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Dominique Rolin : La vie est une offrande

L’Infini N° 145, Automne 2019

D 10 octobre 2019     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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Notez l’entrée : Dominique Rolin, La vie est une offrande, au moment où, simultanément, sont publiées par Philippe Sollers les Lettres à Dominique Rolin 1981-2008.


L’infini N°145 et Les Lettres à Dominique Rolin 2001-2008 sont tous deux annoncés pour parution le 17 octobre.

La vie est une offrande est aussi une section du livre Messages secrets , entretiens de Patricia Boyer de Latour avec son amie, texte publié chez Gallimard en avril 2019, entretiens alors que Dominique Rolin était entrée dans le grand âge de sa 95ème année, alors qu’elle est encore consciente de ses pertes de mémoire : « Ma vraie mémoire s’est éloignée. » déclare-t-elle-pudiquement. Philippe Sollers est tout aussi pudique (voir section Pour Dominique Rolin. La mémoire oubliée par Jean-Luc Outers). Elle décédera quatre ans plus tard. Cécile Guilbert en a fait le sujet de sa chronique dans La Croix du 3 juillet 2019 ci-après. Une façon aussi de saluer celle qui animait ces chroniques attendues et vivifiantes, mais que la nouvelle direction de La Croix n’a pas retenue dans sa nouvelle formule initiée début octobre. Des raisons éditoriales ? Nous ne les comprenons pas. Esprit libre et talentueuse, c’est du gâchis de se priver de son talent.

Lumineuse Dominique Rolin

La chronique de Cécile Guilbert, La Croix du 3 juillet 2019

« La richesse des vieilles âmes et des corps à bout de course est immense, splendide, surprenante. Plus je m’enfonce au quotidien dans ce qui me reste à vivre, plus je m’intéresse aux moindres détails ? : visages, corps, gestes, destins.(…)On ne cesse jamais de se découvrir. Mon rapport au Temps a changé. Je suis entrée dans le Temps, accoutumée au grand âge qui a ses charmes, ses rigueurs, ses fantaisies, ses répugnances. Ma vraie mémoire s’est éloignée, une mémoire seconde la remplace, qui tient compte de ma disparition banalement inévitable, donc impensable. Un fleuve inouï m’emporte et, en dépit de ma révolte, j’y consens par la grâce des mots avec une sorte de fureur joyeuse. Je garde en moi mon Amour, splendeurs et déchirements mêlés. Je me fais belle. »

Messages secrets [1]
section Le temps cabriole

Lumineuses, magnifiques, bouleversantes, ces phrases sont à l’image de celle qui les a prononcées, l’admirable romancière Dominique Rolin (1913-2012) qui se confiait alors, à 95ans, et pour la seconde fois lors d’entretiens intimes, à« l’un de(ses)anges, discret, efficace et ravissant », la« fine, fraîche, rieuse mais très réservée »Patricia Boyer de Latour, son amie journaliste. J’ai eu du mal à les choisir car c’est le texte inédit tout entier dont elles sont tirées –Messages secrets [2]– que j’aurais aimé faire entrer dans le cadre étroit de cette chronique, tant tout ce que j’y ai lu m’a paru extraordinaire, hors du commun. Deux adjectifs qui résument bien l’exploit existentiel accompli par cette voyageuse clandestine hors norme, audacieuse et solitaire, remplie de doutes mais aussi de foi, cette fée douée d’une insubmersible vocation pour la liberté et le bonheur –de surcroît grande beauté ignorant qu’elle l’était et l’étant de ce fait au centuple.

Exceptionnelle aussi fut l’aventure physique et métaphysique qui, à partir de 1958, a irradié son écriture et sa vie à travers l’amour de celui qu’elle nomme « Jim » dans ses livres, l’écrivain Philippe Sollers, son cadet de plus de vingt ans devenu son parrain quand elle décida de se faire baptiser à l’église Saint-Thomas-d’Aquin en 1986. Mariage mystique ? Retournement de « l’inceste symbolique » qui dérangeait tant ce que Rolin elle-même appelait drôlement la« marmite sociale » ? Bien sûr et il faut aussi lire à ce propos leur incroyable correspondance en cours de publication ? : une traversée du Temps qui éclaire les arcanes de leur amour fou et relie leurs œuvres respectives en éclairant cette singulière « expérience intérieure » vécue à deux durant plus d’un demi-siècle. D’ailleurs, ce qui frappe le plus dansPlaisirs, livre d’entretiens initialement paru en 2002 où la romancière belge revient avec humour et vivacité sur son enfance contrastée, son premier mariage désastreux, son second très heureux, ses brillants débuts littéraires mais aussi son rapport à la peinture, à la musique, sur l’écriture de ses livres et Venise où elle séjourne deux fois par an avec Jim, ce sont les pages inouïes qu’elle consacre à la chance, au rire, au silence et à la mémoire. Car y éclate sa prodigieuse faculté d’attention aux choses et aux êtres que Malebranche nommait« la prière naturelle de l’âme »et dans laquelle Walter Benjamin discernait la source de toute« illumination profane ». Y resplendit aussi la propension de cette grande flâneuse à dormir éveillée, rêver les yeux ouverts, écrire et tout oublier.

Mais Rolin force aussi l’admiration par sa discipline, son ascèse, la somme d’habitudes et de rituels transmutés quotidiennement en jouissance dans le royaume dont elle était reine. Levée tous les jours à l’aube, elle faisait sa page comme un yogi réalise ses asanas ? : pour se libérer des faux-semblants et se concentrer sur l’unité de l’essentiel. Être heureux ??« Un exercice physique et mental continu, une bagarre de tous les instants », disait-elle. Mais aussi ? :« Nous sommes chacun un monstrueux instrument d’opération de la puissance de la vie, cette puissance que nous ne pouvons chasser de nous-mêmes car elle est notre raison d’être. »

Ouverte à l’infini et fermée aux magies noires, Dominique Rolin se révèle dans ces pages comme un vrai maître spirituel. À son sujet, une décennie plus tard, Boyer de Latour parle d’une« sensation d’éternité dont je garde aujourd’hui encore la flamme quand rien ne va ». Je la partage car j’ai déjà lu leur livre deux fois et le relirai tant il est vital et viatique.

Cécile Guilbert

Dominique Rolin, Plaisirs, suivi de Messages secrets. Entretiens avec Patricia Boyer de Latour, Gallimard, 2019.

La vie est une offrande (Dominique Rolin)

Le temps, c’est moi, c’est vous, c’est ce que chacun en fait. Cela devrait être évident pour tout le monde. Je ne veux pas parler du temps familial qui nous est imposé ou du temps social dans lequel nous sommes tous plus ou moins plongés à un moment donné malgré nous.

Je veux parler d’un autre temps, celui dans lequel je suis entrée dès l’enfance et qui occupait ma vie intérieure à chaque instant. J’y distinguais un univers sans cesse en mouvement que je voulais observer et connaître, et où tout change. Nos perceptions ont chacune leur importance et nous façonnent en même temps que nous sommes façonnés par elles. Nous ne pouvons être jaloux du temps et le temps ne peut être jaloux de nous, car ce temps qui n’appartient qu’à nous, individu après individu, on se le crée. Chacun entre dans une portion de temps qui lui est propre, et nous avons chacun notre temps, d’où la difficulté à communiquer entre nous. Et puis, il y a la puissance insaisissable du temps qui passe… C’est fatigant de vivre. Certains brûlent le temps, car ils sont aventureux ou inconscients. En ce qui me concerne, j’ai eu l’impression qu’il était une force dont je n’avais pas à me méfier. Je m’y suis fondue. Je mange mon temps minute par minute. Jamais aucun moment de ce temps qui naît de moi ne mourra en moi, ce qui m’enlève toute inquiétude. Même si on disparaît comme enfant, on ne disparaît pas dans le cœur des gens qui restent. Rien n’est perdu de nous. Chacun doit faire l’expérience du bon et du mauvais. Le temps peut être ridicule ou splendide, égocentrique ou complètement ouvert à tous les contacts possibles. Nous nepensons pas à notre destin, nous le vivons sans rien savoir delui. Il se laisse révéler dans sa vérité par la loi des contacts extérieurs.

J’imagine la vie comme une grande baignade dans une eau de la naissance à la mort, une eau fraîche ou sombre, indigeste, bonne, violente, méchante. Toutes les sensations les plus banales peuvent être nommées particules de temps, sans arrêt. Il ne faut pas avoir peur de ce qui est difficile à vivre, ce n’est même pas un sujet de discussion. Il y a le froid et le chaud, c’est ainsi : il faut s’y faire.

Au fond, la créature humaine en soi n’est rien du tout. Sa singularité nous est imposée par le temps. Pourquoi ce temps et pas un autre ? C’est un cadeau qui nous est fait. La vie est une offrande. Même les moments les plus durs sont intéressants, intéressants, car ils nous font ce que nous sommes. La vie nous tient dans son espace et ses querelles, en sorte que l’être humain est vécu d’avance. J’ai le sentiment que tout se déroule dans un mouvement de machine inéluctable avec ses moments de doute qui parfois dérèglent le moteur. Or cet appareil vivant, prodigue, enthousiaste ou désespéré, il va falloir l’abandonner en route, car la vie passe au-dessus de nous sans se soucier de nous.

Une force supérieure nous traverse, comparable à un océan, plus ou moins drôle, burlesque, affreuse, calme, injuste ou juste… Nous nous y abandonnons ou nous y sommes tenus par une volonté farouche qui nous semble étrangère. Elle passe par-dessus nous, mais elle naît de nous. Nous sommes chacun un monstrueux instrument d’opération de la puissance de la vie, cette puissance que nous ne pouvons pas chasser de nous-mêmes, car elle est notre raison d’être.

Je suis incapable de me mettre dans l’axe de compréhension de la mort. Donc je considère que le temps est notre ami principal, même si les drames non mérités qu’il nous réserve nous brisent parfois.

La vie est la grande vibration de l’atmosphère et je constate qu’il y a des milliers de vibrations à l’approche de la mort. Si une personne me devine, je vais vers elle ; si je la sens à l’affût, jecasse la possibilité d’une rencontre. Il y a trente ans, j’aurais pu avoir peur de ma mort, plus du tout aujourd’hui car j’ai une nature involontairement construite par la foi où la beauté, la pureté, la fraîcheur, mais aussi le côté délabré et furieux de la vie coulent de source sans que nous ayons le droit de nous élever contre.

Il faut être heureux. On peut être prédisposé au bonheur par nature, mais il s’agit aussi d’un long apprentissage. Dessiner, puis écrire ont été des sources dans ma volonté de sortir de moi un certain secret qui est la raison de ma vie. Le silence est nécessaire, il oriente de façon frontale un destin. Le sommeil l’est tout autant. Dans ces deux états, on est entièrement soi-même. J’attends le moment d’aller dans mon lit avec volupté. J’entre alors dans un fleuve fougueux plein d’inattendus… Au moment de s’endormir, on est soi-même plus que jamais, on est pur et frais dans le sommeil, on se conquiert soi-même. Mais je ne suis pas triste au réveil. J’ai remarqué que je rêve à nouveau, ce qui est une joie. Je rencontre des personnes que je connais et que je ne vois plus ou qui ne sont plus là mais qui m’ont offert une part d’eux-mêmes qu’ils m’offrent encore. J’ai gardé des souvenirs de rêves de petite fille qui sont inscrits très précisément dans ma mémoire, comme autant d’offrandes de vérités. Rêver est un don de la vie, et ce don je l’ai.


Plus ICI : Dominique Rolin. Plaisirs / Messages secrets (L’infini) Editions Gallimard.

Deux autres extraits (Dominique Rolin)


- Un très beau rève
- Message secret

Un très beau rêve

Je descends un grand escalier sans savoir où je vais ni d’où je viens. Je suis complètement perdue… Après un long moment de sidération, je finis par reconnaître un meuble qui existe dans mon intérieur et je reconstitue l’ensemble. J’ai cru être séparée de Lui, et c’est une source d’angoisse infinie de perdre tout contact avec l’homme que j’aime. Je n’ai plus de passé, comme si je n’avais rien vécu, comme si je venais de surgir à la vie. Je suis perdue comme quelqu’un d’autre que moi qui tomberait d’une manière inopinée chez moi.

[…]

Pendant un temps que je n’arrive pas à mesurer, j’ai perdu ma personnalité. Je ne suis pas un écrivain. Je n’appartiens à aucun monde et je ne m’appartiens pas non plus. Il faut que je refasse tout le parcours pour revenir dans le cœur de ma vie dont Lui est le centre. Ma pensée est en train de prendre forme, je renais et je me réveille. C’est mon histoire.

Message secret

On ne meurt que par consentement. J’ai juré de ne pas mourir, je dois rester vivante pour mon Amour fou. Il est le plus fort. Seconde après seconde, je lui prouve ma fidélité.

Je suis chargée d’une sorte de promesse qui ne dépend que de ma volonté à l’accepter sans faiblesse. Quand on arrive à l’état où je suis, c’est-à-dire très près de la fin, il faut se fabriquer une sorte de temps artificiel dont on entretient la respiration, la couleur, la force, selon les jours. Jamais je ne m’absente de cette certitude que tout procède de ma force, même si je traverse des moments où celle-ci a l’air de chanceler.

Probablement y a-t-il un combat en moi, entre un certain moi et un autre moi. Ils ne sont pas du tout liés en direct avec ce que l’on nomme banalement la vie comme elle va, mais ils se bagarrent férocement sur un plan spirituel. Avant de me réveiller le matin à 6heures, dans cet entre-deux du rêve et de la réalité, je suis en proie à des moments de torture et d’émerveillement. Je me sens pleinement en vie, une nouvelle journée commence et j’en suis heureuse. Et puis, le diable est là, qui me guette. Il est l’ennemi numéro unet il a pour autres noms, faiblesse, abandon de soi-même, désordre, vilenie de la mort à l’œuvre, déchéance… Entre ces deux parties de moi-même existe effectivement une lutte sans merci.

Personne ne pense à sa propre disparition. En ce qui me concerne, je n’ai absolument pas peur de ma mort, parce que je suis persuadée que nous sommes à l’abri de révélations que nous ne ferons qu’au moment de la traversée. Je crois en la prolongation de la vie sous une autre forme. Mais peut-être plus encore que de foi, serait-il plus juste de parler d’une sorte de nécessité, voire de loi qui présiderait à une vie supérieure, intuitivement ressentie par cet autre moi branché sur un ailleurs tout à fait inenvisageable durant notre vie sur terre. Le choix de la mort est celui d’une fin, or je sens que ce n’est pas vrai.

Il faut résister. Admettre qu’à un moment donné, tout ce qu’on a tellement aimé et qui a été le fond de notre vie pendant tant d’années, puisse être disloqué par cette fausse obligation à devoir se confondre avec le néant, je n’y crois pas. Je vois plutôt ce voyage comme une échappée qui nous mènera vers d’autres domaines inconnus de nous. Il y a trop de marques très petites et très peu exprimées qui nous cachent la vraie réalité… Nous sommes conduits à croire si nous ne voulons pas disparaître, et cette espérance m’aide dans les moments de doute. Il y a tellement d’exemples de vies mortifères dans la vie même, pourquoi n’aurait-on pas, de temps en temps, une part de soi consacrée à la vie qui reste malgré la mort ?

On sait très peu de choses. Il faut accepter de traverser un no man’s land irrévocable et qui, au fond, ne l’est pas tant que cela. C’est la vie que l’on considère comme irrévocable qui rend la suite irrévocable.

Quand nous sommes entrés dans la vie, ma conviction est que nous restons dans la vie. On fait semblant de croire que l’on est menés fatalement vers ce qui est le contraire de la vie, c’est-à-dire vers cette mort qui triompherait de tout. Mais il est très possible que l’on découvre dans l’Après-vie un autre pays, beaucoup plus calme, beaucoup plus riche, beaucoup plus surprenant… Et l’Amour fou constitue la pièce maîtresse sur le grand échiquier de la vie pour la résolution du problème de la mort. Quand on aime violemment, constamment et d’une façon telle que l’on est soi-même traversé d’amour, on peut se laisser porter par la foi. Tout devient lumineux, très simple, sans angoisse, sans accident. Ce serait trop facile que la fin d’un être humain soit un accident de plus.

[…]

L’amour est une grâce, mais c’est aussi une décision. La passion qui dure constitue une véritable aventure dans le temps et elle fait sortir les amants hors du temps lui-même. Libre à chacun de rassembler toutes ses forces pour y croire. L’amour est l’arme majeure dans cet affrontement entre la vie et la mort, et il est donné à tout le monde, même si beaucoup de gens ne voient rien.

J’ai le sentiment, au fur et à mesure que je me rapproche decette période difficile d’avant la mort, que « quelqu’un » m’a prévenue que je n’avais rien à craindre, ni physiquement, ni mentalement, ni moralement. Elle est au fond vulgaire cette loi générale qui forcerait chacun à vivre toujours avec la perspective sombre du néant. Je me demande si je ne suis pas partie dans l’existence avec cette promesse d’une connaissance très étrange, lumineuse, pure et tout sauf reposante, d’un autre monde. Pour cela, il m’a fallu travailler.

Ce que je vis à l’instant en parlant, en écrivant, n’a rien à voir avec l’ordure de la mort ; au contraire, je la neutralise en faisant un saut de gymnaste dans l’or du temps. Ce saut, il faut accepter de l’accomplir, car c’est dans ce saut que tout se joue.

Dominique Rolin. Plaisirs / Messages secrets (L’infini) Editions Gallimard..

Pour Dominique Rolin. La mémoire oubliée (Jean-Luc Otuers)


b>Dominique Rolin, photo : Nicolas Guilbert

Voici un beau texte, dont la signification du titre ne nous est donnée qu’à la fin, un texte sensible, pudique, que Philippe Sollers ne pouvait peut-être pas écrire. Pour Dominique Rolin par Jean-Luc Outers.

Avec cet extrait :

Jim, le premier, avait compris que quelque chose s’achevait là dans la confusion et le silence forcé. Il continuait à se rendre chaque jour chez elle, à fermer sur lui la porte de l’ascenseur minuscule où en riant ils se pressaient l’un contre l’autre, à pousser sur le bouton du cinquième étage, à tourner la clé dans la serrure de l’appartement. Les fleurs, il ne voulait pas renoncer aux fleurs, faire comme avant, comme si de rien n’était, et, à peine entré dans l’appartement, il l’embrassait, remplissait un vase d’eau, et mettait un disque sur le phonographe. Une musique légère, bondissante, Mozart, envahissait la pièce, remplissait l’air du bonheur d’autrefois. On entendait l’aiguille labourer les sillons du disque noir. Il y avait toujours un moment de Cosi fan tutte qu’ils connaissaient par cœur l’un et l’autre, où, à force d’avoir été écouté, le trente-trois tours rayé provoquait des ratés dans la voix du ténor et Jim se précipitait alors pour pousser l’aiguille du doigt et rendre au ténor la maîtrise de son chant. Elle assistait assise à tout ce remue-ménage en simple spectatrice, comme si elle ne se sentait plus concernée. Plus tard, elle manifesterait des signes d’agacement, d’agressivité même envers ce qui lui apparaissait comme une mise en scène sans objet.

Avait-elle conscience de ce qu’elle était devenue ? Jim trouvait cette question sans importance. Qu’est-ce que la conscience sans le langage ? « L’absence de mémoire est une autre mémoire », avait-elle écrit. Sur les ruines de son cerveau poussait peut-être quelque chose comme un lierre tenace ou des plantes sauvages. Elle ne parlait à peu près plus. Parfois des mots incohérents sortaient en désordre de sa bouche. Même sa voix avait changé. Son rire avait disparu avec le reste. Il ne cherchait pas à comprendre. Il préférait l’imaginer dans le monde du rêve, de l’autre côté du miroir. Lui se voyait contraint de s’accrocher à la réalité, à l’organisation de leur vie imposée par la maladie. Il se vit, malgré lui, embrigadé dans la cohorte des médecins, des hôpitaux, des infirmières, des garde-malades. Il y avait urgence, surtout depuis le jour où des passants l’avaient interpellée errant dans le quartier où elle ne savait plus rien de sa rue, de son domicile. Lui dont la vie était compartimentée, réglée comme du papier à musique, découvrait brutalement une autre temporalité, celle de l’incertitude, de l’attente infinie, de la désespérance, un mot qui jusqu’ici ne faisait pas partie de son vocabulaire. Cet homme que certains confondaient avec une intelligence arrogante, sûre d’elle-même, éclaboussant de sa science et de sa verve les écrans de télévision et les auditoires bondés, passait désormais le plus clair de son temps dans les salles d’attente des médecins et des hôpitaux, aux distributeurs de billets pour retirer de quoi payer les garde-malades, quand ce n’était pas sur le siège avant d’une ambulance dépêchée d’urgence, traversant Paris en trombe. « On devrait pouvoir accompagner ceux qui meurent lorsqu’on est sûr de pouvoir tenir le coup à leur place, supporter le démantèlement biologique, la bouillie de fond, et leur montrer pas à pas, millimètre de néant par année-lumière de néant, que "ce n’est pas grave", lui avait-il écrit dans une lettre qui se terminait par : « Je t’embrasse à fond, sois bien. »

« Dans le couloir de la mort, j’attends avec délice le moment de mon exécution », écrivait-elle, sans se douter que cette attente aurait pourt destin une infinie défaillance. Elle considérait qu’entre la mort et elle existait un pacte, un compromis dont les clauses auraient été acceptées de part et d’autre. « À ce moment-là, je serai tranquille, sachant avoir écarté tous les rideaux, longé tous les corridors, monté et descendu tous les escaliers, enfoncé toutes les portes, toutes les fenêtres, mangé à toutes les tables, dormi dans tous les lits, sur tous les prés, les sables, noirci tous les cahiers, sachant l’avoir aimé, lui, avant de découvrir la seule issue qui permette, enfin, le premier geste, le premier pas. »

Outre-tombe, elle rejoignait le lieu d’avant-naissance, comme c’était écrit, par elle, par l’Autre.

Jean-Luc Outers
Publié dans L’Infini N°137, Automne 2016

Plus ICI : Pour Dominique Rolin. La mémoire oubliée

oOo


[1Dominique Rolin, Plaisirs, suivi de Messages secrets. Entretiens avec Patricia Boyer de Latour, Gallimard, 2019

[2Dominique Rolin, Plaisirs, suivi de Messages secrets. Entretiens avec Patricia Boyer de Latour, Gallimard, 2019

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