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La haine

Chronique des mots et des maux (II)

D 5 décembre 2012     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« UMP, duel au sommet,
trois morts »

La haine ancestrale Caïn contre Abel n’avait fait elle qu’un mort ! Et si les mythes survivent au temps, c’est que chaque époque peut les réécrire avec ses propres mots et rendre compte de leur actualité immuable. C’est ainsi que certains journaux ont pu parler - à l’occasion du combat fratricide du moment -, de Copé-Caïn et Fillon-Abel.
Même si les "morts" en exergue ne sont que symboliques, ces formules témoignent de la force du mythe dans l’inconscient occidental, et pas seulement dans l’inconscient : « la haine est un moteur plus puissant que l’amour » nous dit Christine Clerc dans son analyse politico-psychologique rejoignant en cela ce qu’ont pu dire philosophes, écrivains, journalistes et psy...


Cain et Abel, Marc Chagall, 1960, lithographie

La haine, un moteur beaucoup plus puissant que l’amour


par Christine Clerc [1].

Lutte des places, lutte des classes, la journaliste décrypte les ressorts des affontements qui divisent les politiques à l’intérieur même de leur famille

Le Figaro Magazine - Faut-il s’étonner de la violence à laquelle nous assistons à l’UMP  ?

Christine Clerc - La haine, de toute évidence, est un moteur beaucoup plus puissant que l’amour. Elle prend d’ailleurs souvent naissance dans un amour déçu ou contrarié. Ce fut le cas de Giscard et de Chirac. Entre eux, ce fut d’abord une histoire d’amour. Chirac admirait Giscard. li fut même un temps où Chirac parlait comme Giscard, « comme une poule pond des œufs » aimait à railler Mitterrand. Mais Chirac a été humilié par Giscard. C’est la fameuse scène de l’invitation à Brégançon, où sa femme et lui étaient assis sur des chaises bistrot et conviés en compagnie d’un moniteur de sport. On connaît moins la haine que portait Pompidou à l’égard de De Gaulle et qui allait le conduire à se présenter contre le Général. li faut se souvenir que Claude Pompidou ne voulait en aucun cas que son mari se présente à la présidence. Elle lui avait même dit que ce serait un cas de divorce. L’affaire Markovic allait tout changer et pousser Pompidou à se déterminer en lançant l’appel de Rome. « Si Dieu me prête un destin.  » Le Général était encore au pouvoir. Ne l’oublions pas. Par ces mots, Pompidou entrait en rébellion et en concurrence, parce qu’il en voulait mortellement au Général de ne pas l’avoir prévenu de la découverte qu’un soupçon pesait sur sa femme dans une affaire de meurtre. C’est le cas typique du fils déçu.

La haine en politlque, c’est avant tout une histoire de famille ?

Oui, car la politique, c’est d’abord une compétition interne. Une lutte des places et parfois aussi une lutte des classes à l’intérieur des partis. Les différences sociales viennent aggraver cette compétition. C’est Giscard et Chirac, Chirac et Balladur, Mitterrand et Rocard, Sarkozy et Villepin, Aubry et Royal... Les exemples sont sans fin. La politique est un monde de sélection. Elle s’impose. Elle est toujours nécessaire. C’est le plus fort qui l’emporte. Il n’y a qu’une place pour deux. Cela exacerbe les haines. Mitterrand, dans l’un de ses carnets, avait écrit ; « Deux crocodiles dans un marigot. Le plus gros mange le plus petit, c’est la loi de la nature.  » Cette loi désespère les militants et les sympathisants. Mais cette sélection doit avoir lieu. Après tout, celui qui sortira vainqueur sera appelé à se battre sur des scènes autrement plus violentés, avec des crocodiles d’une autre espèce. Personne n’a jamais rêvé d’être dirigé par un enfant de chœur. On aurait même un peu peur d’être dirigé par un faible.

Sans haine, il n’est pas d’ambition ?

Il n’existe pas, en effet, de ressort plus puissant pour révéler ou faire naître les ambitions. La haine décuple l’énergie. François Fillon, s’il n’avait pas été humilié plusieurs fois et par Jacques Chirac, parce qu’il n’a pas été repris dans le gouvernement de Dominique de Villepin, et par Nicolas Sarkozy, qui le traitait de « collaborateur  », ne se serait probablement pas révélé. Il était jusque-là trop ... heureux. Mais les êtres humains sont complexes. Ils peuvent être animés à la fois par la haine et le désir de servir la France. Ils peuvent aussi se transformer avec l’âge, comme Jacques Chirac, et devenir rassembleur.

PROPOS RECUElLLIS PAR RAPHAËL STAINVILLE
Le Figaro Magazine, 30 nov. 2012

Interlude :

Bizarre ou logique que dans notre alphabet la lettre m ( prononcer aime ) soit suivie de la lettre n ( prononcer haine ) ?
Bernard Pivot

Avant Fillon/Copé, les duels à mort ont marqué l’Histoire.

PAR SYLVIE PIERRE-BROSSOLETTE


01. Les grandes haines

02. de Villepin/Sarkozy ("Je le pendrai à un crochet de boucher"

03. Aubry/Royal (Amère défaite)

La haine donne des ailes. Quand le pouvoir suprême est en jeu, rien n’arrête son puissant moteur, sauf la défaite - ou la mort - de l’adversaire, qui connaît alors le sort d’Icare. A travers les siècles et les continents, les exemples abondent et se répètent. Du« couple » César-Pompée à Staline-Trotski en passant par Robespierre-La Fayette, le même schéma se reproduit. La rivalité tourne à 1’obsession, dont l’ obsédé n’est délivré que par l’élimination physique ou politique de l’ennemi haï. Aujourd’hui, le combat Fillon-Copé se rattache à celui de ces bien plus glorieux anciens.

Ils se sont mis à se détester au point d’en perdre la raison, au point de risquer de se détruire mutuellement, au point de faire chavirer le navire UMP, peut-être jusqu’au naufrage. Quand l’affrontement est trop violent, il arrive que ce soit un troisième larron qui rafle la mise, les gladiateurs blessés n’étant plus en état de la ramasser. Le pl us souvent, néanmoins, l’un d’eux sort vainqueur, panse ses plaies, exerce le pouvoir, pendant que le vaincu rumine en attendant l’éventuelle heure de la revanche.

Depuis que les ambitions, dans les démocraties, sont régulées par les élections, il n’y a plus de violence physique. Mais pour le reste... La Ve République regorge de ces terribles batailles sur fond de haine réciproque. Il y a eu le classique combat entre des personnalités de gauche et de droite, camp contre camp, mais avec une dimension personnelle de plus en plus prononcée au fil des années. Ainsi, François Mitterrand et le général de Gaulle se sont copieusement détestés dès le premier coup d’ œil à Alger, pendant la Seconde Guerre mondiale. Ecarté du premier gouvernement à la Libération par le général couvert de lauriers, le jeune ambitieux qui n’était pas encore socialiste tint une partie de sa revanche en étant omniprésent sous la Ive République, pendant que l’homme de Colombey se morfondait. Puis ce fut 1958, le retour du Général, l’humiliation d’un Mitterrand quasi proscrit. Retournement de situation quand le nouveau héros d’une gauche unie en 1965 mitlechefde l’Etat en ballottage, prélude à sa fin. L’auteur du « Coup d’Etat permanent » continuera le combat et un duel singulier avec Valéry Giscard d’Estaing. Il le brocarda à souhait. VGE le lui rendit bien. Leurs débats furent homériques. Le héros à la rose l’emporta pour finir, laissant son adversaire à sa rancœur.

Plus rudes encore sont les confrontations internes à un seul camp. Les exemples les plus célèbres, Mitterrand-Rocard et Giscard-Chirac, n’eurent pas grand-chose à envier à d’autres duos célèbres. Les combats plus pernicieux sont ceux qui se déroulent à l’intérieur d’un même parti. Chez les gaullistes, Georges Pompidou élimina Jacques Chaban-Delmas sans phrases, avec toute la hargne que pouvait inspirer au président conservateur le populaire avocat d’une« nouvelle société », Les deux « fils » de Mitterrand, Laurent Fabius et Lionel Jospin, se disputèrent l’héritage au point de le menacer lors du funeste congrès de Rennes. Les pompidoliens Chirac et Balladur finirent par se présenter l’un contre l’autre à la présidentielle. Les « enfants » de Chirac, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, se déchirèrent jusqu’au procès. Et que dire de tant d’autres, de moindre envergure, qui hantent les allées du pouvoir, « trentas » ou encore quadras, qui se détestent par avance ? La vie politique est ainsi faite. Elle avance rarement à coups de beaux sentiments.

Le cas qui s’étale sous les yeux des Français effarés est tout de même paroxystique. De mémoire d’ observateur, on n’avait encore vu tant de haine destructrice. Certes, le congrès de Reims fut calamiteux et les deux protagonistes remontées l’une contre l’autre, Martine Aubry et Ségolène Royal, furent éliminées à la présidentielle suivante. Mais un socialiste fut néanmoins élu en la personne de François Hollande. Un des deux gladiateurs de l’UMP pourra-t-il se relever d’ici à 20I7 ? L’image de Jean-François Copé est sans doute durablement abîmée. Celle de François Fillon est écornée. Un troisième homme (ou femme) s’imposerat-il en émergeant de ce paysage glauque ? Quel que soit le champion de la droite en 2017, il (ou elle) aura eu de sacrées ailes...

Le Point 2098, 29 novembre 2012

« Archange de la haine » et séisme dans les abysses...

C’était à l’occasion de la publication en Pléïade des Voyages extraordinaires de Jules Verne dans Le Monde des Livres du 18 mai 2012.

...Vingt mille lieues sous les mersest mon livre préféré nous dit Philippe Sollers. Onpeut en tirer tous les films qu’on veut, le vieux Verne garde son avantage. J’ai été le capitaine Nemo, j’ai vécu dans le Nautilus, je me suis senti devenir cet « archange de la haine »contre toutes les limites qu’on voulait m’imposer. Ma devise ? « Mobilis in mobile », « mobile dans l’élément mobile ». C’est décidé : pour signer des livres, je prendrai un pseudonyme latin en pensant à Ulysse.« Je m’appelle Personne », dirai-je aux géants avaleurs. Cependant, deux choses me gênent déjà chez Verne : l’absence de personnages féminins, et une bien-pensance qui fige ses conclusions. Je ne veux pas que le capitaine Nemo meure, dans L’Île mystérieuse, en murmurant : « Dieu et patrie. » Les « leçons d’abîme » méritent mieux. Sinon, c’est Poe sans le démon de la perversité, Baudelaire sans les fleurs du mal, Melville sans le diable Achab, Lautréamont sans Maldoror, Rimbaud sans sa saison en enfer. Pour Verne, comme pour la majorité de son époque, le Mal n’existe pas en soi, mais reste au service du Bien. « Par-delà le Bien et le Mal » n’est pas son affaire. Restons quand même avec le capitaine Nemo luttant avec un poignard contre un requin : la mer est rouge de sang, c’est splendide. Le vieux Verne, mort en 1905, aurait été abasourdi par les ravages des deux grandes guerres du XXe siècle. N’empêche, il a eu ses visions[Ce qui ramène le combat Copé-Fillon qui n’ont de cesse d’en découdre, aux proportions d’un séïsme dans les abysses d’un dé à coudre [2].]

PHILIPPE SOLLERS
Le Monde des livres du 18 mai 2012

La haine somnambulique dont Sollers fait l’objet

C’est François Meyronnis qui le dit dans la préface de Poker (Huit ans d’entretiens de Sollers avec les fondateurs [3] de la revue Ligne de risque). Un taiseux au regard d’aigle qui écoute Sollers et le décrypte. Un œil d’aigle mais ses crocs sont réservés aux seules proies nuisibles, Sollers ? Son maître fauconnier est un objet d’étude pour lui et reste une référence. Le portrait qu’il dresse de Sollers est aussi, naturellement, en partie le sien. Même s’il a depuis longtemps pris son envol et son indépendance.

François Meyronnis, ce drôle d’oiseau qui se définit lui-même comme un « irrégulier », comme on dit un « sans-papiers », vit en marge du marigot médiatico-littéraire, observe et écrit. Entré en littérature comme un bénédictin du Moyen-Age entrait dans l’ordre : vocation, ascèce et frugalité au programme. Vient de publier « Tout autre ». un livre à caractère autobiographique après des livres comme « l’Axe du néant. »... Un tournant, l’oiseau ferait-il sa mue ? il accepte les interviews, même « du beau Jérôme Dupuis », ainsi nommé par Sollers, depuis la parution de Fugues, par dérision, eu égard à la constante vindicte haineuse avec laquelle il se considère traité, sans trêve, sans rémission, depuis des années par le magazine Lire et son représentant.
Pour François Meyronnis, c’était se jeter naïvement dans la gueule du rusé et fin renard ; le beau Jérôme a étrillé sa proie avec un art consommé sans jamais laisser deviner sa jubilation. Maître goupil a dans ses papilles la mémoire du goût sollersien.


L’une des premières choses qui m’aient attiré vers Philippe Sollers, c’est la haine somnambulique dont il fait l’objet, une haine qu’aucune reconnaissance officielle ne peut assourdir, violente, obsessive, rancuneuse. Mais surtout une haine pleine de candeur, n’entrevoyant jamais ce qui l’agite vraiment.

Sollers n’adhère à rien. Peu lui importent les causes, les valeurs. Il n’accorde sa croyance à aucune généralité, et surtout pas à la grande famille universelle des humains. Bien qu’il joue un certain rôle dans le système de falsification intégrée, les agents du faux se méfient de lui. La dissidence n’est pas sa pente ni la rébellion frontale, mais cela ne les rassure pas pour autant.

Ils le préféreraient dissident ou frontalement rebelle.

Plus facilement exterminable, en un mot. Vampirisable. Périmable à merci.

Or ce Lucifer-humoriste ne se laisse pas périmer ni dépiauter l’épiderme.

*

Quand ce qui cesse d’apparaître est comme s’il n’était pas, il apparaît sans cesse. Et quand ce qui apparaît n’a d’autre horizon (sous le règne de la marchandise) qu’une évacuation imminente, il conjure l’engloutissement.

Il y a en effet quelque chose d’irréductible en lui. Il ne passe pas par le siphon comme les autres, presque tout le monde en vérité. Ceux qui voudraient le transformer en déchet n’y arrivent pas.

Et cette endurance un peu retorse perturbe les envoûtés du spectacle.

*

Sollers a une double face, comme Janus : un visage tourné vers le faux et qui miroite dans un « apparaître à outrance », selon ses termes. Et un visage indifférent aux apparences actuelles, tourné vers le plus gratuit de la gratuité.

Ce qui est gratuit déborde, comme dirait Rimbaud, de « toutes les richesses flambant comme un milliard de tonnerres », Pas moyen de l’évaluer socialement, de le convertir en chiffres, ou d’en faire un spectacle. Cela conduit la nouvelle société planétaire à lui opposer un veto drastique : à postuler violemment, et si possible de manière active, sa non-existence.

[...]

*

Et Sollers a choisi l’unanimité venimeuse de tous plutôt que le silence.

Il a choisi de faire travailler l’adversaire, de piéger sa haine dans le faux-monnayage médiatique, de l’y exacerber, tout en misant radicalement sur l’inapparence de la pensée et de la poésie. C’est ce qu’il appelle « opérer à partir du double », tactique qu’il nous conseille d’adopter pour l’avenir. Elle suppose - ou alors elle devient dangereuse - une totale indifférence à sa propre image, une aptitude à ne jamais s’identifier au semblant, à le laisser tourner les crécelles des supports publicitaires, sans s’appesantir sur les paroles qui sortent de la marionnette.

*

Le ressentiment des éberlués à l’encontre de Sollers porte moins sur son image que sur ce qui demeure inapparent - sur ce qui, de sa part, blesse profondément les éberlués, les aveuglés, les égarés : je veux dire le « surplomb auditif » dont il est capable, dont il ne cesse de faire preuve publiquement, par exemple dans la revue Ligne de risque.

Quant à l’évidence de cette preuve, elle n’atténue pas son caractère indécelable. Elle l’aggrave, au contraire. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait lire, il faudrait savoir lire, et ce n’est pas le cas des envoûtés du spectacle. Ou presque jamais. La preuve ne débonde en eux que la colère. En général, ils l’enregistrent de cette façon, dans une hantise de vengeance. Ils la détectent par l’horreur immédiate qu’elle leur inspire, comme si un scorpion les avait piqués.

*

« Faites travailler, chers amis - nous conseille Sollers, quand on vient le voir, Yannick Haenel et moi, dans son bureau -, faites travailler ce que Platon appelle le Gros Animal, c’est-à-dire la société. »

Ce travail a pour effet de renvoyer les morts qui se croient vivants à leur putréfaction, et il a cette ressource d’utiliser leur rage comme un écran.

Car rien ne convulse un zombi sur sa vieille irascibilité mieux qu’un corps parlant capable d’épouser la vibration du dire. Le zombi sent le cadavre le reprendre chaque fois que quelqu’un fait arriver la parole à la parole. C’est comme si on l’enterrait chaque fois. « Car on donnera à celui qui a et il aura en plus, disent les Évangiles ; mais celui qui n’a pas, on lui enlèvera même ce qu’il a. »

*

L’envoûté du spectacle est par définition « celui qui n’a pas » : s’il a des oreilles, c’est pour ne pas entendre.

Il est affecté en permanence d’une métaotite, et cette affection le définit comme la bouche-ventouse définit la lamproie. Il n’imagine même pas ce que pourrait être une écoute perpétuelle, une ouïe capable d’un ressaisissement infini de la parole depuis son écoute.

Mais lorsqu’un tel événement a lieu, il souffre : quelque chose lui en parvient jusque dans sa surdité, comme le resserrement d’un nœud de souffrance au bout du conduit auriculaire. Il suffit que la parole ouvre les battants de l’écoute pour qu’une affreuse douleur fasse suer l’intime de l’envoûté et le ravage depuis la crête acoustique.

*

Pauvre envoûté ! D’habitude il n’entend que le vain babil du on-dit, le morne et répétitif blabla social : cela, il peut en effet l’entendre sans se contorsionner les trompes d’Eustache. En somme, il entend quand il n’y a rien à écouter. Mais si une parole est vraiment dite depuis une écoute, il devient aussitôt sourd comme une algue marine. Sourd et venimeux. Et s’il est un peu réceptif, ce qui arrive parfois, le malheur sort de lui d’un coup.

Lettre à Philippe Sollers sur la haine et le diable

par Richard Millet

Cher Philippe,

Une journaliste ayant récemment écrit qu’il est de notoriété publique que nous nous haïssons, vous et moi, cette femme se faisant l’écho d’une rumeur à propos de laquelle d’autres échotiers littéraires m’avaient déjà interrogé et s’étonnaient de m’entendre répondre que non seulement nous ne nous haïssons pas mais que vous êtes une des rares personnes, dans la maison où nous travaillons, avec qui je puisse aller à l’essentiel : la littérature, soit ce qu’elle est, et non ce pour quoi on tente de la faire passer, notamment la fausse monnaie romanesque, universellement répandue et toute-puissante alliée des forces du Bien, je voudrais tenter de comprendre qui aurait intérêt à ce que nous le soyons, ennemis, sachant que je ne suis pas plus sujet à la haine qu’aux rivalités littéraires, ayant gardé en cela une forme innocence (j’aimerais dire une pureté) qui me permet d’écrire et de vivre librement. Une innocence qui ne m’empêche pas de considérer que j’ai des ennemis, lesquels sont tout d’abord ceux qui nous réputent tels, vous et moi, pour cacher qu’ils nous sont extraordinairement hostiles, eux qui ignorent, par exemple, que nous sommes assis l’un à côté de l’autre, chez Gallimard, dans la salle du comité de lecture, et non par la volonté du prince, mais par un naturel mouvement d’attraction qui nous a placés de la sorte et qui nous permet d’échanger des propos secrets et, souvent, de rire sous cape.

[...]

Un ennemi doit être achevé [4]

Si nous avons les mêmes ennemis, nos amis ne sont sans doute pas tous les mêmes. Je vois d’ici les indignés, les prudes, les vigilants : « Comment Sollers peur-il accueillir Millet dans sa revue ! » Et d’autres, ombrageux faux amis, tenants d’un académisme post-blanchotien : « Comment Millet peut-il estimer Sollers ? » D’autres encore, envieux, aigris, hystériques : « Voilà bien deux apparatchiks : deux donneurs de leçons, deux dissidents rémunérés par la plus grande maison d’édition française ! » Je ne suis pas un homme d’appareil. J’aime l’humilité de ma condition de lecteur, chez Gallimard, maison dans les livres de laquelle j’ai appris à lire. J’aime servir, comme certains moines-soldats autrefois rencontrés à Beyrouth. Je me suis toujours avancé à visage découvert, n’ayant rien à perdre, puisque je n’attends rien de personne, ayant toujours confié ma vie à l’écriture, et ne me souciant pas de ma réputation, laquelle ne peut dès lors qu’être mauvaise, mais ayant trop guerroyé pour ne pas me rappeler qu’un ennemi doit être achevé, si l’on en veut pas risquer de mourir bêtement, mordu par un serpent dont on n’a pas écrasé la tête - et sachant donc tuer.

Nous sommes, vous et moi, les écrivains les plus détestés[ Bernard-Henri Lévy, Michel Houellebecq disent la même chose (note pileface)]] de la « scène » littéraire française. Dans cette haine il entre, je crois, beaucoup de notre rapport au catholicisme, et ce que vous avez dit du merveilleux Jean Paul II et du très mozartien Benoît XVI n’est pas de nature à vous concilier les belles âmes, en un temps où la haine de l’Église romaine est l’objet d’un consensus quasi parfait qui me conduit à penser que ce sont les mêmes qui haïssent l’Église et la littérature. J’aime pour ma part l’Église dans laquelle je suis né. Et je suis un écrivain. Le catholicisme et la littérature : deux formes d’universalités, à quoi j’ajouterai la musique, sans laquelle je ne puis vivre.

[..]

Richard Millet
Dinard, août 2010
 :L’InfiniN°113, Hiver 2011.

Le texte complet ici.

La haine : ce qu’en disait Sartre

la haine dans « L’être et le néant »*,

Jean-Paul Sartre définisssait ainsi la haine

( ... ) La haine est haine de tous les autres en un seul. Ce que je veux atteindre symboliquement en poursuivant la mort de tel autre, c’est le principe général de l’existence d’autrui. L’autre que je hais représente en fait les autres. Et mon projet de le supprimer est projet de supprimer autrui en général, c’est-à-dire de reconquérir ma liberté non-substantielle de pour-soi. Dans la haine, une compréhension est donnée de ce que ma dimension d’être-aliéné est un asservissement réel qui me vient par les autres. C’est la suppression de cet asservissement qui est projetée. C’est pourquoi la haine est un sentiment noir, c’est-à-dire un sentiment qui vise la suppression d’un autre et qui, en tant que projet, se projette consciemment contre la désapprobation des autres. La haine que l’autre porte à un autre, je la désapprouve, elle m’inquiète et je cherche à la supprimer parce que, bien que je ne sois pas explicitement visé par elle, je sais qu’elle me concerne et qu’elle se réalise contre moi. Et elle vise, en effet, à me détruire non en tant qu’elle chercherait à me supprimer, mais en tant qu’elle réclame principalement ma désapprobation pour pouvoir passer outre. La haine réclame d’être haïe, dans la mesure où haïr la haine équivaut à une reconnaissance inquiète de la liberté du haïssant.

Jean-Paul Sartre, encore :

La haine est radicale ; elle vise l’être

La haine est la plus intense des passions. L’amour se prend aux apparences, tandis que la haine est radicale : elle vise l’être. Il arrive qu’elle agrafe tout l’univers mental d’un sujet, suppléant ainsi au trou béant de sa psychose. Quand cette haine passe à l’acte sur de petits enfants, le théâtre secret de la pulsion se dévoile comme « théâtre de la cruauté » (Antonin Artaud). Et c’est alors « l’effroi, l’horreur, le frisson sacré ». Car chacun d’entre nous, tout éperdu de compassion qu’il soit, est aussi sollicité dans sa part irréductible d’inhumanité, sans laquelle il n’est pas d’humanité qui tienne.

Mais la haine, à son tour, est un échec. Son projet initial, en effet, est de suppri-mer les autres consciences. Mais si même elle y parvenait, c’est-à-dire si elle pouvait abolir l’autre dans le moment présent, elle ne pourrait faire que l’autre n’ait pas été. Mieux encore, l’abolition de l’autre, pour être vécue comme le triomphe de la haine, implique la re-connaissance explicite qu’autrui a existé. Dès lors, mon être-pour-autrui, en glissant au passé, devient une dimension irrémédiable de moi-même. Il est ce que j’ai à être comme l’ayant-été. Je ne saurais donc m’en délivrer. Au moins, dira-t-on, j’y échappe pour le présent, j’y échapperai dans le futur : mais non. Celui qui, une fois, a été pour autrui est contaminé dans son être pour le restant de ses jours, autrui fût-il entièrement supprimé : il ne cessera de saisir sa dimension d’être-pour-autrui comme une possibilité permanente de son être. Il ne saurait reconquérir ce qu’il a aliéné ; il a même perdu tout espoir d’agir sur cette aliénation et de la tourner à son profit puisque l’autre détruit a emporté la cle de cette aliénation dans la tombe. Ce que j’étais pour l’autre est figé par la mort de l’autre et je le serai irrémédiablement au passé ; je le serai aussi, et de la même manière, au présent si je persévère dans l’attitude, les projets et le mode de vie qui ont été jugés par l’autre. La mort de l’autre me constitue comme objet irrémédiable, exactement comme ma propre mort. Ainsi, le triomphe de la haine se trans-forme, dans son surgissement même, en échec. La haine ne permet pas de sortir du cercle. Elle représente simplement l’ultime tentative, la tentative du désespoir. Après l’échec de cette tentative, il ne reste plus au pour-soi qu’à rentrer dans le cercle et à se laisser indéfiniment ballotter de l’une à l’autre des deux attitudes fondamentales .

Jean-Paul Sartre
L ’être et le néant, Gallimard


[1Journaliste, auteur des Carnets intimes de Nicolas Sarkozy, aux Editions Nil

[2note pileface

[3François Meyronnis et Yannick Haenel

[4sous-titrage pileface

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