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L’expérience de Le Clézio

par Philippe Sollers (Le Monde du 2-06-95) -

D 23 octobre 2008     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


article du 10-06-07, actualisé le 09 puis le 23-10-08
Le prix Nobel de littérature attribué à Jean-Marie G. Le Clézio.
L’écrivain français Jean-Marie Gustave Le Clézio a reçu, jeudi, le prix Nobel de littérature 2008, a annoncé l’académie suédoise. Le dernier lauréat français était Claude Simon, en 1985. (AFP, 9-10-08, 13h)
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« Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d’ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clézio, et un Méchant, moi. Je m’agite en vain, Le Clézio est souverain et tranquille, il s’éloigne toujours, à la fin, droit sur son cheval, vers le soleil, tandis que je meurs dans un cimetière, la main crispée sur une poignée de dollars que je ne posséderai jamais. »

Ph. Sollers, Un vrai roman, 2007, p.151

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C’était avant l’annonce de la décision de l’Académie suédoise.

Le Clézio s’exprimait le mercredi 8 octobre lors des Matins de France Culture à propos de son dernier roman "Ritournelle de la faim" (Gallimard). Extraits.

1ère partie (13’46)

2ème partie (8’20)

3ème partie (19’43). Echange avec Catherine Clément, Alain-Gérard Slama, Marc Kravetz

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Le Clézio le jeudi 9 octobre au matin sur France Inter.

envoyé par franceinter

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Et juste après...

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L’an dernier...

Je viens de voir J.M.G. Le Clézio à la télévision. Il présentait son dernier livre — Ballaciner (voir plus bas) — où il parle de son amour du cinéma, du cinéma muet (" qui n’était muet que parce qu’on était sourd "), du monde d’images dans lequel nous vivons sans le savoir ou, du moins, en le sachant mais pour aussitôt l’oublier (un peu comme l’air que nous respirons). Il y avait des images d’archives (datant de quarante ans au moins). On a peu d’images télévisées connues de Le Clézio. Il était fascinant de voir à quel point il a peu changé : même calme, même retenue, même élégance.
Même exigence.
Exemple, dès le début : Le Procès-verbal, son premier roman, en 1963, l’a rendu immédiatement célèbre. Il s’ouvre sur une lettre de l’écrivain. On lit (c’est curieux) :

J’ai deux ambitions secrètes. L’une d’elles est d’écrire un jour un roman tel, que si le héros y mourait au dernier chapitre, ou à la rigueur était atteint de la maladie de Parkinson, je sois accablé sous un flot de lettres anonymes et ordurières.
De ce point de vue, je le sais, le "Procès-verbal" n’est pas tout à fait réussi. Il se peut qu’il pèche par excès de sérieux, par maniérisme et verbosité ; la langue dans laquelle il est écrit évolue du dialogue para-réaliste à l’ampoulage de type pédantiquement almanach.

Voilà un écrivain étrange, peu soucieux de son image, pas "vendeur" : il vient d’écrire un livre important, il n’est pas satisfait, il le dit, il est déjà ailleurs.

Ailleurs, c’est le titre d’un livre d’entretiens que Le Clézio a publié en 1995. Philippe Sollers qui, ces années-là, a beaucoup écrit sur les "classiques", lui a consacré un texte dans Le Monde.

A.G., 10 juin 2007.

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L’expérience de Le Clézio

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J. M. G. Le Clézio
Hélié. Gallimard

Dans  Ailleurs , le livre d’entretiens qu’il vient de publier, Le Clézio a soudain cette réflexion :

Contrairement à ce qu’a dit Valéry, la société occidentale ignore complètement qu’elle est mortelle. Elle ne veut pas penser à sa mort. Et justement, à cause de cette peur, elle risque bien de disparaître sans laisser de traces.

Il dit aussi :

Un écrivain, c’est quelqu’un qui a le luxe, la chance ou, parfois, le désespoir de pouvoir noter ses gestes inutiles, ses pensées inutiles en plus des autres ! et d’arriver parfois à en faire quelque chose qui tienne debout.

Et aussi :

Comment ne pas croire en la pensée ?... Allumer une cigarette est aussi une expression de la pensée. Sartre a écrit des choses très belles sur la cigarette.

En réalité, ce bizarre Le Clézio est tout entier dans ce genre de phrases : simples, concentrées, vraies. Nous sommes de plus en plus fascinés par le mourir par ignorance voulue de la mort. Nous méprisons les gestes ou les pensées inutiles, donc, finalement, les écrivains. Nous ne croyons plus dans la pensée, nous la remplaçons par le bavardage moral ou psychologique au point de ne plus savoir ce qui se révèle dans le moindre geste. Nous savons de moins en moins, submergés d’informations et d’images, que nous sommes en train d’exister. On n’attendait pas Le Clézio citant Sartre ? Il ne lui ressemble pas ? Les photos sont trompeuses, dit-il encore et pourtant on ne peut pas prétendre qu’il ait à s’en plaindre.

L’auteur du Procès-verbal, de L’Extase matérielle, du Livre des fuites, de Désert, du Chercheur d’or, du Rêve mexicain, est désormais, à cinquante-cinq ans, un écrivain connu, reconnu, mais pour cette raison même, probablement méconnu. Notre société confuse n’aime pas qu’on pose ces questions élémentaires : qu’est-ce qui vous fait vivre ? Ou bien, si vous écrivez : pour quelle raison, où, quand, comment ? Elle préfère, cette société, les produits préfabriqués, les mises-en-place de cinéma, les écrivains sans livres, les livres sans écrivains, les cas régionaux, provinciaux, médicaux, les « sujets », comme on dit, traités commercialement à travers un principe de convivialité forcé où s’entend non plus l’angoisse, mais l’angoisse de l’angoisse. Partout, en France, un mal historique profond, une culpabilité sourde. On peut nommer cette maladie : Vichy (le cancer collaborationniste transmis en famille) ; Moscou (le cancer stalinien).

Eh bien, Le Clézio, lui, est innocent. C’est peut-être la raison pour laquelle, après l’apparition de son héros errant et sauvage, Adam Pollo, on a voulu, de plus en plus, le transformer en image fixe, sage, presque pieuse. Or l’expérience qu’il mène, il suffit de l’écouter, est tout autre. Le Clézio extérieur à la malédiction française ? Oui, puisque, par ses origines, il se trouve dans un contexte familial anglophile (il est né à l’île Maurice). Son enfance, les gens autour de lui ? « Une impression de farfelu, d’imprévisible, d’anti-historique. Rien de pesant. C’étaient des gens assez fluctuants, et qui émigraient facilement. » Un Français né en anglophonie, voilà déjà une étrangeté majeure. Son premier livre admiré sera La Folie-Almayer, de Conrad. Et puis, maintenant, le Mexique, où il se trouve souvent, allant, donc, de Paris au village qu’il habite là-bas au pied d’un volcan. En 1936, Artaud était au Mexique, quand presque personne ne savait qu’une culture amérindienne existait.

Le Clézio, lui, est né en 1940, mais Les Tarahumaras d’Artaud l’ont marqué à jamais, comme quelques autres écrivains français [1]. Résumons : un grand-père chercheur d’or, un père parlant anglais, une mère née à Milly-la-Forêt, un enfant (lui) qui préfère, au large des côtes d’Afrique, rester dans sa cabine pour écrire, un adolescent qui croit d’abord que sa vocation est la bande dessinée, un corps pas comme les autres habité par la méditation et le rêve (« C’est le paradis des écrivains, l’imagination pure »), rien d’étroit, de mesquin, de faussement populiste, pas de ressentiment, d’esprit de vengeance, une ouverture sur la pensée et la poésie, l’histoire large, les couleurs du mythe. Oui, il est décidément d’ailleurs. « Le silence, dit Le Clézio à propos des populations amérindiennes, n’est pas perçu comme une absence de paroles, mais comme une autre manière de s’exprimer. » Très bonne école pour qui veut écrire. On peut aussi observer les arbres, les sols, les animaux, surtout les serpents. On peut lire Artaud en même temps que Lévi-Strauss. Le Clézio connaît les noms des choses, il a son côté botaniste, ethnologue, naturaliste. Il n’a pas de préjugés contre les « barbares » qui ont inventé une aussi prodigieuse civilisation (celle où l’or était plutôt des « gouttes de soleil » qu’un étalon des richesses). Il sait se dédoubler, être calmement double : « Je ne peux me faire à l’idée d’être entièrement d’un monde ou de l’autre... J’ai besoin de ce déséquilibre, d’avoir deux portes. » Il passe, comme un marin, des villes embouteillées au désert. Pas d’enfermement dans un rôle unique, pas de captation par des entourages fébriles, l’art de la solitude, quoi, qui peut se mener de bien des façons. On relativise l’espace et le temps, on met son corps dans des situations de comparaisons tournantes, ce n’est pas le voyage exotique d’autrefois, mais au contraire une technique pour mieux mesurer l’identité de chaque lieu, le sens des rencontres.

Le Clézio ressent le « silence accusateur » des Indiens, mais aussi la beauté de la forêt ancienne qui entoure Paris, ou encore la grandeur d’un cimetière d’avions. « Je crois, dit-il, que beaucoup d’objets fabriqués par l’être humain sont grandis par la destruction. Quand la nature les reprend, quand la rouille apparaît, que tout se tord, que ce qui était fait pour servir devient inutile, incompréhensible, il me semble que ces objets deviennent alors des sculptures, des statues. »

Voilà donc un écrivain français d’aujourd’hui qui a commencé à lire et à écrire sur un bateau, sur les plages ; qui a continué dans des trains ; qui a piloté des avions en Thaïlande et au Panama ; qui rêve de recommencer parce qu’« écrire et voler, c’est la même chose  ». Il persiste dans sa découverte d’enfant avec les mots et au-delà d’eux : un « bonheur magique ». Ecrire et vivre, cela aussi devrait être la même chose. Il ressemble, plus qu’il ne le croit, peut-être, à Nerval. Il dit avec force : «  Je suis persuadé qu’on est libre. Ecrire, c’est une façon d’exprimer cette liberté.  » Ces temps-ci, les philosophes et les écrivains nous parlent très peu concrètement de la liberté. Mais c’est qu’ils se croient coupables. Ils ont tort.

Philippe Sollers, Le Monde (02/06/95).

oOo

Voir en ligne : Biographie et bibliographie de Le Clézio



BALLACINER

J. M. G. Le Clézio : tous les écrans du monde.

Leur a-t-on déjà posé la question, à Bergman, Fellini, Godard ou Lang : pourquoi le film plutôt que le livre ? Et à Faulkner, Joyce ou Camus : pourquoi le livre plutôt que le film ? Flaubert et Dostoïevski, s’ils avaient eu à choisir, qu’auraient-ils décidé ? L’Education sentimentale n’est-il pas, aussi, un grand roman cinématographique fait de travellings (le bateau qui glisse le long de la Seine), de champs contre-champs et de contre-plongées (lorsque Frédéric aperçoit pour la première fois Mme Arnoux) ? Faut-il choisir : écrire ou filmer ?

Dans Ballaciner, le livre qu’il consacre à sa passion pour le cinéma, J. M. G. Le Clézio cherche la réponse : "J’aime cette liberté de l’écriture, ne dépendre que de moi-même." Lecteur, il raconte qu’il lui a fallu longtemps "pour entrer" dans La Recherche du temps perdu, " y revenir, (s)’y perdre, chercher la clé ". " Un jour, je l’ai trouvée : ce n’était pas la madeleine, mais, au tout début d’Un amour de Swann, cette longue phrase où il est question de la sonnette du portail de la maison Verdurin. " L’entrée était là. Et le cinéma ? " C’est différent. C’est une incantation. Une fascination. " L’efficacité du cinéma vient de son immédiateté. Cette image mouvante, ces personnages, qui sont, dit Le Clézio, " au moment où je les vois le présent. (...) Lorsque je regarde un film de Mizoguchi, de Sembene ou d’Almodovar, ne suis-je pas japonais, sénégalais, espagnol, du moins d’adoption ? "

Comme son titre l’indique, Ballaciner est une ballade, de visage en visage, de film en film. Au moment de la commencer, écrit Le Clézio, " c’est aux larmes que je pense ". " Le cinéma a en commun avec la musique de nous arracher ces précieuses gouttes, les seules vraiment salées de toutes les créatures vivant sur cette terre, à la dérobée, sans prévenir, sans qu’on puisse y résister. "

Peu de livres ont su aussi bien dire le cinéma, ou plutôt "son" cinéma, car il n’est de cinéma qu’à soi. Il était une fois le cinéma de J. M. G. Le Clézio. Son premier héros (Harold Lloyd) et Le Manoir hanté (Haunted Spooks), vu cent fois. Harold qui fonce à travers San Francisco dans une voiture aux roues décentrées, sur la motocyclette d’un policier, sur un cheval, puis sur le toit d’un tramway.

Tout commence dans les salles de ciné, " où l’on se cale dans son fauteuil, éprouvant le grain du velours, le bois des accoudoirs, où on cherche sa place pour dormir ou rêver, parfois pour une session d’autoérotisme, les pieds passés par-dessus le dossier du rang de devant ". Le Clézio se souvient de Roland Barthes qui disait que le cinéma était exactement à l’opposé de la télévision, " l’un, ouvert, anonyme, accueillant les solitudes et les espoirs, l’autre réservé au cadre (pour lui haïssable, inaccessible) de la Famille ". Les premières salles, donc, à Nice, le Cinéac — fréquenté par Gilles Jacob, dont on lira avec plaisir Le Verre de lait d’André Gide, l’avant-propos de Ballaciner. L’Edouard-VII, le Barla, le Mondial, mais surtout le Saint-Maurice, perché dans les hauts de la ville, qui accueillait une fois par semaine le ciné-club Jean-Vigo. Un lieu " extraordinairement brillant, où la fièvre du cinéma pouvait se propager et donner des frissons ". Découverte des classiques, découverte aussi de la critique, des revues de cinéma (Positif, Cinéma 60, Les Cahiers du cinéma — "les plus exigeants, les plus radicaux"). " Un certain bon goût prévalait, écrit Le Clézio. Je crois en retrouver l’expression dans l’ Histoire du cinéma mondial, de Georges Sadoul. "

Et, de fait, il y a quelque chose de Sadoul dans Ballaciner. Des goûts très sûrs, très politiques aussi. La détestation d’Hollywood — " On ne dira jamais assez de mal de cette machine à fric, des innombrables, innommables navets qu’elle a produits " —, et surtout une extraordinaire connaissance des films aimés. Il faudrait tout citer, décrire pour chacune des oeuvres analysées la pertinence et la précision de l’analyse qu’en fait Le Clézio.

Ordet, de Carl Dreyer, " l’un des purs chefs-d’oeuvre du cinéma ". Un monde brutal et terrestre, qui confond la mort et la vie, le fantasme et la vérité. Ozu et l’un de ses premiers chefs-d’oeuvre, Ukikusa monogatari (Histoires d’herbes flottantes). Un art exemplaire, dénué de toute grandiloquence. L’Atalante, de Jean Vigo, qui " brille d’un éclat unique au firmament de l’art cinématographique".

C’est en voyant Ugetsu monogatari, Les Contes de la lune vague après la pluie, de Mizoguchi [2], que Le Clézio a, pour la première fois, compris que le cinéma était un art. C’est en voyant les films des grands cinéastes italiens des années 1960 (De Sica, Visconti, Fellini, Pasolini, Antonioni) qu’il a ressenti, en sortant dans la rue après la projection, " l’impression que le combat se poursuivait, que nous devions y prendre part ". Rien de politique ici, juste la parfaite identification de l’image et de la réalité. Avec, en point d’orgue, L’Avventura, l’une des plus belles et des plus étranges histoires d’amour.

Merveilleux cinéma, dont la fréquentation donne cette curieuse impression de sortir des limites de sa propre existence, de se dépasser. Merveilleux cinéma dont l’histoire se continue après que le mot Fin s’est effacé. " Sur l’écran d’un bleu irréel, devenu vide, maintenant nous pouvons nuager. "

Franck Nouchi, Le Monde des livres du 18/05/07.


BALLACINER de J. M. G. Le Clézio (Gallimard, 2007, 192 p.)

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Archives.

Entretien de JMG. Le Clézio avec Jean-Louis Ezine (1988).

Rediffusé sur France Culture du 13 au 18 octobre 2008 lors l’émission A voix nue. Extraits.

1.

2. « Le rêve mexicain », Artaud, les Aztèques...

3.

4.

*

Entretien avec Olivier Germain-Thomas du 31-12-2000.

Consacré en partie à Coeur brûle et autres romances (Gallimard, 2000).
Au cours de cet entretien J.M.G. Le Clézio évoque également son enfance, ses lectures et les sources de son imaginaire (For intérieur).

*

Entretien avec Colette Fellous sur France Culture le 25 novembre 2006 (Carnets nomades).

*

Portrait de Le Clézio à la frontière

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