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¡Viva Arrabal ! Ou si Arrabal m’était conté...

Viva La Muerte

D 22 juin 2022     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


FORMIDABLE ARRABAL

18 juin 2022
Théâtre de la Ville-Espace Cardin Paris

Journée exceptionnelle pour découvrir en lecture, la poésie des textes de Fernando Arrabal,

Vous pourrez les retrouver ICI

« Arrabal l’a répété plusieurs fois, le terme « formidable » qu’il affectionne signifie à l’origine « ce qui fait peur, ce qui suscite de la crainte » et c’est devenu au cours du temps, synonyme de quelque chose de sensationnel, d’extraordinaire, d’impressionnant. Ce qui caractérise bien son œuvre et dans ses excès (l’abolition des limites et l’anticonformisme) et dans son engagement (il peut inspirer une certaine peur en raison de sa liberté totale).

« FORMIDABLE ARRABAL résume bien l’homme et l’œuvre. Ici, tout est extraordinaire et sème le trouble. » » Christophe Fiat.

Après la récente projection à Cannes de son film culte Viva La Muerte, France Culture et le Théâtre de la Ville s’associent samedi 18 juin pour une journée spéciale consacrée à Fernando Arrabal, avec notamment l’enregistrement en public d’une œuvre de jeunesse du dramaturge, romancier et cinéaste espagnol. L’occasion d’un hommage rendu par son ami, Christophe Fiat.

Mais revenons tout d’abord sur son film de 1971, qui avait d’abord soulevé la polémique avant de devenir film culte. « Une vision intime et spectaculaire du franquisme. En 71, les gestations cinématographiques d’Arrabal n’ont évidemment pas plu du tout à la censure française : alors que l’Espagne est encore sous le régime Franquiste, il ira tourner son film en Tunisie. […]. Dans Viva la Muerte, le petit Fando apprend que sa mère a fait arrêter son père – un « rouge »- pour ses idées politiques controversées : ouvertement auto-biographique, Arrabal dessine les contours d’une enfance meurtrie, malade (au sens propre comme au figuré), sans aucune concession. La figure maternelle (stupéfiante Nuria Espert) convoque douceur et sensualité d’une scène à l’autre, et se fait brutale lorsque le fanatisme latent reprend ses droits, celui-là même qui hante les rues d’un pays fascisant. » (La Règle du Jeu, 07/07/2012)

Notons que Philippe Sollers a ouvert à Fernando Arrabal les pages de sa revue l’Infini notamment pour publier son intervention au procès Houllebecq en 2002 pour injure à l’Islam intenté par la Ligue islamique mondiale, les Grandes Mosquées de Paris et de Lyon, la Fédération nationale des musulmans. L’écrivain avait notamment qualifié l’Islam de "religion la plus con du monde".

Ne manquez pas de relire la déposition d’Arrabal, en faveur de Houellebecq, publiée dans l’Infini N°81, Hiver 2002. Un morceau d’anthologie ! ICI

- Viva la Muerte
..... suivi de
- Viva Arrabal !, l’hommage de Christophe Fiat


I - VIVA LA MUERTE. DIFFERENTS POINTS DE VUE

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Festival de Cannes. Viva la muerte, d’Arrabal, toujours aussi insoutenable !

Le festival de Cannes a projeté mardi soir [24 mai 2022] le fameux film radical de Fernando Arrabal datant de 1971. Il vient d’être restauré par la cinémathèque de Toulouse.


Fernando Arrabal, auteur de Viva la muerte, présent durant la projection, ravi de la restauration de son film<. | OUEST-FRANCE

Le propos est toujours aussi dérangeant, voire insoutenable. À l’occasion de la restauration de Viva la muerte, film de Fernando Arrabal sorti en 1971, l’auteur est venu mardi soir pour assister à la projection du long-métrage au festival de Cannes. Et de nombreux festivaliers sont sortis pendant la projection, dérangés, parfois précipitamment…

La charge émotionnelle des images de Viva la muerte, un réquisitoire sans nuance contre le franquisme pendant le franquisme (tourné en Tunisie) représente ce qui est peu représentable dans l’esprit d’un enfant : l’histoire (autobiographique) d’un gosse d’une dizaine d’années qui découvre que son père, emprisonné, torturé, disparu dans les années 50 pour ses idéaux communistes, a été dénoncé par sa propre femme, une ultra-catholique. Le môme enquête et son esprit se charge de volonté de violences contre les animaux, de pensées contradictoires. Dans l’Espagne corsetée par les interdits et les obligations morales de la dictature et de l’Église, l’enfant développe des images qui sont traduites par le cinéaste en des flashes de couleurs saturées, violentes, des scènes obscènes, scatologiques, sanguinolentes (un bœuf égorgé dans des flots d’hémoglobines…) des errements de l’esprit de l’enfant perturbé. 50 ans après, la charge des images demeure, traduction des effets dévastateurs de la dictature sur l’enfant puis sur l’artiste Arrabal. Le film n’est sans doute pas un modèle du 7e art par sa construction, sa grammaire, mais il agit comme une catharsis en libérant les maux de l’auteur. Les images oniriques sont psychédéliques, surréalistes et ne déplairaient pas à Buñuel, à Dali. Le film restauré demeure un document essentiel d’une époque et une vision d’auteur qui n’a rien perdu de sa rage désespérée.

Ouest-France, Michel ORIOT
25/05/2022

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Interview

Fernando Arrabal parle de son film : "Viva la muerte", pourquoi le festival de Cannes l’a censuré. Il évoque aussi Pablo Picasso, Jean-Luc Godard et le cinéaste Luis Buñuel.

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Viva la muerte : Voici venu le temps des assassins

Par Lemagducine.fr
Berenice Thevenet·5 juin 2022·

Présenté au Festival de Cannes, en version remastérisée, le chef-d’œuvre de Fernando Arrabal – Viva la muerte ! – a mis le feu à la Croisette, en bénéficiant d’une exceptionnelle restauration dont nous aurions tort de ne pas parler.


Viva la muerte. La mère et l’enfant .
ZOOM : cliquer l’image

Viva Arrabal !

Connaissez-vous Fernando Arrabal ? Auriez-vous (à tout hasard) entendu parler de Viva la muerte !  ? Non ? Nous non plus (on vous rassure). Vous savez ce qu’on dit : dans le septième art, tous les chemins mènent à Cannes (ou presque). Il a, en effet, fallu un miracle cannois pour que nous découvrions ce chef-d’œuvre cinématographique (injustement) passé sous les radars des livres d’Histoire. Présenté à la Semaine de la Critique en 1971, le film est directement entré dans la catégorie des œuvres polémiques. Le réalisateur espagnol frappait un grand coup avec un premier long-métrage antifasciste en forme de coup de poing. Quel est donc cet uppercut dont Cannes ne tarit pas d’éloges ?

L’intrigue se situe dans l’Espagne franquiste. Après leur victoire, les fascistes instaurent une nouvelle loi nommée « Viva la muerte ! » qui punit de mort toute personne hostile au régime. Voici venu le temps des assassins (fascistes). Fando (Medhi Chaouch) est l’une des nombreuses victimes (collatérales) de ces purges antirépublicaines. Un jour, son père est emmené par l’armée franquiste. Persuadé que ce dernier est toujours vivant, Fando se met en tête de le retrouver. Cette quête prend la forme d’une enquête fantasmagorique et hallucinée. Le jeune garçon promène sa curiosité au milieu d’un monde entartré dans une dictature infernale.

Fernando Arrabal réussit un tour de force : celui d’évoquer avec maestria le quotidien – dans une société fasciste – sans jamais nommer ou montrer lesdits fascistes. Pourtant, on ne peut pas dire que le cinéaste fasse les choses dans la dentelle. Le réalisateur n’y va, en effet, pas par quatre chemins pour dire tout le bien qu’il pense du régime franquiste qui – on le rappelle – est encore en place au moment où sort le film.Nul recourt à la suggestion, le cinéaste envoie valser les digues de la censure, en choisissant de faire passer l’horreur via une fantasmagorie (qui ne se refuse rien).

Viva la vida ?

Regarder Viva la muerte ! implique de voir deux films (en un). Il y a le film de Fernando Arrabal et celui que se fait son héros Fando. Celui-ci possède, en effet, une imagination qui déborde des cadres cinématographiques (de la bien-pensance). Quand il découvre que sa mère aurait à voir avec l’arrestation de son père, Fando se met à imaginer le pire (ou presque). S’ensuivent alors des scènes fantasmagoriques dont le contenu varie en fonction de ce que vit l’enfant. Les fantasmes de Fando mettent en scène une violence (étatique et familiale) décomplexée, délestée des traditionnel non-dits du quotidien.

Les rêveries du héros ne sont pas un moyen – pour le cinéaste – de contourner la censure. Viva la muerte ! fait fi des règles et autres tabous (au cinéma comme en politique). L’œuvre constitue déjà, en soi, un défi jeté à la face de Franco (et des régimes fascistes). Le réalisateur provoque en évoquant un quotidien nimbé de violences en tout genre. Maltraité par sa tante, trompé par sa propre mère, et livré à lui-même dans un univers où les séances de torture en plein air remplacent les bals-musettes, Fando subit, de près comme de loin, de multiples formes de violences physiques et psychologiques.

Si le fascisme n’est pas à l’origine de la violence intrafamiliale (que vit Fando), il constitue, néanmoins, pour le réalisateur, un vecteur qui l’alimente. Dans la famille du jeune garçon (comme au sein de toutes celles veulent rester en vie), les idées républicaines n’ont pas bonne presse. Fernando Arrabal met le doigt sur un système qui pousse ses habitants (et victimes) à devenir les (futur.e.s) complices du régime en dénonçant (sans délais) les récalcitrant.e.s (qui seraient (hélas) un peu « trop » libertaires). Les fantasmes de Fando constituent, en somme, une provocation supplémentaire dans un film qui – on l’aura compris – fait déjà figure d’œuvre choc, en introduisant une nouvelle catégorie, celle des O.F.P.A. (objets filmiques provocateurs et antifascistes). Fernando Arrabal offre une vision sans complaisance – c’est le moins qu’on puisse dire – de la vie sous le fascisme. Si Viva la muerte ! dézingue sans nul doute le traditionnel – et très hypocrite – « Viva la vida ! » franquiste, elle y parvient grâce à une mise en scène délibérément fantasmagorique, qui assume un caractère délibérément subversif.

Viva el cinéma !

Viva la muerte ! est un film vu à hauteur d’enfant. Nous observons Fando de loin, comme un narrateur (faussement) omniscient. L’irruption des fantasmes de l’enfant vient interférer avec la narration autant qu’elle détrône le public de sa position surplombante. Nous sommes dans la tête d’un enfant qui, plongé dans un monde ultra violent, tente de (sur)vivre par le biais de son imaginaire. Les fantasmes du héros constituent, de toute évidence, un miroir peu reluisant de la société fasciste. Truffés de cynismes, aussi blasphématoires que terrifiants, filmés sur un rythme endiablé aux tons psychédéliques, les fantasmes du héros possèdent un caractère ouvertement blasphématoire (qu’il serait vain de vouloir tenter d’expliquer). Élevé dans un milieu catholique conservateur, Fando – qui connaît bien ses classiques en matière de religion – s’amuse à renverser les tabous du clergé et, par extension, toutes les valeurs prônées par le régime.

Viva la muerte ! se présente comme une variation ironiquement jouissive du thème biblique de la Piéta , cette représentation picturale (ou statuaire) de la Vierge Marie pleurant Jésus. La mère de Fando, interprétée par Nuria Espert, semble être l’antipode de la Vierge Marie. Fasciste convaincue, délatrice décomplexée, tolérant les maltraitances que subit son fils, cette dernière nous apparaît sous un jour peu flatteur. Cette image (déjà bien peu laudative) s’accentue encore dans les fantasmes de Fando. Fernando Arrabal s’autorise la provocation ultime en mettant un grand coup de pied à la (sacro) sainte figure de la Mère (naturellement maternelle et aimante). Bafoué par une mère qui lui explique qu’il doit « oublier » son père, Fando se venge – intérieurement – en l’imaginant volontiers comme un être diabolique et rusé, aussi bien ridicule que machiavélique. Les relations réelles (et rêvées) entre Fando et sa mère sont englobées dans une œuvre qui fait de la subversion un moyen (et non une fin en soi).

Si Fernando Arrabal s’en donne à cœur à joie, dans son exercice de destruction des valeurs établies, ce n’est certes pas simplement par volonté de pose. Le cinéaste ne cherche pas à susciter l’approbation du public. C’est, au contraire, en le confrontant à ce qu’il ne veut pas voir (et ne jamais pouvoir voir un jour) qu’il nous interroge. Questionner les limites de ce que l’on peut (et doit) représenter à l’écran se pose d’autant plus que le film évoque les dessous du régime fasciste. Fernando Arrabal force le spectateur à ne plus se cacher les yeux (ou se boucher les oreilles), en étant confronté à un monde cauchemardesque où réalité et fiction semblent être indistinctes, pour ne former plus qu’un seul et même enfer : celui du fascisme. Si Viva la muerte ! n’offre aucune issue positive, l’œuvre sonne comme un cri d’espoir désespéré, qui nous rappelle que l’art (de rêver ou de filmer) constitue, envers et contre tout, notre unique arme de salut.

lemagducine.fr

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Viva la muerte : Bande-annonce

Le film Viva la muerte de Fernando Arrabal est projeté au Festival de Cannes 2022 dans la Section Cannes Classics
Par Fernando Arrabal
Avec Fernando Arrabal, Anouk Ferjac, Nuria Espert…

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Revue de presse 1971

« Essai passionnant, Viva la muerte ! fait revenir le cinéma à ses ambitions profondes, et nous rappelle une époque où le film voulait être d’abord une œuvre, dont le créateur se fichait éperdument de savoir si elle serait rentable un jour... »

Henry Chapier, « Le film du jour, Viva la muerte ! d’Arrabal », Combat, 14 mai 1971

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« Ce cinéma-là appartient à l’espèce la plus noble. Aucun plan, même atroce, qui soit gratuit. Il n’y a pas, chez Arrabal, la moindre arrière-pensée de provocation. Le seul scandale, ici, est celui de la vérité. La beauté n’est jamais scandaleuse. »

Claude Mauriac , « Sur un chef-d’œuvre interdit », L’avant-Scène Cinéma n° 116, juillet 1971 (extrait de l’article rédigé par Claude Mauriac pour Le Figaro Littéraire avant la levée d’interdiction du film)

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« Poème de la tendresse et de l’amour maternel (Arrabal va dans ce sens presque aussi loin que Louis Malle), qui devient vite poème du déchirement, de la cruauté et de la barbarie. S’agit-il d’une œuvre autobiographique ? On pourrait le croire à certains traits, ce qui n’empêche pas l’histoire de se hisser au niveau du symbole et de
refléter dans son tumulte le drame toujours vivant de la guerre civile. C’est, en tout cas, l’œuvre d’un homme qui a souffert, dont le cœur a saigné, et qui nous crie sans retenue sa souffrance et sa haine ».

Jean de Baroncelli, « Viva la muerte ! d’Arrabal a ouvert la Semaine de la critique », Le Monde, 19 mai 1971

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II - ¡VIVA ARRBA ! L’Hommage de Christophe Fiat :

Par Christophe Fiat,
ÉCRIVAIN, POÈTE

VOIR AUSSI SUR PILEFACE

Alors que les partis d’extrême droite réapparaissent en Europe dans toute leur brutalité sur fond de guerre en Ukraine et autres conflits mondiaux, il est judicieux de revoirViva La Muerted’Arrabal, projeté en 1971 en ouverture de la Semaine de la critique au Festival de Cannes et restauré récemment par la cinémathèque de Toulouse. Le titre est emprunté à un commandant de la légion étrangère, pendant la guerre civile espagnole, hurlant au philosophe Miguel de Unamuno, lors de son discours à l’Université de Salamanque en 1936 : « ¡Mueran los intelectuales !¡Viva la muerte ! ». Traduction : que crèvent les intellos et vive la mort ! Dès la première scène, on voit un camion militaire dans un paysage aride et on entend en off un communiqué officiel qui finit comme ça : « Si nécessaire, nous tuerons la moitié du pays.¡Viva la muerte ! ». Puis, dans la scène suivante, un enfant est avec sa mère. Ils parlent ensemble de la mort et il lui lance : « Quand tu mourras, ton ventre me servira de tambour ».

Tout est dit. Pour lui, la violence est politique et s’immisce jusque dans les familles quand elle prend la forme d’un régime autoritaire à tendance fasciste (le franquisme) dont la finalité est d’anéantir les individus en ayant recours aux tueries, aux assassinats ou à la terreur. L’enfant deViva La Muerte, c’est Arrabal, ce film est adapté fidèlement de son roman autobiographiqueBaal Babylonparu en 1950. Et nul mieux que lui pouvait passer de la littérature au cinéma avec cet amateurisme qui fait deViva La Muerteun film et poétique et expérimental. En effet, il a toujours reconnu qu’il ne cessait de questionner les techniciens pendant le tournage tellement il était ignorant des rudiments de la réalisation et qu’il s’est permis des choses qu’il n’aurait jamais tenté s’il avait été un professionnel, comme les scènes oniriques filmées en vidéos sur des bandes de magnétoscope aux couleurs incomparables provoquant chez le spectateur une émotion d’horreur. Ce qui valut au film une interdiction totale à la Commission de contrôle des films avant que le ministre de la Culture, Jacques Duhamel, n’annule cette censure après qu’Arrabal a lancé : « Brûlez mon film mais ne coupez rien ! ».

Né en 1932 à Melilla dans le Maroc espagnol, Arrabal grandit à Ciudad Rodriguo à quelques kilomètres de la frontière espagnole et un jour – comme dansViva La MuerteetBaal Babylone– son père est arrêté pendant la guerre civile à cause de ses sympathies de gauche et il est « porté disparu », titre d’un autre de ses livres. Mais heureusement, Arrabal a une maîtresse d’école, une religieuse du nom de mère Mercedes qui lui fait découvrir un christianisme lumineux et verra en lui un surdoué. Opposée au franquisme et passionnée de science, elle développe chez ses élèves le goût pour les faits et la vérité. Capable de dire non (« La mère était porteuse d’une inébranlable volonté de dire non ! » écrit-il), Mère Mercedes fait d’eux des savants (« Pour la mère Mercedes, la science prévoyait tout ») et des « étincelles », c’est-à-dire des enfants sensibles d’où peut jaillir de la lumière au moindre choc. Ce qui ne se fait pas attendre parce qu’Arrabal va cultiver un certain mysticisme alors qu’il est un jeune homme. Il travaille dans une papeterie à Valence et un soir, alors qu’il est allongé sur son lit dans sa chambre, la vierge lui apparaît.

Mais cette apparition ne fera pas de lui un croyant, bien au contraire, elle lui révèle plutôt un phénomène : l’hallucination. Ce qui lui fait dire : « Malheureusement, je ne crois pas en la Vierge Marie mais je crois que je l’ai vue. Et aujourd’hui, je ne crois pas que je crois[1]. » Voilà, à partir de ce jour, l’hallucination devient pour lui une représentation autonome qui s’apparente au rêve et singulière parce qu’elle perturbe, parasite les normes, les cadres sociaux et la bienséance bourgeoise comme on le voit dans le romanL’Enterrement de la sardine(1970) : « Maintenant sous ma fenêtre la terre recommence à bouger. Le sol se fend et les pavés s’écartent. Le cratère a la taille d’une petite roue de bicyclette. Un groupe de femmes en blouses blanches essaient de calmer la foule. Mais elle ne veut pas les entendre et les uns commencent à hurler, les autres à menacer : “salaud” en montrant le ciel. Certaines chantent des psaumes, d’autres disent en chœur : “Protégez-nous, Seigneur.” Je m’aperçois que les femmes en blouses blanches portent avec elles divers appareils : bistouris, stéthoscopes et des lampes rondes au front. »

L’hallucination ne déforme pas la réalité contrairement à l’illusion mais elle accroît notre perception et notre intelligence.

Mais on mesurera vraiment les effets de l’hallucination chez Arrabal au moment de sa rencontre avec Alejandro Jodorowsky et Roland Topor. Compagnie détonante : l’exilé espagnol qu’est Arrabal crée à Paris en 1962 Le Panique avec un Chilien fils d’émigrés russes (Jodorowsky) et un fils de réfugiés polonais (Topor). Que des étrangers pour un collectif d’avant-garde qui ne s’enferme pas dans un dogme comme le surréalisme qui est sur son déclin, ni ne se réduit à un programme comme le situationnisme qui est en train de naître. Le Panique n’est ni un groupe, ni un mouvement parce que « Tout le monde peut se dire panique » dit Arrabal lors d’une conférence à Sydney, en Australie.

Voilà, fidèles à Pan (dans « panique », il y a « pan ») qui est une divinité grecque mi-homme mi-animal, symbole de la fertilité et de la force de la nature, Arrabal et ses amis proclament l’euphorie et la jubilation et aussi l’importance du hasard dans tout ce qu’ils entreprennent. Ceci leur permet de faire apparaître la vie telle qu’elle est dans son imprévisibilité, ses accidents, sa vitalité contre les lois et les règles morales qui conduisent les hommes et les femmes au malheur et au désespoir. La vie pour eux n’est pas une idée mais une énergie qui s’incarne dans une présence qu’on pourrait qualifier de Baroque en écho à Deleuze qui explique que dans le Baroque « ce n’est pas l’hallucination qui feint la présence, c’est la présence qui est hallucinatoire[2] ». L’hallucination ne déforme pas la réalité contrairement à l’illusion mais elle accroît notre perception et notre intelligence et surtout elle nous libère de cette schizophrénie qui sépare, scinde la réalité de la fiction, l’éveil du rêve, le corps de l’esprit.

Ainsi, faut-il une scène spéciale à cette présence et ce sera celle du Happening et de l’art de la Performance : « Il y a quelques mois, écrit Arrabal en 1966, notre spectacle panique joué à Paris présentait au public la scène suivante : Alejandro Jodorowsky ouvre une boîte d’où s’échappent cinquante pigeons, puis il décapite une oie vivante qui se vide peu à peu de son sang en battant des ailes. Aujourd’hui, le spectacle US de Peter Brook à Londres s’achève par l’apparition d’un acteur qui monte sur scène, délivre une foule de papillons enfermés dans une petite boîte, en choisit un de plus grande taille et met le feu à ses ailes ; l’insecte volette de tous côtés, et périt carbonisé. » (p. 97) Arrabal reconnaît le caractère insoutenable de ces spectacles mais il leur confère une dimension sacrée faisant de cette cruauté à l’égard des animaux un geste sacrificiel qui pousse l’art dans les derniers retranchements de la culture occidentale.

Sont donc hallucinantes, ces images de base qui bousculent les cadres et produisent des événements qui désorientent, troublent, déboussolent, choquent, terrorisent. Et si cela échoue, si cela rate, si cela n’est vu que comme une provocation, tant pis, Arrabal, Jodorowsky et Topor ont le sens de l’humour et de la dérision et peuvent être grotesques, burlesques comme en témoigne ce très beau livre d’Arrabal,Champagne pour tous, où il dialogue avec Toporsur fond de fête : « À Mexico je voulais faire la fête avec Jodorowski… Mais Jim Morrisson était là sous les dahlias. — Tu devais en avoir marre de ton cher New York. Là-bas les montagnes sont poilues… surtout entre les cuisses ! Tu n’avais pas assez fumé avec tes beatniks ? — Une cigarette Camel me déplaisait moins entre les doigts et dans la bouche que la marijuana. Là-bas je ne fumais que des toscani (Noboli était le nom US). »

La confusion est pour le trio autant un état de conscience qu’un savoir-vivre.

Mais Arrabal n’a pas attendu de rejoindre Le Panique pour écrire des pièces hantées par la démesure et l’excès. Dès leCimetière des voituresouOraison, il sème le trouble en montrant des situations extrêmes avec des personnages monstrueux et souvent insolents. Situations extrêmes dans leCimetière des voituresse déroulent dans une casse : « La pièce se déroule sur une esplanade devant un cimetière de voitures. Au fond, des automobiles, écrit Arrabal en préambule plantant un décor crépusculaire. Grâce au dénivellement du terrain, on voit parfaitement au loin de nombreuses automobiles entassées les unes sur les autres. Elles sont toutes vieilles, sales et rouillées. Les voitures au premier rang n’ont pas de vitres mais des rideaux en toile de sac ». Personnages monstrueux dansOraisonoù l’on entend un couple criminel à côté d’un berceau d’enfant silencieux : « Fidio : Il faudra te confesser. Lilbé : Tout ? Fidio : Oui, tout ! Lilbé : Et aussi que tu me déshabilles pour que tes amis couchent avec moi ? Fidio : Oui, ça aussi. Lilbé, triste : Et aussi… que nous avons tué ? (Elle montre le cercueil). Fidio : Oui, aussi. (un temps triste) Nous n’aurions pas dû le tuer. (Un temps) Nous sommes mauvais. Il faut être bon. »

Par la suite, concernant les pièces écrites après le moment Panique, on peut remarquer une plus large place laissée à la confusion qui est pour le trio autant un état de conscience qu’un savoir-vivre. Arrabal découvre à ce moment-là ce qui était latent jusque-là, à savoir la conjonction de la démesure et de la minutie, de l’excès et de la précision. Ainsi va-t-il explorer le Vaudeville et aussi le théâtre de Guérilla avec des pièces commePunk et Punk et Colégramet…Et ils passèrent les menottes aux fleursqui captent l’ambiance de leur époque avec une candeur et une naïveté insolente créant des surprises, des déviations et des moments exceptionnels oscillant entre le quiproquo délirant pour ce qui est du Vaudeville et l’affront pour le théâtre de Guérilla : « Dans les pays où sévit la dictature, avertit Arrabal, j’autorise la représentation de ces pièces par des troupes clandestines, sans les formalités d’usage. »

Mais pour bien comprendre la confusion, deux allégories vont nous éclairer, celle du « fou » du jeu d’échec et celle de la création du monde dans la Bible. L’allégorie s’entend ici dans le sens que lui donne Baudelaire dansLes Paradis artificielsc’est-à-dire comme la forme la plus primitive de la poésie qui illumine l’intelligence par l’ivresse. Dans son livreFêtes et défaites sur l’échiquier, Arrabal nous apprend que le fou était à l’origine un éléphant oriental, animal rapide et imprévisible et que son déplacement en diagonale sur l’échiquier est une façon rusée, subtile de se mouvoir. La Bible ? « Tohu-bohu ! » me lance-t-il un jour que nous nous promenons sur les rails de la Petite ceinture qui longent le boulevard Pereire. « Parlez-vous l’hébreu ? Lisez-vous la Bible ?La confusion, c’est le tohu-bohu de la Genèse, l’état du monde avant l’arrivée de l’homme et de la femme. »

Ainsi se développe chez Arrabal un théâtre qui n’est ni un théâtre de l’absurde, ni un théâtre engagé, ni un théâtre de la cruauté mais plutôt un théâtre picaresque. Ce genre littéraire d’origine espagnole met en scène un picaro qui est un individu au rang social bas et qui est à la fois l’acteur de son histoire et aussi l’auteur. Il passe d’un lieu à l’autre, d’une intrigue à une autre et ne cesse de confondre les hypocrites et les puissants. Il est tout entier déterminé par sa conduite aberrante et dévoyée comme le duo Sancho Panza et Don Quichotte (Cervantès) ouL’Abuseur de Séville(Tirso de Molina) qui est la première version du mythe de Don Juan. On ignore s’il est courageux mais en tout cas, il est ardent et valeureux et peut-être même casse-cou.

Voilà, comme le dit Émilie Combes dans son livreLe Théâtre panique de Fernando Arrabal, il va « affronter d’une manière beaucoup plus directe les réalités de l’oppression[3] ». Et en premier lieu, à l’occasion d’un séjour en prison. Combes raconte qu’on est en 1967 et qu’Arrabal est retourné en Espagne pour présenter dans une librairie un essai sur la confusion et à un jeune homme qui lui demande une dédicace, il écrit : « Me cago en Dios, en la Patria y todo lo demas ». Traduction : je chie sur Dieu, la Patrie et tout le reste. Cette dédicace blasphématoire lui vaudra d’être arrêté et d’être incarcéré à la prison de Carabanchel et d’avoir un procès qu’il gagnera grâce au soutien de nombreux écrivains comme Samuel Beckett et aussi en expliquant au juge que Patria est le nom de sa chatte.

Il appelle ça des « arrabalesques », où le bon sens et le non-sens se téléscopent avec fulgurance.

Mais Arrabal que rien n’arrête, cinq ans plus tard, s’en prendra nommément au Général Franco dans un livre intituléLettre à Franco. On est en 1972, un an après la projection au Festival de Cannes deViva La Muerteet trois ans avant la mort du dictateur et il écrit : « Excellence, je vous écris cette lettre avec amour. Sans la plus légère ombre de haine ou de rancœur, il me faut vous dire que vous êtes l’homme qui m’a causé le plus de mal. J’ai grand-peur en commençant à vous écrire : je crains que cette modeste lettre (qui émeut tout mon être) soit trop fragile pour vous atteindre, qu’elle n’arrive pas entre vos mains. Je crois que vous souffrez infiniment seul un être qui ressent une telle souffrance peut imposer tant de douleur autour de lui. La douleur règne non seulement sur votre vie d’homme politique et de soldat mais jusque dans vos distractions : vous peignez des naufrages et votre jeu favori est de tuer des lapins, des pigeons ou des thons ! » Ici, se dessine en creux le portrait de l’artiste et d’un dictateur. Alors que l’écrivain est du côté du sensible et de l’émotion et d’une aspiration au bonheur, le dictateur a une douleur infinie qu’il propage tout autour de lui sadiquement, brutalement. Terrible adresse qu’il répétera quelques années plus tard en écrivant, cette fois, une lettre à Fidel Castro. Voilà, on l’aura compris, il semble ici picaresque jusque dans sa vie, affrontant les puissants de façon insolite mais toujours librement à ses risques et périls.

Aussi va-t-il développer une langue bien à lui capable de conjuguer sur un même plan le phénomène de l’hallucination, la confusion et sa dénonciation de la violence politique. Cette langue a la forme de sentences ou d’aphorismes ou bien de vers arrachés à un poème. Il appelle ça des « arrabalesques » usant de son nom propre comme du concept d’une philosophie vivante où le bon sens et le non-sens se téléscopent avec fulgurance. Ici, nous sommes entre Cioran et Alphonse Allais, entre l’extrême lucidité et l’humour farceur. S’y mêlent le sang-froid et l’énergie du « picaro » et quand on les lit, on ignore d’où viennent ses pensées, ni quelle est leur destination jouant de l’errance et de la fuite et pourquoi pas d’un mouvement perpétuel à venir comme celui du « picaro », encore toujours à vivre des aventures extraordinaires en des lieux reculés ou surgissant sans prévenir lors d’une cérémonie officielle.

En voici quelques-unes : « Si j’étais devenu fou et avais épousé Lady Gaga… / Si Mathusalem avait vécu un peu plus longtemps, il serait mort aux soins palliatifs / Si les exilés avaient disposé de plus de racines et surtout de plus de jambes / Si ma grand-mère faisait vraiment du vélo / Si au lieu de se cacher dans le cagibi où il vécut, André Breton avait fondé Amazon » et encore : « Et si au lieu d’être végétarien Adam avait mangé le serpent / Et si Roméo avait préféré sa cousine Montaigu à Juliette Capulet ? / Et si Francis Fukuyama avait analysé la fin de l’histoire par le commencement de la fin ? / Et si la confusion avait un programme pour se perpétuer, le chaos serait-il translucide ? »

À moins que ces arrabalesques ne soient une lointaine réponse au cri du commandant de la légion étrangère de l’armée franquiste : « ¡Mueran los intelectuales !¡Viva la muerte ! » Réponse non pas désespérée mais solitaire, réponse non pas violente mais frontale et à la fin, écho de toute une œuvre ayant traversé la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui montrant l’homme tel qu’il est dans sa folie comme dans sa sagesse. Mais lui, Arrabal, qui est-il réellement ?

Aujourd’hui, en 2022, Arrabal, 90 ans et on peut l’apercevoir déambulant dans les rues et avenues de son 17e arrondissement vêtu d’une veste noire, portant toujours une fleur à la boutonnière et des doubles lunettes, l’une de vue sur le nez et l’autre de soleil sur le front cerclé de petites roses en plastique. Et quand il vous invite à l’accompagner, il peut mettre en joue le premier passant venu imitant avec sa main un revolver ou se baisser pour parler à un chien en laisse et lui demander : « Est-ce que votre maîtresse est gentille avec vous ? », puis se redresser en vous souriant et vous parler à bâton rompu de Tristan Tzara, Salvator Dali, Picasso, Alain Bashung, John Lennon, Andy Warhol qu’il a connu et d’enchaîner sur Staline, Wittgenstein et Saint Thérèse d’Avila et Thierry Foulc, décédé depuis peu et grand ami du Collège de ‘Pataphysique (Arrabal y a le grade de Transcendant Satrape). Puis, il vous glisse à l’oreille qu’il a été blacklisté de Facebook après qu’il a posté une de ses peintures représentant un adolescent nu tenant sous le bras un phallus géant.

Arrabal ne fait plus de films depuis longtemps parce que c’est trop long à élaborer comparé à l’écriture d’un livre dit-il et sa dernière pièce de théâtre qui s’intitulePétales (CRUMBS)met en scène une jeune femme qui est seule dans son appartement pendant le lockdown du printemps 2020 suite aux mesures d’urgence déclenchées à cause de l’épidémie du virus Covid 19, et elle s’exclame à un moment « J’apprécie sans vertige l’étendue de la poésie ». Quant à la littérature, je viens de recevoir ce mail de sa part : « … j’écris un livre (pas un mémoire, mon moins mauvais écrit), il devrait être terminé avec 300 pages… le 11 août 2022 (je serai nonagénaire ?) … je ne fais plus ni tweets, ni Instagram, ni presse internationale ; mon avant-dernier tweet date du 26 mai. Arrabalaïquement. »

Christophe Fiat

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