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A propos d’Aragon & "Bierstube : Magie allemande"

"Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" interprété par Philippe Léotard

D 14 septembre 2015     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cet article a été initialement publié le 1er septembre 2006. Il est republié ici, avec l’ajout de la section « Bierstube Magie allemande », un poème d’Aragon - au moment où les réfugiés affluent en masse en Allemagne, au pays de Mutti Merkel qui devant l’afflux, vient de refermer ses bras (pour une entrée plus ordonnée : Achtung, achtung bitte ! der nächste Zug nach München [1], c’est pour demain !).

IL A DIT (Philippe Sollers)

A quel moment de votre vie et par quel livre avez-vous découvert Aragon ?
J’ai découvert Aragon dès que je me suis mis à lire systématiquement les surréalistes, à seize et dix-sept ans. Ses livres de l’époque, pour moi n’en font qu’un : Le Libertinage, Le Paysan de Paris, Traité du style. J’étais très admiratif, et je n’arrivais pas à comprendre comment quelqu’un d’aussi visiblement doué, et même génial, avait pu s’enfermer, par la suite, dans un naturalisme aussi pénible, un réalisme aussi conventionnel, une poésie aussi harnachée. Quoi qu’on en ait dit, le cas reste très énigmatique et le stalinisme recouvre encore bien des secrets. Quand j’ai rencontré Aragon, cinq ans plus tard, je ne lui ai pas caché mes préférences. C’est peut-être la raison qui explique que nous nous soyons brouillés par la suite, malgré les fleurs dont il m’avait couvert en me prenant pour prétexte pour essayer de renouer alors avec sa jeunesse et avec Breton.

Aujourd’hui, lisez-vous toujours Aragon ? Quels livres ? Et pourquoi ?
Je lis toujours ces livres-là d’Aragon, ils sont incandescents et frais, l’Histoire y est largement ouverte, ils gardent leur force révolutionnaire. Il faut y ajouter, bien entendu, le splendide La Défense de l’infini, révélé depuis dix ans (et qui comprend Le Con d’Irène). C’est un des plus beaux exemples de prose électrique moderne. La liberté et l’insolence qui s’en dégagent, la souplesse et l’audace physiques qui émanent de ces pages, sont à opposer aux dévots de tous les temps et de tous les partis.

Le roman relève-t-il pour vous aussi du « mentir-vrai » ?
Le « mentir-vrai » m’a toujours paru un concept creux et sans intérêt. Il signe une dérobade constante, due à l’impossibilité de regarder en face et de mesurer l’affaire sexuelle totalitaire (laquelle est loin d’avoir épuisé ses effets). Le « mensonge qui dit la vérité », on connaît la musique. C’est le côté Cocteau d’Aragon : sa préciosité, sa comédie amoureuse, son inauthenticité parfois pathétique, son manque de vérité tout court.

Philippe Sollers
Article paru dans Le Monde du 24.09.97

*

La Défense de l’infini

Ce livre est celui du véritable secret d’Aragon. Il est allé là, entre 1926 et 1928, au bout de lui-même et de sa liberté. On connaît la suite. Il a pris peur, il s’est arrêté, il a brûlé un grand nombre de pages de ce manuscrit incendiaire, il a tenté de se suicider, il s’est réfugié dans l’amour unique, la poésie traditionnelle, le naturalisme romanesque, la vie disciplinée politique. Avec le temps, pourtant, et surtout depuis 1968, c’est cet Aragon qui est le plus passionnant, style d’existence, style d’écriture. La grande aventure du surréalisme trouve ici en lui l’un de ses héros les plus audacieux et les plus lucides. Dans une époque de régression générale, comme celle d’aujourd’hui, ce volume reste d’une modernité incandescente.

Ph. Sollers. Article paru dans l’Humanité du 6 septembre 1997.


BIERSTUBE : MAGIE ALLEMANDE


EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT ?
PHILIPPE LEOTARD CHANTE LEO FERRE

Entendu dernièrement à la radio, ce chant-poème comme en écho du désastre que nous vivons - des trains de réfugiés vers l’Allemagne - et à l’image du visage de son interprète, ici Philippe Léotard. C’était sur France Inter, dans l’émission « La marche de l’Histoire » « Le témoin du vendredi : Jack Ralite, un politique chez les artistes »(*). Journaliste à L’Humanité, chargé des pages culture, député communiste et ministre au temps du gouvernement d’union de la gauche des années 1981, c’était aussi un homme de grande culture littéraire.

« EST-CE AINSI QUE LES HOMMES VIVENT ? » est une chanson de Léo Ferré sur un texte extrait d’un poème de Louis Aragon : « Bierstube Magie allemande »

(*) 11 septembre 2015

Est-ce le regard d’une réfugiée
Ce regard profond insondable
Ces lignes de fuite sans fin
Des parallèles se rejoignant à l’infini
Ou bien, dans les abîmes de la tristesse.
...Ô Mutti Merkel, entends notre détresse
Donne nous du pain et à boire
Ein Bier bitte, pour oublier not’ désespoir.
...Et aussi pour allumer son cafard
Ein Bier bitte, avec du Schnaps, pour Léotard.
Bierstube : Magie allemande
…Quand les demoiselles de Sarrebrück
Descendaient faire le truc
Pour un morceau de chocolat. [2]

Œuvre de Francine Metthé
légende libre de pileface (V.K.)


[1...Votre attention SVP : le prochain train pour Münich… ...c’est pour demain

[2...c’est dans
l’intégrale du poème d’Aragon
"Bierstube : Magie allemande" ...au temps de l’Allemagne de l’immédiat après seconde guerre mondiale, vue par un soldat des Forces alliées d’occupation, une Allemagne dévastée, miséreuse, qui a faim, et où les filles se prostituaient pour une tablette de chocolat... Aujourd’hui, quel retournement de l’Histoire ! Une Allemagne prospère qui accueille la misère du monde.

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1 Messages

  • V. Kirtov | 17 octobre 2015 - 09:37 1

    L’énigme Aragon demeure

    LE MONDE | 16.10.2015 | Par Josyane Savigneau

    Documentaire sur Toute l’Histoire


    Aragon en 1960
    ZOOM... : Cliquez l’image.

    Trop chronologique sans doute, le documentaire de Sandra Rude peine à cerner la personnalité de l’écrivain et poète.

    Si l’on ne connaît pas du tout Louis Aragon, il faut absolument regarder le film de Sandra Rude, Aragon, un écrivain dans le siècle. Si on l’a lu et si on l’aime, on le verra aussi, mais peut-être avec un œil plus critique. Le début est excellent. Plusieurs témoins ou des spécialistes de son œuvre évoquent « leur Aragon ». Pour Jean Ristat, son légataire universel, c’est « la liberté ». « Le plaisir de faire de sa vie une œuvre d’art », dit son plus récent biographe, Philippe Forest. « Un personnage de roman », pour un autre de ses biographes, Pierre Juquin. Bernard Lavilliers, qui le chante, relève son « élégance ». Et, selon Bernard Vasseur, directeur de la Maison Elsa Triolet-Aragon, « il demeure énigmatique ».

    C’est peut-être cette énigme que ce film peine à cerner. Les intervenants sont tous compétents, d’une manière ou d’une autre (experts, témoins, admirateurs). La parole des spécialistes de l’œuvre – Daniel Bougnoux et Olivier Barbarant, qui ont dirigé les Œuvres romanesques et les Œuvres poétiques dans « La Pléiade » – est accompagnée avec bonheur de lectures de textes par Daniel Mesguich.

    « Le grand inquisiteur »

    La première partie rappelle l’enfance étrange d’un petit garçon né en 1897 auquel on a fait croire que sa mère était sa sœur et son père, son parrain. Viennent ensuite les études de médecine, la première guerre mondiale, la rencontre avec André Breton – « un coup de foudre », dit Jean Ristat. Puis le dadaïsme et le surréalisme. Et l’adhésion au Parti communiste (PC) en 1927. Pour vouloir parler de tout, et faute d’avoir vraiment un autre angle que la chronologie, on passe vite sur Nancy Cunard – bien que Philippe Sollers tente d’insister sur ce que signifie « un génie qui dépend d’une femme riche ».

    Arrive Elsa Triolet et la construction du mythe. Aragon devient journaliste, dirige le quotidien Ce soir. Quand le pacte germano-soviétique est signé, il le défend. Il écrit son cycle du « Monde réel ». Les Beaux Quartiers ont le prix Renaudot en1936, et il termine Les Voyageurs de l’impériale, juste avant de retourner à la guerre.

    La seconde partie évoque d’abord la Résistance et la poésie de la Résistance. A la Libération, Aragon est considéré par certains comme « le grand inquisiteur de l’épuration ». Enfin, un peu de débat, que réactive Pierre Juquin, en racontant le tollé qu’a fait, à la mort de Staline en 1953, son portrait par Picasso dans Les Lettres françaises, dirigées par Aragon. Ensuite, on voit Aragon en parfait membre du comité central du PC avec sa langue de bois, tandis qu’il écrit « sa vérité profonde dans la poésie », dit Olivier Barbarant, avec Le Roman inachevé.

    Après La Semaine sainte, en 1958, c’est un nouvel Aragon, même s’il ne comprend pas ce qui se passe en Mai 68. Dans son œuvre, comme dans sa vie. Il devient plus critique avec son parti, il encourage des jeunes, Sollers, Godard… Et, après la mort d’Elsa en 1970, il fréquente des hommes – « Ses désirs ont fini par éclater », dit Sollers.

    Déçu

    Le parcours de vie que décrit ce film, plus en détail qu’on ne peut le dire, est complet. Alors, pourquoi est-on déçu ? Pourquoi si peu d’usage de Jean Ristat, qui l’a accompagné pendant des années ? Et Aragon, où est-il ? Quelques images de lui avec son masque, un morceau de discours d’apparatchik. Pas de long extrait du passionnant Aragon, dits et non-dits, de Raoul Sangla. On aurait aussi aimé revoir cet entretien avec un homme qui insiste sur son stalinisme et ses mensonges. Et soudain Aragon s’écrie : « Je demande qu’on me lise ! » Une bonne idée, après avoir vu le film.

    Aragon, un écrivain dans le siècle, de Sandre Rude (Fr., 2015, 2 × 52min). Vendredi 16 octobre sur Toute l’Histoire à 17h10.

    Josyane Savigneau
    Journaliste au Monde