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Ces gens là sentent le boin, l’alcool et l’éthylène (nouvelle édition)

Jean René Huguenin

D 17 février 2012     A par Viktor Kirtov - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Nouvelle édition enrichie,

Initialement court billet extrait du Journal de Jean-René Huguenin, publié le 6 Mars 2006.
L’intervention de « Marie d’Anjou », biologiste, nous a appris ce qu’il y avait derrière le titre initial (et maintenu) de l’article. Nous aurions pu deviner la piste « médicale », en observant que Jean-René Huguenin était fils de médecin. « Ces gens là sentent le boin... »

...Piqué au vif, nous en profitons pour prolonger la découverte de Jean-René Huguenin avec le présent dossier qui regroupe des extraits et liens sur l’écrivain, ses rapports avec Philippe Sollers et avec le groupe Tel Quel, des témoignages : François Mauriac, Julien Gracq (qui fut son professeur) et le rencontra ensuite, une demi-douzaine de fois, Jean Thibaudeau, un autre membre de Tel Quel qui nous éclaire sur les guerres picrocholines et exécutions sommaires (par exclusion) qui y règnaient. Suggestion initiale d’A.G., nous nous devions d’inviter Philippe Forest, l’incontournable historien de l’aventure littéraire de Tel Quel. Nous y ferons référence par des extraits, et des documents pdf, complétés de la référence des ouvrages pour remonter aux sources.

Jean-René Huguenin, a eu ses débuts littéraires avec « La Côte sauvage », salués par Mauriac et Aragon - comme pour Sollers - lequel Mauriac signera la préface de son Journal posthume. Ultime entrée du Journal, datée du 20 septembre 1962 :

Ne plus hésiter, ne plus reculer devant rien. Aller jusqu’au bout de toute chose, quelle qu’elle soit, de toutes mes forces. N’écouter que son impérialisme.

Son « Journal » et « La Côte sauvage », constamment réédités en poche au Seuil, collection « Points ».

Il se tuera en auto, le 22 septembre 1962, sur la route de Paris à Chartres, alors qu’il regagnait la caserne où il avait été affecté pour y accomplir son service militaire. Il avait 26 ans. Accident de la route, mortel, comme Roger Nimier, six jours plus tard, le 28 septembre ! Il n’a pas eu la chance de Philippe Joyaux de sortir « seulement » grièvement blessé, aussi d’un accident d’auto ; c’était trois ans plus tôt sur la route d’Espagne. L’époque aimait alors à conjuguer jeunesse, fougue, et griserie de vitesse sur la route.

Ces gens là sentent le boin...

Journal, 1958

Dimanche 14 décembre

La moitié de la nuit passée avec J.-E. H. [1] et Sollers, à essayer de nous entendre sur la revue. Je suis maintenant convaincu qu’aucun accord n’est possible avec Sollers. J’ai beaucoup d’estime et de respect pour lui ; n’empêche qu’il est dans le prolongement d’une race que je hais, la race de l’intellectuel hanté par le langage, le mot pour le mot, replié sur soi comme une vis sans fin, complètement coupé du monde, tout harnaché de littérature, protégé des superbes fécondes blessures de la colère, de l’amour et de l’honneur à vif. C’est une race stérile, comme on dit d’un pansement, d’un scalpel, qu’il est stérile. Ces gens-là sont immunisés contre toutes les maladies de l’âme, ils ont des âmes flambées, des âmes bouillies, lisses et blanches comme le marbre des laboratoires, ils sentent le bouin [2]. l’alcool et l’éthylène, leurs gros yeux froids sont ceux des microscopes. Écrire leur [vie] est une fin en soi, un art pur. Moi je ne connais pas d’autre littérature qu’une littérature de combat. Je peux même dire que je ne connais pas de grande vie qui ne soit une vie de combat.

Jean-René HUGUENIN
Journal

éd. du Seuil, coll. Points, 1964, 1993

Je t’aime, moi non plus

plus sur les relations J-R. Huguenin - Ph. Sollers dans le Journal.

*

Biographie :

Jean-René Huguenin, né le 1er mars 1936, débuta en littérature par des articles à la revue La Table ronde et au journal Arts. Conjointement, il préparait une licence de philosophie et le diplôme de l’Institut de Sciences Politiques, qu’il obtint en 1957. Bien qu’il se destinait à l’ENA, il se consacra essentiellement à son oeuvre littéraire dès 1958. Il fonda la revue "Tel quel" en compagnie, notamment, de Sollers, mais la quitta très rapidement... Il multiplia les collaborations avec divers organes de presses après le succès critique exceptionnel de son premier roman, La côte sauvage, paru en 1960. Il trouva la mort au volant de sa voiture entre Paris et Chartres, le 22 septembre 1962. Il avait 26 ans.

Bibliographie :

La Côte sauvage, éd. du Seuil, coll. Points, roman

Journal, éd. du Seuil, coll. Points, Journal intime

Une autre jeunesse, éd. du Seuil, articles et textes

Le feu à sa vie, éd. du Seuil, textes et correspondances

Tel Quel N° 1 (Mars 1960) Jean-René Huguenin, Adieu

Tel Quel N° 12 (hiver 1963) Julien Gracq, Sur Jean-René Huguenin


Evocation de J-R Huguenin par François Mauriac

Ce jeune homme ne reniait pas ceux qui étaient venus avant lui. Je le sentais très proche d’eux : il ressemblait aux amis de ma jeunesse, à ceux qui sont partis avant l’heure. Il était marqué du même signe, il les a rejoints.
François Mauriac - Bloc-Notes

La préface de François Mauriac à l’édition posthume du Journal :

Si Jean-René Huguenin avait vécu, si le temps avait été donné à l’auteur de La Côte sauvage pour écrire l’oeuvre que ce premier livre annonçait, et si, vers sa cinquantième année, il avait retrouvé ce manuscrit au fond d’un tiroir, il en eût été peut-être irrité ; il ne l’aurait pas publié sans ces commentaires dont nous accablons volontiers la jeunesse et que nous n’épargnons pas au jeune homme que nous fûmes. Mais dans la lumière de sa mort, ces pages ont pris un aspect bien différent. Presque chaque parole en est devenue prémonitoire.

Cette danse que la jeunesse mène volontiers autour de la mort, cette coquetterie funèbre nous eût lassés, peut-être, si la mort n’avait été fidèle au rendez-vous. Mais elle a répondu à l’appel. Alors la densité de chaque mot a changé d’un seul coup. Et nous nous penchons aujourd’hui sur une oeuvre qui ne ressemble plus à ce qu’eût été le Journal d’un jeune homme retrouvé et publié au temps de sa maturité et de sa gloire. Ce Journal a la lividité de l’éclair : le coup va frapper d’une seconde à l’autre. Il a frappé ; et voilà ce qui nous reste de l’auteur de La Côte sauvage. Rien ne nous viendra plus de lui. [...]

La suite (pdf)

Evocation de Jean-René Huguenin par Julien Gracq

Au Lycée Claude Bernard à Paris, Jean-René Huguenin et Matignon, autre comparse du Groupe fondateur de Tel Quel avaient eu pour professeur Louis Poirier alias Julien Gracq. Grand témoignage de ce dernier dans une interview du Nouvel Observateur.

Julien Gracq. - J’ai eu Huguenin comme élève en troisième, puis dans une classe de terminale. Il est certain - surtout en histoire - qu’on n’a pas des rapports directs, très fournis, avec les élèves ; on ne les a que trois heures par semaine, cela reste un peu anonyme. Mais j’ai un souvenir assez net de Huguenin, et surtout d’une espèce de remous qui se promenait autour de lui dans la classe. Une classe, ce n’est pas seulement quarante élèves et autant d’individualités : c’est aussi des agrégats. On perçoit cela très vaguement du bureau où on parle, mais on voit bien, à l’entrée, à la sortie, qu’il y a des attractions qui se produisent, des petits groupes qui se forment, par affinités ou hostilités...

« En ce qui concerne Jean-Edern Hallier,
je ne suis pas sûr de l’avoir eu comme élève,
quoi qu’il le dise... »

Et visiblement, Huguenin était le centre d’un de ces groupes. Il y avait là surtout Renaud Matignon, qui a dû le suivre dans toute sa scolarité - en ce qui concerne Jean-Edern Hallier, je ne suis pas sûr de l’avoir eu comme élève, quoi qu’il le dise... - et puis quelques autres. Huguenin n’était pas un élève particulièrement brillant ; c’était un bon élève, travailleur, dont je crois qu’il ne portait pas un intérêt spécial par ailleurs à l’histoire et à la géographie... Mais il avait une physionomie, je me rappelle très bien qu’il tranchait sur les autres - d’abord, par une espèce d’aisance physique, et puis par un certain détachement coupant. C’était une personnalité, qui devait en imposer à ce groupe. Voilà l’idée qu’il m’a laissée de lui au lycée. Ensuite, j’ai repris contact avec lui, à l’occasion notamment de deux visites
qu’il m’a rendues à Saint-Florent : une fois, il a passé une après-midi pour une interview à propos du « Balcon en forêt », qu’il a publiée dans « Arts » ; une autre
fois, il était sur la route pour rejoindre une fiancée qui était en Bretagne, il s’est arrêté pour déjeuner avec moi dans un hôtel qui s’appelait La Boule d’or, ce devait être un an avant sa mort. Auparavant, j’avais assisté, de manière très intermittente, à la naissance de « Tel quel ». A ce moment, Huguenin était ami avec Sollers ; je me rappelle avoir dîné deux ou trois fois avec eux, avant le lancement de la revue. Et je me souviens très bien du cocktail qui avait été donné à Port-Royal à cette occasion, c’était très curieux : ces jeunes gens étaient sympathiques, tous talentueux, de Sollers et Huguenin à Hallier et Coudol, qui a écrit un livre très intéressant : « le Voyage d’hiver », et dont on m’a dit qu’il s’était reconverti dans la banque... En fait, Huguenin était resté fidèle à ses amitiés de lycée : la moitié du groupe était formée d’anciens camarades. Mais c’était vraiment « A nous deux Paris ! », il y avait un côté balzacien, une sorte de fièvre qui m’avaient beaucoup frappé.
« En fait, je n’ai suivi aucune revue
régulièrement, pas plus " les Temps modernes "
que " Tel quel " »

[...]

N. O. - Vous est-il arrivé de relire « la Côte sauvage » ?

J. Gracq. - Ah ! Oui... et je relisais récemment un texte qui rappelle « la Côte sauvage », et qui s’intitule « La plage était déserte » : c’est assez proche d’ « Un beau ténébreux » ; les plages désertées de septembre et d’octobre me touchent beaucoup, comme Huguenin ; c’est un joli texte, qui résonne assez bien en moi.

N. O. - Votre attention a-t-elle été retenue par la publication du « Journal » ?

J. Gracq. - Oui, j’y ai appris beaucoup de choses sur lui - dans la mesure où, comme je vous l’ai dit, je ne le connaissais pas très bien. Il y avait certains traits qui apparaissaient dans ce « Journal », notamment une impatience qui aurait pu être un risque dans sa carrière ; il ne faut pas qu’un écrivain soit impatient. Mais avec les années, elle se serait atténuée. C’est qu’il était resté très jeune, très adolescent dans sa manière de s’exprimer. C’est un journal extraordinairement vivant - comme il l’était. C’est ce qui me frappe : chez lui, l’usure, ou du moins une certaine ternissure qui intervient presque aussitôt après l’adolescence, ne trouvait pas de prise.

N. O. - Quelle impression la plus marquante la lecture de « la Côte sauvage » vous a-t-elle laissée ?

J. Gracq. - Il en avait déjà publié un fragment que j’avais trouvé bon, mais sans plus ; assez curieusement, c’est le livre entier qui m’a frappé. Je l’ai lu du début à la fin, j’ai été pris par le récit. Je me retrouvais là en terrain de connaissance : la Bretagne, je la voyais un peu de la même manière - mais cela n’aurait pas suffi à me passionner dans ce livre : il s’agissait surtout d’une grande résurgence du romantisme, qui me plaisait beaucoup. Et puis, c’est une époque qui était quand même très intellectuelle, dominée par Sartre (j’ai relu un article de Huguenin sur Sartre qui est assez dur, puisqu’il considérait Sartre en 1959 comme un personnage fini - ce qui n’était pas tout à fait le cas...).

« Ce qui délassait et réjouissait
dans cette ?uvre,
c’était l’absence d’appareil théorique »

Cela créait une atmosphère desséchée, terriblement urbaine, avec des livres se passant dans les cafés, autour de conversations continuelles, de discussions métaphysiques... Le roman d’Huguenin représentait une réaction complète contre tout cela : la primauté de l’affectif éclatait, et une aspiration au plein air qui m’était tout à fait proche. Ce qui délassait et réjouissait dans cette ?uvre, c’était l’absence d’appareil théorique, à une époque où la littérature était terriblement théorisante : il fallait se recommander de l’existentialisme, du Nouveau Roman, etc. L’écriture de Huguenin était accessible, sans jargon, le talent y sortait naturellement - notamment dans le dialogue ; c’est quelque chose qui ne vient pas toujours vite, et qu’il maîtrisait très bien, avec de réelles trouvailles.

Le texte complet (pdf)

Romantisme de Jean-René Huguenin

Parviendrait-on à mettre en évidence pour ces premiers textes - et pour ceux qui, dans ces années-là, les accompagnent - un quelconque dénominateur commun littéraire ? Le premier comité de rédaction, on l’a vu, est un ensemble à la cohérence problématique, son esthétique est largement faire de la somme impossible de positions contradictoires et de goûts incompatibles.

Dans une lettre de mars 1959 adressée à Jean Le Marchand, Huguenin se confesse ainsi :

Ah ! je suis un romantique, et un romantique mal dompté, ce qui risque souvent de me coûter cher.[...]

Suite (pdf)


L’exclusion de Tel Quel

La relation par l’intéressé

Exclu le 29 juin, il note, sobrement, dans son Journal du 2 juillet :

Samedi 2 juillet
Renaud et moi exclus de Tel Quel - qui décidément court à sa perte. Malgré les assez méchantes manigances de Jean-Edern et de Philippe, je ne me sens pas de rancune.

Dans l’appartement du Général Hallier (le père de J-E. H.)
Coudol, Hallier (debout), Sollers (livre à la main)

ZOOM, cliquer l’image

Peut-être n’ai-je plus de vanité. Mon indifférence a grandi avec ma tendresse. Il me semble que je ne juge plus les autres à leurs erreurs, mais aux souffrances qui les leur font commettre.
Je suis au reste assez satisfait de ne plus traîner ce boulet qu’était Tel Quel.

Samedi 9 juillet
Signé mon contrat avec le Seuil hier. Mon roman est parti aujourd’hui pour l’imprimerie.
Extrêmement fatigué, un peu triste, envie d’aimer envie d’aimer.

Le ver était dans le fruit depuis la publication du N°1 de Tel Quel où il figurait - et ce fut la seule fois - avec un article titré « Adieu » - un extrait de son livre à paraître. Les prémisses du conflit apparaissent dans son Journal avec sa relation du cocktail donné pour le premier numéro, le jeudi 24 mars [entrée du Journal, Vendredi 25 mars], puis le Mardi 29 mars : « Dîné hier soir avec Jean-Edern et R. [Renaud Matignon] », appel de Ph. [Philippe Sollers] (qui veut me parler d’une chose « sérieuse » ?). Puis cette soirée cette entrée du Dianche 8 mai. « La soirée d’hier m’a été pénible (Philippe, J-Ed., les Baudry et les anodins. ».

La relation d’un témoin : Jean Thibaudeau

« Je suis reçu le 18 mai[1960], et Huguenin est exclu le 29 juin ». Pas le temps de connaître Huguenin, mais le temps d’assister à son exclusion et connaître Tel Quel de l’intérieur de 1960 à 1972. Son témoignage éclaire les pratiques d’exclusion qui régnaient au sein du Comité Tel Quel. Climat d’une époque ! Ces pratiques étaient aussi en vigueur dans les cellules communistes et groupes très politisés. Extraits de son livre « Mes années Tel Quel » [3]

47. Je reviens à 1960.
La « charte » qui accompagne le contrat[de membre au Comité Tel Quel] institue une compagnie on ne peut plus fermée : c’est à l’unanimité qu’on accueillera de nouveaux membres [4] , ou qu’on en exclura d’anciens (articles 6 et 8).
Cette règle allait engendrer une première Terreur.
Je suis reçu le 18 mai, et Huguenin est exclu le 29 juin. La raison de cette exclusion : nous sommes tous « contre » La Côte sauvage (que le Seuil accepte d’emblée, le contrat est signé dès le 8 juillet).
De mon côté, c’est bien clair : ce roman va dans une direction tout à fait à l’opposé de celle qui est la mienne, il vient ajouter une nouvelle pierre à la restauration du roman « bourgeois », dans son acception la plus étriquée, que Sagan et Sollers ont illustrée, deux ans plus tôt.
Pour les amis de Jean-René Huguenin, c’est un peu différent.
Il est vrai que Sollers, en 1960, a renié sa Curieuse Solitude, et que Boisrouvray, ni Coudol, n’en sont passés par une régression semblable.

Quant à Matignon et Hallier, « grands écrivains » sans aucun titre, peut-être étaient-ils simplement furieux de se voir doublés par leur camarade.
Il n’empêche que les uns et les autres ont exclu un ami (de plus ou moins longue date) pour un livre dont ils publiaient quelques semaines plus tôt de « bonnes pages ». [5]
Je peux encore supposer que Sollers et Hallier se seraient mis d’accord pour écarter de leur chemin quelqu’un qui risquait de leur faire de l’ombre (et en effet, Huguenin eut du succès, article de Mauriac, etc., jusqu’à espérer le Goncourt).

48. La « charte » prévoyait, outre l’exclusion pure et simple (temporaire ou définitive), des « avertissements » (et même une « figuration sur la liste noire ») (art. 8).
C’est ainsi que dès le 11mai Huguenin est « averti » (avec menace d’exclusion) pour ses « absences répétées et imparfaitement justifiées à des réunions importantes » (signé Hallier, Matignon, Sollers).
Un second avertissement lui est adressé le 27 mai, toujours pour manque d’assiduité, assorti d’une exclusion d’un mois[...]
L’exclusion enfin prononcée (le 29 juin) (signée Hallier, Sollers [disposant des procurations de Boisrouvray et de Coudol], et Thibaudeau [en post-scriptum, de la main de Jean-Edern Hallier, « Renaud Matignon, exclu pour une durée de six mois, ne pouvant prendre part au vote »]).

Très joli :

Mercredi 29 juin 1960

Cher Jean-René,

Vous aurez constaté comme nous, depuis longtemps déjà, une divergence de vue de plus en plus marquée au sujet de Tel Quel. il nous semble que cette incompatibilité n’a jamais été si manifeste et qu’il y aurait de votre part comme de la nôtre une sorte de complaisance à feindre de l’ignorer. Il ne s’agit pas, vous le pensez bien, de jouer, à l’intérieur de cette revue à des « prises de pouvoir » personnelles. Votre personnalité n’est d’ailleurs pas en cause, mais le choix qui vous est propre et qui vous éloigne de nous. Comme il est de votre droit de l’affirmer, il est aussi du nôtre de ne pas vous y suivre (et réciproquement). Aussi, vous ne serez pas étonné que, soucieux de donner à une séparation déjà prononcée dans les faits, le moins d’éclat, de conséquences et d’amertume possible, nous vous demandions votre démission et l’acceptions sur-le-champ. C’est, nous le croyons du moins, la seule manière, sur un désaccord qui ne juge ni vous ni nous, d’instaurer des rapports plus libres et d’ailleurs plus sincères.

Amicalement.

[...]

*

On s’exclut mais on continue à se voir, comme en témoignage l’entrée suivante [note pileface] :

56. Cette première époque (postadolescente) de Tel Quel dura environ trois ans.
Pâques 1962 : je suis d’abord en Vendée, puis à l’île de Ré, chez Sollers (qui se réserve ses matinées à pratiquer Virgile), puis nous allons tous deux retrouver une assez nombreuse et très joyeuse compagnie dans le château que la famille Hallier possède à Briec, Finistère, non loin de Douarnenez.
Là, une nuit de clair de lune : Hallier s’est claquemuré dans la chambre du général, et de son épouse - et tout autour, pour lui faire peur, nous organisons un chahut de fantômes. On danse, revêtus de grands draps, sur les pelouses. Dans les greniers, l’escalier, les couloirs on traîne en hurlant des chaînes épouvantables.
Les plus malins de l’étage au-dessus promenaient devant les fenêtres de ce cher Jean-Edern des bougies allumées, fixées je ne sais comment à des fils de fer...
Je ne sais si Huguenin était à Briec, cette nuit-là.
Il fut dans tous les cas ces jours-là des nôtres, avec son amie, sa s ?ur, ses neveux : ses quatre passagers, blessés dans l’accident qui lui coûtera la vie, le samedi après-midi, 22 septembre, alors qu’au volant de son cabriolet blanc Mercedes, roulant à vive allure en direction d’Ablis, il se déportait sur sa gauche, prenant en écharpe une 404. Pour cette 404 : son conducteur, un grainetier, de trente-deux ans, est tué, ses trois passagers - sa femme, sa mère et son frère - sont grièvement blessés.

(A la mort d’Huguenin, Sollers, dans un mot, me dit la peine que doit éprouver Hallier.)

Tel Quel n° 12 [mars 1963] publie un juste hommage de Julien Gracq à son ancien élève.)

Jean Thibaudeau
Mes années Tel Quel
Ed. Ecriture, 1994, p. 64-73

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Comité Tel Quel 1960-1982
Source : Jean Thibaudeau, Mes années Tel Quel

La relation par l’historien de Tel Quel (Ph. Forest)

Philippe Forest intitulera le chapitre 4 de son Histoire de Tel Quel : « Une revue en guerre(s) : drames et comédies. » ce qui donne bien le ton.
Le climat de l’époque est aux tensions politiques clivantes, de la guerre d’Algérie. La revue naît dans ce climat auquel vont s’ajouter les conflits internes liés aux projets littéraires et aux égos.


ZOOM, cliquer l’image
LA DEMOCRATIE IMPOSSIBLE DU COMITE

Le premier comité fondateur de six membres unit deux groupes d’égale importance numérique : le « clan Hallier » avec Matignon et Huguenin, le « clan Sollers » avec Boisrouvray et Coudol. « Rien ne peut se faire sans leur accord ou sans le ralliement de l’un aux positions des trois autres. Dans la pratique, cela reste trop vague pour permettre la gestion effective de la revue, c’est pourquoi Tel Quel se dote d’une charte qui vient préciser les procédures en vigueur relativement à toutes les questions litigieuses [6].

lire la suite

JEAN-RENÉ HUGUENIN EST EXCLU

Quelques jours plus tard, parce qu’il est parti dans sa maison de Chailles pour travailler à son roman et n’a pu donc assister à la réunion suivante du comité, Jean-René Huguenin reçoit, sur papier à en-tête de la revue, un très officiel « avertissement », daté du 11 mai et signé de Jean-Edern Hallier, Renaud Matignon et Philippe Sollers. Le texte en est ainsi rédigé : « Chacun des membres du comité de Tel Quel de son côté un travail important à effectuer, Vos absences répétées et imparfaitement justifiées à des réunions importantes de ce comité nous mettent dans l’obligation, pour la bonne marche de la revue, de vous adresser un avertissement qui, s’il devait se répéter, conduirait à votre exclusion [10]. »

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La Côte sauvage

Extrait

Un après-midi, au début d’août, ils allèrent revoir la pointe du Raz. Olivier, qui marchait derrière Anne et Pierre sur le sentier trop étroit,s’arrêta pour renouer son espadrille. Puis, au lieu de les suivre, il s’assit sur un rocher. Le ciel et l’océan, pâlissant vers le large, finissaient par si bien se confondre à l’horizon, qu’une blanche traînée de mouettes au loin paraissait le sillage d’un vaisseau...

Le pique-nique au Menez-Hom, le voyage à Ouessant, les jumeaux descendant vers la mer en marchant sur les mains, la blonde Ariane tournant la tête et souriant, avec cette douceur qui embrumait ses yeux quand elle les posait sur les siens, « elle ne te regarde pas, disait Anne, elle te rêve... », ces images mêlées de cris, de phrases retenues au hasard, « j’ai une faim de loup ! en arrivant nous mangerons, les jumeaux », « le ballon, Olivier, le ballon »criait Anne, mêlées au goût du cidre, des sablés, à l’odeur du vieux bois des bahuts bretons dans les crêperies de Locronan, au picotement du sel après les bains, « le ballon ! Olivier, le ballon... », et lui, stupide, ne bougeant pas, la regardant ... et il courait enfin, ramassait le ballon et le lui lançait sans rien dire, ce sont ces images, ces souvenirs sans importance, qui, plus tard, le feront souffrir.

Jean-René HUGUENIN - La Côte sauvage

Crédit : Nicole VOLLE

Critique de Marie Lebrun

13 septembre, 2010

Je n’avais jamais lu « La Côte sauvage » de Jean-René Huguenin. Sachant que c’était un livre important, un roman « culte » pour de nombreux amoureux de la littérature, je l’ai acheté en poche il y a quelques jours et lu quasiment d’une traite [...]

Le Finistère nord sert de cadre au roman : cette région faite de mer, de landes, de rochers et de fougères est décrite avec une grâce infinie par le romancier ; la mer qui rafraîchit, les fougères dans lesquelles on se roule au début de l’été, les chemins sur lesquels on se rend certains dimanches voir passer le Pardon [...] un univers à travers lequel Olivier, le personnage principal du roman, retrouve sa famille et ses souvenirs, le temps d’un été. Le jeune homme revient de deux ans passés à l’armée. Dans le manoir familial, l’attendent sa mère et ses deux soeurs, Anne et Berthe. [...] On comprendra en lisant le roman, que la seule personne au monde qui compte vraiment pour Olivier est sa soeur Anne. Anne, la belle jeune fille brune et mince qui le suit dans ses jeux depuis toujours. Anne qui lui obéit, toujours, parce que ce qui est bon et souhaitable est toujours ce qu’Olivier a décidé. Anne qui symbolise l’enfance heureuse, les merveilleuses vacances en Bretagne et probablement, bien que ce ne soit jamais dit, un idéal féminin, dont le héros ne cherche étrangement pas le « pendant » dans les jeunes filles extérieures à la famille.

Ces vacances là voient Olivier inquiet face à l’avenir, jaloux (sans vouloir l’avouer) de la relation d’Anne avec Pierre, qui est son meilleur ami depuis de nombreuses années, et souhaite épouser la jeune fille à la fin de l’été. Pendant des semaines, ce futur mariage va peser entre le frère et la soeur. Anne est si attachée à son frère et si fascinée par son charisme et l’amour qu’il lui porte, [...)

Il y a des passages poignants dans ce livre, tant on sent une fragilité proche du désespoir dans le personnage d’Olivier, jeune homme sans doute trop nostalgique et sensible pour supporter de grandir. « A quoi bon les rejoindre ? Qui l’attendait ? Il était seul. Simplement, la présence des autres, leurs questions et leurs cris lui dissimulaient parfois sa solitude, formaient entre elles et lui comme un écran dont il éprouvait à cet instant la transparence et l’irréalité. Une force douloureuse le traversa, il pivota lentement sur lui-même — les rochers déchiquetés, noirâtres, le phare lointain, la lande noyée, les moutons, les rochers- et il lui sembla faire d’un seul regard le tour de toute la terre. « Personne n’existe » murmura-t-il.

Un chien noir, le museau rasant le sol , suivait une odeur dans la lande ; il disparut quelques secondes derrière un rocher isolé comme un moine en prière. Lorsqu’ Olivier se retourna, une traînée de soleil traversa les nuages et répandit sur les flots une lumière blême. Il eut faim, sans savoir de quoi, il lui sembla grandir, devenir lumineux lui-même, le vent coulait dans ses veines et il sentait battre son coeur... Mourir était impossible. Il ne souhaitait rien, il n’avait rien à perdre, il était libre. Le soleil s’éteignit. »

Une ombre d’inceste s’insinue dans certaines scènes, jamais scabreuses,[...] ; les scènes de tête à tête entre frère et soeur sont au contraire bouleversantes de pudeur et de sensualité contenue.

Ce roman est remarquable par la qualité exceptionnelle de l’écriture et l’habileté de la construction narrative. Huguenin mêle au récit des rêves d’Olivier, des monologues du jeune homme dont on peut suivre ainsi les hésitations, le désarroi. Le roman au début assez léger, parfois même drôle, se finit en tragédie. Une tragédie dont l’auteur nous laisse imaginer le point final.

Un grand roman sur de multiples thèmes fondamentaux : la peur de quitter l’enfance, l’amour impossible, la peur de la solitude et de la mort, la fascination pour la nature. A lire absolument.

Crédit : Marie Lebrun


[1Jean Edern Hallier

[2
absent du Petit Robert 2006, absent du dictonnaire historique de la langue française d’Alain Rey ; par contre Bouin est le nom d’une commune à proximité des Sables d’Olonne, de sa côte sauvage(vendéenne), dont il fera le titre de son seul roman (celle de J-R Huguenin est celle du Finistère). C’est une ancienne île qui fait partie du marais breton nous dit Le Larousse encyclopédique 1960. Marais salants, élevage (moutons de pré-salé). On y pratique l’ostréiculture. Air iodé. C’est peut-être à cet iode que fait allusion Huguenin qui comme l’alcool stérilise les plaies

[3Ed. Ecriture, 1994, p. 64-73

[4Comme dans les statuts la Société secrète du Coeur Absolu, roman que Sollers écrira bien plus tard et publié en 1987. (note pileface)

[5L’article Adieu, signé Jean-René Huguenin, dans le numéro 1 de Tel Quel (note pileface)

[6Philippe Forest, Histoire de Tel Quel, Seuil, 1995, p . 102.

[7Jean-René Huguenin, Journal, p.182

[8Ibid. p. 239

[9Jean-René Huguenin, Le Feu sa vie, op. cit., p.182.

[10Archives du Seuil

[11Jean-René Huguenin, Le Feu à vie, op. cit., p. 182

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4 Messages

  • V.K. | 5 février 2012 - 17:36 1

    Vous habitez une belle région que j’aime et où ai conservé quelques attaches.


    La douceur angevine, poudrée de blanc comme une geisha
    Bray-sur-L’Authion, 30 janvier 2012 - ZOOM, cliquer l’image

    Marie d’Anjou... !
    _ Vous avez des atouts au Roi et à la Reine dans votre jeu.
    _ Ascendance royale ! Vous avez passé votre enfance au Château d’Angers, vous aviez comme compagnon de jeu, le futur Charles VII, avec qui votre mère Yolande d’Aragon - une vraie femme de tête -venait de vous fiancer. Vous étiez encore très jeune, 9 ans, et Charles, 10 ans. Et contrairement à l’usage, c’est à Angers, sous la garde de Yolande que le jeune Charles serait éduqué. Yolande était une merveilleuse diplomate, sachant convaincre. Peu importe que ces ralliements le soient par intérêt, conviction ou opportunité.
    L’alliance de l’intelligence et de la beauté ("séduisante" ont aussi dit ses contemporains), des armes redoutables chez une femme qui sait les utiliser. Elle avait toujours de bons arguments et savait les avancer : Le jeune Charles est venu s’installer à Angers, il n’était qu’en troisième rang dans l’ordre d’accession au trône (deux frères devant lui), mais Yolande voit loin. Fort opportunément, les deux frères moururent prématurément. De quoi sont-ils morts, on ne sait pas bien. Ce qui est sûr, ce n’est pas de fait d’armes. Morts en quelques jours, la médecine était encore limitée dans son diagnostic et ses remèdes. Intoxication alimentaire ? Intentionnelle ou pas. C’était une mauvaise habitude de l’époque de régler des conflits d’intérêt ou de pouvoir par le poison. On l’a dit, mais rien n’a jamais été prouvé. Ses deux frères ainés sont morts opportunément de mort naturelle.

    Charles deviendra Roi et vous, Reine de France. Le Charles VII que la Pucelle fera sacrer à Reims ! Et là, ressurgit la femme de l’ombre qu’est Yolande d’Aragon, celle qui fait les majorités dans l’entourage du Roi, celle qui a tout de suite compris le parti qu’elle pouvait tirer de Jeanne La Pucelle . Vous l’avez d’ailleurs rencontrée à Chinon et vous pourriez, sans doute, ajouter quelques notes inédites à tous ces livres publiés, sur La Pucelle. La ville d’Angers, s’honore d’ avoir dressé, une statue, en l’honneur de votre mère. A un petit rond-point..., près de la gare ; elle aurait sans-doute mérité plus, ...mais elle était espagnole !

    Vous êtes allée jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle et même si vous n’avez pas effectué cette déambulation, comme le commun des mortels et les marcheurs d’aujourd’hui, avec bâton et sac à dos de 10-12 kg - chaque kilo au dessus de 10 valant double - l’intention vaut ici l’action pour votre condition et l’époque.
    _ Et puis, votre fils Louis dont vous avez pris soin, que vous avez éduqué, alors que votre époux se préoccupait plus de sa copine Agnès Sorel, c’est vous qui l’avez fait, ce futur Louis XI qui dépassera sa limite d’ombre pour devenir un roi marquant de l’Histoire de France (Jean Favier a écrit une intéressante biographie sur lui ). Ténacité féminine. Dans l’ombre. Contre vents et marées.
    _ Quelle famille ! Quelle région !

    Anjou, aussi la terre des Plantagenêt, cette terre où les bords d’autoroute sont fleuris de genêts jaunes, ...en direction des Sables d’Olonne et de la Côte sauvage,
    _ dans les pas de Jean-René Huguenin.
    _ Bonne lecture et bonne promenade,


  • Marie M. biologiste en Anjou | 4 février 2012 - 19:38 2

    Je suis arrivée sur ce billet car j’ai entendu sur France culture une émission sur Jean René Huguenin que je ne connaissais pas. La lecture de passages de son journal m’a donné envie de le lire et de me renseigner sur lui !


  • V.K. | 1er février 2012 - 22:48 3

    ...boin ? Il nous fallait bien un biologiste pour nous éclairer. Merci.

    La côte sauvage de Jean-Hugues Huvenin, celle des Sables d’Olonne - familière de mon enfance - m’avaient mis sur une mauvaise piste.
    Notons aussi qu’en Anjou, voisine de la Vendée des Sables d’Olonne, le patronyme Boin est également présent. Mais celui du liquide de Boin était originaire de l’Est...
    _ Un mauvais Boin pour moi !

    Mais comment donc êtes-vous arrivé jusqu’à ce court billet ancien ?
    Boin ? Jean-René Huguenin, Jean-Edern Hallier... ?


  • biologiste | 1er février 2012 - 17:53 4

    non, le bouin : c’est le liquide de Bouin utilisé en laboratoire d’anatomie pathologie pour conserver les pièces d’exérèse.