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Les chroniques de Yannick Haenel et Philippe Lançon

Charlie Hebdo, 8 avril 2020

D 8 avril 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Journal de confinement. Cette nuit, vers deux heures du matin, après avoir mis en ligne Les larmes de Caravage et après avoir lu, car je ne m’endors jamais sans avoir pris un livre, quelques pages de Méditation de Heidegger où il parle des liens entre aletheia et phusis (la vérité et la nature, pour aller vite) au premier commencement de la métaphysique, j’ai éteint la lumière en attendant un autre commencement. Au petit matin, j’ai fait un rêve (je vous jure qu’il est vrai) : j’allais dans un bureau de tabac tenu par un homme qui avait l’air d’être un ami ou, en tout cas, de bien me connaître (ce n’était pas la charmante jeune fille de mon tabac habituel en tout cas), afin d’acheter Charlie Hebdo. Charlie n’était pas encore arrivé et, dans les rayons, il ne restait qu’un exemplaire du Monde et du Figaro sur lesquels je me jetais. Puis, je demandais une boîte de cigares au bonhomme qui me dit qu’il n’en avait plus et m’invita à écrire, pour qu’il s’en souvînt, ce que je voulais. Comme il n’y avait pas de feuille de papier, je tentais d’écrire sur ce qui ressemblait à un bout de serviette ou de mouchoir (?) en papier ces quelques mots : "pour Albert, trois grandes boîtes de cigares La Paz" (ma drogue). Sur ce, je me suis réveillé en riant. J’ai regardé l’heure : 6h22. Les rêves sont quand même étranges. Je n’oublie pas que, dans la Traumdeutung, Freud dit qu’ils sont la manifestation d’un désir refoulé, mais, quand même, rêver que je me précipite sur un exemplaire du Figaro, c’est pousser le désir inconscient un peu loin, me dis-je ! Je ne voudrais pas non plus tomber dans la dénégation (ça y est, c’est fait, me souffle-t-on), mais je ne crois pas que cette histoire de cigare ait une connotation phallique. Je suis un incorrigible fumeur — comme Freud, soit dit en passant — et je dois être en manque, non seulement de cigares (me reste, heureusement, la pipe), mais de presse écrite, en papier. J’allume la radio et j’entends le maire d’une ville proche de Paris dire que, désormais, les habitants de sa commune sortant sans masque seront verbalisés ! Je ne rêve plus : alors qu’il y a quelques semaines, on nous disait (pieux mensonge) que le masque ne servait à rien, voilà que, maintenant, ne pas en porter sera un délit ! J’espère que le Maire de Reims ne prendra pas la même décision car je n’ai pas de masque et je ne me vois pas, du jour au lendemain, me transformer en couturière en dépit de tous les patrons qu’on nous propose sur la toile...
Dans le dernier Charlie, Yannick Haenel « poursuit » son expérience intérieure, non sans avoir mis les choses au point par rapport au reproche qu’on lui a fait à propos de sa dernière chronique qui nous parlait du « néant » (je crois avoir lu ce reproche, mais j’ai déjà oublié où). Haenel est un écrivain de « l’interruption ». Ses chroniques sont dans le prolongement de ses livres (romans ou essais). Je les lis toujours un peu comme des flashes ou des épiphanies. « Life is boundless. Joy. », j’ai lu ça quelque part, chez Joyce, Sollers ou Twombly. « Le néant est un accès à l’être » écrit Haenel en bon lecteur de Bataille ou de Heidegger (encore lui).
Philippe Lançon, de son côté, achève sa dernière chronique qu’il consacrait à Xavier de Maistre (le frère de Joseph). La fin est saisissante en ces temps où le sens le plus atteint est le toucher : « " Vous n’avez jamais serré la main de personne. Accordez-moi la faveur de serrer la mienne : c’est celle d’un ami qui s’intéresse vivement à votre sort." Le lépreux demande à Dieu de bénir "cet homme compa­tissant", puis il recule, effrayé, en lui disant adieu. »
« Noli me tangere » (« Ne me touche pas »), a dit quelqu’un à une femme qui n’en revenait pas qu’il soit là, un certain jour de Pâques dont on parle encore. Pâques, c’est le 12 avril, cette année. C’est le jour que Stéphane Zagdanski a choisi pour tenir un séminaire vidéo sur la Gestion Génocidaire du Globe [1]. « Noli me tangere ». Rien à voir avec le « Noli me legere » (« Ne me lis pas ») de Maurice Blanchot que je n’ai jamais compris. Lisez.

A.G., le 8 avril (souvenez-vous que c’est dans la nuit du 7 au 8 avril 1300 (mais c’est alors le vendredi saint) que Dante fait commencer le Chant I de « l’Enfer » de sa Divine Comédie).

Expérience des sombres bords

Yannick Haenel, le 8 avril 2020

Depuis que nous sommes à l’arrêt, le monde le plus ancien remonte. La nuit, le jour, entre la cuisine et l’accompagnement scolaire de ma fille, entre les promenades jusqu’à l’épicerie du coin et la lecture intense, je suis requis par les sombres bords.

Rien de désespéré là-dedans : juste l’appel d’une part incommunicable. Une porte s’ouvre dans l’ombre, elle est là tout le temps, mais depuis que le trafic humain s’est calmé, on la perçoit plus clairement. Quelque chose s’est dégagé métaphysiquement depuis cette suspension des actes et du mouvement de chacun. On dirait que le voile qui enveloppait les rues, les immeubles et les voitures s’est rompu, et que les trouées, les brèches, les intervalles de lumière, tout ce qu’on ne faisait qu’apercevoir très furtivement, se manifestent désormais en toute liberté.

Une sorte de shabbat ontologique nous ouvre des portes ­nouvelles : l’être se déclôt.

Les sombres bords viennent dans les rêves, mais aussi dans les jardins, comme les corneilles, qui, depuis quelques semaines, n’hésitent plus à parcourir mon jardin.

Ces extases qui s’ouvrent depuis le réel sont comme le trou de grottes qui se déploierait à l’air libre. D’ailleurs, n’y a-t-il pas que des trous autour de nous  ? Le monde n’est-il pas un trou retourné sur lui-même  ? C’est ce que je découvre depuis quelques jours à travers le poudroiement confiné du mois d’avril  ; et c’est ce que j’appelle les sombres bords, dont l’existence se révèle lorsqu’on atteint sa solitude.

La vérité d’un flamboiement transperce nos emplois du temps

Je parlais de « néant » dans ma chronique de la semaine précédente, et l’on m’en a fait reproche, comme si j’énonçais un jugement sur les « journaux de confinement » : je parlais avant tout de ma recherche, qui implique un laisser-être que notre contexte sanitaire encourage, et une rencontre nécessaire avec le néant. Je n’aurais sans doute pas été accueilli aussi précisément par ces visions si le temps et l’espace, intoxiqués d’habitude par les décisions humaines, ne s’étaient soudain libérés. Le néant est un accès à l’être.

Ces révélations peuplent la littérature, qui est fondée sur une appréciation invisible du monde  ; j’ai écrit un livre sur le Caravage parce qu’on discerne cela dans le noir de ses tableaux.

Mais ici, l’abîme nous regarde. Il est terrible, mais pas effrayant : il ressemble à un feu calme qui jouerait derrière les apparences. La vérité d’un flamboiement transperce nos emplois du temps, nos aménagements familiaux, nos abris politiques. Ce flamboiement exige de nous que nous ouvrions les yeux plus grands, et que nous élargissions notre pensée.

J’avance dans mon jardin vers la corneille. Les animaux paisibles s’approchent de moi pour que je dise leur nom. C’est une phrase de Borges, dans un poème intitulé La Chance. Voilà : les sombres bords, c’est la chance.

Voici la suite de Le lépreux (1/2).

Le lépreux (2/2)

Philippe Lançon, le 8 avril 2020

Dans le jardin où l’écrivain Xavier de Maistre l’a rencontré en 1797 puis réinventé en 1811, le lépreux du Val d’Aoste nous faisait visiter, dans la chronique de la semaine dernière, son petit domaine. Il raconte maintenant, à bonne distance, ses journées et sa vie passée au jeune militaire, plein de curiosité et de compassion, qui est entré chez lui. Son vrai nom, nul ne le sait : « On ignore dans le monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m’a donné le jour de ma naissance. Je suis le Lépreux  ; voilà le seul titre que j’ai à la ­bienveillance des hommes. » Combien d’hommes, ­aujourd’hui, sont-ils ainsi réduits par l’événement, par l’actualité, à leur tragédie  ? Soumises à une pression extra­ordinaire, nos vies enferment et asphyxient la plupart d’entre nous. C’est l’ordinaire qui les fait respirer.

Le soldat demande au lépreux comment il occupe ses journées. « Le détail des occupations d’un solitaire tel que moi, répond celui-ci, ne pourrait être que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans l’activité de la vie sociale. » C’est naturellement le travail qui adoucit sa solitude. À la belle saison, il cultive son jardin, comme Candide, comme le font aujourd’hui ceux qui ont la chance de vivre à la campagne. Pendant l’hiver, «  je fais des corbeilles et des nattes  ; je travaille à me faire des habits  ; je prépare chaque jour moi-même ma nourriture avec les provisions qu’on m’apporte de l’hôpital, et la prière remplit les heures que le travail me laisse ».

Le militaire confie à son interlocuteur que lorsqu’il a du cha­grin, et, précise-t-il, «  [qu’il] ne trouve pas dans le cœur des hommes ce que le [sien] désire, l’aspect de la nature et des choses inanimées [le] console  ». C’est ici, à n’en pas ­douter, l’auteur de Voyage autour de ma chambre et des Prisonniers du Caucase qui s’exprime : un amateur délicat de la vie intérieure et de l’en­fermement. Le lépreux répond que, chaque soir, avant de rejoindre sa tour, il vient «  saluer les glaciers de Ruitorts, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres qui dominent la vallée de Rhème  ». Il aime particulièrement contempler un ermitage qui se trouve sur un sommet voisin : « Quoique je n’y aie jamais été, j’éprouve un plaisir singulier à le voir. Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur cet ermitage solitaire, et mon imagination s’y repose. Il est devenu pour moi une espèce de propriété  ; il me semble qu’une réminiscence confuse m’apprend que j’ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et dont la mémoire s’est effacée en moi.  »

À quoi sert un paradis  ?

J’ai éprouvé la même chose, lors de mon séjour, en 2015, à l’hôpital des Invalides. Je pensais parfois ne plus jamais en sortir et je regardais ce restaurant, cet immeuble, de l’autre côté des fossés, en imaginant que j’y avais vécu des vies oubliées, disparues. Le ­lépreux conclut : « Ainsi que l’avenir, l’éloignement fait naître en moi le sentiment de l’espérance  ; mon cœur opprimé croit qu’il existe peut-être une terre bien éloignée, où, à une époque de l’avenir, je pourrai goûter enfin ce bonheur pour lequel je soupire, et qu’un ­instinct secret me présente sans cesse comme possible. » À quoi sert un paradis, si l’homme en est chassé  ? Et qu’en est-il de cet éloignement, de cette espérance, dans un monde où, devenus momentanément lépreux, nous restons impatients et sans cesse connectés  ? Xavier de Maistre, mort il y a 168 ans, ne nous répondra pas.

Longtemps, le lépreux a eu un chien. Les voisins ont fini par le tuer, car il sortait du jardin, et ils craignaient d’être contaminés par lui. Il a également vécu avec une sœur, ­lépreuse comme lui, quoique d’abord moins touchée. La lèpre avait attaqué sa poitrine, en laissant d’abord le visage intact. Comme il craignait de l’effrayer et, comme on dit aujourd’hui, de la surcontaminer, ils se parlaient à travers une haie de houblon, comme des amoureux de théâtre : « J’avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher.  » La mort de cette sœur l’a renvoyé à sa solitude, à ses souffrances, à ses insomnies. Il a voulu se tuer, mais, en bon chrétien, au dernier moment il a renoncé. En le quittant, le jeune militaire lui dit : «  Vous n’avez jamais serré la main de personne. Accordez-moi la faveur de serrer la mienne : c’est celle d’un ami qui s’intéresse vivement à votre sort. » Le lépreux demande à Dieu de bénir «  cet homme compa­tissant », puis il recule, effrayé, en lui disant adieu.

Charlie Hebdo.


COCO.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Vous pouvez toujours revoir le film de J.-D. Pollet L’Ordre.


[1Vous pouvez vous inscrire, avant ou après le dimanche 12 avril, sur la billetterie (https://www.billetweb.fr/la-gestion-genocidaire-du-globe).

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