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Julia Kristeva & Philippe Sollers — Tête à tête

Libération du 5 août 1996

D 4 juillet 2008     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Un jour, Julia Kristeva est entrée à la Société psychanalytique de Paris. Elle écrivait des ouvrages sur la langue et les signes. Elle n’avait pas encore publié de romans. Soudain, dans le jury, un vieil homme demande : " Dites-moi, mon petit, comment peut-on être la femme de Sollers ? " Elle répond : " Ce n’est pas facile, mais ce n’est jamais ennuyeux. " " Je crois que vous pouvez être analyste ", conclut l’autre.

Vingt ans après. Terrasse intérieure de chez Gallimard. Porte-cigarette. Tête blanchie de patricien après orgie. Baisers à droite, sourires à gauche. Frou-frou de gendelettres. Philippe Joyaux, dit Sollers. Bureau nain gavé de livres du sol au plafond. Les siens, ceux de madame. Tournés vers lui sur l’étagère, tous. Nombril. Soleil. Marquis en son maquis. Epoux de Julia Kristeva, née bulgare, universitaire, psychanalyste et romancière (dans l’ordre ou le désordre).

*

Souvenir : " C’était en 66. Elle arrivait de Bulgarie avec une valise et cinq dollars. On la traitait de communiste, d’espionne. Elle est venue m’interviewer, je ne l’ai plus beaucoup quittée. Elle était extrêmement jolie et intelligente. Je n’ai ni préjugé ni inhibition envers les femmes intelligents... "
Séducteur, bonimenteur, metteur en scène de lui-même, mais assez peu de son couple. Dit-il : " Surtout pas d’apologie du couple. Le couple, c’est immédiatement poisseux. Intellectuel officiel, couple officiel : horreur ! Aragon-Elsa, Eluard-Nush, les clichés arrivent et ça poisse. Donc : " Ce qui serait intéressant, c’est d’avoir fait quelque chose de tout à fait insolite. Une création. Dans notre cas, je crois que c’est ça. Elle est lucide et je suis joueur. "
Dans ses livres, la rebaptise Deborah, Judith, Marie, Norma, Laura. " Elle est biblique, représente la Loi. Quelque chose comme une rectitude dans le temps. Elle est honnête. " Question : " Plus que vous ? " Sourire et bouffée de tabac. " Sans doute. L’honnêteté n’est pas mon souci. "
Ses romans égotistes parlent d’un homme couvert de femmes et de livres, un infidèle. Question : "Elle regrette ? " Lui : " La discussion peut porter sur mon immoralisme. Mais pour moi, l’esthétique est une éthique. Ce n’est pas de morale dont je parle. J’ai besoin de vivre comme ça pour écrire. " Elle : " On ne peut être jalouse d’un violoniste qui a sa virtuosité. Je lis ses livres comme des morceaux de virtuosité, à mesure qu’il les écrit. Il a plus besoin de complicité que moi. Son image rabelaisienne est construite. Il donne l’impression d’être frivole, alors qu’il est grave, et même, en fin de journée, assez dramatique. "

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Photo Xavier Lambours

Bureau de Jussieu, tour centrale, second étage. Médiocrité des murs saupoudrés d’amiante, département théories littéraires. Petite brune et large visage slave, résidu d’orient.
Souvenir : " Je l’avais vu dans une revue communiste, l’avais trouvé beau ; je l’ai interviewé... " Lui dirigeait la revue Tel Quel. Jeune écrivain, dans les promesses et les grand-messes. Le couple ? Jamais poisseux pour elle. Simplement, un problème à résoudre : " Comment créer un lien lorsqu’on sait qu’une conscience veut la mort de l’autre, qu’un sexe veut la mort de l’autre ? " Lui, en style amerloque : " Yeap ! Je souscris entièrement. " Dans Femmes, il écrit : " Le monde est la mort. Et le monde appartient aux femmes puisqu’elles la donnent. Elles ne donnent pas la vie mais la mort. "
L’intellect les a réunis puis sauvés. D’eux-mêmes et du monde. Lui : " Nous avons vécu une époque fertile. Maintenant, l’heure est à la restauration. La femme est mal barrée. D’ailleurs, tout le monde lui en veut. " Elle : " Nous avons toujours beaucoup parlé, échangé. Nous ne sommes pas dans le cocooning, mais dans une complicité de solitudes. Nous détestons la flatterie réciproque. " Artaud, Joyce, Hegel, Marx, Freud, voilà leurs billets doux. Elle " Aujourd’hui, on a deux sujets de discussion : la nation, le pape. " Lui : " Je regarde ce qu’elle lit, je lis ou relis à mon tour, on en parle. Sartre, par exemple. Elle est plus à gauche que moi. Elle a plus de sens politique. "
Elle est moins visible aussi : " Je dis parfois à Sollers qu’il n’a pas besoin de faire tous ces passages à la télé. J’aurais préféré qu’il soit plus dans son oeuvre que dans ce jeu-là. Il me répond qu’on ne peut pas être pur, et qu’il faut être là pour le dire. " Lui : " Je suis aussi un auteur comique. Je passe par les voies du spectacle. Il faut une certaine "schiz". "
Elle parle toujours de "Sollers". Vieil amour officiel et pseudonymique. Revendique ça pour eux. " Lui, c’est Jean qui rit. Moi, c’est Jean qui pleure. Quelqu’un qui porte un pseudonyme est forcément polyphonique. De quoi rendre folle la concierge : notre couple porte trois noms... " Joyaux pour l’enfant, David, et les parents. Sollers et Kristeva pour les auteurs.
Les draps sont faits de livres. Lui : " Sa puissance de travail était extraordinaire. Elle se replongeait dans Hegel, dans les livres de Needham sur la Chine. Quelle effervescence... Comment dire ? C’est mon meilleur ami intellectuel. " Elle : " Une intellectuelle, c’est un monstre. Il fallait quelqu’un qui supporte une femme visible, étrangère, ambitieuse, et qui pense. La plupart des hommes n’y arrivent pas. Alors, la femme triche : elle se fait "paterner" ou elle se cache. Sollers est la personne avec qui je suis obligée de tricher le moins. Hannah Arendt disait que devant Karl Jaspers, elle devait à chaque fois prouver qu’elle savait compter jusqu’à trois. Avec lui, je peux compter jusqu’à un million. "
La confiance serait née de la solitude. La thésarde reconnue pour ses travaux sur sa langue d’élection et le simili-Voltaire couronné par la Rive gauche ne parlent que de ça.
Dans Femmes, il écrit ce dialogue entre eux à l’île de Ré, leur retraite. Elle : " C’est curieux comme personne ne nous convient, non ? " Lui : " On est trop intelligents. On s’aime trop. " Elle : " Oh, dis donc ! Non. Je crois qu’on reste étrangers, c’est tout... A moins de s’installer une bonne fois à New York ? " Lui : " Pourquoi pas ? "Isolement reconverti en chic New-Yorkais... mais au bout, presque rien. Elle : " J’ai eu une sorte de révélation, la dernière fois, au Japon, tu sais ?... A Kyoto... Qu’on allait vraiment vers le vide... "
Attendrir le vide : définition du couple ? Elle, souffrante : " De Mao, j’ai retenu une chose : " Il ne faut compter que sur ses propres forces ", et " Deux pas en arrière, un pas en avant, jusqu’à la victoire "." Lui, rêveur : " Je suis triquard auprès des universitaires. Elle a ses amis. J’ai les miens. Elle va en Angleterre, au Japon, aux Etats-Unis. Je vais à Venise. On s’écrit, on se téléphone beaucoup. La vie imite l’art ! C’est un personnage assez romanesque pour moi. "
Il écrit seul à Venise, ou à Paris, dans un petit studio : " On ne travaille pas là où l’on vit. " Il fait semblant de ne rien faire. Frime riche.
Car autour, il y a les autres. Le milieu. S’empare des écrits du couple. Ceux de l’époux sont flattés ou ignorés. Depuis qu’elle se mêle de fiction, la critique a transféré sur elle. " Le monde littéraire se venge de Sollers à travers moi. Tous ses ennemis sont mes ennemis. Tous ses amis ne m’aiment pas. Je sais qu’il souffre de ses attaques d’hommes sado-masochistes. " Mais il lui répond : " On est attaqué, donc tout va bien. "
Certains critiques se paient la femme de Sollers. Certains sujets se font psychanalyser par elle. Ils rêvent de Solex, de puissance solaire. Ils parlent de littérature sur son divan.
Lui : " Normal. Le divan, je suis dessus. Entre nous, c’est une très longue conversation : ce qui peut arriver de mieux à quelqu’un. "

Philippe Lançon, Libération du 5 août 1996.

*


JULIA KRISTEVA

Comment peut-on être la femme de Sollers ?

Marie-Christine Navarro — Vous devez savoir que cela intrigue beaucoup, mais vous, vous en souriez. Vous avez, avec votre mari, un projet suspendu de livre qui pourra être certainement très intéressant. Mais qu’est-ce que cette relation de couple, à la fois riche et conflictuelle ? Cela signifie-t-il que la guerre des sexes est inévitable et que l’on peut jouer avec, ce que vous semblez faire ?

Julia Kristeva — Oui, absolument, et je suis persuadée et l’expérience analytique prouve également qu’il y a de l’incompatible entre les deux sexes. Lorsque nous avons une certaine autonomie économique, cette incompatible apparaît, d’où le fait que...

M-C. N. — Quand vous dites nous, ce sont les femmes ?

J. K. — Les femmes et les gens de notre époque. Lorsque l’homme et la femme ont un métier et donc une indépendance, on se heurte à cet incompatible. Et les divorces ou les séparations abondent. Mais cet incompatible (qui peut en effet aller jusqu’à la guerre des sexes) une fois reconnu, je crois qu’une entente ou une harmonie est tout à fait possible. Elle est d’ailleurs également ancrée dans le fond de la psychè, dans notre bisexualité. Nous sommes différents, mais nous sommes aussi convergents, puisque nous sommes quatre — l’homme et la femme d’un côté, l’homme et la femme de l’autre côté. Le masculin et le féminin sont doubles. Et un couple, c’est un partenariat à quatre. Une harmonie est donc possible. Ceci étant, il me semble que lorsqu’un mariage dure, cela suppose qu’il y ait de la passion, de l’amour et aussi la possibilité de passer de la passion à l’aptitude de donner du soin à l’autre. Cette aptitude n’est ni thérapeutique, ni maternelle, bien qu’elle puisse s’appuyer sur les deux, elle concerne simplement le respect de l’autre. Et j’insiste beaucoup sur celle dimension du soin — « je prends soin de toi » — qui est aujourd’hui indispensable à la durée de la relation entre les deux sexes. Nous allons en effet développer cela dans un livre, prévu chez Gallimard et vous allez voir ce que ça va donner... Encore que je ne sois pas certaine qu’on puisse y arriver, parce que c’est un projet difficile.

M-C. N. — On en est curieux à l’avance.

France Culture « A voix nue », février 1998.
Au risque de la pensée, éd. de l’aube, 2001.

*


« Le monotonothéisme de l’amour est un piège. »

Est-ce que je me trompe ? Cet entretien avec Julia Kristeva (2006) me semble éclairer avec profondeur l’article ci-dessus.

Extraits :

« Vous connaissez des amoureux heureux, vous ? [...] Moi, je crois que c’est une des plus belles illusions dont on sort [en] l’élucidant, et donc, en la dépassant. »

« [...] l’amour est le vecteur de ce dépassement. C’est là-dessus que se basent aussi bien la culture linguistique, la pensée, le rapport à l’autre, la politique et la foi. L’amour, foi, politique, culture : même combat. [...] Même trajectoire. Mais alors, à partir de là, évidemment, c’est... coextensif avec la haine. [...] Tu m’aimes, tu vas me laisser tomber, tu me hais, je t’aime ; je te dévore ; je te mange, je te détruis, etc. Donc, la seule façon de s’en sortir, c’est non pas de dire que l’amour n’existe pas, mais d’essayer de l’élucider, c’est-à-dire de le comprendre, mettre un peu de lumière là-dedans. Mais, dès qu’on le comprend, on le calme, cet amour, on le dépassionne et ça devient de l’amitié, ça devient du chemin ensemble, ça devient de la coexistence dans le temps. »

« [...] “désabsolutiser” l’amour [...] c’est une manière de considérer qu’il n’y a pas de monothéisme de l’amour. [...] le “monotonothéisme” de l’amour est un piège qui passionne et qui conduit cette passion à son envers, à savoir la guerre des sexes. Mais, la seule façon de sortir de là, c’est de dépassionner indéfiniment en sachant qu’il y a toujours de la passion, mais en la rendant le moins mortuaire possible. »

« [...] on est dans une culture “d’hystérisation” de l’amour, alors que l’amour peut être dépassionné dans une sérénité qui ouvre le temps. [...] La sérénité n’est pas une tiédeur. Si, à partir de la sérénité, je peux recréer mon lien — à supposer que vous êtes mon amoureux, nous ne nous déchirons pas, mais nous pouvons trouver des moyens de vivre ensemble qui nous permettent de découvrir de nouveaux mondes autour de nos enfants, ou autour de nouveaux objets de découverte, de civilisation, des voyages, des projets sociaux. C’est de la passion, mais ce n’est pas une passion mortifère. »

« La sublimation est toujours en doublure avec la sexualité ou la sensorialité. [...] les pulsions humaines ont ceci d’humain qu’elles sont toujours biologie et sens, organe et désir pour autrui. »

« La rencontre sexuelle — et c’est là que les femmes le disent de manière, je crois, plus nette que les hommes — il y a du sexe parce qu’il y a du sens. Le sexe pour le sexe est rarement intéressant pour les femmes. Il faut que ce soit accompagné de paroles et d’un projet, d’un sens. »
Morceaux choisis.

Voir l’extrait vidéo intitulé Dépassionner l’amour


(durée : 4’05")

Crédit : Contact (avec d’autres extraits vidéo)

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1 Messages

  • Barbey | 14 mai 2016 - 21:42 1

    Pardonnez-moi je cherche à joindre Mme Kristeva !
    Avec mes remerciements,
    A. Barbey

    Chère Madame,

    A l’instant je viens d’entendre la première partie de votre "leçon" sur un DVD qui m’a été prêté "DIEU - Les Masters class de libération". Merci de cette recherche de vrai qui vous guide.

    J’ose vous signaler cependant une énorme erreur à propos des interdits bibliques se ramenant, si j’ai bien compris, finalement à l’interdit de l’inceste. Au contraire de l’interdit, l’inceste est constitutif du peuple d’Israël ! Jamais l’inceste n’est explicitement un interdit dans la bible, jamais non plus il est explicitement permis, mais il est pratiqué impunément "en haut lieu" par Abraham lui-même ! Voici les incestes de la bible :

    En (2 Sam 13) est racontée l’histoire de l’inceste entre Amnon et Thamar qui étaient demi-frères et sœurs, qui aurait été permis par David leur père. Amnon voulait coucher avec Thamar. Thamar refuse tout d’abord la relation, mais répond à Amnon au verset 13 : « Mais parles-en au roi ; il ne me refusera pas à toi. ». C’est-à-dire que sur demande de Thamar il suffit de l’accord de David leur père pour rendre possible le vœu d’Amnon ; l’inceste avec la demi-sœur n’est donc pas interdit. David sera finalement très irrité de cette histoire, mais seulement car Amnon finira par violer Thamar contre sa volonté.

    Encore plus concrète est la situation suivante, les relations sexuelles sont permises avec une demi-sœur, car Sarah est réellement la demi-sœur d’Abraham. « Abraham disait de Sara, sa femme : " C’est ma sœur. " » (Gn 20, 2) ; « Et d’ailleurs elle est vraiment ma soeur ; elle est fille de mon père, quoiqu’elle ne soit pas fille de ma mère, et elle est devenue ma femme. » (Gn 20, 12). Et Isaac avec Rebecca « Isaac demeura donc à Gérare. Les gens du lieu le questionnaient sur sa femme, il disait : " C’est ma sœur " ; » (Gn 26, 6). Mais Isaac n’était réellement que l’oncle de Rebecca.

    Un autre exemple biblique de l’inceste est ce passage du livre de la Genèse où deux filles enivrent leur père pour en avoir des enfants (Gn 19, 31- 36). Le contexte est qu’il n’y avait pas d’autres hommes qui veuillent d’elles. En effet, elles étaient réfugiées dans une grotte dans la montagne avec leur père Lot après la destruction de Sodome, Lot craignant aussi les habitant de la ville voisine de Ségor. Ce passage montre que de telles relations sexuelles sont tolérées dans la bible car Lot semble plutôt béni par Dieu étant le seul à réchapper de la destruction de Sodome avec ses deux filles.

    Plus encore il faut admettre avec la Genèse que dans le couple originel, la femme soit considérée comme la fille ou la sœur de l’homme, puisqu’elle est « os de ses os et chair de sa chair ». Leur union à l’origine de l’humanité est bien un inceste(1), et cette union est demandée par Dieu. Cette notion d’inceste est même théologiquement d’une grande importance car de l’inceste d’Adam avec Eve provient toute l’humanité, et de l’inceste d’Abraham avec Sarah, puis celui d’Isaac avec Rebecca, provient tout le peuple d’Israël.
    De plus Jésus-Christ est fils de Marie, or Marie qui est par l’interprétation du nouveau testament, fille de Dieu en tant que femme chrétienne, épouse de Dieu en tant que sa procréation virginale de Jésus est le fait miraculeux du Saint-Esprit qui est Dieu, et Mère de Dieu en tant que Jésus est Dieu ! Jésus est théologiquement fruit d’une sorte « d’inceste » entre Marie et Dieu son Père.

    Ainsi certains des principaux personnages à l’origine de ce peuple d’Israël — qui représente théologiquement aujourd’hui l’église chrétienne — sont auteurs ou fruits d’incestes.

    Madame, je ne fais ici que vous recopier rapidement des travaux déjà effectués sur les relation hommes/femmes dans la bible hébraïque et chrétienne... Sachez aussi que dans la bible hébraïque, le peuple attend un libérateur d’Israël : le Messie. Ce Messie comme acte formel de libération, après sa montée au ciel, demandera à son apôtre Pierre de transgresser les interdits alimentaires (Source : Nouveau testament : Actes 10, 10 à 16 et Actes 11, 4 à 10). Il est dit au chef des apôtres "« Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne l’appelle pas souillé. »...

    Si vous voulez bien de mon avis personnel à propos d’une partie des interdits de l’ancien testament (en gros la bible hébraïque), ces interdits sont ceux des civilisations anciennes que Dieu tente de "humaniser" car les interdits bibliques on le voit sont moins contraignants que ceux de la pluparts des civilisations primitives étudiées par nos ethnologues, notamment avec la tolérance de l’inceste. Dieu prend ce peuple d’Israël avec sa culture classique pour l’époque et va petit à petit avec la venue du Messie Jésus, dont le nom veut dire "Dieu sauve" ou libère, amener ce peuple à la liberté. C’est ce que dit le libérateur Jésus dans l’évangile de Jean (8, 36), qui nous rendra libres (au futur). Ainsi s’ouvre dans le nouveau testament, suite à la venue de ce libérateur, un panégyrique des moyens pour devenir libres. Les perspectives de liberté qui sont décrites dans le nouveau testament sont à rebours de bien des interdits de notre ancienne civilisation européenne, notamment à propos de l’ancienne non liberté sexuelle.

    Un bon exemple d’emprisonnement est la sujétion aux tabous. Selon l’ethnologie, on peut penser sérieusement que la plupart de nos manières de penser concernant la sexualité proviennent des tabous(2) de nos sociétés primitives d’origine, tabous qui sont encore sous jacents dans nos cultures et nos religions, même modifiés par la culture chrétienne. Pour l’ethnologie, les fondements sociaux-religieux de ces tabous sont universellement fondés sur des interdits concernant le sang, ce qui par suite trouve une amplification dans l’interdit des contacts avec le sang menstruel, donc l’interdit des rapports sexuels, donc in fine me semble-t-il l’interdit des contacts avec la femme(3). J’ai rencontré personnellement en France dans les années 2010 un couple d’immigrés africains récents, des chrétiens sympathiques et intelligents, dont la femme ne mangeait pas dans la même pièce que les hommes quant elle recevait ; ce qui me causait un sentiment de malaise. J’ai demandé pourquoi à l’homme qui m’a semi répondu que c’était comme ça. Il faut noter que dans la bible hébraïque Adam et Eve qui étaient nus et n’en avaient pas honte, et mangeaient ensemble, ces faits dénotent qu’ils n’ont pas entre eux de tabous, d’autant plus qu’ils sont incestueux entre eux, Eve étant de même sang qu’Adam.

    Voilà, un rapide petit tour biblique...

    Avec mes remerciements pour votre écoute,

    Arnaud Barbey

    (1) On trouve de telles traces dans les études ethnologiques : « … les systèmes de parenté les plus primitifs gardent la confusion entre la « sœur » et « l’épouse », confusion qui est maintenue en certaines expressions du langage. En japonais, le terme imo désigne tantôt la sœur et tantôt l’épouse ; dans le Midi de l’Italie, le mot nzorarsi, qui devrait signifier littéra¬lement insorellarsi (« s’ensœurer »), signifie se marier, en parlant des hommes ». Raoul et Laura Levi Makarius , L’origine de l’exogamie et du totémisme, p 61 (livre numérique librement disponible sur http://classiques.uqac.ca/).

    (2)Émile DURKHEIM, La prohibition de l’inceste, « On appelle de ce nom un ensemble d’interdictions rituelles qui ont pour objet de prévenir les dangereux effets d’une contagion magique en empêchant tout contact entre une chose ou une catégorie de choses, où est censé résider un principe surnaturel, et d’autres qui n’ont pas ce même caractère ou qui ne l’ont pas au même degré. » (page 37).
    Marcel Mauss manuel_ethnographie.doc, page 204. « L’homme se croit perdu parce qu’il a violé son tabou, c’est la notion de scrupule, qui joue dans la religion un rôle important, sinon fondamental, [..]. L’autre notion fondamentale, avec celle des scrupules, est la notion de peur et de respect, en anglais : awe. Peur et respect que l’On éprouvera devant certains phé¬no¬mènes de la Nature, devant le roi, devant les dieux. L’homme qui a violé son tabou en éprou¬ve de la honte ; en bantou, le tabou se dit : hlanipa, « avoir honte ». Sentiment de scru¬pule et aussi sentiment de honte, la honte est la sanction du tabou. ». On ne peut pas s’empêcher de faire le rapprochement avec l’Adam et l’Eve biblique qui étaient nus et n’en avaient pas honte, si on écoute M. Mauss c’est qu’ils n’auraient pas entre eux de tabous.

    (3) « Or, il est une forme de ce tabou qui se place au premier rang, en refoulant au second plan le tabou général du sang dont il dérive : c’est le tabou sur le sang féminin. » ; « Car le danger qui s’attache aux femmes se communique aussi à l’acte sexuel, qui devient dangereux et pour celui qui l’accomplit, et même pour ceux que ce dernier approchera. La nature de ces dangers, qui constituait pour Frazer « le mystère central de la vie primitive », semble être encore obscure aujourd’hui. Il aurait suffi, pourtant, de l’étude des simples propos de Durkheim, pour voir que les dangers associés par le primitif au rapport sexuel se ramènent tous à une unique origine, la crainte de l’épanchement sanglant. L’homme qui a établi le contact avec la source du danger sanglant, l’organe sexuel féminin, s’est mis en état de danger ? C’est pourquoi la coutume de s’imposer une période de continence avant de s’engager dans une entreprise périlleuse est une coutume universelle. Diane, la déesse de la chasse, est aussi la déesse de la virginité, et son grand protégé, Hippolyte, unit la passion de la chasse au mépris de l’amour des femmes. » Raoul et Laura Makarius, L’origine de l’exogamie et du totémisme (1961), Les classiques des sciences sociales, pages 40 et 44.
    « Un premier fait est certain : c’est que tout ce système de prohibitions doit tenir étroitement aux idées que le primitif se fait de la menstruation et du sang menstruel » Émile DURKHEIM, La prohibition de l’inceste, "Les classiques des sciences sociales", page 44.
    Émile DURKHEIM dans La prohibition de l’inceste, "Les classiques des sciences sociales", donne de nombreux exemples de tabous sexuels.
    A propos de l’exogamie, « Par exemple, chez les tribus indiennes de l’Amérique du Nord, […] quelle que soit la tribu, entre deux individus du même totem, toute relation sexuelle est interdite » ; « Chez les tribus de Victoria, la moindre galanterie entre gens du même clan est l’objet de mesures répressives : la femme est battue par ses proches, et l’homme, déféré au chef, est sévèrement réprimandé. S’il s’obstine et s’enfuit avec celle qu’il aime, il est scalpé » ; « un Kurnai ne peut pas épouser une femme qui appartient à un groupe où certains de ses proches sont déjà allés prendre femmes. Il en résulte qu’il lui faut très souvent chercher très loin une femme à laquelle il puisse légitimement s’unir »
    A propos du sang menstruel, « C’est surtout quand apparaissent les premiers signes de la puberté que se manifeste cette étrange influence. C’est dans ces sociétés une règle générale que, à ce moment, la jeune fille doit être mise dans l’impossibilité de commu¬niquer avec les autres membres du clan et même avec les choses qui peuvent servir à ces derniers. On l’isole aussi hermétiquement que possible. Elle ne doit pas toucher le sol que foulent les autres hommes et les rayons du soleil ne doivent pas parvenir jusqu’à elle, parce que, par leur intermédiaire, elle pourrait entrer en contact avec le reste du monde. Cette pratique barbare se retrouve dans les continents les plus divers, en Asie, en Afrique, en Océanie, sous des formes à peine différentes. »
    « A la Nouvelle-Zélande, il y a un bâtiment spécial réservé pour cet office. A l’entrée, est suspendue une botte d’herbes sèches ; c’est le signe que l’accès d’un lieu est strictement tabou. A trois pieds du sol, se trouve une plate-forme de bambous ; c’est là-dessus que vivent ces jeunes filles qui se trouvent ainsi sans communication directe avec la terre. Ces prisons sont si étroitement closes que la lumière n’y pénètre pas. C’est à peine s’il y arrive un peu d’air respira¬ble. On retrouve exactement la même organisation chez les Ot Danoms de Bornéo. Leurs parents ne peuvent même pas parler à ces malheureuses recluses ; une vieille esclave est préposée à leur service. Ce confinement dure quelquefois sept ans ; aussi leur croissance est-elle arrêtée par ce manque prolongé d’exercice, et leur santé reste ébranlée. »
    « Mais ce n’est pas seulement au moment de la puberté que les femmes exercent cette espèce d’action répulsive qui rejette loin d’elles l’autre sexe. Le même phénomène se reproduit, quoique avec une moindre intensité, à chaque retour mensuel des mêmes manifestations. » « Les pratiques sont les mêmes au moment de l’accouchement. »

    « Un être qu’on éloigne ou dont on s’éloigne pendant des semaines, des mois ou des années, selon les cas, garde quelque chose du caractère qui l’isole, même en dehors de ces époques spéciales. Et en effet, dans ces sociétés, la séparation des sexes n’est pas seulement intermit¬tente, elle est devenue chronique. Chaque partie de la population vit à part de l’autre. » (page 41). Et suivent les exemples dans l’ouvrage. « Chez les Samoyèdes, les Ostiaks, les hommes doivent s’abstenir de toucher à un objet quelconque dont une femme s’est servie : quiconque a enfreint cette défense par mégarde doit se purifier par une fumigation. Ailleurs, le seul fait d’entrer dans une hutte de femme entraîne la dégradation. A la tribu Wiraijuri, il est défendu aux garçons de jouer avec les filles »…