|
Une nouvelle " affaire " Heidegger ?
L’éternel retour de l’obscurantisme
![]() A propos du livre d’Emmanuel Faye : " Heidegger, "Une introduction du nazisme dans la philosophie " ".
Sollers-Onfray (3 octobre 2006) Le "débat" François Fédier - Emmanuel Faye (23 février 2007) Entretien avec François Meyronnis : « Pourquoi tant de calomnies ? » (28 avril 2005) ARCHIVES : Lévinas parle de Heidegger (10’10) Entretien de Jacques Derrida avec Didier Éribon (6 novembre 1987)
Antipodes : Michel Onfray face à Philippe SollersOn aime bien Michel Onfray. Notamment son patient travail pour désenfouir les textes des philosophes matérialistes de Démocrite à... D’Holbach, sa réhabilitation du corps, de l’hédonisme, de la vie concrète (et d’abord celle des philosophes), etc... (Sollers, déjà, en 1973, dans « Sur le matérialisme », n’avait-il pas ouvert la voie ? [1]) On commence à tiquer à la lecture de son " Traité d’athéologie ". Quoique le titre soit clairement inspiré de La somme athéologique de Georges Bataille, on se dit très vite qu’on est loin de l’Expérience intérieure et, plus bizarrement pour un "nietzschéen" revendiqué comme Onfray, du monumental Sur Nietzsche (qu’il ignore). On est surtout loin de la réflexion complexe de Bataille sur la religion mais c’est une autre question. 18 octobre 2006. "Ce soir ou jamais", émission de Frédéric Taddeï sur France 3. Sollers, venu pour parler de L’évangile de Niezsche et de Fleurs, et Onfray étaient présents. Allez-y voir vous-même si vous ne voulez pas me croire ! On ne s’arrêtera pas là. On découvre en effet que leur affrontement sur ce sujet a eu un précédent. On lira leur "échange" ci-dessous. P. Sollers : (qui se met à « raper » en apparaissant sur les ondes) ![]() Heidegger c’est la guerre
Acheminement vers la parole... (...) Vous voulez mon commentaire sur tout ça ? A. Vivian : J’ai cru comprendre... Il y a deux camps dans cette histoire. D’un côté... on a l’impression : les historiens. E. Faye était défendu par J.P Vernant, par feu Pierre Vidal-Naquet, qui nous a quittés cet été, par le sociologue aussi, Jacques Bouveresse. D’un côté les historiens, de l’autre les philosophes purs et durs. Est-ce que je me trompe ? P. Sollers : Non pas vraiment. Mais je voudrais d’abord signaler l’information la plus importante... Je m’occupe d’une revue trimestrielle assez confidentielle, mais pas tellement, qui s’appelle l’Infini. Le dernier numéro, l’avant-dernier numéro, c’était le numéro 95, c’était un numéro assez gros complètement consacré à Heidegger. C’est plus de trois ans de travail sous la direction d’un philosophe extrêmement remarquable qui s’appelle Gérard Guest. Ce numéro à ma grande surprise - divine surprise ! - a été épuisé en un mois et a été réimprimé depuis aux éditions Gallimard. Donc il ne faudrait surtout pas entendre, dans ce qu’on vient de dire, que Gallimard aurait la moindre réticence quant à la publication de l’oeuvre de Martin Heidegger. Alors sur cette affaire, il y a quelque chose de très simple, à mon avis, à dire, c’est qu’Emmanuel Faye, dans son livre, « exit » une vieille affaire qui revient comme le monstre du Lochness. L’appartenance de Heidegger au parti nazi... Bon il y a des livres entiers là-dessus. On ne va pas y revenir... cela durerait trois siècles... Il a fait un pas de plus décisif. Il a dit que la philosophie tout entière de Heidegger était infiltrée, contaminée par une vision du monde nazie. Ce qui est évidemment une faribole et une absurdité. Je rappelle au passage que Heidegger est un penseur absolument considérable. Il a une oeuvre en effet énorme. Il a influencé de leur propre aveu... Relisez ce que Sartre en dit... à quel point Heidegger lui avait sauvé la vie pratiquement... la vie de la pensée... Bon, que des penseurs comme Levinas, comme Lacan, comme Foucault, surtout Derrida... dont le nazisme ne parait pas du tout évident.
Heidegger, son épouse et Jacques Lacan
Enfin, voilà, donc il y a une telle exagération, un tel emballement dont la simplification. C’est ça le problème. On vit à une époque médiatique, que vous palpez constamment, où le simplisme, la réduction devient pratiquement pavlovienne. Et donc comme ça il y a des réactions qui sont extraordinairement falsificatrices. Je ne me suis pas occupé de ce livre... qui s’appelle "Heidegger à plus forte raison" *. Qui était une réponse à ce mouvement de déconsidération de Heidegger visant en quelque sorte à le retirer de la bibliothèque philosophique. Il est au programme de l’agrégation. Il y aurait comme ça dans un coin une littérature nazie. On mettrait Heidegger là-dedans avec une croix gammée définitive. C’est absolument absurde, ça vise à éradiquer tout effort de pensée en fait. Ce qui c’est passé je n’ai pas été en charge de évidemment... Je m’occupais d’autre chose... de ce numéro qui vient d’être réimprimé... qui est excellent !.. l’Infini, numéro 95. Je vous le recommande ! Il se trouve, je pense, que Fédier, dans un premier temps, a dû faire un texte qu’il a ensuite corrigé et qui a alerté... les épreuves ont été envoyées dans les salles de rédaction... qui a alerté ceux qui relancent sans arrêt cette affaire Heidegger, par exemple quelqu’un comme Roger Pol-Droit, du Monde, qui écrit dans le Point. Il y a quelques personnes qui, vraiment, répètent sans arrêt la même chose. On dirait vraiment que, pour eux, c’est une question essentielle, d’empêcher en quelque sorte la lecture de Heidegger. Ce livre magnifique que vous avez cité "Acheminement vers la parole", mais bien d’autres, "Approche de Hölderlin", etc. C’est vraiment le grand penseur de la poésie fondamentale, je pense, il y a eu quelque chose qui s’est passé. Fédier a donc revu et corrigé son texte. Il s’en est expliqué dans le monde dans un entretien avec Jean Birnbaum. Tout ca ... au c ?ur de l’été... il y a eut en quelque sorte un emballement, que je n’ai pas suivi de près, du juridique. Bonneau : Si je comprends bien, Philippe Sollers, Gallimard ne publiera pas ce livre ? P. Sollers : Il va paraître, je peux vous l’annoncer, bientôt aux éditions Fayard où il a été immédiatement accepté. Bonneau : Il va être publié chez Fayard. P. Sollers : Dans tout cela beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Cela sera un volume que je n’ai pas lu pour l’instant. Je le lirai avec le plus vif intérêt. Bonneau : D’accord ... Alors, Philippe Sollers, merci de nous avoir donné votre point de vue, de nous avoir expliqué cette affaire ... Michel Onfray est arrivé en avance (...). Page 77 de votre dernier livre, "La puissance d’exister", chez Grasset, vous dites, Michel Onfray, « quelle est la preuve du philosophe ?... : sa vie ». Et vous parlez, justement, de Heidegger en disant que cette fracture schizophrénique entre la vie et l’oeuvre où on peut dire par exemple : « ah oui Martin Heidegger a appartenu au parti nazi mais son oeuvre n’a rien à voir avec ça ». Vous, ce que vous dites, si j’ai bien compris, c’est que voilà une vie de philosophe, elle ne peut pas être séparée dans des petits bouts, son oeuvre, sa pensée et qu’il faut prendre en tout, en totalité. Qu’est-ce que vous pensez de cette affaire ? Est-ce que le fait que Martin Heidegger a été nazi le disqualifie comme philosophe ?
Michel Onfray
Onfray : D’abord je trouve le livre de Faye remarquable. C’est un des rares grands livres que j’ai lu dans ces dix dernières années. Pas seulement sur la question Heidegger mais aussi sur ce sujet de l’implication, de la vie, de la biographie, du philosophe, du professeur. Toutes ces choses-là sont mélangées. Alors, bien sûr, on peut toujours dire : ce qui m’intéresse c’est le philosophe, ce n’est pas le professeur, je fais l’économie de telle partie dans la biographie. Quand Philippe Sollers dit... accessoirement... cette histoire de parti nazi. Mais c’est quand même de 33 à 45. On ne peut pas faire avant, on ne peut pas faire après... Ca ne veut pas rien dire cette affaire d’inscription au parti nazi ! Mais, très longtemps, on a dit : « oui mais cela n’est pas comme ça qu’il faut l’entendre. Il ne pouvait pas ne pas y être ». Et d’un seul coup Faye nous donne des démonstrations considérables, remarquables, des traductions. Il a travaillé sur des archives, sur des séminaires en disant « regardez comment ça marche ». Et ça imprègne la philosophie. Alors pas forcément "Etre et Temps"... encore que... on peut imaginer que, dans "Etre et temps", l’être-pour-la-mort, la question de l’enracinement, la question du sol, la question de la critique de la technique. Toutes ces choses là ont à voir avec la thématique nazie. Alors cela ne fait pas un philosophe nazi à proprement parler. Bonneau : Vous n’êtes pas favorable, Michel Onfray, pour reprendre l’expression de P. Sollers, à retirer Heidegger de la bibliothèque philosophique ? M. Onfray : Non, enfin, non. On publie Carl Schmidt, on en publie d’autres aussi. Je suis même pour le fait qu’on republie les pamphlets antisémites de Céline. On est des grands garçons et des grandes filles. On est capable de faire des lectures. On est capable de trouver aujourd’hui dans le commerce Mein Kampf ... Qu’on fasse des éditions, qu’on fasse appel à des gens qui sont capables de faire des préfaces, des introductions, des annotations ... Qu’on prenne en considération le travail de Faye et qu’on dise « voilà, c’est un philosophe, avec des errements, des égarements, avec des traits de génie probablement, avec une grandeur... ça c’est sûr, avec un travail qui est original, certes. Mais on oublie beaucoup Husserl, on oublie beaucoup la phénoménologie avant Heidegger. Quand on dit Sartre n’aurait jamais été possible sans Heidegger... non ! Sans Husserl, oui ! Sans Heidegger non ! Je pense qu’on pourrait rentrer dans des détails techniques qui font que le débat est de toute façon préférable à l’interdiction de toute publication. Bonneau : Ca vous convient Philippe Sollers ? P. Sollers : Et bien, écoutez, ça ira très bien comme ça. Il faudra s’entendre sur "la vie des philosophes"... il y aurait beaucoup de choses à dire. .. Onfray vient de prononcer le mot de grandeur. Et bien je m’en satisfais pleinement. Bonneau : Très bien. Et bien je vous remercie beaucoup Philippe Sollers. Voir aussi sur Public Sénat Le "débat" François Fédier - Emmanuel Faye du 23 février 2007Jean-Pierre Elkabbach reçoit les philosophes et éminents spécialistes de Heidegger François Fedier et Emmanuel Faye pour un débat sur la philosophie de Heidegger en rapport avec les liens que celui-ci a entretenu avec le régime nazi. François Fedier : Heidegger à plus forte raison (Fayard) Emmanuel Faye, Heidegger : l’introduction du nazisme dans la philosophie (Albin Michel) avec : Entretien avec François Meyronnis : « Pourquoi tant de calomnies ? » (28-04-2005)Le Nouvel Observateur. — Est-ce que ce livre apporte des éléments inédits permettant de mieux appréhender le rapport entre Heidegger et le nazisme ? François Meyronnis. — Beaucoup de choses étaient déjà connues, et quant à ce que je découvre, je ne sais quoi en faire dans la mesure où le dossier est instruit uniquement à charge, et de manière tellement malveillante que tout ce qui est donné à lire ici est sujet à caution. La façon obtuse dont sont interprétés les concepts cruciaux d’« Etre et Temps » jette forcément un doute sur ce que l’auteur découvre plus tard dans des séminaires inédits en français. N. O. — Par exemple ? F. Meyronnis. — Le Dasein, concept central chez Heidegger, c’est l’absence radicale d’appartenance. Eh bien, Emmanuel Faye nous explique que derrière ce mot Heidegger entendrait en fait une communauté allemande arrimée à un sol et à un sang dans une perspective nationale-socialiste. Il n’y a rien de tel dans ce livre de 1927. Cette interprétation racialiste est totalement absurde. N. O. — Heidegger rejoint cependant le parti nazi, et l’on trouve des traces de cet engagement jusque dans ses écrits philosophiques. Les séminaires de 1933-1935 révélés par l’auteur sont assez troublants à cet égard... F. Meyronnis. — Il est évident que de 1933 à 1934 le recteur Heidegger accepte de subordonner l’université aux finalités du parti nazi. En cela, il se montre totalement infidèle à sa pensée. Assez curieusement, il identifie ponctuellement l’émergence nationale-socialiste au « nouveau commencement » qu’il appelle de ses voeux. Par une espèce de « stupidité », comme lui-même le dira après guerre. Aussi grand que soit le penseur, c’est aussi un homme qui n’a pas eu les moyens d’embrasser une situation politique concrète, faute de s’y être jamais vraiment intéressé. N. O. — Mais comment un tel aveuglement quant aux finalités criminelles du régime fut-il possible ? F. Meyronnis. — Ça, c’est facile de le dire après 1945. Beaucoup moins quand on se replace dans l’espace intellectuel compliqué de l’époque, et son atmosphère de nationalisme survolté. D’une certaine manière, la pensée de Heidegger procède du romantisme allemand, qui a pour projet sous-jacent de placer l’Allemagne au centre du destin européen, et pour cela d’oblitérer la romanité et la Bible. A partir du moment où une apparente révolution se déclenche en Allemagne, fatalement Heidegger va l’envisager comme une espèce de chance. Le vrai reproche à lui faire, c’est de ne pas avoir pris la mesure de ce qui se passait vis-à-vis des juifs, et cela parce qu’il adoptait exclusivement le point de vue allemand. Le peuple élu pour lui, c’est le peuple allemand. Jusqu’au bout ce sera le point d’aveuglement de Heidegger. Il est cependant évident que par rapport aux coordonnées de l’époque il n’est pas antisémite. Il n’adhère pas à l’antisémitisme biologique, à tout ce délire raciste, il est à mille lieues de ça. N. O. — Que répondez-vous à ceux qui s’appuient sur les errances politiques de Heidegger pour disqualifier totalement sa pensée ? F. Meyronnis. — Très franchement, je ne crois pas que ce soit par scrupule moral qu’on lui reproche avec tant d’ardeur son engagement nazi. La pensée de Heidegger engendre à l’évidence une forme de ressentiment. Un tel tombereau de calomnies, une telle rage à vouloir nier l’existence même de son oeuvre, tout ça suggère que sa pensée recèle quelque chose de profondément dérangeant pour l’époque. C’est d’autant plus manifeste que vouloir éradiquer Heidegger revient aussi à disqualifier Sartre, la déconstruction de Derrida, Lacan, et Foucault aussi, autant de pensées qui s’en sont nourries. Cela relève d’un véritable obscurantisme. N. O. — En quoi son oeuvre est-elle selon vous l’un des chemins de pensée les plus révolutionnaires du XXe siècle ? F. Meyronnis. - C’est l’une des seules pensées qui permettent aujourd’hui de comprendre la catastrophe en cours, à savoir le devenir planétaire du nihilisme européen. Cela signifie l’avènement d’une ère où la technique dispose de tout, mettant en joue la vie humaine. Et cela explique le caractère monstrueux de l’histoire mondiale en des termes qui ne sont ni platement historiques ni moraux. C’est cela surtout qui perturbe les tenants du discours humaniste, qui aimeraient bien réduire le national-socialisme à une donnée historique circonscrite, et penser que ce qu’il met en jeu a été vaincu en 1945. Depuis la Première Guerre mondiale au moins, le discours humaniste est une logomachie creuse. Heidegger permet, lui, de penser le nihilisme comme processus général de dévastation. Ce processus prend la forme de l’économie quand celle-ci réduit toute chose au chiffre, ou de la biopolitique quand s’annonce un recalibrage de l’espèce. Dans cette perspective, l’homme n’est plus sujet de l’histoire, mais simple matériau usinable. On ne peut pour autant réduire Heidegger à un annonciateur de la « fin de l’histoire ». Il permet même de contourner ceux qui annoncent le triomphe définitif du simulacre. Au pire moment demeure toujours pour lui la possibilité de l’Ereignis , c’est-à-dire de la merveille, du salut. C’est une pensée difficile, et certains s’imaginent y accéder en la falsifiant mesquinement. Heidegger est cependant un être qui a une forme d’intégrité profonde. Lui se met en face de ce qu’il y a à penser, et il le pense jusqu’au bout. Source : Le Nouvel Observateur le 28/04/2005 auteur : Aude Lancelin. * Sur ce "débat" récurrent, on pourra aussi se reporter, sur ce site, à mon commentaire de l’article "Heidegger, Le danger en l’Être" (A.G.). ArchivesHeidegger meurt le 26 mai 1976. Huit jours après, Philippe Némo s’entretient sur France Culture avec Kostas Axelos, Roger Munier, Michel Haar et Henri Birault (avec le témoignage d’Henri Corbin, premier traducteur de Heidegger) : Lévinas parle de Heidegger (10’10)Emmanuel Levinas effectue un retour sur la philosophie de Heidegger, sur Sein und Zeit, sur la différence ontologique, sur la phénoménologie, sur les influences de Sein und Zeit sur l’existentialisme, l’angoisse, l’être-pour-la-mort, le néant, etc.
Et il y a vingt ans déjà... Entretien de Jacques Derrida avec Didier Éribon paru dans Le Nouvel Observateur du 6 novembre 1987L’entretien était précédé par cette notice : « Le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, paru le mois dernier aux éditions Verdier, a relancé brutalement la polémique sur le passé politique du grand penseur allemand. Le dossier est accablant. Certains posent la question : peut-on encore lire Heidegger, commenter son oeuvre ? Jacques Derrida publie cette semaine deux ouvrages aux éditions Galilée : De l’esprit et Psyché. Dans le premier, il montre que le nazisme s’inscrit au coeur même de la philosophie de l’auteur d’Etre et temps. Pourtant, nous ne devons pas renoncer à lire cette oeuvre dérangeante, déclare-t-il dans l’entretien qu’il a accordé à Didier Eribon. Car il nous faut bien continuer à penser le nazisme. Et à penser tout court. » Vos deux livres paraissent quelques jours après celui de Victor Farias qui rappelle avec vigueur quelles ont été les positions et les activités politiques de Heidegger [2]. Que pensez-vous de ses conclusions ?
Y a-t-il là matière à sensation ? Non, sauf dans les lieux où l’on s’intéresse trop peu à d’autres travaux plus rigoureux et plus difficiles. Je pense à ceux qui, surtout en France, connaissent l’essentiel de ces « faits » et de ces « textes », condamnent sans équivoque et le nazisme et le silence de Heidegger après la guerre, mais cherchent aussi à penser au-delà de schémas convenus ou confortables, et justement à comprendre. Quoi ? Eh bien, ce qui assure ou n’assure pas un passage immédiat selon tel ou tel mode de ladite « traduction » entre l’engagement nazi, sous telle ou telle forme, et le plus essentiel et le plus aigu, parfois le plus difficile d’une oeuvre qui continue et continuera de donner à penser. Et à penser la politique. Je songe aux travaux d’abord de Lacoue-Labarthe, mais aussi à certains textes, fort différents entre eux, de Lévinas, Blanchot, Nancy. Pourquoi l’archive hideuse paraît-elle insupportable et fascinante ? Précisément parce que personne n’a jamais pu réduire toute l’oeuvre de pensée de Heidegger à celle d’un quelconque idéologue nazi. Ce « dossier » n’aurait pas un grand intérêt autrement. Depuis plus d’un demi-siècle, aucun philosophe rigoureux n’a pu faire l’économie d’une « explication » avec Heidegger. Comment le nier ? Pourquoi dénier que tant d’oeuvres « révolutionnaires », audacieuses et inquiétantes du XXe siècle, dans la philosophie et dans la littérature, se sont risquées, voire engagées dans des régions hantées par ce qui est le diabolique pour une philosophie assurée dans son humanisme libéral et démocratique de gauche ? Au lieu de l’effacer ou d’essayer de l’oublier, ne faut-il pas tenter de rendre compte de cette expérience, c’est-à-dire de notre temps ? sans croire que tout cela est désormais clair pour nous ? La tâche, le devoir et en vérité la seule chose nouvelle ou intéressante, n’est-ce pas d’essayer de reconnaître les analogies et les possibilités de rupture entre ce qui s’appelle le nazisme, ce continent énorme, pluriel, différencié, encore obscur dans ses racines, et d’autre part, une pensée heideggérienne aussi multiple et qui restera longtemps provocante, énigmatique, encore à lire. Non parce qu’elle tiendrait en réserve, toujours cryptée, une bonne et rassurante politique, un « heideggérianisme de gauche », mais parce qu’elle n’a opposé au nazisme de fait, à sa fraction dominante, qu’un nazisme plus « révolutionnaire » et plus pur ! Votre dernier livre De l’esprit porte également sur le nazisme de Heidegger. Vous inscrivez la problématique politique au coeur même de sa pensée.
J’essaie depuis longtemps de déplacer la vieille alternative entre une histoire ou une sociologie « externes », en général impuissantes à se mesurer aux philosophèmes qu’elles prétendent expliquer, et, d’autre part, la « compétence » d’une lecture « interne », aveugle cette fois à l’inscription historico-politique et d’abord à la pragmatique du discours. Dans le cas de Heidegger, la difficulté d’articuler les deux est particulièrement grave. Elle l’est dans son enjeu : le nazisme, d’avant-hier à demain. Elle l’est aussi dans la mesure où la « pensée » de Heidegger déstabilise les assises profondes de la philosophie et des sciences de l’homme. Je cherche à éclairer certaines de ces articulations manquantes entre une approche externe et une approche interne. Mais cela n’est pertinent, efficace, que si l’on prend en compte la déstabilisation dont je parlais à l’instant. J’ai donc suivi le traitement pratique, « pragmatique » du concept et du lexique de l’esprit, aussi bien dans les « grands » textes que par exemple dans le Discours du Rectorat , J’étudie avec le même souci d’autres motifs connexes dans « La main de Heidegger » et d’autres essais rassemblés dans Psyché . On ne manquera pas de vous poser la question : à partir du moment où vous situez le nazisme au coeur même de la pensée de Heidegger, comment est-il possible de continuer à lire cette oeuvre ? J. Derrida : La condamnation du nazisme, quel que doive être le consensus à ce sujet, n’est pas encore une pensée du nazisme. Nous ne savons pas encore ce qu’est ou ce qui a rendu possible cette chose immonde mais surdéterminée, travaillée par des conflits internes (d’où les fractions et les factions entre lesquelles Heidegger s’est situé - et sa stratégie retorse dans l’usage du mot « esprit » prend un certain sens quand on pense à la rhétorique générale de l’idiome nazi et aux tendances biologisantes, style Rosenberg, qui ont fini par l’emporter). Enfin, le nazisme n’a pas poussé en Allemagne ou en Europe comme un champignon... De l’esprit est donc autant un livre sur le nazisme que sur Heidegger ? J. Derrida : Pour penser le nazisme, il ne faut pas s’intéresser seulement à Heidegger, mais il faut aussi s’y intéresser. Croire que le discours européen peut tenir le nazisme à distance comme un objet, c’est dans la meilleure hypothèse une naïveté, dans la pire, un obscurantisme et une faute politique. C’est faire comme si le nazisme n’avait eu aucun contact avec le reste de l’Europe, avec les autres philosophes, avec d’autres langages politiques ou religieux... Ce qui est frappant dans votre livre, c’est le rapprochement que vous opérez entre les textes de Heidegger et ceux d’autres penseurs, comme Husserl, Valéry... J. Derrida : Au moment où son discours se marque de façon spectaculaire du côté du nazisme (et quel lecteur exigeant a jamais cru que le moment du rectorat était un épisode isolé et facilement délimitable ?), Heidegger reprend le mot « esprit » qu’il avait prescrit d’éviter, il lève les guillemets dont il l’avait entouré. Il limite le mouvement déconstructeur qu’il avait auparavant engagé. Il tient un discours volontariste et métaphysique qu’il suspectera par la suite. Dans cette mesure au moins, en célébrant la liberté de l’esprit, son élévation ressemble à d’autres discours européens (spiritualistes, religieux, humanistes) qu’en général on oppose au nazisme. Écheveau complexe et instable que j’essaie de démêler en y reconnaissant les fils communs au nazisme et à l’antinazisme, la loi de la ressemblance, la fatalité de la perversion. Les effets de miroir sont parfois vertigineux. Cette spéculation se met en scène à la fin du livre... Il ne s’agit pas de tout mélanger. Mais d’analyser les traits qui interdisent la coupure simple entre le discours heideggérien et d’autres discours européens, qu’ils soient anciens ou contemporains. Entre 1919 et 1940 (mais ne le fait-on pas encore aujourd’hui ?) tout le monde se demande : « Que va devenir l’Europe ? » et cela se traduit toujours en « Comment sauver l’esprit ? ». On propose des diagnostics souvent analogues sur la crise, sur la décadence ou la « destitution » de l’esprit. Ne nous limitons pas aux discours et à leur horizon commun. Le nazisme n’a pu se développer qu’avec la complicité différenciée mais décisive d’autres pays, d’États « démocratiques », d’institutions universitaires et religieuses. A travers ce réseau européen s’enflait alors et s’élève toujours cet hymne à la liberté de l’esprit qui consonne au moins avec celui de Heidegger, précisément au moment du « Discours du Rectorat » et d’autres textes analogues. J’essaie de ressaisir la loi commune, terriblement contaminante, de ces échanges, partages, traductions réciproques. Rappeler que Heidegger lance sa profession de foi nazie au nom de « la liberté de l’esprit » est une manière assez cinglante de répondre à tous ceux qui vous ont récemment attaqué au nom de la « conscience », des « droits de l’homme », et qui vous reprochaient votre travail de déconstruction de « l’humanisme » et vous taxaient de... J. Derrida : De nihilisme, d’anti-humanisme... On connaît tous les slogans. J’essaie au contraire de définir la déconstruction comme une pensée de l’affirmation. Parce que je crois à la nécessité d’exhiber, si possible sans limites, les adhérences profondes du texte heideggérien (écrits et actes) à la possibilité et à la réalité de tous les nazismes, parce que je crois qu’il ne faut pas classer la monstruosité abyssale dans des schémas bien connus et somme toute rassurants, je trouve certaines manoeuvres à la fois dérisoires et alarmantes. Elles sont anciennes mais on les voit réapparaître. Certains prennent prétexte de leur récente découverte pour s’écrier : 1) « Lire Heidegger est une honte ! » 2) « Tirons la conclusion suivante - et l’échelle : tout ce qui, surtout Heidegger, l’enfer des philosophes en France, se réfère à Heidegger d’une manière ou d’une autre, voire ce qui s’appelle "déconstruction", est du heideggérianisme ! » La deuxième conclusion est sotte et malhonnête. Dans la première, on lit le renoncement à la pensée et l’irresponsabilité politique. Au contraire, c’est depuis une certaine déconstruction, en tout cas celle qui m’intéresse, que nous pouvons poser, me semble-t-il, de nouvelles questions à Heidegger, déchiffrer son discours, y situer les risques politiques et reconnaître parfois les limites de sa propre déconstruction. Voici un exemple, si vous voulez bien, de la confusion affairée contre laquelle je voudrais mettre en garde. Il s’agit de la préface à l’enquête de Farias dont nous venons de parler. A la fin d’une harangue à usage évidemment domestique (c’est encore la France qui parle !) on lit ceci : « Sa pensée [celle de Heidegger] a pour de nombreux chercheurs un effet d’évidence qu’aucune autre philosophie n’a su conquérir en France, hormis le marxisme. L’ontologie s’achève en une déconstruction méthodique de la métaphysique comme telle. » [5] Diable ! s’il y a de l’effet d’évidence, c’est sans doute pour l’auteur de ce salmigondis. Il n’y a jamais eu effet d’évidence dans le texte de Heidegger, ni pour moi, ni pour ceux que j’ai cités tout à l’heure. Sans quoi, nous aurions cessé de lire. Et la déconstruction que j’essaie de mettre en oeuvre n’est pas plus une « ontologie » qu’on ne peut parler, si on l’a un peu lu, d’une « ontologie de Heidegger », ni même d’une « philosophie de Heidegger ». Et la « déconstruction » — qui ne s’« achève » pas — n’est surtout pas une « méthode ». Elle développe même un discours assez compliqué sur le concept de méthode que M. Jambet serait bien inspiré de méditer un peu. Etant donné la gravité tragique de ces problèmes, cette exploitation franco-française pour ne pas dire provinciale, ne paraît-elle pas tantôt comique, tantôt sinistre ? Le texte de la conférence de Jacques Derrida : De l’esprit. Heidegger et la question. Voir enfin un dossier très complet sur le site paris4philo : Heidegger contre le nazisme . [1] Dans le dernier volume de son Journal hédoniste, Michel Onfray — l’auteur de la Contre-histoire de la philosophie — écrit plaisamment : "... Philippe Sollers — dont je ne retrouve pas Sur le matérialisme dans ma bibliothèque, tant mieux pour lui, dommage pour moi... ". N’est-ce pas, là aussi, philosophiquement, un peu court ? (Note du 21-11-07, A.G.) [2] Victor Farias, Heidegger et le nazisme, trad. de l’espagnol et de l’allemand par M. Benarroch et J.-B. Grasset, Lagrasse, Verdier, 1987. [3] Loc. cit., p. 20. [4] Cf. Collège International de Philosophie (éd.), Heidegger, questions ouvertes, Paris, Osiris, 1988. [5] C. Jambet, « Préface » à Victor Parias, Heidegger..., op. cit., p. 14. |
|
Commentaires
|