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L’Infini 144, printemps 2019

D 6 mars 2019     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



L’Infini 144.
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Le Sacré et l’histoire est un texte de Sollers sur le film Méditerranée de Jean-Daniel Pollet paru dans la revue Cinéthique n° 5 (juin 1969) [1]. Le titre en était alors

Cinéma / Inconscient / « Sacré » / Histoire


Jeune Grecque. Photogramme de Méditerranée, 1963.
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Le sacré est une lacune de déchiffrement ; comprendre le sacré, c’est passer d’une langue à une autre dans la même langue.
Ce qui disparaît, c’est précisément la possibilité de « projection ». Dans Méditerranée, le sujet ne se présente pas comme « divisé ». Il est introuvable.

Dès que vous verrez la mer apparaître devant vous derrière des fils de fer barbelés, vous entrerez dans cette double articulation de l’image et du texte qui amorce une lecture. Un des titres du film a été à un moment La Seconde Vue. Vous pourrez alors suivre le dessein géométral commun au déplacement réglé des séquences et à la condensation algébrique du texte qui le recoupe tout en restant, dirait-on, parallèle à la pellicule et comme décalé d’elle, asymptotique par rapport à elle.

Un tel parallélisme donne à l’ensemble des mouvements et des plans la valeur d’un cube dont il serait possible de répéter la formation lente par balayage ou effacement des surfaces.

Chaque séquence a ainsi le coefficient d’une écriture dédoublée comparable, dans son englobement large et mobile, à celle de l’anaglyphe égyptien. Le film entier, se construisant comme des séries de hiéroglyphes monumentaux, appelant l’espace du Livre des morts et sa « psychostasie » (pesée des actions lors du jugement moral), relève ainsi de la définition qu’on a pu donner de l’écriture égyptienne : tantôt la silhouette (des hiéroglyphes) correspond du point de vue de l’observateur, à un seul angle de vision ; le soleil, l’oeil et la bouche de l’homme sont dessinés de face, le ciel, le pied humain, le lion de profil ; certains objets (le bassin, la ville circulaire) apparaissent, dans l’écriture, vus en plan. Tantôt les angles de vision sont combinés. Le signe de chemin montre celui-ci vu d’en haut, mais les buissons qui le bordent (au nombre de trois) sont vus de côté. Le taureau, la vache ont les cornes de face et la tête de profil. Les « masques », c’est-à-dire tout ce qui peut dissimuler quelque chose d’important, de significatif, sont, à dessein, supprimés soit par « décalage vertical » (le vautour et le cobra représentés au-dessus des corbeilles dans lesquelles ils reposent), soit par transparence (le signe du bassin figuré en coupe de sorte que l’eau de ce bassin est visible). Enfin les échelles sont multiples. Les signes égyptiens ne sont pas répartis au hasard mais d’après des règles strictes... C’est pourquoi les scribes les distribuent à l’intérieur des carrés invisibles auxquels nous avons donné le nom de quadrats.

La double articulation du film, appuyée sur cette monumentalité, insiste sur le mouvement perpétuel de la représentation, dans sa production séparée et chiffrée, dans son « autre scène ». Reste à « voir » cette scansion répétée.

La double articulation de base se retrouve ainsi logiquement transférée dans les corps féminins opposés (la morte, les vivantes) qui sont à lire sur fond « sacrificiel » (statues et taureaux) et portent la contradiction à son maximum d’intensité.

ICI TOUT EST AU MOINS DEUX FOIS.

Par ailleurs la géométrie signifiante est fondée, ancrée sur la couleur traitée dans sa ressource et sa masse. La couleur est avant l’écran, de même que le film a lieu d’abord dans la salle.

La visée de cette écriture est claire : élever sur des ruines et dans l’arène à la fois désertée et sanglante d’une clôture, la possibilité et le calcul d’une sortie par permutations, assimilable à une mutation logique procédant par blocs et pans mythiques entiers. La révolution idéologique sort de la Méditerranée : l’histoire traverse, en l’évaluant, toute mémoire.

li faut souligner les trois seuls éléments « modernes » qui viennent s’articuler sur les références égyptiennes et grecques : la table d’opération, — lieu des greffes ; le haut fourneau et le laminoir — industrie des fusions — la fête populaire, enfin, où l’on peut un instant capter, comme au-dessus de la ligne d’horizon oculaire, le geste contemporain de deux mains de femme manifestant ce qu’une stèle du musée du Louvre met en scène sous le titre de L’Exaltation de la fleur.

Entre ces éléments et les temples, la course de taureaux et l’eau ont pour fonction de marquer la profondeur organique, matérielle. Contact de l’eau et du sang (du feu). Chaque plan est repris, consumé sur ce fond incessant et contradictoire.

Méditerranée réussit à mon sens une approximation radicale de la fonction mythique marquée par le verbe grec mueîn , « clore les yeux et la bouche », et qui donne sur trois plan simultanés :
dromena : les choses agies,
legomena : les choses dites,
deiknumena : les choses montrées.

Il ne s’agit pas pour autant de « sacraliser » ce film : l’important est simplement de noter qu’il résout, sur un point clé de l’idéologie, à la fois l’ineptie religieuse et son envers complice : le blasphématoire.

Philippe Sollers, Cinéthique n° 5, juin 1969.


Photogramme de Méditerranée, 1963.
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Photogramme de Méditerranée, 1963.
Archives A.G. ZOOM : cliquer sur l’image.

L’événement différentiel est la réunion de deux textes de Sollers : Une histoire d’amour publié sous le titre Mai 1968 en 1988, et L’événement différentiel publié sous le titre Mai 68, demain dans Le Monde du 9 juin 1998. Puissants antidotes affirmatifs à l’esprit de négation et de haine qui anime certaines manifestations récentes.

La société est mensonge est un entretien avec Sandrine Gaillard du 18 mars 2005 à propos du roman de Sollers Femmes.

La mort des avant-gardes est un entretien récent avec Mehdi Behlaj Kacem pour le magazine Diaphanes. Retour sur l’aventure de Tel Quel à L’Infini.


Silhouettes du scandale est de Patrick Besson qui publie régulièrement ses « billets » caustiques dans Le Point. Un des derniers billets (05/01/2019) :

Ne pas être Houellebecq

Les écrivains français qui publient un livre à la rentrée littéraire de janvier 2019 ont un problème : ils ne sont pas Michel Houellebecq. Résultat : leurs pauvres ouvrages n’ont pas été imprimés d’emblée à 320 000 exemplaires. Ils n’ont pas davantage droit à des articles de deux ou trois pages dans la presse et ne tournent pas en boucle sur les chaînes d’info, sans oublier les litanies radiophoniques annonçant le nouveau chef-d’œuvre de Michel : Sérotonine (Flammarion, 22 euros). Ne pas être Michel Houellebecq est l’erreur la plus grossière dont les auteurs français puissent se rendre coupables en ce début du troisième millénaire et ils sont nombreux à l’avoir commise. Tous sauf un, en fait : lui.

Il y a de quoi se taper la tête contre les murs des librairies. Car, au fond, était-ce si difficile d’être Houellebecq ? De regarder Youporn et de se gaver de neuroleptiques ? D’enlever son dentier au mariage de Frédéric Beigbeder et d’épouser une Chinoise ? D’étudier Les Échos et les pages saumon du Figaro ? De passer un diplôme d’ingénieur agronome et de fumer en plaçant sa cigarette entre le majeur et l’auriculaire ? D’avoir le sarcasme doux et l’humanisme incertain ? De dénoncer l’islamisme et d’annoncer la décadence ? De plaindre les agriculteurs et de compatir avec les chômeurs ? Avec un peu de persévérance et d’agilité (surtout pour le dentier et la cigarette), ces choses étaient faisables.

Ironie

Mais non, nos romancières et nos romanciers n’y ont pas songé. Résultat : ils ne sont pas Michel Houellebecq. Alors qu’ils se présentent au public dans leurs beaux habits d’hiver, le regard rieur et le souvenir avenant, qui avec une autobiographie proprette, qui avec un roman d’amour sulfureux, et les autres avec moult épopées byzantines ou polars cafardeux, ils se retrouvent balayés sur les tables des libraires par celui qu’ils auraient pu être, qu’ils auraient dû être et qu’ils ne sont pas parce qu’un autre a eu l’idée avant eux : Michel Houellebecq.

Il ne leur reste qu’à retourner dans l’ombre et laisser toute la lumière à cet auteur qui, ironie suprême, cette ironie houellebecquienne qu’ils avaient eux-mêmes sur le bout de la langue mais dont ils n’ont pas osé se servir par peur de déplaire, s’y dérobe. Michel n’ira pas dans les médias où ses confrères rêvent d’être invités et ne répondra pas aux questions qui ne leur seront pas posées. Ces concurrents malheureux tenteront de se consoler sur les pistes de danse ou de ski, en se disant qu’ils ont encore leurs dents et ont arrêté de fumer, mais cela leur suffira-t-il à oublier le chagrin de ne pas être Houellebecq ?

*

Philippe Limon est l’auteur de Scène de la vie conjugale (coll. L’infini, 2019).


[1Cf. Méditerranée - Jean-Daniel Pollet, tel quel (I). « Éclairage soudain ! » m’écrit Boris Pollet qui me précise qu’une rétrospective des films de son père devrait avoir lieu en 2020.

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