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Mystérieux Mozart (I)

D 2 janvier 2007     A par A.G. - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Entretiens

Avec Guillaume Durand (18-10-2001)

(à la fin de la séquence, un extrait rare d’un interview de Sollers par Pierre Dumayet à la sortie de Une curieuse solitude, en 1958)

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Patricia Petibon chante Mozart, La Finta Giardiniera, K 196, Act 2 Aria « Vorrei punirti indegno »".
ARMINDA : « Vorrei punirti indegno, vorrei strapparti il core
ardo nel sen di sdegno,
ma mi trattiene amore
che sospirar mi fa. Questa mercede, ingrato, tu rendi all’amor mio ?
Ah Mi confondo, oh dio,
fra l’ira, e la pietà. »

Dans la 2ème partie, Sollers est filmé dans son studio à Paris.

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Avec F.-O. Giesbert

(Dans les 5 première minutes et à la fin, retour sur La France moisie)

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Mon Mozart

Extraits du livre

Mozart au CAC 40

Les Japonais, paraît-il, ont même été jusqu’à inventer un soutien-gorge « Nuit de noces », qui, en étant dégrafé, égrène un brin de Mozart. A peine mariée, la jeune Japonaise est déjà enceinte d’un futur génie très rentable. Les boîtes à musique pour berceaux ne se comptent plus. Bracelets, broches, diamants, joyaux en tout genre, tout ce qui est souple, fluide, coulant, brillant, peut être traité de « Mozart ». N’importe quelle virtuosité aussi. On peut être le Mozart de la finance, des services secrets, de l’ordinateur, de la planche à voile, de la kalachnikov, de la plongée sous-marine, de l’acrobatie aérienne, du saut à la perche, du tennis, de la boxe, du catch, des échecs. Mozart est le don personnifié, le cadeau idéal, la gratuité sans effort. Il n’a jamais travaillé, ça lui venait tout seul, c’était inné. Il pouvait tout faire, il peut donc tout faire vendre. On passe ainsi d’une jalousie mortelle à un cliché commercial en passant par une culpabilité séculaire. C’était l’enfant divin, nous l’avons tous abandonné et laissé mourir dans la misère, il n’a pas pu grandir à cause de nous, d’ailleurs il n’a jamais réussi à grandir, il est resté baby for ever, baby éblouissant justifiant tous les instincts pédophiles inconscients. Dieu nous l’a donné, Dieu nous l’a enlevé, nous ne le méritons pas, mais il nous transporte. Nous sommes tous un peu ses parents, ses oncles, ses tantes, ses soeurs, ses frères, ses cousins, ses neveux, ses nièces. Le petit Mozart gazouille dans sa crèche magique. Frère Mozart, priez pour nous. Devine qui j’ai rencontré à la messe, en loge, à l’opéra, à la radio, au cinéma, à la télé ? Mozart. Pas très grand, un assez gros nez, nerveux, profond, électrique, il était pâle, il frissonnait, il avait l’air soucieux, sa femme n’est pas gentille avec lui, il a des dettes, un redressement fiscal. A moins qu’il ait mangé quelque chose de pas net, un steak à prions, de la tête de veau contaminée, une côte de porc pourrie à la Salieri, une carbonade. Il a été à la mode il y a dix ans, mais franchement ses dernières productions sont trop compliquées, l’Audimat a baissé, les parts de marché ont fondu, on ne peut pas le passer en prime time. Trop de notes, trop de dissonances, ses sujets sont saugrenus. Enfin, j’espère qu’il sera bien soigné, qu’il a la Sécurité sociale. Le sida ? Avec les saltimbanques, allez savoir.


Le singulier universel

Mozart, en somme, pourrait parler ainsi : Je ne suis ni monarchiste, ni jacobin, ni républicain, ni démocrate, ni anarchiste, ni socialiste, ni communiste, ni fasciste, ni nazi, ni raciste, ni antiraciste, ni antimondialiste. Je ne suis ni classique, ni moderne, ni postmoderne, ni marxiste, ni freudien, ni surréaliste, ni existentialiste. A la rigueur, vous pouvez me présenter comme singulier universel, c’est-à-dire catholique dans un sens très particulier, ou encore comme franc-maçon d’une façon très personnelle, c’est-à-dire universel singulier. Vous voyez là une contradiction ? Pas moi. En vérité, je suis ce que j’ai été : ma musique. Je serai ce que je serai : ma musique. Je suis uniquement ce que je suis : cette musique.


Mozart à Paris

La musique, en France, a toujours été (et reste) un problème. Léopold apprécie les choeurs, mais juge que « tout ce qui était pour des voix seules, et qui devait ressembler à un air, était vide, glacé et misérable, c’est-à-dire bien français ». Que s’est-il passé ? Ça pense, ça bavarde, ça a de l’esprit, ça polémique, ça persifle, ça remue beaucoup, ça galante, ça sarcasme, ça calcule et ça géométrise, mais ça ne chante pas, en tout cas pas de façon convaincante pour voix seules. L’Italie, théâtre et musique, n’irradie pas l’Hexagone. La grande aventure musicale, et ce qu’elle suppose de liberté intime, a lieu ailleurs. Gesualdo, Purcell, Monteverdi, Vivaldi, Bach, Haendel, Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Wagner ne sont pas français et il est peut-être temps de se demander pourquoi. Bavarder, au moment où Mozart est là (en 1778), sur le fait de savoir s’il faut préférer Piccinni ou Gluck n’est pas raisonnable. Mozart a dû, certes, surmonter des obstacles incessants à Vienne. Mais il est sûr qu’il n’aurait pu composer aucun de ses opéras à Paris, pas plus que les messes de Salzbourg, et leurs explosions de joie.

La langue française, si naturellement douée pour parler de la littérature ou de la peinture, a quelque chose qui ne passe pas en musique, sauf de façon figée, maniérée, retardée. Révolution d’un côté, Terreur de l’autre.


Mozart et le corps sonore

« Dieu accomplit tous les jours de nouveaux prodiges dans cet enfant », dit encore Léopold. On veut bien le croire, puisque Wolfgang écrit maintenant des sonates. Les premières sont dédiées à « Madame Victoire de France », c’est-à-dire à la fille de Louis XV, les autres à la comtesse de Tessé. Cela ne veut pas dire qu’il s’agit d’amusements furtifs, et on peut faire confiance à ce témoignage de Léopold écrivant plus tard à son fils : « Quand tu t’occupais de musique, ton visage exprimait un tel sérieux que maintes fois et en divers pays j’ai vu des gens s’inquiéter de ta santé et se demander si ton talent précoce ne devait pas l’ébranler. »
Le corps sonore devance le corps biologique. Cet enfant a une intelligence et des passions que la physiologie et la raison ne connaissent pas. Il crée en dehors des normes du développement libidinal. Mme de Pompadour, rompue au contrôle de la sexualité royale, pressent ce dérèglement. Ce petit mâle virtuose a des capacités de jouissance ingouvernables. En un sens, la marquise est déjà « moderne » : elle préfère le pouvoir à l’amour. Donc la philosophie politique à la musique.


Mozart, le bruit et le silence

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Silhouette de Mozart de 1785 par Hieronymus Loschenholh

On peut s’étonner que Baudelaire et Mallarmé aient été sous l’emprise de Wagner ; que Proust hésite entre César Franck, Saint-Saëns, Fauré ou Debussy (sans parler de Reynaldo Hahn) ; que l’admirable jazz soit sans cesse recouvert par le rock, bref, qu’une guerre des sons, violente ou sirupeuse, soit toujours à l’oeuvre. Rien ne serait plus éclairant qu’une histoire réglée sur les possibilités de l’oreille, ses ouvertures, ses limites, les agressions qu’elle subit. D’où vient cette « monotonie bruyante, surexcitante, ce vacarme infernal... là où on ne peut communiquer qu’à l’oreille en criant de toutes ses forces » ? Des ateliers de Ford, à Detroit, décrits par Céline dans « Voyage au bout de la nuit ». (...) Mozart joue, personne n’écoute. Ensuite viennent le bruit, la fureur, la chanson populaire, l’explosion électronique, le techno-mixage, la dislocation atonale, le forçage rythmique, le rap, la musique de film. Et la musique dans tout ça ? Elle attend, assise dans son coin, de pouvoir jouer quelques notes. C’est au silence qu’elle s’adresse, aux murs, aux ateliers désertés, aux machines et aux ordinateurs débranchés, à l’air, à l’eau, au sommeil.


Mozart et les lieux

Quand on se trouve à Salzbourg, je l’ai dit, le premier lieu où on vous mène, après la vue panoramique sur la ville, est cet endroit magique à quelques kilomètres. Mozart y est allé souvent, on y respire largement, même sans avoir la foi. La foi, d’ailleurs, est un souffle particulier de l’espace, et il est là à son maximum. Une couronne de musique, donc, en direction de l’Immaculée Conception. Puissance et rayonnement, dans les siècles des siècles. Kyrie, Gloria, Benedictus, Dona nobis pacem, Credo, Agnus Dei, puis Hosannah et Alleluia, tout cela demande, pour être compris, une sensibilité qui n’est pas forcément celle des pratiquants ou des pratiquantes de la messe. Ils ou elles y vont, mais il n’est pas certain qu’ils ou elles y entrent. Or Mozart, bien entendu, est partout chez lui, à la ville, à la campagne, dans un palais, un hôtel particulier, une auberge, une chambre minable, une diligence, un salon, un boudoir, un appartement bourgeois, une cathédrale, une basilique, une abbaye, une loge maçonnique, un théâtre. Le monde entier est un théâtre, et le musicien, comme le poète, en a la clé et les éclairages. Qu’il soit à l’orgue, au piano, ou qu’il compose pour instruments à vent, il dispose des murs, des portes, des vitraux, de l’architecture. Il ouvre les voûtes, les plafonds, les caves, les toits. Il fait sentir le soleil, la lune, les étoiles, la Voie lactée, la terre, l’eau, les bois. Les dévots et les bigotes le voient passer, souriant, dans son beau costume (Wolfgang a toujours aimé s’habiller avec une certaine élégance) et le traite de mondain ou de saltimbanque. Tout paraît trop facile pour lui, et puis il est là-haut, il nous regarde de haut, il regarde la messe dans un miroir, il plane au-dessus de l’autel, il tire, on ne sait comment, avec ses mains et ses pieds des rugissements ou des brises suaves d’une masse de tuyaux verticaux. Bref, ce n’est pas un fidèle comme les autres. Qui dirige le spectacle : le prince-archevêque ou le chef d’orchestre ? Ce dernier capte trop souvent l’attention, ça ne se fait pas.


Mozart et son esprit

Pour savoir ce que pense vraiment Mozart à tel ou tel moment de sa vie, il faut se tourner vers sa musique de chambre ; ses sonates, ses quatuors, ses quintettes, sa recherche du temps perdu. Les six quatuors dédiés à Joseph Haydn (dont celui dit « des dissonances ») et puis, nouveauté, en avril 1784 le Quatuor pour piano et instruments à vent en mi bémol majeur K 452, « la meilleure oeuvre que j’ai composée de ma vie » (lettre du 10 avril). Hautbois, clarinette, cor, basson : les interlocuteurs du piano engagent avec lui une conversation dans le bonheur d’être enfin entendus, habités, répartis pour eux-mêmes. Voici de nouveau la cabane d’enfance en forêt, le bateau, la table d’orientation, la rose des vents, les quatre coins du temps. Le cor est un coeur, le basson le là-bas du son, le hautbois une futaie, la clarinette une clairière. Le piano va piano et pianissimo, c’est un membre comme un autre de la confrérie du souffle. Un nouveau voyageur est sur terre, il s’appelle Mozart.


Mozart et l’amour

Il y a des complicités, des amis. La chanteuse Nancy Storace, par exemple, née à Londres de père italien et de mère française, probablement un des grands amours de Mozart. Le chanteur irlandais Michael O’Kelly, qui a laissé des souvenirs émouvants. Theresa von Trattner, une élève au piano chez qui il habite. Elle est mariée, mais c’est à elle que Wolfgang fait le cadeau le plus significatif : la grande Sonate en ut mineur K 457 et la Fantaisie dans la même tonalité, K 475. Une passion, celle-là, il suffit d’écouter ce que dit sérieusement la musique. C’est un des grands chefs-d’oeuvre de Mozart, un véritable roman pour piano, emporté, tragique.
Les deux oeuvres sont dédiées à Theresa. Mozart les lui a données avec des lettres d’accompagnement sur la manière de les interpréter ; les lettres, Theresa, plus tard, refusera de les communiquer à Constance (comme par hasard enceinte au moment de la composition). Wolfgang et Theresa ont été beaucoup au clavier côte à côte.
La musique est ici exaltée, frémissante, sombre, très large, elle parle de bien des choses qui se sont passées entre les touches. N’oublie pas ce jour, c’était l’été, j’étais à gauche, toi à droite, on plongeait, on se veloutait, je te soutenais, je te poussais, je te recevais en douceur, je revois tout, les rideaux, le tapis, les meubles, la lumière venant caresser le piano. Le magnétisme jouait à notre place, ah, je connais bien ce violet.

Philippe Sollers, Le Nouvel Observateur du 11 Octobre 2001.

Extraits de « Mystérieux Mozart », Plon, 242 p.
Les intertitres sont de la rédaction du N.O.

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Etude

C’est pétillant, bondissant, plein de notations concises, drôles ou graves, rythme entraînant, analyses jubilantes. Ainsi Sollers s’attaque au mystère Mozart, au « Génie de la Famille », il ose ? Oui, et en trois mouvements, trois parties, Le corps, L’âme, L’esprit, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, la trinité catholique ou le triangle maçonnique... Il fonce avec méthode, il part pour l’Autriche, puis il rentre travailler : « des piles de disques sont là sur ma droite, une grande étagère de livres sur Mozart n’attendent que d’être utilisés, j’ai sous les yeux sa Correspondance complète en sept volumes ». Il a aussi toute une vie d’écriture et de lectures, une vie à l’écoute des poètes et des musiciens, une vie de très grand plaisir musical, et cela donne ce livre bien dans sa note.

Le corps

On commence par le corps (l’enfance de l’art), une traversée de Paris en taxi au son du Requiem, on apprend, information de dernière heure, que Mozart serait mort de la trichinose, il aurait mangé une grillade de porc mal cuite, une carbonade assassine, notation voltairienne, rapidité enjouée, Mozart partout transformé en marchandise, toute une industrie, « Les Japonais, paraît-il, ont même été jusqu’à inventer un soutien-gorge « Nuit de noces » qui, en étant dégrafé, égrène un brin de Mozart  », rires, où est passé Wolfgang Amadeus Mozart, dates attestées 1756-1791, un météore, 35 ans d’existence, le narrateur pénétré de Requiem regarde et croit voir à travers la vitre du taxi «  les passants basculer dans le vide », trompette du Jugement Dernier, la musique est chargée de ces images-là, Mozart, il faut bien le comprendre, a vécu dans une époque de catholicisme triomphant, dans une Autriche baroque couverte d’églises, de bulbes dorés, de saints, de putti, de vierges, et nous voici précisément en Autriche, on roule maintenant de colline en colline par lacs, abbayes, châteaux, on va de Salzbourg à Vienne, de la maison natale à la tombe communautaire dans un cimetière des environs de Vienne qui, « comble d’ironie historique, s’appelle Saint-Marx  ». Y trouvera-t-on celui qui apparaît partout dans le spectacle ? «  Son rire saccadé est célèbre, ses fantaisies, ses caprices, ses dettes, son billard, sa solitude, son besoin éperdu d’amour, sa révolte, sa passion de l’indépendance, ses défis, sa virtuosité, sa mémoire d’éléphant, sa capacité infernale de travail.  »

Sollers nous entraîne de sa démarche tantôt précipitée, tantôt folâtre, il se couche dans l’herbe, boit du champagne, regarde le Danube, il se pénètre de ces paysages dont la clarinette de Mozart et les sérénades «  résument les profondeurs, courbes, échos, vallons, buissons  », il interroge les portraits de famille, Leopold le père, « un très bon musicien » qui a beaucoup composé, « tout cela est pratiquement oublié », Anna Maria la mère qui met sept enfants au monde, « elle a eu raison d’insister, puisque Mozart est le septième », Maria Anna la soeur de cinq ans son aînée, une surdouée elle aussi, mais « il y a don et don », la soeur sera « un phénomène de précocité dans l’interprétation, Wolfgang dans la création » (pique pour féministes ?), il interroge la maison-musée, le piano-forte, le violon, les pages de partitions « d’une petite écriture d’alouette, avec leurs cinq lignes traversées d’une pluie de notes, clés, croches, doubles-croches, violons, sopranos, ténors, plus vite, plus vite. L’encre à peine sèche qu’il faut déjà aller soulever l’orchestre et les voix ».

Le mystère pourtant demeure : « Comment un petit catholique de génie va devenir peu à peu le franc-maçon le plus inspiré des siècles.  » Mozart est un croyant peu ordinaire, un fervent. Jean et Brigitte Massin dans leur biographie ont voulu, «  emportés par une nervosité jacobine », tirer Mozart vers le credo athée, laïc et républicain, Sollers leur oppose cet «  Incarnatus est de la Grande Messe en ut mineur, on n’a rien écrit de plus ravissant et profond sur le mystère de l’Incarnation  ».

Interrogeons partout et toujours la musique et la musique seule, ou les poètes et les philosophes. Une Illumination de Rimbaud, c’est du Mozart, un poème de Hölderlin c’est encore du Mozart. Par contre, la vieille romance populaire tchèque que lit en pleurant une Eugénie rêveuse et romantique, promise aux destins bourgeois... Sollers ici devient tranchant, sa vieille haine du XIXe romantique et puritain le rend sévère, le XIXe n’aurait rien compris à Mozart et il se moque de cette Eugénie qui n’est pas l’Eugénie de Sade, la jeune fille a entendu Mozart jouer un seul soir sur son piano, comme le raconte le poète allemand Mörike, le lendemain elle reste pensive devant le piano, elle referme le couvercle et retire la clé « avec le désir jaloux qu’aucune main ne puisse l’ouvrir désormais  », le pourfendeur aussitôt expédie Eugénie d’une boutade, « son amour romantique est un cercueil pour piano », c’est une «  veuve éternelle », il fait rire et on emboîte peut-être un peu vite le pas du persifleur. Savoir jouir pleinement de son corps, ce serait ça pourtant le commencement de l’art et du génie. Ecoutons les philosophes, Norbert Elias et sa Sociologie d’un génie, Heidegger pour qui « Mozart a été un de ceux qui ont le mieux entendu parmi tous ceux qui écoutent », il avait « la faculté de composer un morceau entier presque achevé dans sa tête de sorte qu’il pouvait ensuite d’un seul regard le voir en esprit comme un beau tableau ou une belle sculpture », Nietzsche enfin pour qui Mozart était « un génie gai, enthousiaste, tendre et amoureux, qui, par bonheur, n’était pas allemand...  »

Mais déjà Sollers est loin, il est entré sans plus attendre dans la loge maçonnique « L’Espérance » écouter la petite Cantate K623. «  Que le gai son des instruments proclame à voix haute notre joie...  » La gaieté partout comme dominante du génie. Wolfgang a sept ans. Son père l’exhibe, lui et sa soeur, de Cour en Cour, «  Wolfgang », écrit son père, «  est d’une gaieté extraordinaire, un peu diable aussi  », il sait tout faire, il étonne tout le monde, y compris la Pompadour qui pourtant refuse de l’embrasser à la fin d’un concert, méditation sur le dérèglement chez les enfants précoces et cette formule piquante, «  Mme de Pompadour, rompue au contrôle de la sexualité royale, pressent ce dérèglement. Ce petit mâle virtuose a des capacités de jouissance ingouvernables. » En Angleterre un magistrat soupçonneux, Daines Barrington, se demande « s’il n’y a pas supercherie », il examine l’enfant, et laisse un document « impressionnant » sur ses capacités prodigieuses, déchiffrage, chant, improvisation, Barrington s’incline « et pourtant son aspect est tout à fait celui d’un enfant de son âge, et tous ses actes sont ceux d’un enfant de son âge. Un chat arrive... il abandonne le clavecin et il faut un bon moment avant qu’il y revienne. Quelquefois, à cheval sur un bâton, il caracole à travers la chambre. »

C’est ça le Mozart de Sollers, une suite de notations constamment savoureuses et piquantes.
Ce chapitre très corporel s’achève sur une rencontre qui ne s’est pas faite. 1766, Mozart passe par Genève. « J’étais très malade » écrit Voltaire à Mme d’Epinay « quand ce phénomène a brillé sur le noir horizon de Genève. Enfin, il est parti à mon très grand regret sans que je l’aie vu. » Voltaire a soixante-douze ans alors et se déplacer, malade ou non, pour un gamin de dix ans... Le moins ouvert à l’autre ce sera Mozart qui en 1778, assez monté contre ces Français qui l’ont mal reçu (trop d’esprit, pas assez d’oreille), se réjouira de la mort de Voltaire, « ce fieffé coquin », Sollers imagine pourtant que les deux hommes auraient pu s’entendre. « Voltaire aurait été, s’il l’avait connue plus tard, un ennemi de la musique de Mozart ? C’est loin d’être sûr (et Mahomet et L’Enlèvement au sérail vont au fond dans le même sens).  »

L’âme

Après le corps, l’âme, amusement rhétorique, une avancée dans la chronologie, de l’enfance à l’adolescence, une avancée surtout vers le coeur du mystère, la musique ou l’âme de Dieu. Amadeus, ce prénom que prend Mozart en 1770 à Vérone... Pleins feux sur l’essentiel, la composition musicale, «  Je suis plus heureux lorsque j’ai à composer. C’est mon unique joie et ma Passion. » Joie, liberté, mouvement. « Lorsqu’il recevait un livret, il allait et venait, l’esprit concentré sur le texte, jusqu’à ce que son imagination s’embrase », Mozart bouge sans cesse, c’est le contraire d’un assis, il compose en marchant, en observant, en écoutant, à table, au lit, partout, même liberté que Rimbaud, cette liberté qui se lit dans l’étonnante Correspondance, Mozart parle trois langues, il signe en verlan Trazom, il accumule les mots «  cul » et «  merde » dans les lettres à la « petite cousine coquine, la très chère cousine lapine  », « avez-vous encore le spunicunifait ? », d’autres lettres «  importantes pour comprendre l’orchestre de Mozart, son humour, ses moqueries, ses dons d’acteur, sa vivacité, ses bassons, ses cors, ses basses », son besoin de s’affranchir de tous les carcans, de contrecarrer le respect des formes et de l’autorité.

La composition musicale apprend aussi la maîtrise des émotions, apparente froideur à la mort de sa mère en 1778 à Paris, « détresse surmontée ? », écoutez donc les Sonates K304 et K310, « toujours se tourner vers la musique pour savoir ce que Mozart avait en tête ». Autre exemple de maîtrise, la rupture avec Aloisia Weber. « Il y a la rencontre. La chanteuse Aloisia. Elle a seize ans. Lui vingt-deux. Elle chante, elle joue du piano. [...] Oui, elle chante très bien, et même les passages épouvantables du Lucio Silla, opéra de jeunesse de Mozart.  » Les parents s’en mêlent. Conciliabules, agitations, un roman expédié en deux pages très alertes et voici le dénouement : Mozart revient de Paris après la mort de sa mère « et là il s’aperçoit tout de suite qu’il n’est plus prévu au programme ». La scène se passe à Munich, tant pis (il épousera plus tard Constance, la soeur), pour l’instant il se met au piano et il chante d’une voix forte (est-ce vrai ?) « Je laisse volontiers la jeune femme qui ne me veut pas » ou plus crûment « Que ceux qui ne m’aiment pas, me lèchent le cul !  » ou encore « ceux qui ne m’aiment pas, je les emmerde ! » Pas mal, dit Sollers. Ce serait ça le génie, la force ou plutôt mimer la force ?

Mozart est prêt maintenant à recevoir sa première commande d’importance, un opera seria, ce sera Idoménée ou une façon d’en finir avec le père, la soeur et l’archevêque, c’est ainsi que Sollers décrypte l’opéra, une analyse rondement menée. Il s’agit de l’histoire d’un fils qui doit être sacrifié par son père, « la scène d’époque interprétée par un castrat, Del Prato, devait être saisissante », un excès de complaisance masochiste du fils ? « Ce n’est pas le plus réussi des opéras de Mozart. Il y manque l’insurrection, elle va venir.  » Et c’est l’affrontement avec le Prince-archevêque Colloredo. Une explosion, une scène, une crise. Mozart refusera toutes les conciliations que proposera son père.

L’esprit

« L’archevêque pète les plombs  » écrit Sollers cavalier, en ce début de dernière partie intitulée L’esprit. On le sent si réjoui de voir que Mozart se rebelle, fût-ce au prix d’un coup de pied au cul, puisque c’est ça qui s’est passé, un certain Comte Arco « qui sert chez l’archevêque, va passer à l’histoire en finissant par chasser Mozart avec un coup de pied au cul, je n’invente rien : au cul ». Et maintenant sus à la musique, sus à Vienne, sus à cette dernière partie de sa vie, toute d’extraordinaire création. Mozart quitte Salzbourg et va habiter chez la mère de Constance à la pension « L’oeil de Dieu » (rire enchanté), il joue sans cesse et partout. « On n’arrête pas de transporter son piano d’un endroit à l’autre », il joue dès qu’une oreille attentive est là, « aimable, attentif, généreux Mozart  », que ce soit dans le confort ou la misère, en période de succès ou d’échec, il compose et c’est prodigieux de force, d’allégresse, de richesse, « Où trouve-t-il tous ses airs, Mozart... Quel homme fallait-il être pour déployer ainsi toute la gamme ?  »

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Mozart par Lange (1789)

Analyse tonique des six opéras qui suivent : L’Enlèvement au sérail, grand succès salué par Goethe en 1782, puis trois opéras en italien sur livrets de Da Ponte, Les Noces de Figaro 1786, « dès l’ouverture on sent qu’on est à l’air libre », Don Juan 1787, succès à Prague, échec à Vienne, Cosi fan tutte 1789-90, «  miracle de dialectique. L’amour physique et tout ce qu’on met autour (fidélité, jalousie, etc.) serait donc sans importance ? », enfin la même année 1791 La Clémence de Titus et La Flûte enchantée. C’est sans doute le plus extraordinaire, cette énergie, 1791, « Mozart comme ressuscité va connaître la plus grande année de création de sa vie, là encore mystère, deux quintettes pour cordes (les plus beaux), un concerto pour piano, l’Ave Verum, deux opéras (dont son plus grand chef-d’oeuvre La Flûte enchantée), le concerto pour clarinette, le Requiem inachevé et qui devait le rester. »

Et partout des remarques rapides, tendres, acerbes sur les femmes autour de Mozart. Passons sur cette lettre où Mozart parle de la fille de ses logeurs, une grosse femme laide et médisante et qui transpire et qui le rase et qui en plus, dit-il, est sérieusement amoureuse de lui, une lettre citée complaisamment, c’est le pire, insistons plutôt sur les alliées musiciennes, la chanteuse Nancy Storace ou Theresa Von Trattner l’élève préférée et puis Constance, surtout Constance. Sollers réhabilite la femme de Mozart comme il avait fait pour les soeurs Rimbaud dans Studio, il cite des lettres, «  aucune relation de Mozart n’a été et ne reste aussi peu comprise que celle qu’il a eue avec Constance, sa femme... Peut-être est-ce là, dans cet attachement passionné dont tout indique qu’il a été largement réciproque qu’est le vrai scandale ? Don Giovanni d’un côté, un véritable et raisonnable amour de l’autre ?  »

Remarques rapides, tendres, acerbes aussi sur les hommes autour de Mozart, Leopold bien sûr, qui meurt en 1787, au moment du Don Juan, «  Mozart l’aura adoré, ne pas s’y tromper », Salieri, les cabales de Salieri, très bon musicien au demeurant, le jaloux Salieri, l’empoisonneur..., c’est la légende reprise par Forman dans son film, et pourtant, incise légère en fin de livre, un soir de représentation de la Flûte « un spectateur est particulièrement enthousiaste. On ne s’y attendait pas, c’est Salieri  », les amis francs-maçons dont le méticuleux Puchberg, les pères d’élection enfin, le vieux Bach qui est mort, mais dont Mozart lit avec ferveur l’écriture un jour à Leipzig à la Thomaskirche (très belle scène) et Haydn qui disait de Mozart « Je m’étonne que cet être unique ne soit pas encore appointé dans une Cour impériale ou royale. Pardonnez-moi si je déraille : j’aime trop cet homme  », ces deux pères-là sont à l’exact opposé du rigide Commandeur, ce vieillard infatué auquel Don Juan oppose son violent No à la fin de l’opéra «  No ! Vecchio infatuato ! No !  »

Un livre fervent. Partout, que ce soit dans le fameux Quintette avec clarinette bien connu des lecteurs du Coeur Absolu, une clarinette « aiguë, grave, ronde, mélodieuse, rauque, coulée et profonde » [Cf. Un coup de clarinette peut abolir le hasard.]], que ce soit dans les musiques maçonniques, les messes ou les opéras, c’est le même combat de la joie contre la tristesse, de l’allégresse contre tous les engluements, enfermements, dogmatismes, tout ce qui porte la mort.

Et pourtant il faut bien quitter Mozart. Sa belle-soeur témoigne : « Son dernier souffle fut comme s’il voulait avec la bouche imiter les timbales de son Requiem.  » Sollers précise «  Nous sommes exactement le 5 décembre 1791 à 0 h 55. » Mise en bière selon le rituel maçonnique, service à la Chapelle du Crucifix le 6 décembre, enterrement de troisième classe à la tombée de la nuit par temps doux et brouillard (sans tempête de neige), toutes ces précisions pour contrecarrer les légendes, les romantismes, les récupérations idéologiques. On n’en restera pas à cet adieu funèbre, au Requiem, aussi magnifique qu’il soit, retour à la musique de joie, analyse de La Clémence de Titus (j’aime particulièrement cette citation de Heidegger «  La vengeance se masque et apparaît comme châtiment. Elle couvre sa nature haineuse en affectant de sanctionner. ») Tout s’achève sur La Flûte enchantée. Jusqu’à ses derniers moments Mozart s’est passionnément intéressé à cet opéra. Tout s’achève sur un air de flûte par un soir d’été et sur une prière qui sonne comme une Illumination.

Vous qui entrez, retrouvez l’espérance.
Une révolution aura lieu.
Mystérieux Mozart. Livre inépuisable. Il y a l’extraordinaire de l’oeuvre et de la vie de Mozart et la concision, alacrité, profondeur, limpidité à les raconter. Implications personnelles plus ou moins tacites, échos innombrables, un pari très audacieux et réussi. Hélas, pour le dire, sans doute faudrait-il savoir chanter comme Cecilia Bartoli.

Justine Novacasa, Etudes, Tome 396, janvier 2002 [1].

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Musique !

Philippe Sollers a fait du XVIIIe son siècle de prédilection, lui consacrant livres et articles. Après Les Surprises de Fragonard, Le Cavalier du Louvre Vivant Denon, Casanova l’admirable, il manquait un quatrième élément pour que le carré fût parfait. Peinture, culture, écriture, musique enfin avec Mystérieux Mozart. On sait depuis Une curieuse solitude que la littérature de Philippe Sollers est musique : les références à cette dernière sont innombrables et nécessaires. Philippe Sollers aime répéter qu’il croit beaucoup à l’oreille pour lire. Ce n’est pas une boutade. Ainsi, lorsqu’on lui reproche d’avoir écrit avec Paradis un livre « physiquement illisible » peut-il rétorquer : « Pour la rétine oui, pas à l’audition ». En somme, ce livre sur Mozart n’est pas une surprise : les lecteurs de Philippe Sollers l’attendaient depuis longtemps.

Les livres sur Mozart sont légion. Sollers en cite quelques-uns dans sa bibliographie. Mais un créateur parle toujours de l’intérieur de l’oeuvre d’un autre créateur. Ce n’est pas un universitaire, ce n’est pas un chercheur. Son commentaire est d’un autre ordre : incestueux, peut-être. Quand Dominique Rolin énonce dans son Journal amoureux , « il faut le savoir en priorité : la musique est la soeur jumelle de Jim », elle nous donne un renseignement des plus précieux. Sollers et la musique ne font qu’un.

Que nous dit-il de nouveau sur Mozart, ce livre d’écrivain ? Beaucoup de choses. Que l’auteur de Cosi fan tutte est moins éthéré et idéal qu’on le croit. Qu’il est libre, chatoyant, cohérent toujours, jeune, fort d’espoir pour combattre la désespérance. Un Mozart humain, libertin, agrémenté de recoins obscurs. Un Mozart énergique, joyeux. Comme Sollers, en somme : un joyau joyeux. Sollers ne cesse de le répéter, il se sert du XVIIIe siècle pour respirer : « Mozart est déchirant et léger. L’amour aussi fort que la mort est fait pour triompher d’elle. » Donc, il suffirait d’être attentif et sérieux ? Mais, oui, voilà tout. Attentif et sérieux, déchirant et léger. C’est ce Mozart-là que Philippe Sollers nous fait découvrir.

Quelle constatation court tout le long de ce livre ? Qu’on n’est jamais fatigué de Mozart. Qu’on n’est jamais fatigué de musique. Une sonate, un quatuor, un opéra peuvent encore s’écouter comme si on ne les avait jamais entendus. Musique de la durée, de l’harmonie, musique sensuelle. Ce « mystérieux » Mozart, c’est celui de la musique qui traverse le corps, du flot de musique qui emplit toutes les pièces, qui envahit le sommeil, qui est lié à l’amour. Dans Femmes déjà : « Qui ne comprend rien à la musique ne peut rien comprendre à la métaphysique. »

Avançons une hypothèse. Sollers, enfant, souffrit affreusement d’otites à répétitions. Ces terribles maladies de l’oreille furent peut-être une forme de ciselure de la nature qui voulait aider le jeune Bordelais à aller jusqu’au bout de sa passion de la musique. Aujourd’hui, Philippe Sollers joue du clavecin et du piano, possède une belle voix de baryton. Dans ce livre sur Mozart, qui est aussi un beau livre sur Sollers, il apparaît comme un homme au grand coeur qui veut faire partager à tous le bonheur de la musique en général et de celle de Mozart en particulier, une musique qui fait partie de la vie : « De nouveau, ce soir d’été, on éteint les lumières et on fait silence. Donne-moi la main, toi. Les trois coups sont frappés, la féerie recommence », musique !

Gérard de Cortanze, auteur de Philippe Sollers ou La volonté de bonheur, roman, 2001.

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L’énigme Mozart, « depuis l’écriture »

Par Alain Duault

On a beaucoup écrit sur Mozart, musicologie sérieuse avec Hocquard, riches intuitions des Massin, minutieuses observations de Robbins Landon, on a creusé tous les plis de la vie et de l’oeuvre — beaucoup d’aspects demeurent pourtant encore mystérieux, noeuds de tension interne des oeuvres, filigrane historique. C’est ce mystère qu’a choisi d’explorer Philippe Sollers en abordant enfin la musique frontalement, après qu’il l’eut faufilé dans nombre de ses livres précédents.

Car la musique n’est pas chez lui une découverte : elle est depuis longtemps présente — dans l’écriture : musicalité, rythmique, chant, de H [2] à Paradis, où c’est la voix qui rend lisible ; dans les évocations — de Femmes (« Qui ne comprend rien à la musique ne peut rien comprendre à la métaphysique ») à Passion fixe («  Pour savoir où on en est avec quelqu’un, il suffit d’écouter de la musique ensemble »), en passant, bien sûr, par Le Coeur Absolu qui fait du Quintette avec clarinette de Mozart l’hymne d’une société secrète de jeunes gens animés par une volonté étrangement révolutionnaire. Cent autres exemples.

Mais là, on change d’échelle c’est depuis l’écriture que Sollers veut aller à fond dans l’énigme, traversant de biais la biographie et les oeuvres pour poser la question de la signification historique de Mozart. Car, souligne-t-il justement, «  parler de Mozart comme si Staline et Hitler (pour ne citer qu’eux) n’avaient pas existé est d’un aveuglement stupéfiant ».
Questionnement d’aujourd’hui donc, qui n’est pas figé sur le XVIIIe siècle, ou plutôt qui pense le XVIIIe siècle comme une perspective dans laquelle notre présent est inscrit, c’est-à-dire un XVIIIe siècle «  qui n’est pas un lieu ou une époque mais une dimension de l’espace temps ». Pour cela, un double guide : la biographie (en particulier à la lumière si éclairante de la correspondance) et les œuvres. C’est de là que peuvent se poser les questions. Par exemple, pourquoi Mozart critique-t-il la France de manière si sévère après le séjour de 1778 (au cours duquel, il est vrai, il subit le traumatisme de la mort de sa mère) ? Pourquoi les opéras de Mozart ne sont-ils pas joués à Paris à cette époque ? Comment anticipe-t-il dans sa musique la Révolution française ? Qui est ce Mozart au milieu de son temps ? Pourtant, la nouveauté du livre de Sollers par rapport à tous ceux qui se sont écrits sur Mozart ne réside pas seulement dans les éléments de réponse qu’il apporte à ces questions, mais bien dans son écriture. Ecoutez Sollers décrivant Mozart : «  Il écrit en marchant, en observant, en écoutant en chantonnant, en mangeant en dormant, en se réveillant. Il rêve, il plane, il se pose, il lève la tête. Son énergie tranchante n’est jamais lourde, elle fouette, elle délie, elle relie. Les récitatifs de Mozart sont des merveilles. » Ou écoutant Mozart (Sir Thomas Beecham faisant répéter L’Enlèvement au sérail) : «  Il chantonne, il interrompt, il reprend, il plaisante avec les interprètes, il casse le rythme, et puis reprend et reprend encore, toujours plus énergique et volant, il enlève son orchestre, c’est l’enlèvement hors les rails. Ce n’est plus une turquerie, mais un scandale au Proche Orient, une insurrection, une prodigieuse leçon de liberté physique. » Ou encore (la Sonate pour violon et piano K 304 par Arthur Grumiaux et Clara Haskil) : «  Je te joue, tu me joues, je t’écoute, tu m’écoutes, nous nous écoutons, viens, donne-moi la main, ne restons pas là, allons plus loin. » Sollers fait entendre Mozart. Avec une allégresse contagieuse, avec ses fêlures aussi, avec ses vertiges. Lisez son commentaire de Cosi fan tutte : la compréhension en profondeur des femmes par Mozart y est mise en évidence, sa modernité qui excède le temps («  Cosi est un chef-d’œuvre de pornographie suggérée, ce qui lui permet de traverser légèrement toutes les surenchères organiques se croyant subversives sur ce sujet, comme, d’ailleurs, toutes les censures »), mais aussi ce ploiement du corps à l’écoute par exemple du trio Soave sia il vento, cette vibration que porte la musique.

Car si ce livre fait à la fois si bien entendre et comprendre Mozart, c’est qu’il est tissé à la musique, à l’émotion physique que porte la musique, autant qu’à cette toile historique et esthétique qui met Mozart en rapport avec Rimbaud, avec Lautréamont, avec Hölderlin, les grands « voyants », avec Sade aussi — mais non pas d’un point de vue primaire qui pointerait l’auteur de Justine derrière le rire de Don Giovanni, non, d’un point de vue plus élevé : «  Il était fatal que Mozart (comme Sade, mais en sens contraire) ait été appelé le "divin". Cela permet d’éviter la vraie question : qu’est-ce que le divin pour lui ? Et où en sommes-nous avec lui ? » Car cette effervescence si caractéristique de la façon qu’a toujours Sollers de lire ou de regarder (qu’on se souvienne de La Guerre du goût ou d’Eloge de l’infini), en mettant en rapport les signes, les affinités, les attractions, les résonances, on la retrouve dans sa manière d’écouter Mozart. Aussi bien écouter sa musique qu’écouter son nom, ses lettres (à son père en particulier), ses jeux de mots et ses jeux de langues (dans les étonnantes lettres à sa cousine), écouter ses instruments (la clarinette !) ou les détails inouïs de la biographie (Mozart logeant «  à l’Oeil de Dieu » : c’est le nom de la pension que tient sa belle-mère !). Comme il sait pointer aussi les filiations : de Chérubin («  un enfant de Watteau et de Fragonard ») à Don Giovanni, ou de Figaro à Leporello.

Car si Sollers est attentif à la musique de chambre de Mozart («  ses sonates, ses quatuors, ses quintettes, sa recherche du temps perdu »), à ses symphonies, leur allégresse, leur élan, c’est aux opéras qu’il s’attache pour creuser le mystère Mozart. A leur lien entre eux et à leur spécificité pour chacun. Sa lecture de Don Giovanni par exemple ouvre des perspectives inédites parce que, sans se confiner à quelque analyse musicologique, sociologique ou psychanalytique, il ose des mises en rapport audacieuses (celle des deux scènes de cimetière de Don Giovanni et d’Hamlet — «  Etre ? Ne pas être ? La musique répond : être »), il pointe la modernité d’une situation (au moment de la poignée de main fatale de Don Giovanni et du Commandeur : «  Le si impératif et dictatorial descend et tombe, alors que le no libertaire monte et culmine. Le non est un oui dont le Commandeur et sa compagnie (tous les Commandeurs, toutes les compagnies) n’ont aucune idée »), il souligne l’acuité universelle de Mozart (à propos du « Viva la liberta » de Don Giovanni : «  C’est un hymne bref ; mais mondial. Rien à voir avec la 9e symphonie et l’Hymne à la joie de Beethoven. On n’est pas au Panthéon mais en pleine campagne illuminée »).

On a compris combien cette écoute de Mozart est, au sens propre, excitante : elle en donne plus que jamais le goût. On a envie aussitôt après de se précipiter sur un disque, Don Giovanni, Cosi, le Quintette avec clarinette, et de se plonger dans cette matière vivante ainsi rééclairée, ainsi ressentie et comprise, avec profondeur et légèreté. Il faut se nettoyer les oreilles et l’esprit pour écouter Mozart, son insurrection allègre, cette formidable énergie, cet affleurement constant du désir, cette extrémité de l’émotion, cette poésie, cette clarté de matin contre l’obscurité et l’obscurantisme, cette liberté, cette électricité vitale — mais attention : «  Chacune et chacun peut avoir l’air d’écouter de la musique, mais qui la ressent en la comprenant (je connais des personnes qui savent lire les notes mais ne les entendent pas, et le contraire) ? " Beaucoup de gens ne lisent que des yeux", disait Voltaire. Beaucoup d’autres n’écoutent que des oreilles, et encore. » Da capo.

Alain Duault, Le Monde du 12/10/2001.

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Philippe Sollers, mozartien absolutiste

Par Dominique Fernandez

La fortune de Mozart a traversé des hauts et des bas singuliers. Célèbre de son vivant oublié le lendemain de sa mort, ressuscité à partir des années 1920, menacé par l’explosion de vulgarité médiatique qui culmina avec le bicentenaire, en 1991. Il était temps qu’un intellectuel de renom prît les choses en main et rouvrît le dossier musical de Mozart. Voilà, c’est chose faite. On ne s’attendait pas à trouver Philippe Sollers dans ce rôle de paladin d’Euterpe. Certes, son goût et sa compétence pour le XVIIIe siècle sont notoires. Mais le XVIIIe où il semblait le plus à l’aise était celui de Vivant Denon, de Sade, de Casanova. Là où flotte un léger parfum de « perversité » on peut compter sur son intervention. Les maîtres de l’érotisme et de la subversion c’est son affaire. Mais Mozart ? Le titre même, Mystérieux Mozart, a l’air de démentir toutes ses convictions antérieures.

Mozart, on le sait depuis que sa correspondance a été publiée intégralement, sans les coupures imposées par la pudibonderie bourgeoise, n’était pas un enfant de choeur (à moins que les enfants de choeur ne ressemblent tous à Mozart). Ses lettres à sa petite cousine, en particulier, bruissent de mots malsonnants pour les oreilles prudes. « Cul », « crottes », « chier » et autres obscénités plus ou moins cryptées : l’auteur de la Messe en ut mineur y allait gaillardement. Sollers mentionne cette curiosité, mais sans plus. Il n’a garde de s’y attarder. Ceux qui espéraient ou craignaient de le voir tomber dans le piège de cette autre réduction en seront pour leurs frais. Ni l’ange ni le pornographe ne retiennent son attention ; seul le musicien l’intéresse.

Grande nouveauté, à vrai dire, dans l’oeuvre d’un romancier qui a beaucoup écrit sur les peintres mais jamais sur un musicien. C’est pour cette raison, sans doute, que son livre a ce ton frais, cette allure vive, cette humeur allègre, ce bondissement ludique, cette vertu roborative. Et on aurait même l’impression qu’il vient de découvrir Mozart, tant il y a d’élan, de juvénilité, de jouissance communicative dans son essai, et de fier entêtement à se placer du seul point de vue de la musique. Ouvrez à la page 200, par exemple, et lisez ce qu’il dit du Quintette pour clarinette et cordes (cette oeuvre qui, déjà, arrachait à Mauriac des accents lyriques) : «  Le temps est suspendu, une grande sérénité est en cours. La clarinette, instrument de prédilection de Mozart, est envoyée en délégation dans ce monde pour évaluer et pacifier les passions. C’est bien la clarinette enchantée, aiguë, grave, ronde mélodieuse rauque, coulée et profonde. Elle anime la nature et les corps à égalité. On contemple, on se promène, on ne va nulle part, on plane, on rentre en silence. »

L’essentiel du livre, cependant, est consacré aux sept grands opéras, passés en revue dans l’ordre chronologique et commentés à la lueur des lettres à Constance, sa femme. Le lecteur retrouvera le brio, la liberté, les impertinences, les foucades de Sollers. Tout est régal dans ces pages, auxquelles je ne reprocherais — pour le plaisir de discuter à partir d’un texte aussi stimulant bien plus que pour faire le pion — que certaines lacunes et inexactitudes. Le rôle de Sextus, dans La Clemenza di Tito, n’a pas été écrit pour une femme mais pour un castrat. Sollers sous-estime ou ignore le rôle des castrats dans le destin musical de Mozart c’est par eux qu’il a découvert l’art du chant, en Italie et à Londres ; c’est pour eux que, encore enfant, il s’est mis à écrire ses premiers opéras : c’est peut-être en leur honneur qu’il a renoncé à son prénom allemand, Gottlieb, et l’a italianisé en Amadeus. Le rôle d’Idamante, dans Idomeneo, a été écrit pour un castrat. Et ce n’est pas un hasard : Idamante est un jeune homme innocent condamné absurdement à mort par son père, Idomeneo. Cette oeuvre, dit Sollers, «  n’est pas le plus réussi des opéras de Mozart. Il y manque l’insurrection. Elle va venir ». C’est vrai : Idomeneo est une apologie de la soumission, mais combien poignante et admirable ! Idamante consent de plénitude de coeur à la mort qu’a décidée son père, la voix du castrat exprime symboliquement cette docilité sacrificielle, Mozart se joue le psychodrame de ses rapports avec son propre père castrateur ; enfin, s’il n’y avait pas eu cette étape de la reddition masochiste il n’y aurait pas eu non plus la révolte contre le père, l’insurrection glorieuse de Figaro et de Don Giovanni. Dommage également que Lorenzo Da Ponte soit traité par-dessous la jambe. Ce génial librettiste n’a pas peu contribué à la réussite des trois chefs-d’oeuvre italiens. Et comment oublier que, alors que Mozart était tombé dans l’oubli, c’est cet étrange prêtre, chassé de Venise pour avoir mangé du jambon un vendredi, qui, obstiné et fidèle, a fait représenter Don Giovanni, pour la première fois, à New York, en 1825 ?

Sur le problème de la religion, Sollers se montre on ne peut plus judicieux. Jean et Brigitte Massin, dans leur célèbre biographie (Fayard, 1970), soutenaient que les messes et autres pièces catholiques de Mozart étaient des oeuvres de convenance et de convention, son coeur étant résolument franc-maçon et jacobin. Opinion ici victorieusement récusée. Mozart était fervent catholique — et c’est le Et incarnatus de la Messe en ut mineur, c’est le Requiem qui nous le disent —, comme il était non moins fervent jacobin — et c’est la Flûte enchantée, c’est la Cantate maçonnique, sa dernière oeuvre, qui en fournissent également la preuve. Pas d’autres preuves que par la musique : la force de ce livre est de ne raisonner, de n’argumenter, de n’être ému, de ne séduire, de ne chanter qu’en musique. Mozart était à la fois franc-maçon sincère et enfant convaincu de l’Eglise romaine. «  C’était quelqu’un d’autre, voilà. » Autre, il l’a été aussi dans sa vie amoureuse : à la fois libertin et conjugal, infidèle et fidèle. «  Peut-être est-ce là, dans cet attachement passionné (à Constance), dont tout indique qu’il a été largement réciproque, qu’est le vrai scandale ? Don Giovanni d’un côté, "un véritable et raisonnable amour" de l’autre ? Qui sait ? » Mystérieux Mozart.

Page 215, on sursaute. Déporté par son enthousiasme, Sollers dénigre en bloc l’opéra post-mozartien. «  Le grand sommeil de l’opéra, après la féerie de La Flûte enchantée (1791), va s’étendre sur la musique. » Il y aurait eu au XIXe siècle «  aplatissement général », «  nuit terrible » et «  contre-révolution musicale ». Verdi et Puccini sont liquidés en une ligne, sur le motif que Cecilia Bartoli, la mezzo-soprano enchanteresse, estime qu’ils ont indûment monopolisé le théâtre lyrique au détriment de Vivaldi et de Haendel. Opposer Mozart à Verdi, dresser contre la « vulgarité » de Verdi la « pureté » de Mozart a toujours été le travers des Français. Cela me semble aussi peu pertinent que de décrier Hugo et Zola au nom de Flaubert ; Tchaïkovski au nom de Moussorgski. Qu’on préfère les seconds aux premiers, soit. C’est un goût. Mais seulement un goût. « La » musique, « la » littérature ne se trouvent pas en un seul endroit.

D’ailleurs, la critique des qualités, comme disait Sainte-Beuve, est la seule féconde. On ne parle bien que de ce qu’on aime. Et quand il aime, Sollers aime à fond, avec un emportement gai et contagieux. C’est merveille que de l’entendre parler du génie de Mozart à comprendre les femmes et à en illustrer tous les états possibles. Rien de plus tonique que de comparer Mozart à Rimbaud (cf. la célèbre apostrophe du Voyant « Je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs ou vient d’un bond sur la scène ») ou de présenter Chérubin comme un enfant de Watteau et de Fragonard. Vingt, trente aperçus, ingénieux et profonds, font étinceler ce livre d’une lumière qui est celle de l’intelligence et du coeur.

Dominique Fernandez, Le Monde du 12/10/2001.

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Voir en ligne : Site consacré à Mozart


Voir également :

Mystérieux Mozart (II)

Mystérieux Mozart (III)

L’Evangile de Nietzsche, Entretiens avec Vincent Roy (le cherche midi). 3ème entretien : Mozart (11 octobre 2001).

Mozart dans notre Dico sollersien.

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[1Crédit cairn.info.

[2H vient de reparaître en poche (Gallimard, « L’imaginaire », n° 441) ainsi que Passion fixe (« Folio », n° 3566).

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4 Messages

  • A.G. | 8 juillet 2014 - 11:54 1

    Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)

    France Culture, Une vie, une œuvre, 5 juillet 2014

    Le nom de Mozart est synonyme d’évidence. Evidence à l’écoute, tant sa musique semble toujours tomber juste, ne demander d’effort ni à celui qui la joue, ni à celui qui l’écoute. Evidence aussi, dans la certitude qu’il est le plus grand compositeur de son temps, lui qui est célèbre dans toutes les couches de la population y compris parmi ceux que la musique classique n’intéresse pas.

    Quel est donc la particularité de ce musicien hors norme ? Qu’est-ce qui fait qu’on n’ait jamais cessé de le jouer, dès après sa mort et jusqu’à aujourd’hui ? Qu’est-ce qui rend sa musique si intemporelle ?

    Pour le dernier Une vie, une œuvre de la saison, nous serons en direct du festival d’art lyrique d’Aix en provence pour revenir sur la trajectoire de cet homme dont la légende est sans équivalent.

    Une vie, une œuvre


  • V. Kirtov | 23 juin 2012 - 10:03 2

    Les portraits de Mozart par Naïma Bergâme sauvés des flammes :


    ZOOM, cliquer l’image

    ZOOM, cliquer l’image

    ZOOM, cliquer l’image

    ZOOM, cliquer l’image

    La collection complète des 9 portraits (pdf)


  • Naïma Bergâme | 18 février 2012 - 03:49 3

    Mes Chers "9 Portraits de Mozart" Cher Sollers je les ai occis ; Découpés dans le sens de leurs lignes puis brulés. Vous sauriez écrire sur cela.Le silence du "milieu de l’art" je suppose !
    Viktor de Pile face m’avait proposé de les publier sur Pile Face je pensais que une série sur Mozart en Peintures attirerait des Amateurs d’Art et que l’argent que je pourrais échanger avec mes OEuvres me sortirait de ce qu’ils appellent les profiteurs du systeme les bénèficières du RSA ces gens qui n’oeuvrent
    à rien n’est-il pas ?
    Donc du côté de l’OEuvre, Celle de Mozart en ce qui me concerne que devais-je faire ? Mozart et Moi n’en pouvions plus(souvenons nous de ce qu’il a subi en France d’humiliations lors de son voyage à Paris).
    Je n’ai pas supporté qu’à travers moi cela recommence....
    Mozart et Moi avons donc dégagé les "9 Portraits à Lui dédiés".

    L’Un a dit un truc du genre :"Ne donnez pas des perles aux pourceaux" (je rajoute : en effet Voyez ils n’en
    veulent pas) !

    l’Autre a ecrit un truc du genre : "L"Heure Nouvelle est au moins très sévère"....Certes !
    Bientôt je vais vous les offrir sur Pile Face, ce qu’il en reste : des Photographies, alors regardons les Photographies !

    Mozart ces Peintures là sont parties, cette Artiste là est encore vivante cette Musique là est encore là...
    bien à Nous


  • A.G. | 7 novembre 2008 - 17:40 4

    Patricia Petibon que vous avez pu écouter ci-dessus interprétant du Mozart sous l’oeil enthousiaste de Sollers vient de publier une petite merveille intitulée Amoureuses.

    Des extraits : Amoureuses

    Interview sur France2 le 4 novembre 2008.