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Simone de Beauvoir en Pléiade

depuis le 17 Mai 2018

D 19 mai 2018     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Simone de Beauvoir dans son appartement parisien.
Crédits : Jacques Pavlovsky - Getty. Zoom : cliquez l’image.

« (Re)lisez Beauvoir » écrivait Sollers en janvier 2008. « Il faut lire Beauvoir pour vraiment l’entendre. Et là, c’est le plus souvent un enchantement, surtout dans ses lettres. Contrairement à ses Mémoires, où le passé simple ralentit l’action, elle est là, intensément présente, précise, sensuelle, drôle. » Eh bien, aujourd’hui, ce sont les Mémoires de Simone de Beauvoir qu’on peut (enfin) lire en Pléiade.


Simone de Beauvoir
Mémoires I, II

Coffret de deux volumes vendus ensemble.
Édition publiée sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Éliane Lecarme-Tabone
Chronologie par Sylvie Le Bon de Beauvoir

Parution le 17 Mai 2018
Bibliothèque de la Pléiade
3200 pages, rel. Peau, 105 x 170 mm

Simone de Beauvoir est née à Paris le 9 janvier 1908. Elle fit ses études jusqu’au baccalauréat dans le très catholique cours Désir. Agrégée de philosophie en 1929, elle enseigna à Marseille, à Rouen et à Paris jusqu’en 1943. C’est L’Invitée (1943) qu’on doit considérer comme son véritable début littéraire. Viennent ensuite Le sang des autres (1945), Tous les hommes sont mortels (1946), Les Mandarins (prix Goncourt 1954), Les Belles Images (1966) et La Femme rompue (1968).
Simone de Beauvoir a écrit des mémoires où elle nous donne elle-même à connaître sa vie, son œuvre. L’ampleur de l’entreprise autobiographique trouve sa justification, son sens, dans une contradiction essentielle à l’écrivain : choisir lui fut toujours impossible entre le bonheur de vivre et la nécessité d’écrire ; d’une part la splendeur contingente, de l’autre la rigueur salvatrice. Faire de sa propre existence l’objet de son écriture, c’était en partie sortir de ce dilemme.
Outre le célèbre Deuxième sexe (1949) devenu l’ouvrage de référence du mouvement féministe mondial, l’œuvre théorique de Simone de Beauvoir comprend de nombreux essais philosophiques ou polémiques.
Après la mort de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir a publié La Cérémonie des adieux (1981) et les Lettres au Castor (1983) qui rassemblent une partie de l’abondante correspondance qu’elle reçut de lui. Jusqu’au jour de sa mort, le 14 avril 1986, elle a collaboré activement à la revue fondée par Sartre et elle-même, Les Temps Modernes, et manifesté sous des formes diverses et innombrables sa solidarité avec le féminisme. (La Pléiade)

Jean-Louis Jeannelle au micro des Chemins de la philosophie

(France Culture le 18 mai 2018)

Lectures
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une Jeune fille rangée, 1958 in Mémoires Tome I, sous la dir. Jean-Louis Jeannelle (Gallimard, La Pléiade) p. 322 et 323.
Simone de Beauvoir, Incipit de la deuxième partie de La Force de l’âge, (1960) in Mémoires Tome I, sous la dir. Jean-Louis Jeannelle (Gallimard, La Pléiade) p.697 et 698.
Simone de Beauvoir, Une Mort très douce (1964) in Mémoires Tome II, sous la dir. Jean-Louis Jeannelle (Gallimard, La Pléiade) p. 450 et 451.

Extraits
Archive : Simone de Beauvoir sur Radio canada : Simone de Beauvoir parle d’elle pour témoigner avant tout de l’époque dans laquelle elle vit, voici le leitmotiv de son écriture.
Archive : Simone de Beauvoir, France 3, le 15 janvier 1984 : Simone de Beauvoir dit ne pas se soucier du style.

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Simone de Beauvoir, féministe paradoxale, entre dans « La Pléiade »

Par Camille Laurens

La grande écrivaine (1908-1986) entre dans « La Pléiade » avec ses livres autobiographiques. La romancière Camille Laurens y voit l’auteure du « Deuxième Sexe » fidèle à la littérature – et à Sartre.


Simone de Beauvoir chez elle, à Paris, en 1949.
Elliott Erwitt / Magnum Photos. Zoom : cliquez l’image.

« Dissiper les mystifications, dire la vérité, c’est l’un des buts que j’ai le plus obstinément poursuivis à travers mes livres. » Sans doute cette phrase, extraite de Tout compte fait, s’applique-t-elle bien au cycle mémoriel que Simone de Beauvoir a mené durant vingt-cinq ans, ressaisissant, entre 1956 et 1981, à la fois presque toute sa vie – elle était née en 1908, morte en 1986 – et une période historique riche en événements majeurs.

Dans ce genre si particulier des Mémoires, qui imbrique l’intime et l’Histoire, et par lequel elle entre dans « La Pléiade », Beauvoir envisage sa vie comme « une expérience exemplaire où se refléterait le monde entier ». Elle revient à plusieurs reprises sur son exigence de transparence et d’authenticité.

Portraits tendres ou acérés

Pour autant, à quelle vérité sa mémoire, au fil des ans, s’est-elle d’abord attachée ? Qu’est-ce qui mérite d’être raconté ? Les événements, qu’elle en soit observatrice ou actrice, la maladie, la mort même sont décrits avec la minutie d’un greffier et un positivisme factuel sans faille, parfois pénible, notamment dans La Cérémonie des adieux, chronique des dernières années de Sartre.

Les autres, plus ou moins proches, font l’objet de portraits tendres ou acérés. Son projet de se « jeter toute crue dans un livre », en revanche, rencontre des obstacles et le récit de soi, auto-analyse extraordinairement lucide mais jamais totalement libre, reste entravé par de multiples réserves, omissions, discrétions, recompositions.

« Toute crue », certainement pas dans tous les sens du terme. Si nous ne pouvions lire ailleurs sa correspondance avec son amant américain Nelson Algren (1909-1981), par exemple, que saurions-nous, lisant La Force des choses, de la passion incandescente qu’elle eut pour lui ? Pas grand-chose, en quelques lignes sèches.

Il en va de même de ses amours homosexuelles. Crainte du narcissisme si décrié par ses pairs ? Ou bien plutôt volonté de construire un monument impeccablement maîtrisé, qui ne laisse rien au hasard des contingences ? Le « Castor » est d’abord un bâtisseur, après tout. Et puis, mémoires et monuments ont la même fonction, celle de préserver le souvenir de quelque chose… ou de quelqu’un.

« Sartre est pour moi l’incomparable, l’Unique »

Le lecteur – la lectrice – d’aujourd’hui peut s’étonner de voir Jean-Paul Sartre (1905-1980) apparaître sans cesse au fil d’un cycle autobiographique écrit par l’une de nos féministes capitales. Celui-ci couvre en effet moins l’existence de son auteure qu’une sorte de vie mixte et jumelée : leur couple.

Et si, au tout début des Mémoires d’une jeune fille rangée, évoquant sa position familiale d’aînée, Beauvoir se dit fière d’être «  la première  », dans la suite, à commencer par son rang à l’agrégation, elle apparaît toujours seconde, sinon dans l’ombre de Sartre, du moins dans sa lumière. C’est lui son « mentor », lui qui l’oriente vers le roman et les écrits de soi pour se réserver la philosophie, lui qui l’amène à s’interroger sur sa « féminité ».

Si Beauvoir est une activiste, elle semble avoir intériorisé sa dépendance à l’égard de son compagnon, dont elle épouse toutes les causes. Quand on a lu avec admiration Le Deuxième Sexe (1949), œuvre si essentielle au progrès de la condition féminine, on regrette parfois que ses propres Mémoires minorent son rôle et la relèguent ainsi au… deuxième plan.

Cependant, l’un des passionnants textes annexes présentés dans cette édition nous donne la « vraie clé » d’accès au monument : « Son bonheur, son œuvre avant la mienne », écrit-elle en 1959 à propos de Sartre.

« J’ai été au meilleur – j’ai cédé, comme je l’avais toujours souhaité, à l’évidence de l’absolu. A 50 ans comme à 21, Sartre est pour moi l’incomparable, l’Unique. J’ai cédé à la vérité. » Quand l’amour et le féminisme se rencontrent, ils inventent leur vérité personnelle, inoubliable. Celle de Beauvoir s’appelle Sartre. Sa vie durant, elle a bâti leur mémorial.

Interrogations poignantes

Pour le construire, il lui fallait toutefois un matériau qui soit aussi de vérité. On a reproché à Simone de Beauvoir son style froid ou monotone. Il est vrai que, en la lisant, on retrouve parfois l’impression désagréable qu’a pu laisser sa voix à l’oreille, un ton de maîtresse d’école autoritaire et guère encline aux affects ni à l’empathie.

Sans doute était-ce sa façon de lutter contre la vision qu’imposait son époque aux « écrivains femmes », cantonnées aux récits inessentiels, comme si la maîtrise et la pensée étaient phalliques. C’est d’ailleurs par une métaphore virile qu’elle exprime la nécessité d’écrire : « Il y a des jours si beaux qu’on a envie de briller comme le soleil, c’est-à-dire d’éclabousser la terre avec des mots. » Mais elle ajoute : « Il y a des heures si noires qu’il ne reste plus d’autre espoir que ce cri qu’on voudrait pousser. »

Et de fait, parmi des pages mesurées, surgissent plus souvent qu’on n’imagine des moments d’abandon, des interrogations poignantes, non dénuées d’angoisse et de mélancolie, où le pouvoir suprême est laissé aux mots, « le seul transcendant que je reconnaisse et qui m’émeuve », écrit-elle. Sartre, la littérature : deux vérités absolues qui dessinent, tout compte fait, comme en creux, le portrait mémorable d’une femme exceptionnelle.

Camille Laurens, Le Monde des livres, 16 mai 2018.

Signalons la parution en poche du « Privilège de Simone de Beauvoir », de Geneviève Fraisse, Folio, « Essais », 156 p., 6 €.

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Beauvoir : publication du fac-similé du manuscrit du "Deuxième sexe"


Simone de Beauvoir en 1983.
Michèle Brancilhon, Afp. Zoom : cliquez l’image.

"Le deuxième sexe" (1949), essai le plus connu de Simone de Beauvoir, livre-manifeste du mouvement féministe, est publié jeudi sous sa forme manuscrite au moment où sortent en Pléiade les Mémoires de l’écrivaine.
Alors que les mémoires de Simone de Beauvoir sont entrées à la Pléiade jeudi, "C’est par une sorte de miracle qu’a été rendue possible la réalisation de ce fac-similé du manuscrit du Deuxième sexe. Simone de Beauvoir en effet le croyait perdu", explique Sylvie Le Bon de Beauvoir, fille adoptive et légataire des droits de l’œuvre de l’auteure des "Mémoires d’une jeune fille rangée", qui signe la préface du livre publié aux éditions des Saints Pères.

Une écriture difficile à déchiffrer, "rançon de la rapidité extrême" de l’écrivaine

"Le deuxième sexe" ne figure pas parmi les œuvres de l’écrivaine retenues dans la Pléiade. Le manuscrit du "Deuxième sexe" s’adresse d’abord aux collectionneurs. Présenté sous coffret en tirage limité (un millier d’exemplaires seulement), cette version manuscrite est vendue 180 euros. Surtout, il faut pouvoir déchiffrer l’écriture de l’écrivaine. "La graphie de Simone de Beauvoir est réputée pour sa difficulté, rançon de son feu, de sa rapidité extrême", reconnaît sa fille adoptive qui raconte : "Recevoir une lettre d’elle, c’était une épreuve : alors qu’on brûlait de la lire, tant de mots se dérobaient !".


Le fac-similé du manuscrit du "Deuxième sexe"
© Les Saints- Pères. Zoom : cliquez l’image.

Le texte est plein de ratures, biffures, repentirs, surécritures... "C’est comme une peau vivante que l’on touche, avec ses frémissements, ses aveux, ses rétractions", résume Sylvie Le Bon de Beauvoir.

Des visiteurs récupéraient ses brouillons jetés dans la corbeille

Simone de Beauvoir a rédigé "Le deuxième sexe" pendant deux ans entre 1947 et 1949. Elle réécrivait plusieurs fois la totalité de ses textes, jetant à la corbeille ses brouillons. "Elle n’a jamais usé d’une machine à écrire, s’en remettant à des dactylo professionnelles", précise sa fille adoptive. Après sa disparition, en 1986, beaucoup de ses manuscrits ont ressurgi à l’occasion de ventes aux enchères.

Des "amis" de passage ayant récupéré les manuscrits jetés à la corbeille par l’écrivaine. Les pages rassemblées pour cette édition sont composées des brouillons et fragments conservés à la Bibliothèque nationale de France (BnF) auxquels se mêlent parfois des tapuscrits corrigés correspondant au premier volume du texte publié en 1949, "Les faits et les mythes".

Le texte proposé ne porte pas encore comme titre "Le deuxième sexe" (qui a été suggéré à Simone de Beauvoir par son ami/amant Jacques-Laurent Bost à qui le livre est dédié) mais le prosaïque : "Essai sur la situation de la femme".

Le coffret contient une postface de la romancière Leïla Slimani. "Les pages de ce livre ont continué à me hanter et, aux différentes étapes de ma vie, j’y suis retournée".

LIRE AUSSI : "Nous nous sommes choisies" : Simone de Beauvoir racontée par sa fille

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Julia Kristeva a fondé, en 2008, le Prix Simone de Beauvoir, dont Sylvie Le Bon de Beauvoir est la présidente d’honneur, et écrit la préface à Beauvoir présente, recueil de textes de la philosophe.

Julia Kristeva

Beauvoir présente

Écrivaine, philosophe existentialiste, femme libre et révoltée, Simone de Beauvoir a su polariser et synthétiser les mouvements diffus et irrépressibles d’émancipation des femmes qui la précédaient et qui l’entouraient. Sa vie et son œuvre cristallisent une révolution anthropologique majeure qui ne cesse de produire des effets imprévisibles sur nos destins personnels et sur l’avenir politique de la planète.

Recueil de lectures personnelles et de commentaires admiratifs ou critiques, Beauvoir présente vous invite à (re)lire les pages de cette œuvre qui démontre, avec autant de clarté analytique que de passion politique, n’y a pas de pensée au sens fort du terme si elle n’est pas un dialogue entre les deux sexes.

Fayard, Pluriel, 2016.

Préface

Une révolution anthropologique

Grâce à l’écriture qui « demeure la grande affaire de [sa] vie », Simone de Beauvoir se découvre femme, « réalité mystérieuse et menacée », historiquement opprimée, susceptible cependant de « fraterniser » avec l’homme ; mais elle ne se contente pas d’explorer, dans Le Deuxième Sexe, avec une clairvoyance rageuse la souffrance et la vitalité, les impasses et les chances au féminin : elle parvient à hisser cette élucidation intime de la condition féminine en une urgence politique. Avant, l‘Histoire se faisait et s’écrivait sans les femmes. Après, il n’existe plus d’Histoire sans les femmes, actrices majeures de la sphère politique, « en parité » si nécessaire, combattantes actives de leur droit à tous les droits, fût-ce au péril de leur vie quand les hors-la-loi et intégristes en tous genres maintiennent leur oppression en leur refusant l’intégrité corporelle, l’égalité, l’éducation, la liberté. Et j’assume pleinement l’hyperbole d’une révolution anthropologique pour qualifier cet événement unique : la présence de Beauvoir ici et maintenant.

Dans l’histoire de l’humanité, la capacité de représenter et se représenter, qui fonde la culture, se signale par des gestes inédits qui sont autant de révolutions anthropologiques : l’art funéraire, les peintures pariétales de Chauvet ou de Lascaux, les mythes de la « pensée sauvage », les grands récits épico-religieux régulant et justifiant l’ordre social des groupes ainsi que l’existence de chacun de ses membres de la naissance à la mort, l’invention de l’écriture et, plus près de nous, les découvertes scientifiques : l’héliocentrisme, la gravitation, la relativité, la théorie quantique, l’expansion cosmique, l’ADN, les neurones-miroirs, entre autres… Pourtant, si l’exploration de l’infiniment grand et de l’infiniment petit se poursuit, si les innovations technologiques ne cessent de transformer le monde, au fil des guerres, et de modifier le destin des humains, sciences et techniques peinent à révolutionner les mentalités et les mœurs. L’art lui-même, arpenteur des territoires intimes de chacun(e), ne parvient pas à s’arracher aux représentations archaïques de la différence sexuelle.

« On ne naît pas femme, on le devient. »

La vie et l’œuvre de Simone de Beauvoir (1908-1986) cristallisent une révolution anthropologique majeure, préparée collectivement de longue date par les deux sexes, et qui ne cesse de produire des effets imprévisibles sur nos destins personnels et sur l’avenir politique de la planète. Aristocrate, philosophe existentialiste, cette femme libre et révoltée qui ne cesse de ne pas « consentir », en prenant des risques en amour et en écriture, a su polariser et synthétiser les mouvements diffus et irrépressibles d’émancipation des femmes qui la précédaient et qui l’entouraient ; elle a pu clarifier, radicaliser, assumer cette révolution anthropologique qu’elle a fini par incarner. En se révoltant contre – tout contre – son milieu et son éducation, en analysant la condition faite aux femmes tout au long de l’histoire, cette intellectuelle française a su accélérer mieux que personne l’émancipation du « deuxième sexe » après des millénaires de domination patriarcale et masculine. Ses écrits ont mobilisé un vaste mouvement international pour le droit des femmes à disposer de leur corps et à développer la créativité de penser, par le contrôle des naissances et le libre accès au monde du travail et à la gouvernance politique. De surcroît, cette percée historique a subverti, en l’espace d’une génération, le lien affectif et existentiel entre l’homme et la femme et métamorphosé le noyau du pacte social qu’est la famille. Les conséquences de cette révolution anthropologique sans précédent, s’ajoutant aux prouesses biotechnologiques contemporaines, reconfigurent le destin de l’espèce humaine.

Adulée par les libertaires, stigmatisée par les conservateurs, sans être à proprement parler une militante féministe, mais en accompagnant et stimulant les luttes de toutes les femmes pour leurs droits, Beauvoir a marqué son époque par son écriture, et, grâce à celle-ci, sa pensée demeure plus que jamais d’actualité aujourd’hui. Car force est de constater que les crises de l’ultralibéralisme et les aléas des conflits du XXIe siècle renforcent la pensée-calcul et le repli sécuritaire/identitaire au détriment des élans libertaires, et les femmes elles-mêmes ont tendance à renoncer à la liberté qui exige de se « transcender », selon Beauvoir. Elles optent pour le conformisme social, soit pour « s’intégrer » dans « le système » capitaliste, « à parité » si possible, soit pour « choisir » – un choix prétendument personnel – l’appartenance « raciale », ethnique, religieuse, homosexuelle/transgenre : un communautarisme qui peut virer à l’exaltation intégriste mortifère, toutes idéologies confondues.

Aveux et mentir-vrai

Les textes recueillis ici ont été présentés lors de diverses manifestations consacrées à l’œuvre de Simone de Beauvoir et à son influence multiple sur les luttes des femmes dans le contexte d’un monde globalisé en crise endémique. Vous trouverez ici des lectures personnelles et des commentaires admiratifs ou critiques que suscite en moi une expérience fondatrice dont les nuances et l’actualité n’ont pas fini de nous interpeller et de nous surprendre.

Beauvoir présente vous invite à (re)lire les pages de cette auteure qui démontre, pour la première fois avec autant de clarté analytique que de passion politique, qu’il n’y a pas de pensée possible si elle n’est pas un dialogue entre les deux sexes : une félicité risquée, douloureuse, désacralisée, mais possible et la seule capable de donner du sens à une vie. Vous y retrouverez sa « vocation » indélébile, sa passion fixe pour son « cher petit philosophe », Jean-Paul Sartre évidemment, et pour Paris, laboratoire exigeant et privilégié de la langue française, la vraie patrie beauvoirienne, « le seul lieu au monde où [ses] livres et [son] travail ont du sens ». Sans oublier la voyageuse curieuse de tout, la marcheuse inassouvie, et cette quête vibrante de jouissance qui s’épanouit à Chicago, dans la « vraie et chaude place » d’un « cœur aimant », celui de Nelson Algren, ce « jeunot du cru » qu’elle abandonnera à regret… En démystifiant, ce faisant, le dernier refuge du religieux, le « couple », mais en ne cessant pas de le refaire : comme l’espace d’un débat entre deux individus autonomes, soucieux de l’intégrité d’autrui, généreuse et sévère politesse (avec Sartre) ; comme une incestuelle complicité charnelle (avec Claude Lanzmann) ; comme l’indispensable foyer dont s’évadent les « amours contingentes », et où s’abrite l’écriture, la seule capable de panser un temps la « femme flouée ». Entre biographie et autofiction (Mémoires d’une jeune fille rangée, Les Mandarins… Une mort si douce et La Cérémonie des adieux), aveux et mentir-vrai, cette exploratrice d’une honnêteté scrupuleuse ajoute à son argumentation existentialiste libertaire une écriture romanesque où elle se reconstruit davantage qu’elle ne cherche à séduire le temple des belles-lettres françaises et leurs gardiens.

Simone par Beauvoir

Cruelle, Beauvoir ? Certainement, happée par la jalousie, ballottée par la dépression, enragée contre le « destin biologique », se dépensant sans compter dans ses longues marches et en non moins sincère solidarité avec ses amies complices. Lectrice de Hegel, Kant, Husserl, cela va de soi, mais du marquis de Sade aussi. Et de Freud : « un des hommes de ce siècle » qu’elle « admire le plus chaleureusement », tout en le critiquant, après lui avoir emprunté la définition du sexe (pour Le Deuxième Sexe) : « c’est le corps vécu par le sujet ». Elle se décide enfin à nous livrer... ses rêves : vingt pages de récits oniriques, une « diversion », tout en surveillant ses distances et ses « freins », et toujours avec son indéfectible et lucide cruauté.

Cette insatiable pulsion de se livrer en se construisant avec et contre ses peurs et ses rêves, en ne niant ni les agressions ni les frustrations, n’est pas une faiblesse. J’y vois une ruse de cette révolution anthropologique que Beauvoir accomplit plus ou moins inconsciemment. Elle démolit ainsi la posture de la chef (ou de l’icône) féministe dans laquelle d’autres ont essayé de la figer, ou qu’elles prétendent assumer à sa place, et déjoue la superbe d’un mythe Beauvoir. S’écrire et se penser à nu insuffle à l’infini l’universalité du Deuxième Sexe dans l’intimité de chacune, de chacun. Elle invite les amateurs et les professionnels du « politique », aujourd’hui à bout de souffle, à singulariser la politique, à politiser le singulier.

Une expérience fondatrice

Cette alchimie par l’écriture culmine, en définitive, dans la bonté dont lui parle Jean Genet, et qui survient en délaissant la tyrannie des apparences qui nous séparent du monde. C’est précisément ce que Simone de Beauvoir a su accomplir. Désormais, le Deuxième sexe est un classique pour spécialistes, et le féminisme, en passe de devenir un programme archivé, se réinvente aux quatre coins du monde, par chacune de nous, dans cette intimité singulière que la romancière rebâtissait sans relâche. Paradoxalement, en se livrant elle-même par l’écriture, en se laissant aimer/désaimer, résorber/absorber par les féministes, par celles qui ne savent pas qu’elles le sont, et par celles qui ne veulent pas l’être, Beauvoir a davantage initié une révolution anthropologique qu’elle n’a érigé une « œuvre » littéraire, philosophique ou militante.

Cette bonté féconde va jusqu’à se laisser désapproprier de ses textes, à les laisser librement interpréter, adapter et accomplir, certes dans son esprit de liberté, mais selon leurs combats et leurs œuvres à elles, à ces femmes, ces féministes qui lui succèdent partout dans le monde : les Malala et les Taslima Nasreen face aux ganstéro-intégristes du continent indien, les Guo et les Ai en Chine, les juristes démocrates en Tunisie ou ailleurs, les Oulitzkaïa, prêtresse du roman en Russie, pour ne citer que celles auxquelles nous avons décerné le Prix Simone de Beauvoir… Ou encore les Elsa Cayat (avec Delphine Horvilleur) à Charlie-Hebdo, et tant d’autres qui l’ont rarement ou peut-être jamais lue, mais qui vivent sur la trace de cette pensée vrillée en écriture, et qui gravent la leur dans l’émancipation singulière et collective des femmes. Car la « bonne nouvelle » beauvoirienne nous est arrivée, dans ce monde en train de devenir biotechnique et transhumaniste, mais qui plus que jamais a besoin de croire et qui désire savoir : « On naît femme, mais je le deviens », répliquent les filles et les petites-filles de l’écrivaine. Et puisque « la femme libre est à encore à venir », ce Beauvoir présente nous invite à la (re)lire pour mieux saisir et innover nos libertés dont elle nous a prévenu(e)s qu’elles restent toujours à reconquérir.

Julia Kristeva
Le 22 octobre 2015

LIRE SUR PILEFACE :
Simone de Beauvoir (Julia Kristeva et Philippe Sollers)
Simone de Beauvoir 2014
Sartre Jean-Paul, 1905-1980 (Sartre et Beauvoir à Venise)
Beauvoir de Sade (par Philippe Sollers)

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