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"L’humanité redécouvre la solitude existentielle, le sens des limites et la mortalité."

Julia KRISTEVA

D 19 avril 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


"L’humanité redécouvre la solitude existentielle,
le sens des limites et la mortalité."

(Interview donnée par Julia KRISTEVA au Corriere della Sera le 29 mars 2020, traduction de Henri José Legrand)


La lettura, Corriere della Sera, 29 mars 2020.
ZOOM : cliquer sur l’image.

« Nous sommes restés à Paris, mais beaucoup dans notre quartier sont partis passer ailleurs les jours de confinement. Alors, le soir à 20 h, quand, des balcons, on applaudit les médecins et les infirmiers, mon mari (le philosophe Philippe Sollers, ndlr) et moi nous servons de casseroles pour faire un peu plus de bruit », raconte au téléphone Julia Kristeva, la grande intellectuelle européenne (elle se définit bulgare d’origine et française d’adoption) qui vient de publier un essai sur Dostoïevski et qui, avec cette « lecture », s’efforce de réfléchir sur l’individu en temps d’épidémie.

Stefano Montefiori, Corriere della Sera : A côté des élans de solidarité et des moments de communion sur les balcons, le confinement commence à provoquer aussi de l’envie et de l’agressivité. Il y a de la haine pour ceux qui ont rejoint leur résidence secondaire ou pour ceux qui sont suspectés de faire un peu trop de jogging. Le coronavirus risque-t-il de miner les rapports sociaux ?

Julia Kristeva : — C’est curieux comme le mot « viral » a déjà été très utilisé depuis quelque temps. Les réactions virales font déjà partie de notre actualité politique et économique hyperconnectée. Tout ce qui procède par contagion, par diffusion, après un début brillant lié au plaisir, en arrive à une explosion mortifère. La viralité fait partie de notre environnement, par exemple sur les réseaux sociaux où l’on s’exalte même pour maltraiter et détruire. Dans les comportements que vous citez, il y a quelque chose de viral, mais nous l’avions déjà vu agir aussi chez les gilets jaunes, dans un mouvement qui a surgi, mais qui finalement a détruit aussi, avec les blackblocs qui saccageaient les rues de Paris. L’accélération de notre civilisation en était arrivée à un stade viral et maintenant cette métaphore nous bouleverse parce qu’elle s’inscrit dans le réel, parce que c’est une menace externe mais aussi interne : peut-être n’avons-nous pas assez de défenses immunitaires et le danger est aussi en nous. Certains ont peut-être le virus sans même le savoir, mais nous survivons et d’autres mourront. Ceci nous permet de nous poser des questions sur le monde où nous vivons, sur ses échecs et sur ce que nous ne réussissons pas à penser. A commencer par l’Europe.

Comment jugez-vous la présence de l’Europe dans cette période ?

— Je suis européenne, dans le livre sur Dostoïevski que je viens de publier, j’en cherche le côté européen et moderne. Je vois l’Europe partout et je veux la garder, même si elle traverse bien des difficultés et se trouve à un moment de chaos. Mais le virus a montré que cette Europe n’est pas seulement un marché dépourvu de politique, de défense, incapable de réévaluer notre grande culture commune, mais que cette Europe montre une incapacité sanitaire absolument stupéfiante. Les besoins en instruments médicaux ont été gravement sous-évalués tant en Italie qu’en France, et cela me semble traduire un refus de réfléchir à la fragilité de l’espèce humaine. Et ceci nous renvoie au plan des comportements individuels. De la métaphore virale nous passons à la réalité virale, à ce que l’épidémie révèle de l’individu, de l’homme globalisé aujourd’hui.

Quelles sont les caractéristiques de cet homme globalisé ?

— J’en entrevois trois. Solitude, intolérance aux limites, refoulement de la mortalité.

Comment se manifeste la solitude ?

— Je suis frappée par l’incapacité contemporaine à être seuls. Toute cette exaltation hyperconnectée fait vivre un isolement devant les écrans qui n’a pas aboli la solitude, mais qui l’a enfermée dans les réseaux sociaux, qui l’a comprimée dans les messages et les données. Des personnes déjà dévastées par la solitude se découvrent seules aujourd’hui parce qu’elles ont les mots, les signes, les icônes, mais elles ont perdu la chair des mots, la sensation, le partage, la tendresse, le devoir envers l’autre, la préoccupation de l’autre. La chair des mots, nous l’offrons en pâture au virus et à la maladie, mais nous étions déjà orphelins de cette dimension humaine qu’est la passion partagée.

La quarantaine révèle donc un état qui était déjà présent ?

— Oui. Soudain, nous nous rendons compte que nous sommes seuls et que nous n’avons pas de contacts avec notre for intérieur. Nous sommes esclaves des écrans qui n’ont pas aboli la solitude, mais qui l’ont seulement enfermée. D’où l’angoisse et la colère de ces derniers jours.

Vous êtes psychanalyste, vous continuez les séances ces jours-ci ?

— Oui, maintenant je me permets de prêcher pour ma paroisse, comme on dit, mais j’avais peur que les patients ne veuillent pas continuer et finalement, non, c’est tout le contraire. Au cours de nos sessions de confinement téléphonique, comme nous les appelons, même sans la présence physique de l’analyste, nous nous appelons, nous laissons le téléphone ouvert, nous nous allongeons et nous restons en séance et il arrive des moments d’effondrement archaïque : le cancer de sa propre mère refait surface, un abandon enduré dans l’enfance, les maltraitances subies pendant l’adolescence. Des choses dont d’abord on ne réussissait pas à parler sont affrontées avec application, comme si le danger poussait à évacuer les douleurs les plus profondes. Pendant ces jours, à travers le téléphone, nous arrivons à toucher quelque chose de « nucléaire » : certaines défenses tombent, on se met à nu avec une sincérité nouvelle.

Pourquoi cela arrive-t-il justement maintenant ?

— Parce que l’épidémie nous oblige à nous confronter aux deux autres points que je citais au début, en plus de la solitude, c’est-à-dire les limites et la mortalité. La situation actuelle nous fait comprendre que la vie est une survie continue parce il existe des limites, des obligations, une fragilité : une dimension qui, dans les religions, est bien présente et que l’humanisme contemporain tend à effacer. De même qu’on tend à expulser de nous la question de la mortalité, la limite la plus grande qui fait partie de la nature et de la vie.

Le refoulement de la mortalité est-il un phénomène récent ?

— Depuis la renaissance nous avons considéré la mortalité comme un attribut de la religion. C’était aux prêtres de s’en occuper. Nous la trouvons aussi chez les philosophes, chez Hegel ou Heidegger, mais la mortalité est absente du discours courant, populaire et médiatique. On préfère l’oublier. Nous nous occupons des vieux, d’accord, mais nous ne nous confrontons pas au fait que la mort est en nous, dans l’apoptose qui est un processus continu de mort et de régénération des cellules, même à l’instant, tandis que nous sommes en train de parler. Le nouveau virus nous met devant le fait que la mortalité fait partie intégrante du processus vital. L’art et la littérature, je pense à Proust ou Bataille par exemple, se sont occupés de ces thèmes : l’acte même d’écrire est une confrontation avec la mort mais l’attitude plus diffuse, médiatique, spectaculaire, à l’égard de l’humain, évite d’habitude cette dimension.

Croyez-vous que l’épidémie changera notre manière de voir ces choses ?

— Elle pourrait influencer nos rapports familiaux, entre parents et enfants, inciter à repenser le consumérisme, l’obsession des voyages, cette fièvre politique inspirée du slogan « travailler plus pour gagner plus », la compétitivité exhibée comme des paillettes. Je ne propose pas un culte de la mélancolie, mais de réfléchir à l’ensemble de la vie, à commencer par la fragilité de tous à l’égard du plaisir et de la sexualité.

Qu’entendez-vous par culte de la mélancolie à éviter ?

— Je dis de ne pas rester enfermés dans la finitude et les limites, mais seulement de les garder à l’esprit, de considérer la mortalité comme partie de la vie. Dans toute religion il y a l’élément de la purification, il faut se laver, il ne faut pas toucher ceci ou cela, il y a des interdits. Ce sont des superstitions, elles deviennent des cultes obsédants, mais nous pouvons tenir compte de cette tradition, la critiquer, la repenser, tout en conservant le sens de la précaution, la préoccupation pour les autres et leurs faiblesses, la conscience de la finitude de la vie. Nous pouvons devenir plus prudents, peut-être plus tendres et aussi, de cette façon plus durable, résistants. La vie est une survie permanente. Nous sommes tous des survivants, rappelons-le nous. C’est une question de comportement, d’éthique personnelle.

En définitive, êtes-vous optimiste ?

— Je dirais une pessimiste énergique. Je me vis comme ayant vécu trois guerres, j’étais nouveau-né pendant la seconde guerre mondiale, puis j’ai vécu la guerre froide et mon exil quoique mon intégration soit exceptionnelle, et maintenant la guerre virale. Peut-être ceci m’a-t-il préparée à parler de survie. Nous sommes prêts pour un nouvel art de vivre, qui n’aura rien de tragique mais qui sera complexe et exigeant.

Julia Kristeva
propos recueillis par Stefano Montefiori, Corriere della Sera du 29 mars 2020
traduction de Henri José Legrand

”Humanity is rediscovering existential solitude, the meaning of limits, and mortality.”


Picasso, La Crucifixion, 1932, Musée Picasso.
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Picasso, La joie de vivre, octobre 1946, Antibes, musée Picasso.
ZOOM : cliquer sur l’image.


Appel aux gouvernements européens

Depuis les maisons où nous sommes confinées, depuis ces maisons qui ont été pendant des siècles nos espaces de vie et de soin, ces maisons dans lesquelles nous revenons aujourd’hui après le travail pour nous occuper de nos familles, depuis ces maisons nous écrivons aux gouvernements et aux gouvernants de l’Europe.

Nous ne demandons pas, nous exigeons, face à cette tragédie qui nous frappe tous, que tombent les égoïsmes nationaux, que l’Europe se montre unie, solidaire et responsable.

Les femmes ont toujours montré une grande force pour réagir et tenir ensemble les familles, les nourrir et les soigner. Elles l’ont montré lors de la dernière guerre mondiale, elles le montrent aujourd’hui avec les hommes pour affronter la pandémie, en effet elles sont engagées en masse dans les activités actuellement autorisées.

Contrairement à l’après guerre, cette fois-ci les femmes sont là. Nous sommes à parité, nous voulons que la reconstruction se fasse selon les exigences et les valeurs inscrites dans notre histoire, dans nos expériences trop longtemps négligées.

L’épidémie a remis au centre de nos vies les corps des personnes, la famille, les relations, la solitude, la santé, le rapport entre les générations, entre l’économie et l’humain. Si l’Europe réussit à faire face à ce choc, ce sera parce que ces valeurs, qui étaient principalement attribuées à la sphère "privée", deviennent ces jours-ci des valeurs publiques. Elles combattent la propagation de la maladie, elles sont-on l’espère-en train de gagner.

L’Europe doit se refonder sur ces valeurs,sur la force et les compétences des femmes elle doit donner vie à un grand projet commun qui tienne compte des ces priorités. Dans les maisons, les femmes, séparées entre elles, sont unies dans cette volonté commune.

Signataires :

Elena Ferrante (scrittrice)
Julia Kristeva (linguiste, psychanalyste, philosophe et écrivain, France)
Annie Ernaux (écrivain, France)
Dacia Maraini (scrittrice, Italia)
Cristina Comencini (scrittrice, regista, Italia)
Jo Squillo (cantautrice e conduttrice, Italia)
Laura Pugno (scrittrice, Italia)
Bojana Bratic (traduttrice, Serbia)
Dubravka Duric (poeta e ricercatrice, Serbia)
Gertrude Moser-Wagner (artist, Österreich)
Prof. Ursula Apitzsch (Universität Frankfurt, Cornelia Goethe Centrum)
Prof. Ute Gerhard (Universität Frankfurt)
Prof. Lena Inowlocki (Universität Frankfurt)
Prof. Annalisa Rosselli (Accademia dei Lincei)
Prof. Marcella Diemoz (Istituto Nazionale di Fisica Nucleare)
Margarethe Von Trotta (regista)

la repubblica

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