- Et alors ?

- La phrase exacte, originale en français, est : « Fraîches et riantes, comme aux jours des batailles. »

- Où est la différence ? Il s’agit de femmes ?

- Nom. De fleurs.

- De fleurs ?

- Oui.

- Je ne comprends pas.

- Quinet veut exprimer le fait qu’il existe des temps simultanés mais différents, indifférents les uns aux autres. Vous savez, l’idée des trois Histoires. Une qui ne bouge, une qui respire, une qui s’agite. Vous avez dû entendre parler de ça, c’est à la mode. Et lumineux pour un romancier, en tout cas. L’Histoire qui marche et s’agite, bruit et fureur, laisse donc intactes les fleurs qui repoussent indéfiniment au même endroit, en surface, là où ont eu lieu les conquêtes et les batailles sanglantes, supplices et massacres. Elles sont de nouveau là, « fraîches et riantes comme aux jours des batailles ».

- Mais quelle est la phrase exacte ?

Je sors mon carnet. Du très bon français. Disparu. Comme le reste. Ils commençaient à réapprendre le français. Quinet ne vaut pas Chateaubriand, mais peut en donner le goût. Ils seraient peut-être allés jusqu’à Bossuet ? Qui sait ? Les fleurs du temps. Fleurs de rhétorique. Bonne chance.

- « Aujourd’hui, comme aux temps de Pline et de Columelle, la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance et pendant qu’autour d’elles les villes ont changé de maîtres et de noms, que plusieurs sont entrées dans le néant, que les civilisations se sont choquées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges et sont arrivées jusqu’à nous, fraîches et riantes comme au jour des batailles. »

- C’est beau, dit Joan. Joyce citait ça ? Et Hemingway cite ça en disant que Joyce citait ça ?

- Voilà. Et dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, il en met un fragment dans la bouche de son colonel, à Venise, c’est-à-dire tout près de Trieste. Le colonel va mourir d’une crise cardiaque, après une chasse aux canards (il y aurait beaucoup à dire sur l’histoire de la femelle, « l’appelante », utilisée comme appeau pour les canards mâles), sur la route de Trieste.

- Trieste ?

- Où Joyce a écrit la plus grande partie d’Ulysse.

- Et la jeune fille en fleur ?

- Dans le livre ? Dans la réalité ?

- Dans la réalité.

- Elle s’appelait donc Adriana Ivancich. Elle a épousé un Allemand, elle a eu des enfants. Elle a écrit des poèmes. Et puis un livre, pour parler de son aventure avec Hemingway quand elle avait dix-neuf ans. Toujours dans le style : « Je l’appelais papa, il était très amoureux de moi, il ne s’est rien passé entre nous. » Elle a brûlé toutes ses lettres, mille ou deux mille, dit-elle. Et puis, en mars 1983, à cinquante-trois ans, elle s’est pendue dans sa propriété. A un arbre. Sous un arbre. Au-delà du fleuve et sous les arbres...

- Mais c’est infernal, la littérature !

- Sans doute. On pourrait d’ailleurs en dire ce que Hemingway, dans le même livre, son avant-dernier livre, écrit de Robert Browning : « Un homme qui invente son jeu et le joue jusqu’au bout. » Un ordre infernal ? Oui, oui, mais gai. C’est probablement ce qu’il veut dire, vers la fin du roman, avec sa parodie d’initiation maçonnique.

- Qu’est-ce que c’est encore ?

- Il s’amuse à comparer le Maître d’Hôtel du Gritti à un Grand Maître maçonnique dont le colonel serait le chef suprême. Un ordre pour rire, de six ou sept personnes.

- Dans le style de la Loge P2, dont on parle tellement en Italie ?

- Pour rire. Le livre est écrit en 1949. Il a d’ailleurs été éreinté par les critiques. Alors que c’est sans doute le meilleur d’Hemingway, et un des meilleurs de l’histoire du roman tout court.

- Et alors ? dit Joan qui s’ennuie de plus en plus mais qui a pris l’habitude d’écouter avec patience mes mini-conférences.

- Ça donne un fameux passage, pendant un déjeuner.

Elle bat un peu des paupières. Croise les jambes en direction d’un groupe de jeunes gens très bon-chic-bon-genre qui vient de s’installer en face de nous et n’arrête pas de la regarder.

- Oui ?

Je ressors mon carnet. Après tout, la scène s’écrit toute seule :

« “ - Procédez aux révélations, dit le Gran Maestro.

« - Je procède aux révélations, dit le colonel.Écoute bien, ma fille. Voici le suprême secret. Écoute : ‘ L’amour, c’est l’amour, et le plaisir c’est le plaisir. Mais quel silence de mort, toujours, quand le poisson rouge meurt. ’ « -Fin de la révélation, dit le Gran Maestro.

« - Je suis très heureuse et très fière d’être membre de l’Ordre, dit la jeune fille. Mais en un sens, ce n’est pas un ordre très raffiné.

« - Assurément, dit le colonel. Et maintenant, Gran Maestro, que mangeons-nous en fait, hors de tous mystères ?” »

- C’est ça, on pourrait dîner, dit Joan en décroisant ses jambes.

Et on va dîner.

Comme c’est loin, tout ça, les années 40, 50... Et 60, 70... Une autre époque. Engloutie. 1914-1984 : la trappe se referme. Loin, loin, loin. Comme l’effondrement, sur les plages de l’Atlantique, des fortifications bétonnées, des bunkers. Le « mur de l’Atlantique ». Le rêve allemand. Ou russe. Qu’il n’y ait pas d’Océan ! Pas celui-là, en tout cas ! Qu’il soit muré ! Rien dehors ! Le Continent pour lui-même ! Continence ! Protection de la Terre moite et Mère ! Eh bien, ils sont là les touristes Deutsch, tout nus, sur les plages, en attendant les Cosaques de la planche à voile, ou les Japonais-Chinois plongeurs de demain. On vous dit : le monde tourne désormais autour du Pacifique, tout s’est déplacé, l’axe est désormais là-bas. Propagande ! Encore une façon, yankee, cette fois, de nier l’Atlantique et sa vieille civilisation tellement supérieure, capitale Bordeaux, bien entendu, cible de toutes les jalousies. Comme s’il y avait du vin californien ! Décidément, c’est une manie. Tout le monde nous en veut. On est en travers de toutes les gorges.

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Voir aussi sur pileface Le chaud et le froid /
Ernest Hemingway + Paris est une fête + Les quatre femmes qu’il a épousées

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