vous etes ici : Accueil » IL A DIT » J’aime mieux les êtres qui saignent
  • > IL A DIT
J’aime mieux les êtres qui saignent

Jean-René Huguenin sur Philippe Sollers

D 3 mars 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Jean-René Huguenin (1936-1962), sera un des cofondateurs de la revue Tel Quel, en 1960, avec Philippe Sollers.

Extrait de son Journal, 1958
Mardi 2 décembre

Vu hier après-midi Ph. Sollers. Nous avons parlé de choses tellement importantes et intimes
(« passion-détachement ») que tout à coup, d’un accord tacite, nous nous sommes arrêtés, à la fois humiliés, heureux et effrayés d’une telle ressemblance. Mais sa passion se contemple trop elle-même. Elle n’est pas assez incarnée, héroïque. La mienne repose sur le sacrifice, la sienne sur le plaisir - il a le sacrifice en horreur. Il lui manque quelque chose, un poids, du tragique, un rêve, son intelligence éclaire tout, elle ne respecte pas ces grands repaires d’ombre où notre mystère se tapit, il explique trop ; il n’inquiète pas. Il est lisse et lumineux, et on a l’impression que son bonheur ne cache pas de blessures, c’est un bonheur propre et sans charme, dur comme un bonheur d’enfant. J’aime mieux les êtres qui saignent. J’aime les forts, bien sûr, mais pas tout à fait les forts. J’aime les forts au regard tremblant tremblant d’amour. ..

- Quand je pense que j’ai à peu près complètement perdu quatre mois de ma vie, le tiers de toute une année, peut-être le centième de mon existence, j’ai le vertige.

- Que je suis devenu lourd et lent à m’émouvoir ! Oh, retrouver la grâce de m’émerveiller d’un rien ! Comment ai-je pu à ce point me trahir, oublier ma passion de la noblesse, me vulgariser, c’est-à-dire me mettre à la portée de tous - car tout le mal vient de là, pas de bonheur qui ne soit singulier, pas de joie sans refus monstrueux.

Je suis plus que jamais persuadé d’une chose : on ne peut pas à la fois aimer et être faible.
« Nulle grandeur qui n’inspire la terreur, dit Nietzsche.
Qu’on ne s’y laisse pas tromper ! »

- « Se constituer par toute espèce d’ascétisme une réserve de puissance et la certitude de sa force » (N.)

Jean-René Huguenin
Journal
éd du Seuil, col. Points,1964, 1993, p. 174


4e de couverture : Jean-René Huguenin se tua en auto à l’âge de 26 ans, en 1962, deux ans après la parution de son premier et seul roman. La Côte sauvage. Il avait accordé dès l’adolescence un soin constant à une autre oeuvre rédigée parallèlement ; son Journal. Il y consignera toutes ses luttes : pour devenir écrivain, se défendre contre la sécheresse d’une époque qu’il jugeait désespérément vide. Depuis sa publication, en 1964, le Journal ne cesse de toucher des générations successives de lecteurs. Sans doute parcequ’il porte un témoignage, unique par son exigence et sa lucidité, sur cet âge de la vie au nom si beau et si galvaudé : la jeunesse.

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document