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La guerre Debord

D 1er octobre 2006     A par Viktor Kirtov - C 17 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


"Debord est mort il y a douze ans. Tout ce qu’il a analysé et prédit s’est réalisé point par point, et même très au delà. La qualité de la vie désormais, c’est la guerre."

Viennent d’être publiées chez Gallimard, ses oeuvres complètes, après le volume 5 de sa Correspondance 1973-1978 chez Fayard, début 2006.

L’occasion pour Ph. Sollers dont la pensée et l’oeuvre ont été influencées par Debord de republier dans l’Infini N° 96, automne 2006, son article du Nouvel Observateur du 1er décembre 2005 intitulé "La guerre Debord".

Debord ? Ah, oui ! La Société du spectacle, L’Internationale situationniste... [1] Plus sur Guy Debord en fin d’article.

L’influence Debord chez Sollers
L’influence de Debord est patente chez Sollers avec :
- l’expression et le thème de la « société du spectacle », empruntés à Guy Debord, sont récurrents dans ses textes.
- le thème du temps aussi, onde de fond dans ses oeuvres.
- les articles qu’il lui consacre.
- le film qu’il a réalisé sur Debord : Une étrange guerre dont le titre de cet article La guerre Debord prolonge l’écho : un documentaire de 45 minutes réalisé avec, au départ, Patrick Mosconi comme conseiller, et dont Alice Debord est partie prenante. Projeté le 19 octobre 2000 sur France 3.

La guerre Debord

par Philippe Sollers

La difficulté, avec Debord, c’est que tout le monde en parle sans l’avoir lu. Or, pour l’avoir lu, il est nécessaire d’avoir vécu d’une certaine façon qui échappe à tous les codes sociaux en vigueur. Les philosophes disposent du relais universitaire (gloses à n’en plus finir), les sociologues bavardent selon l’air du temps, les écrivains ne pensent que par intermittence, et s’en vantent. Vous pouvez toujours placer dans un article, une émission de télé ou une conversation l’expression « société du spectacle », ça y est, c’est dit, rien n’est dit. Suivent, en général, des accusations vagues : paranoïaque, mégalomane, terroriste, atrabilaire, marginal définitif, responsable de tous les désordres et de toutes les insurrections, nihiliste absolu, et la preuve en est son suicide. Il a donc échoué, dormons en paix.

Debord, mauvais rêve des installés de tous bords. Mais il suffit d’ouvrir sa Correspondance, surtout celle des années 1973-1978 (reflux de 1968, clandestinité très active), pour reconnaître un style qui est celui de la plus extrême liberté. Exemple : « On peut toujours vivre de ses talents. Ou se faire entretenir par celles qui le méritent. Il n’est pas nécessaire historiquement d’être héritier ; il est nécessaire de n’être pas con. » Ou encore (au sujet du film qu’il tire de La Société du spectacle) : « L’auteur n’a pas envisagé de critiquer tels ou tels détails de notre époque, un syndicaliste ou une starlette, mais la généralité de cette époque, devant laquelle les détails sont indifférents. »

L’époque ? C’est celle d’une « décadence universelle » : c’est prouvable, montrable, démontrable, mais non pas pour se plaindre, pour affirmer. On l’accuse de dandysme ou de rage ? Pas du tout : « Il nous suffit aujourd’hui d’être naturels pour étonner universellement. » Personne n’est donc plus « naturel » ? Tout est devenu jeux de rôles et publicité tournante ? Hé oui. D’autant plus que ce négateur positif le prend de haut : il vous jette à la tête avec le plus grand naturel, justement, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, et j’en passe. Il est familier de Dante, de Retz, de Gracián. Il connaît l’histoire comme personne, et, blasphème suprême, n’occupe aucune place dans le cirque de la représentation. Comment existe-t-il ? On ne sait pas, mais certainement pas de façon légale. Où habite-t-il ? Ici, là, ailleurs, mais surtout, dans ces années-là, en Italie. Il a quand même des amours, des amis ? Oui, et c’est même l’éloge d’une amitié intransigeante qui ressort de ces pages (Lebovici, bientôt assassiné, Gianfranco San-guinetti, l’auteur du sensationnel Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, écrit sous le pseudonyme de Censor, et qui a abusé tous les médias italiens du temps).

Debord est à la bonne distance : il est très informé, il se déplace, il écrit, il semble même penser qu’un écrit ou un film, par leur force intérieure logique, peuvent transformer le monde et amener la seule vraie révolution (pas celle de la « gauche », ni celle des gauchistes incultes, et encore moins celle des terroristes plus ou moins manipulés). Une cible constante : les traces du stalinisme (« Dans le gauchisme ordinaire, le stalinisme n’est pas directement mis en cause »). Il choque par conséquent tous les arriérés du temps : « Dans ce milieu, il n’y a qu’à moi que l’on veut bien pardonner d’avoir fait parfois quelque chose de bon, et encore est-ce d’extrême justesse, et très disgracieusement. » Ou bien : «  J’ai eu sans doute de l’influence sur beaucoup de gens, mais j’ai toujours vu que ceux sur lesquels j’avais le plus d’influence étaient les personnalités les plus autonomes et les plus capables d’agir (de sorte que cette influence ne reste sûrement pas unilatérale). A l’autre extrémité du spectre, plusieurs se sont contentés de pouvoir dire qu’ils m’avaient vu. »

Les preuves de la vérité d’une pensée sont dans la vie quotidienne. C’est une question de tenue. A une amie : « J’ai donc estimé qu’il me fallait cesser de troubler ton existence ; et surtout ne pas insister plus lourdement pour t’entraîner à des changements qui te fatiguent plus qu’ils ne peuvent t’attirer. » A une autre : « Il y aurait quelque chose d’illusoire dans l’idée que tu puisses m’aimer, puisque tu ne sais ni m’accepter ni même me reconnaître ; et qu’au fond tu ne t’en es jamais préoccupée. » [...] Etrange révolutionnaire, n’est-ce pas, qui boit beaucoup et ne s’interdit pas la débauche. En réalité, c’est une question de temps. Il est arrivé quelque chose au temps, et la révolution, ici, tout de suite, n’a pas d’autre objectif, mais « grandiose », que la maîtrise complète de toutes les dimensions du temps . C’est pourquoi chaque heure compte, chaque phrase, chaque lettre, chaque détail de publication. Il faut aller au coeur du système, être libre de diffuser ce qu’on veut quand on veut. Là, c’est l’aventure des éditions Champ libre (avec la complicité de Lebovici) - pas d’interviews, pas d’envois de livres, rareté, acuité, refus : « L’un des nombreux signes de l’irréalité que vit notre époque est ce fait très certain que tant de gens qui ne savent pas lire se passionnent pour une maison d’édition. » C’est aussi le moment du plus beau film de Debord, In girum... On entend sa voix, et le texte prime, il est écrit pour faire voir ce qu’on ne voit pas. Quand je l’ai vu à l’époque, il y avait trois personnes dans la salle. Un triomphe, donc.

«  Le coeur s’use dans la guerre contre les mauvaises idées du monde, si l’on ne peut pas suivre le plus souvent sa vraie voie. Comme dit un supposé proverbe espagnol : « La plus haute vengeance est de vivre bien. »  » Tout indique (et jusqu’à l’emploi du point-virgule) que Debord s’est entendu à vivre bien, c’est-à-dire sans aucune contrainte. Il n’aura pas été de ces individus « assez pauvres pour préférer la misère au néant ».

Dans la vie courante, il lui arrive souvent de régler ses comptes avec brutalité, puisqu’il ne supporte ni l’ennui ni l’impolitesse. « Il existe des gens qui, ayant le bonheur d’être reçus chez des individus d’un mérite excellent, ne pensent pas du tout qu’ils ont au moins l’obligation de ne pas leur faire perdre leur temps ou leur compliquer vulgairement ne serait-ce qu’une heure de leur vie. » Quelqu’un devient ennuyeux ou morne ? On le largue. Le critère est précis : « Je ne condamne jamais des individus qu’en considérant ce qu’ils ont, par mérite ou par chance, connu de mieux, en eux-mêmes et au-dehors, et ce qu’ils en ont fait (ou pas fait). » La politesse doit être exacte et toujours attentive, et voilà une vertu révolutionnaire dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle a disparu de l’horizon. N’empêche : « Il existe des gens, pour moi en bien petit nombre, qui méritent d’être suivis très loin, et sans autres bonnes raisons, simplement parce que l’on reconnaît en eux une certaine qualité de la vie possible (et alors, c’est comme pour les révolutions, il faut faire pour eux tout ce que l’on peut effectivement). »

Debord est mort il y a onze ans. Tout ce qu’il a analysé et prédit s’est réalisé point par point, et même très au-delà. La qualité de la vie, désormais, c’est la guerre. Il aura quand même pointé l’essentiel : sans noblesse, pas de révolution. Oui, noblesse de Debord. Pour le reste, voici ce qu’il pense dès 1975 : « J’étais assez averti quant à la décadence du monde, et je ne doutais pas que l’Italie, comme la France, est gouvernée par des imbéciles. Mais, tout de même, à ce degré, c’est presque effrayant. »

Philippe Sollers
L’Infini N° 96
Automne 2006

Note : soulignement pileface

Citations

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »

« Le monde rationnel produit par la révolution industrielle a affranchi rationnellement les individus de leurs limites locales et nationales, les a liés à l’échelle mondiale ; mais sa déraison est de les séparer de nouveau, selon une logique cachée qui s’exprime en idées folles, en valorisations absurdes. L’étranger entoure partout l’homme devenu étranger à son monde. »
(L’Economie spectaculaire-marchande, 1965)

« Nos théories ne sont rien d’autre que la théorie de notre vie réelle, et du possible expérimenté ou aperçu en elle. [...] Par ailleurs, il va de soi que nous soutenons inconditionnellement toutes les formes de la liberté des moeurs, tout ce que la canaille bourgeoise ou bureaucratique appelle débauche. Il est évidemment exclu que nous préparions par l’ascétisme la révolution de la vie quotidienne. »
(Internationale situationniste, N°9, août 1964)

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Guy Debord et Alice Becker-Ho

« Quand il pleut, quand il y a de faux nuages sur Paris, n’oubliez jamais que c’est la faute du gouvernement. La production industrielle aliénée fait la pluie. La révolution fait le beau temps. »
(La Planète malade, 1971)

« A tous les niveaux de la société mondiale, on ne peut plus et on ne veut plus continuer comme avant. En haut, on ne peut plus gérer paisiblement le cours des choses, parce qu’on y découvre que les prémices du dépassement de l’économie ne sont pas seulement mûres : elles ont commencé à pourrir. A la base, on ne veut plus subir ce qui advient, et c’est l’exigence de la vie qui est à présent devenue un programme révolutionnaire. »
(L’Internationale situationniste et son temps, 1972)

« Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’Etat ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique. »
(Commentaires sur la société du spectacle, 1988)


La Société du spectacle

Petit livre paru en 1967, un an avant que la contestation étudiante se révolte contre la société industrielle de consommation. Il est composé de 221 "versets"... En voici le premier :

« 1. Et sans doute notre temps... préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être... Ce qui est sacré pour lui, ce n’est que l’illusion, mais ce qui est profane, c’est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l’illusion croît, si bien que le comble de l’illusion est aussi pour lui le comble du sacré. »
Feuerbach (Préface à la deuxième édition de L’Essence du christianisme)
La suite

L’Internationale situationniste...
c’est quoi ?

1. Que veut dire le mot " situationniste " ?
Il définit une activité qui entend faire les situations, non les reconnaître, comme valeur explicative ou
autre. Ceci à tous les niveaux de la pratique sociale, de l’histoire individuelle. Nous remplaçons la
passivité existentielle par la construction des moments de la vie, le doute par l’affirmation ludique.
Jusqu’à présent, les philosophes et les artistes n’ont fait qu’interpréter les situations ; il s’agit
maintenant de les transformer.

in Questions & réponses
Revue Internationale situationniste, N°9, août 1964

La suite

*

Polémique

Debord était l’aîné de Sollers de cinq ans. Et s’il a beaucoup influencé Sollers, l’inverse ne s’est pas produit au delà de quelques connivences au début de Tel Quel. Debord, esprit fort et libre taille, son sillon par ses propres voies. Il est un ouvreur de sillon, pas un suiveur. Debord a quelques formules assassines vis à vis de Sollers.

Q&R ce sujet dans le dernier Forum du Nouvel Observateur du 13/02/2006 avec Sollers pour invité :
Question : N’êtes-vous pas mortifié par le mépris que Debord professait à votre encontre ? ("C’est insignifiant puisque signé Philippe Sollers")
Réponse : La formule est très ambigüe. Je ne pense pas qu’il s’agisse de mépris mais de stratégie dans une guerre profonde.

Quelles qu’aient été les éruptions d’humeur, les excommunications, Sollers qui les a aussi pratiquées répond dans l’unité de temps qui est sa référence, le temps universel de l’éternel. Aucune réponse mesquine. Bien au contraire : que des témoignages qui rendent à Debord, ce que Debord a formulé le premier. Avec acuité et prescience. Et aussi, ce film qu’il lui a consacré, avec l’aide d’Alice Debord, sa compagne. Que les défenseurs du "temple Debord", les tenants de la seule "vraie foi" le vouent au feu de l’enfer, soit, mais ce ne sont là que bruissements de l’instant. Le temps les emporte avec lui. Et quand les plaignants, aux excommunications intégristes, auront disparu, restera le film et, surtout, l’oeuvre de Debord.

Pour en savoir plus, lire : Sollers/Debord : Situations.

*

Guy Debord

Né en 1931, Guy Debord est notamment l’auteur de " la Société du spectacle " (1967) et de " Panégyrique " (1989.) Il a fondé l’Internationale situationniste en 1957 et l’a sabordée en 1972. S’est suicidé en 1994.

Guy Debord — Oeuvres

Editeur : Gallimard/Quarto, 2006

CE VOLUME, QUI SUIT L’ORDRE CHRONOLOGIQUE, CONTIENT :

Tous les livres de Guy Debord : Rapport sur la construction des situations ; Mémoires • La Société du spectacle ; La Véritable Scission dans l’Internationale ; Préface à la quatrième édition italienne de La Société du spectacle ; Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici ; Commentaires sur la société du spectaclePanégyrique tome premier et second ; In girum imus nocte et consumimur igni, édition critique ; Cette mauvaise réputation....

Des tracts, manifestes et textes introuvables ou inédits : Manifeste pour une construction de situations, Ve partie chronologique de la conférence Histoire de l’Internationale lettriste, Projet pour un labyrinthe éducatif. écologie, psycho-géographie et transformation du milieu humain, Projet d’une anthologie de la revue , Internationale situationniste, etc.

Des textes extraits des revues : Internationale lettriste. La Carte d’après nature, Potlatch, Les Lèvres nues. Internationale situationniste

Les scénarios de ses films : Hurlements en faveur de Sade ; Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps ; Critique de la séparationLa Société du spectacle ; Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film La Société du spectacle ; In girum imus nocte et consumimur igni Guy Debord, son art et son temps.

Des traductions, un choix de lettres et de nombreux documents iconographiques rares ou inconnus, édition établie par Jean-Louis Rançon ; Préface et introduction de Vincent Kaufmann

Lire également : " Guy Debord, l’irrécupérable " par Guy Scarpetta

*

« Pour Guy Debord » par Cécile Guilbert

« Pas d’apologie. Pas d’hagiographie. Ma méthode sera très simple.
Saillies, morsures, fragments : une écriture par gros temps ; une écriture pour rescapés : ceux qui ont trop vu pour ne pas lire un peu et ceux qui ont trop lu pour ne pas lire encore.
Notes intempestives, citations, variations : tout le reste, à cette lumière, se fera bien suffisamment comprendre. »

Dans un entretien avec Olivier Barrot, Cécile Guilbert invitée à La Maison française de New York University, en septembre 2007, parlait de ses livres. Voici l’extrait audio consacré à son « Pour Guy Debord » publié dans la collection L’Infini (1996)

« Dans l’esprit de Debord, le Spectacle [contrairement à l’opinion qui le réduit au médiatique] [...] c’est l’économie de marché devenue folle [...] ce qui excède de loin le médiatique »

Dans le même entretien elle évoquait aussi Saint-Simon, le sujet d’un autre de ses livres.

Crédit : NYU

*

La critique de... Michèle Bernstein

« Deux et deux »

Lorsque Lamartine est arrivé au bord du lac, il a tiré un mouchoir de sa poche et soigneusement essuyé la pierre. Puis il s’est assis, tournant son visage vers les flots, mèche au vent ; il était prêt pour la gravure et la postérité. Cécile Guilbert est la postérité de Guy Debord, son livre est gravure. « Pas d’apologie, écrit-elle, pas d’hagiographie ». Le lecteur peu perspicace pourrait croire qu’elle plaisante, mais on voit vite qu’elle ne plaisante jamais. Elle offre donc un portrait péremptoire de Guy Debord, son style, sa vie. En tout cas, on ne pourra pas dire qu’elle invente, ce portrait est entièrement fondé sur les citations de Debord, les jugements qu’il porta sur lui-même au cours de ses divers ouvrages. Et après tout, pourquoi pas ? J’aime bien Lamartine.

Oui, Cécile Guilbert cite beaucoup ­ se justifiant en cela par une citation de Debord annonçant dans Panégyrique que telle serait sa méthode. Remarquons, à ce propos, que les nouvelles conventions typographiques portent facilement à confusion. Avant, le texte était en romain, la citation en italique. Du premier coup d’oeil on distinguait le coquelicot dans le champ de blé, l’Ecriture dans l’écriture. Maintenant, seuls des guillemets marquent le changement de parole. Cela va bien pour une citation courte, mais dès qu’on tourne la page, on risque de s’égarer. J’ai eu la curiosité de vérifier : en tenant compte de la dimension des feuilles et de l’âge du capitaine, il y a dix-sept pages de Guy Debord dans les cent quinze pages de Cécile Guilbert. Effrayée à l’idée de me mettre à critiquer par inadvertance la prose de celui-là au lieu des paragraphes de celle-ci, je propose donc de passer directement à la partie du livre où l’auteur développe son argument et sa documentation personnels.

Eh bien, c’est une lecture plutôt réjouissante, et un travail assez juste. Suivons son cheminement : ayant dit que Debord était pour elle avant tout un styliste du langage et de l’existence ­ de la liberté, elle considère les divers moyens mis actuellement en oeuvre pour rogner cette liberté de l’individu moyen, elle, vous, moi. Non pas le jeter dans un cachot et le faire avouer sous la torture, système totalitaire, mais le décerveler progressivement. Et justement, par la perversion du langage. Bref, la France, ton français fout le camp, et la traduction est simple dans toutes les langues du monde.

Il y eut cet ex-Premier ministre français qui, pour se mettre au niveau de la foule (entendez : pour mettre la foule à son niveau), déclara qu’il limait son vocabulaire à cinq cents mots (encore là, il faudrait pouvoir détailler, examiner le choix des cinq cents mots en question et s’apercevoir qu’il n’était certainement pas indifférent). Il y a les HYPER-LIVRES (le texte intégral d’une oeuvre avec commentaires, sur disquette), et celui de Rimbaud, si vous l’interrogez sur le mot « Asie » vous renvoie, par exemple, à jaune, mais pas à opium. Il y a, puisqu’il existe encore de « vrais livres » les lectures fléchés qui indiquent aux enfants ce qu’il faut sauter pour ne rien perdre d’une oeuvre. Il paraît que PPDA a dit un jour « Nous sommes là pour donner une image lisse du monde ». Le résultat ? Citant Guilbert citant Debord, que dire que deux et deux font quatre est en passe de devenir un acte révolutionnaire (et c’est un rappel d’Orwell, que le parti vous fera dire que deux et deux font cinq). Ou, plus modestement, que pauvres petits Galilées, nous allons souvent dans les rues en nous disant que pourtant elle tourne.

Bien sûr, la plupart de ces horreurs on les connaissait. Il n’y a pas de révélations saignantes. Mais c’est le choix et le rassemblement qui importent, les cailloux du Petit Poucet, mis en ligne, deviennent chemin. Et les cailloux de Cécile Guilbert sont fort bien semés. Même si parfois ­ rarement quand même ­ son enthousiasme radical l’entraîne droit dans un tronc. Ainsi, quand elle cite Joyce « Je me moque bien d’écrire. Je veux vivre. Je devrais être payé par l’Etat parce que je sais goûter la vie ». Il aurait fallu se rappeler, voyez-vous, que Joyce avait l’humour irlandais. Parce que, et surtout d’un point de vue syndical, sa réclamation est totalement irrecevable.

Libération, 1er février 1996.

*

Guy Debord, une étrange guerre (extrait vidéo)

Crédit : YouTube/Chaîne Philippe Sollers

Seul ? Non !
La pensée essentielle de la liberté n’est jamais seule.
Avoir dit et prédit ce qui ouvertement et cyniquement a lieu,
continuer à le dire et à la prédire,
voila la maîtrise du temps,
sobre et joyeux,
comme une fête maintenue loin du mensonge

*

« Une notoriété antispectaculaire est devenue quelque chose d’extrêmement rare
Je suis moi-même l’un des derniers vivants à en posséder une,
à n’en avoir jamais eu d’autre.
Mais c’est aussi devenu extraordinairement suspect.
La société s’est officiellement proclamée spectaculaire.
Être connu en dehors des relations spectaculaires,
cela équivaut déjà à être connu comme ennemi de la société »

Guy Debord
Commentaires sur la société du spectacle (1967)

*

La société planétaire ressemble de plus en plus aux analyses et prédictions de Debord
terre virtuelle brulante,
son bordel abject,
sa guerre mortelle [...]

Debord ou les libertés sans compromission

Crédit : YouTube/Chaîne Philippe Sollers

« Ce vécu individuel de la vie quotidienne séparée reste sans langage, sans concept, sans accès critique [...] a son propre passé qui n’est consigné nulle part [...] il est incompris et oublié au profit de la fausse mémoire du non mémorable. »

Guy Debord, une étrange guerre (l’intégrale).


[1Le Temps, Suisse

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17 Messages

  • anonyme | 30 juillet 2010 - 19:05 1

    Debord est peut-être lu ; mais certainement pas par Delcuse.

    Celui-ci écrit : "Debord a échoué".

    Et celui-là : " Il faut donc admettre qu’il n’y avait pas de succès ou d’échec pour Guy Debord et ses
    prétentions démesurées. "


  • Delcuse | 18 juillet 2010 - 17:52 2

    Faut arrêter de dire que Debord n’est pas lu. C’est le contraire. Et justement, parce que Debord est lu, apparait aussi ses faiblesses. C’est justement parce qu’il est lu, qu’il est est possible de le critiquer. Debord a toujours été lu, et il l’a toujours su. "La société du spectacle" est son seul livre qui mérite d’être critiqué. Là encore, il ne faut pas prétendre, comme je l’ai souvent lu, que ce livre est incompréhensible. Ce n’est pas vrai. Et c’est précisément parce qu’il est compréhensible par beaucoup de gens, et pas seulement des lettrés à la Sollers, qu’il est critiquable et critiqué. Il faut quand même dire que dans ce livre, à côté de propos géniaux, se cotoient des énormités dignes d’un stalinien de la première heure. Dire le contraire est malhonnête. Il n’en reste pas moins que ce livre fait référence du point de vu de la critique. Il ne faut pas pour autant occulter bien d’autres textes toute aussi important de ce point de vu, voilà tout.

    Voir en ligne : critique de Debord


  • Delcuse | 18 juillet 2010 - 17:24 3

    Si des gens comme Cecile Guibert et Philippe Sollers peuvent, sans grand risque, parler de Guy Debord, ce n’est parce que ces gens se sont rapproché de l’esprit critique de Debord, mais parce que Debord a échoué. Et il a échoué en cela qu’il est devenu "Debord", alors qu’il s’agit de la critique sociale. Debord est devenu un écrivain, alors qu’il se croyait un révolutionnaire. Debord est mort ; Sollers l’a enterré ; c’est une bonne chose pour l’esprit critique.

    Voir en ligne : Debord est définitivement mort et c’est très bien.


  • A.Gauvin | 2 février 2007 - 22:08 4

    Le volume 6 de la Correspondance de Guy Debord vient de sortir avec une présentation d’Alice Debord (Fayard, 490 p.).
    Il rassemble les lettres de la période qui va du 19 janvier 1979 au 31 décembre 1987. Notamment les lettres à Gérard Lebovici (tué le 5 mars 1984 de quatre balles dans la nuque) puis à sa veuve, Floriana Lebovici.
    Calomnié par nombre d’organes de presse, Guy Debord, avec son avocat, Thierry Lévy, contre-attaque.
    On lit dans la lettre du 30 mars à T. Lévy :
    " En attaquant les journaux, je vise un effet immédiat (un changement de ton, lequel du reste commence à se faire sentir) ; tandis que, si nous perdons sur quelques points, ce sera dans plusieurs semaines. Je vois ceci comme le contraire du simple "droit de réponse", que je n’ai jamais utilisé non plus ; pensant en effet que l’arbitraire malveillant des journaux contemporains, surtout quand il s’agit de moi, est plus grand que celui des institutions judiciaires.
    Ce seuil franchi, du fait de ce que Libération appelle très euphémistiquement "une amitié interrompue", je ne voudrais surtout pas que nous limitions nos attaques aux journaux les plus excessifs. Ce serait agir un peu furtivement, et comme avec regret et gêne. Je dois me déclarer une fois pour toutes en attaquant tout un groupe de journaux plutôt considérés comme sérieux (je vous recommande VSD du 15 mars).
    Il me semble qu’il faut absolument que Le Monde figure dans ce groupe (...)
    Vous voyez que dans le cadre stratégique où je vois placé mon affaire, la perte d’un de ces procès n’a pas d’importance. A l’avenir, on ne sera plus "surpris" que je puisse attaquer des calomnies journalistiques ; et l’existence de cette nouvelle "arme de dissuasion" évitera sûrement des imprudences de plume. "


  • anonyme | 31 décembre 2006 - 14:00 5

    Un peu d’histoire.

    1. Les vrai précurseurs.
    Dans le « Face à face » avec Maurice Clavel, 2ème entretien enregistré le 20 juillet 1976, que l’on peut réécouter sur ce site (cf. l’article de D. Brouttelande : « 1976 : Mao, le marxisme, la révolution... leur cadavre... »), on lit :

    Philippe Sollers : La lumière noire et rieuse de Mai venait de l’anarchisme, du dadaïsme, du surréalisme... Et je voudrais citer, parce qu’ils sont un peu absents du débat, des gens qui sont extrêmement importants, et peut-être c’est eux qui avaient inscrit sur les murs la formule que vous avez repérée tout à l’heure : « Le marxisme est l’opium du peuple  ».

    Maurice Clavel : Retournant contre Marx, je le rappelle, ce qu’il disait de la religion.

    Ph. S. : Cette phrase est typique de l’esprit situationniste.

    M. C. : Les vrais précurseurs.

    Ph. S. : Les vrais, oui, mettons les choses au point pour ne pas tenter de constituer une hégémonie sur les forces révolutionnaires. Les situationnistes sont des gens qui ont fait un certain travail souterrain jusqu’en 1968. Les idées motrices de l’époque ont presque toutes été situationnistes, bien plus que « marxistes » au sens du marxisme dogmatique caricatural. Le livre important paraît, là, en 1967, c’est La société du spectacle de Debord.

    M. C. : A quoi j’ajouterai le Traité du savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Vaneigem.

    Ph. S. : Et la revue l’Internationale situationniste. Ce sont des gens qui ont senti, pressenti, écrit la nouveauté qualitative de la révolte. Or, précisément, ce qui reparaît chez eux et avec eux, c’est un sens aigu, dans la formulation même, de la dialectique hégelienne. Sa souplesse, son intelligence, son « ironie ». Ils ont montré concrètement qu’un intellectuel révolutionnaire devait être comme un poisson dans l’eau du débordement contestataire et, surtout, un spécialiste de la compréhension du spectacle, le spectacle étant la nouvelle dimension de l’adversaire idéologique suprême, absolu. Cela encore à venir...

    2. Sur les rapports entre Sollers et Debord :
    Vincent Kaufmann dans Guy Debord, la Révolution au service de la poésie (Fayard 2001) rappelle que Debord tenait « à sa mauvaise réputation » et que s’il s’en est pris parfois à Sollers, c’est dans « des termes parfaitement ambigus, indécidables » ("Il y a même quelques éloges à mon propos. Mais c’est insignifiant car signé Philippe Sollers")

    Concernant la publication de Debord chez Gallimard, il écrit : " On relèvera encore ici, puisqu’il s’agit de Gallimard autrefois copieusement insulté dans Internationale situationniste, que si Philippe Sollers n’est pour rien dans ce changement de situation, il a été en revanche un des premiers à reconnaître un Debord artiste, et qu’il ne s’est évidemment pas opposé à son passage chez Gallimard. Dans l’histoire de la réception de Debord, les articles que Sollers lui a consacrés, et plus particulièrement un des tout premiers, paru dans Le Monde au moment de la sortie de Panéyrique en 1989, ont joué un rôle décisif. Ils ont énormément contribué à ce que Debord soit lu au-delà du milieu situationniste et à ce qu’il soit lu autrement qu’il ne l’avait été. Certains ont bien sûr vu dans ce soutien des circonstances aggravantes, pour Debord, comme pour Sollers d’ailleurs : l’un ne serait sorti de son obscurité méritée que parce que l’autre était à la recherche d’un nouveau faire-valoir, toquade éphémère sans laquelle rien de tout cela ne serait arrivé. Le problème, c’est que c’est arrivé, et que la toquade aura duré une douzaine d’années au moins. C’est quand même beaucoup pour quelqu’un à qui on reproche si régulièrement ses infidélités aux causes embrassées. Peut-être finira-t-on aussi par remarquer qu’il y a entre le « libertinage » de Sollers et l’art stratégique de Debord quelques points communs : par exemple le goût du jeu, ou le refus chez l’un comme chez l’autre de tout ce qui ressemble à de l’intégrisme moral, le refus de toutes les formes de bien-pensance qu tiennent lieu de position politique à un nombre considérable de leurs contemporains. Et puis, on aurait tort de penser que le but de Sollers est de se faire aimer : la preuve, c’est qu’il y arrive à peine mieux que Debord. "
    (cité dans L’Infini 79, printemps 2002, p.2).


  • A.G. | 11 novembre 2006 - 11:18 6

    Vous posez des questions fondamentales (et, au passage, je note que vous aviez les réponses à certaines d’entre elles auxquelles je me suis efforcé d’apporter quelques précisions).

    Avant d’y revenir brièvement, je réponds aux vôtres, explicites ou implicites.

    J’appelle neo ou pseudo-situ ceux qui, drapés dans leur purisme ou anciens combattants (parfois "proches" de Debord), font mine de ne pas savoir que l’Internationale situationniste a été dissoute par Debord lui-même il y a fort longtemps et transforme sa "radicalité" en formules stéréotypées.

    Par prêchi-prêcha, je visais certains philosophes populaires qui prétendent édifier les jeunes et les moins jeunes en prétendant leur expliquer ce qu’est "une vie réussie", ’l’esprit de l’athéisme" et parfois "l’athéologie", bref les "prêtres masqués" que visait Nietzsche.

    Comme vous je pense qu’un film de Debord devrait d’abord être vu en salle. C’est le cas, de temps en temps, et, par exemple, en ce moment, à Paris. Comme vous j’ai espéré que la rétrospective de son oeuvre qui a eu lieu il y a quelques années dans je ne sais plus trop quel festival, donnerait des idées à quelques distributeurs ou exploitants indépendants. Force est de constater que ça n’a pas été le cas ou de manière confidentielle.

    L’attitude de Debord lui-même par rapport au "public de cinéma" et au cinéma même est d’ailleurs complexe. Il fait des films "contre" ce public (mais ces films sont faits pour être vus et, jusqu’à l’assassinat - bien réel celui-là - de Lebovici, il les a fait voir). Il fait des films "contre" le cinéma mais il a une connaissance extrêmement précise de l’histoire du cinéma. Les "détournements" multiples qu’il opère dans ses films en témoignent. Debord qui aimait la vie plus que tout allait-il donc au cinéma ? Eh oui.

    Alors les DVD ? Fallait-il les publier ? Je pense que oui. Je note d’ailleurs que "Guy Debord, son art et son temps" a été fait pour la télévision (il est donc visible dans sa forme et son format d’origine). Mais je le pense aussi pour les mêmes raisons que je suis pour les livres d’art, les CD, les livres de poche. Hélas, la reproduction d’un Manet ou d’un Picasso, malgré les indéniables progrès techniques, ne remplacera jamais le tableau lui-même. La lecture d’un texte sur écran ne remplacera jamais la lecture d’un livre. L’écoute d’un CD de jazz ne remplacera jamais un concert en "live" (Ahmad Jamal en CD et en salle : aucun rapport !). Les couleurs, la perception, l’émotion ne seront jamais les mêmes (a fortiori sur un site internet : celui-ci par exemple).

    La stratégie aujourd’hui me paraît simple : il faut utiliser les moyens dont on dispose (et que met à notre disposition la société spectaculaire !) pour DONNER A VOIR, DONNER A LIRE, DONNER A ENTENDRE.

    Bien cordialement.


  • S.C. | 10 novembre 2006 - 22:55 7

    Mais qui sont ces néo-situ, ces pseudo-situ ?
    J’admire Guy Debord, son oeuvre, sa démarche artistique, sa radicalité face à la société. C’est en tant que telle que je me positionne pour emettre un jugement sur la diffusion récente de "la société du spéctacle" sur canal+ et la production de la totalité de son travail cinématographique en DVD. J’ai moi-même acheté le coffret et fait l’experience de leurs visionnages sur petit écran. Ma démarche avait avant tout pour but de m’en servir comme documentation. J’ai, oh, trop rarement eu l’occasion de voir et revoir les films de Debord au cinéma.
    Pensez-vous qu’on puisse percevoir la dimension du film : "Hurlement en faveur de sade" sur son canapé, devant son téléviseur ?
    Non ! Ce film éxige le grand écran. C’est là qu’il y puise son sens. Il a été conçu pour lui. C’est inaccepteble d’avoir lancé la diffusion du coffret Debord sans avoir en amont exhortés les cinémas indépendants à une plus grande diffusion de ses films. Je questionne le réspect et la cohérence d’une démarche artistique.
    Après l’assassinat de Lebovici, Debord s’est retrouvé sans mécène. Il a concèdé la publication de ses livres (après une petite annonce ) àla Maison Gallimard ;non à titre posthume mais pour laisser un héritage à Madame Alice Debord. Il préparait en effet son suicide.Ce qui a également donné lieu à la soirée Situationniste préparé avec Brigitte Cornant pour laquelle il avait la plus grande estime.
    C’est ainsi que sont nés peut-être les "prê chi prêcha", ceux qui ont récupéré les paroles de Debord pour les noyer dans le spéctaculaire.
    quelqu’un qui désire sans fin.


  • anonyme | 9 novembre 2006 - 21:51 8

    Puisqu’il s’avère que les citations sont des preuves, voici :

    "Je suis d’accord pour une soirée Guy Debord, quand vous voudrez dans le mois de janvier 1995 (...).

    Vous trouverez ci-joint une cassette de "La société du spectacle" augmentée d’un court métrage qui lui fait suite : "Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film "La société du spectacle". Son titre au moins est beau et parfaitement debordien (...). "

    Lettre de Debord à Alain De Greef (14 novembre 1994).

    Guy Debord se suicidait le 30 novembre 94. A la fin de la projection de ses films sur Canal + en janvier 95, on a pu lire :

    " Maladie appelée "polynévrite alcoolique", remarquée à l’automne 90. D’abord presqu’imperceptible, puis progressive. Devenue réellement pénible seulement à partir de la fin novembre 94. Comme dans toute maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher, ni accepter de se soigner. C’est le contraire de la maladie que l’on peut contracter par une regrettable imprudence. Il y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie. "

    Comme on le voit, Guy Debord aura maîtrisé son art et son temps jusqu’au bout.


  • A.G. | 8 novembre 2006 - 22:38 9

    Qu’est-ce qui relève du spectacle, qu’est-ce qui y échappe ? Quelle stratégie adopter à l’époque du spectaculaire intégré ? Debord avait fait le choix de ne pas apparaître, Sollers a fait celui de refuser la marginalisation, le comportement des "grands silencieux". La différence est grande, en apparence. Mais qu’est-ce qui est le plus efficace ?

    Les textes, les films, eux, existent. Faut-il ne pas les lire ? Faut-il ne pas les voir ? Bien sûr que non !

    C’est Debord lui-même qui, avant sa mort, avait autorisé Canal + à passer "Guy Debord, son art et son temps" et "La société du spectacle". C’est Debord lui-même qui donne à la fin des trois heures de films passées sur Canal les raisons de son suicide (polynévrite insupportable due à la consommation excessive d’alcool).

    C’est Debord lui-même, semble-t-il, qui a souhaité la publication de ses oeuvres chez Gallimard. Quelle chance !

    Et quelle chance aussi de pouvoir lire sa correspondance !

    Alice Debord a-t-elle eu raison de collaborer avec Sollers pour faciliter la réalisation de "Une étrange guerre" ? A-t-elle eu raison de permettre la publication de ses oeuvres cinématographiques par Olivier Assayas ?

    Je peux témoigner que des jeunes gens d’aujourd’hui ont été très heureux de pouvoir découvrir, grâce à cette PUBLICITE (au sens littéral), une pensée toujours neuve, actuelle, loin des postures ringardes des neo ou pseudo-situ, comme ils sont bien contents, ces jeunes gens, de voir que des Vaneigem LEUR PARLENT, là où d’autres n’ont qu’une envie : les endormir avec leur prêchi-prêcha.


  • S. C. | 8 novembre 2006 - 13:08 10

    Sollers ne serait-il pas l’individu qui a réussi a se mettre en spéctacle dans un documentaire sur Guy Debord ? Celui qui a annihiler le texte à son propre profit ? Marx Brothers du documentaire ?

    Comme sur la surface de l’eau l’image chasse définitivement l’image. ( Monde sans mémoire. )

    Comment Mme Alice Debord, compagne de Guy Debord s’est résignée à accepter de participer à ce documentaire ?
    Comment Mme Alice Debord, compagne de Guy Debord s’est-elle résignee à accepter la diffusion de la société du spéctacle sur canal + ?
    Comment Mme Alice Debord, compagne de Guy Debord s’est-elle résignée à accepter la publication des films de Guy Debord ?
    Ceci n’est pas du Guy Debord !
    Onpeut publier un roman pour préparer un assassinat.
    On peut diffuser un documentaire pour préparer un assassinat.
    On peut diffuser un film pour préparer un assassinat.
    On peut publier des DVD pour préparer un assassinat.


  • Jésus | 7 octobre 2006 - 16:28 11

    Parmi les hétéronymes que tu cites, plusieurs ne m’appartiennent pas : Justine, Yzia Li et Mallarmé. Je pensais que tu pouvais le voir.
    J’ai donc fait des disciples... Mais en bon lecteur de Nietzsche, je précise que je ne les reconnaîtrai jamais. Je méprise les épigones pavloviens.

    "Mon temps n’est pas encore venu, mais le vôtre est révolu depuis toujours." Jésus à ses propres frères.

    Amen


  • Viktor | 7 octobre 2006 - 15:11 12

    Aux dernières métamorphoses de Jean Pic de la Mirandole, Justine, Yzia Li, Thucydide Hérodote qui fait la claque à Thucydile... de Mallarmé qui répond à Hérodote...

    Attention, toutefois, vous êtes en grand danger de servage, de clonage, de claquage, de matraquage, de décervelage, de dérapage... :

    « Qui trop combat le dragon devient dragon lui-même »
    Frédéric Nietzsche

    Quel homme orchestre, vous êtes ! Quel romancier, vous êtes, capable de créer des personnages à l’infini ! C’est pas comme Sollers qui ne sait pas écrire... et qui ne sait pas ce qu’est un roman...


  • Mallarmé | 7 octobre 2006 - 14:34 13

    " Je préfère, devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire ---

    Sinon dans le journal ; il dispense, certes, l’avantage de n’interrompre le choeur des préoccupations.

    Lire ---

    Cette pratique ---".


  • Hérodote | 7 octobre 2006 - 13:29 14

    Entièrement d’accord avec Thucydide ! Du reste, Debord est un contemporain exact de Sollers. Comparons donc les manières de vivre, ce qu’ils ont effectivement écrit et comment. Résultat : pour l’un, l’admiration critique ; pour l’autre, la consternation amusée.


  • Thucydide | 7 octobre 2006 - 13:21 15

    Deux lignes de Debord suffisent à anéantir l’oeuvre au long cours de Sollers, c’est triste pour lui mais c’est comme ça.


  • A.G. | 2 octobre 2006 - 22:35 16

    UNE BANDE ANNONCE (1978) :

    " "Au moment de créer le monde, j’ai su que l’on y ferait un jour quelque chose d’aussi révoltant que le film de Guy Debord intitulé IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI de sorte que j’ai préféré ne pas créer le monde."

    DIEU "


  • A.G. | 1er octobre 2006 - 19:32 17

    Les autres textes de Sollers sur Guy Debord :

    - "La guerre selon Guy Debord", 1989 (sur "Panégyrique"), repris dans "La guerre du goût", 1994.

    - "Debord au cinéma", "L’art extrême de Guy Debord", "L’étrange vie de Guy Debord", repris dans "Eloge de l’infini", 2001.

    Les volumes de la correspondance de Guy Debord ont été publiés chez Fayard.
    Les oeuvres cinématographiques complètes ont été publiées sous la direction d’Olivier Assayas (DVD Gaumont video, 2005).

    A lire aussi : "Pour Guy Debord" de Cécile Guilbert (coll. L’infini) et l’article de Guy Scarpetta "Guy Debord, l’irrécupérable" (Le monde diplomatique, août 2006).