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Baudelaire par Baudelaire

9 avril 1821 - 31 août 1867

D 28 août 2017     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Sentiment de solitude, dès mon enfance.
Malgré la famille, et au milieu des camarades, surtout,
— sentiment de destinée éternellement solitaire.
Cependant, goût très vif de la vie et du plaisir. »

« Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même. »

« Être un grand homme et un saint pour soi-même, voilà l’unique chose importante. »

Baudelaire, Mon coeur mis à nu.


Baudelaire, Autoportrait, 1848.
Zoom : cliquez l’image.


Charles Baudelaire est mort à Paris le 31 août 1867. Le 18 octobre 1967, à l’occasion du centenaire de sa mort, France Culture lui consacrait une série d’émissions. Les nuits de France Culture ont rediffusé deux d’entre elles, réalisées par Paule Chavasse et Claude Pichois : Baudelaire par Baudelaire (en collaboration avec Robert Kopp [1]) et Baudelaire et les femmes. Claude Pichois (1925-2004), est l’éditeur des Oeuvres complètes et de la Correspondance de Charles Baudelaire dans la Pléiade (1973-1976). L’intérêt majeur de ces émissions est qu’elles retracent la biographie et la pensée du poète à travers la lecture de ses textes ou de la correspondance de ses proches. Ceux-ci étaient lus, pour l’essentiel, par l’excellent Michel Bouquet et par Alain Cuny pour Les Fleurs du mal.

1. La jeunesse.
« Le premier venu, pourvu qu’il sache amuser, a le droit de parler de lui-même. »

2. La jeunesse (suite).
« Stendhal a dit quelque part ceci, ou à peu près : j’écris pour une dizaine d’âmes... »

3. Avril 1842. Dilapidation de l’héritage. Installation dans l’île Saint-Louis. Connaissance de Jeanne. Première amitiés littéraires. Premières oeuvrettes...
Les Fleurs du mal

4. 1857. Le procès des Fleurs du mal [2]. Lettre à Madame Sabatier...
« Aujourd’hui, 23 janvier 1862, j’ai subi un singulier avertissement, j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité. »

5. 1862. Le vent de l’aile de l’imbécillité (reprise volontaire). J’ai trouvé la définition du Beau, de mon Beau. Eugène Delacroix... La chute à Bruxelles. Crénom !

Fusées

Le monde va finir. La seule raison, pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage, et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main. Non ; car ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croient avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.

L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir â des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ? — Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. — Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent ; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! — Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?

Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : « Que m’importe où vont ces consciences ? »

Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, — parce que je veux dater ma colère.

[...]

J’ai trouvé la définition du Beau, — de mon Beau. C’est quelque chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague, laissant derrière la conjecture. Je vais, si l’on veut, appliquer mes idées à un objet sensible, à l’objet, par exemple, le plus intéressant dans la société, à un visage de femme. Une tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c’est une tête qui fait rêver à la fois, — mais d’une manière confuse, — de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée contraire, c’est à dire une ardeur, un désir de vivre, associé avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de desespérance. Le mystère, le regret, sont aussi des caractères du Beau.

Une belle tête d’homme n’a pas besoin de comporter, excepté peut-être aux yeux d’une femme, — aux yeux d’un homme bien entendu — cette idée de volupté, qui dans un visage de femme est une provocation d’autant plus attirante que le visage est généralement plus mélancolique. Mais cette tête contiendra aussi quelque chose d’ardent et de triste, - des besoins spirituels des ambitions ténébreusement refoulées, — l’idée d’une puissance grondante, et sans emploi, - quelquefois l’idée d’une insensibilité vengeresse, (car le type idéal du Dandy n’est pas à négliger dans ce sujet), — quelquefois aussi et c’est l’un des caractères de beauté les plus intéressants, — le mystère, et enfin (pour que j’aie le courage d’avouer jusqu’à quel point je me sens moderne en esthétique), le Malheur. Je ne prétends pas que la Joie ne puisse pas s’associer avec la Beauté, mais je dis que la Joie est un des ornements les plus vulgaires ; — tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre compagne, à ce point je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé) une forme de beauté où il n’y ait du malheur. — Appuyé sur, — d’autres diraient : obsédé par — ces idées, on conçoit qu’il me serait difficile de ne pas conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan, — à la manière de Milton. (Fusées, 1867.)


Baudelaire par Carjat, 1865.
Zoom : cliquez l’image.

TEXTES :
Oeuvres, poésies, essais, traductions sur wikipedia
Les Fleurs du mal
Les épaves
Le spleen de Paris
Mon coeur mis à nu
Fusées

SUR PILEFACE (sélection) :
A propos de Baudelaire
Baudelaire érotique
Poèmes interdits
La révolution du style : l’école des voyants
Par-delà l’enfer et le ciel
Poésie et « Révolution »
Les Liaisons dangereuses. Notes de Baudelaire
« La dormeuse du val »


Baudelaire par Courbet, 1848.
Photo A.G., 5-10-16. Exposition L’oeil de Baudelaire. Zoom : cliquez l’image.

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2 Messages

  • A.G. | 30 novembre 2017 - 14:37 1

    Un portrait de Charles Baudelaire vendu 112.500 euros

    Sotheby’s a organisé le 10 novembre à Paris une importante vente de photographies, dont un bon nombre datant du XIXe siècle.


    Lot 114 : 112.500 euros ont été offerts pour ce portrait de Charles Baudelaire par Étienne Carjat,
    le dernier connu à ce jour.

    © Sotheby’s / Art digital studio. Recadré. Zoom : cliquez l’image.

    « Tous les Belges sans exception ont le crâne vide. » Derrière cette petite phrase assassine, remettant vertement en question l’intelligence des honnêtes citoyens de notre royaume, l’on retrouve le poète Charles Baudelaire. Sept ans après la parution de ses Fleurs du mal (1857) et les diverses polémiques qui s’ensuivirent, ce dernier avait en effet débarqué à Bruxelles en avril 1864, avec le ferme espoir de s’y refaire une santé financière. Mais aussi de trouver quelques nouveaux débouchés pour ses créations littéraires. Ce fut toutefois le contraire qui se passa durant son long séjour à Bruxelles, d’où l’extrême rancœur qu’il put afficher envers ses hôtes dans un manuscrit resté célèbre, Pauvre Belgique.

    Jusqu’au 11 mars 2018, le Musée de la Ville de Bruxelles (sis sur la Grand-Place) invite à se replonger dans l’atmosphère de cette Belgique des années 1860, celle-là même qui laissa un goût si amer à Baudelaire. En effet, ce fut une période des plus dynamiques pour la capitale, y compris sur le plan urbanistique avec le fameux voûtement de la Senne devant profondément bouleverser le quotidien de ses habitants. De son côté, à l’occasion de la 21e édition du salon Paris Photo, Sotheby’s avait organisé le 10 novembre à Paris une importante vente de photographies, dont un bon nombre datant du XIXe siècle. Le hasard faisant parfois bien les choses, parmi les 103 lots repris au catalogue, figurait un tirage albuminé contrecollé sur carton où un Baudelaire aux cheveux étonnamment longs fixait l’objectif d’Étienne Carjat (1828-1906). Originaire de Fareins dans le département de l’Ain, ce photographe, journaliste et caricaturiste fut l’auteur en octobre 1871 du fameux portrait d’Arthur Rimbaud, alors au sortir de l’adolescence, dont Paul Verlaine dirait qu’il ressemblait à un « Casanova gosse ».

    En 1865, alors que Baudelaire « souffrait » déjà visiblement de son expérience bruxelloise, Carjat le saisit frontalement, sans autre décor qu’un grand manteau sombre remplissant pratiquement la moitié inférieure de l’image. À l’époque, il restait en fait à son modèle seulement deux ans à vivre… Au total, deux variantes de cette image sont connues pour être les tout derniers portraits de Baudelaire par Carjat, et selon Sotheby’s, cette épreuve antérieure à celle argentique de 1903 était particulièrement précieuse, car unique et non recensée dans aucune collection publique. Dont acte, avec un résultat d’adjudication très largement supérieur aux 10.000 à 15.000 euros initialement prévus et une nouvelle vie pour cette photographie issue d’une collection particulière française, après avoir notamment appartenu durant quelques années à la mère du poète. LE SOIR.be, 29-11-17.

    *

    Etienne Carjat
    1828 - 1906
    CHARLES BAUDELAIRE, LE DERNIER PORTRAIT, PARIS, 1865

    Tirage albuminé contrecollé sur carton. Monté sous passe-partout d’origine.
    Partie visible 24,2 x 18,7 cm, montage 37 x 30 cm


    CHARLES BAUDELAIRE, LE DERNIER PORTRAIT, PARIS, 1865.
    © Sotheby’s / Art digital studio. Zoom : cliquez l’image.

    Provenance
    Collection Caroline Aupick (1793-1871), mère de Charles Baudelaire (1821-1867)
    Collection particulière, France

    Bibliographie
    Le Monde, 7 septembre 1867 (notice nécrologique)
    Stéphane Mallarmé (dir.), Le tombeau de Charles Baudelaire, 1896, Bibliothèque artistique et littéraire,
    Éditions de la Société anonyme "La Plume", p. 124 (mention)

    Description
    Deux variantes de cette image sont connues pour être les derniers portrait de Baudelaire par Carjat. Celle-ci est une épreuve albuminée antérieur à l’épreuve argentique de 1903 connue jusqu’alors. Elle est à notre connaissance unique et non recensée dans aucune collection publique. Dans la rubrique nécrologique parue dans Le Monde le 7 septembre 1867 est illustré un dessin d’après photographie, il n’est pas clairement visible de quelle variante celle-ci a été réalisée. sothebys.com

    L’épreuve la plus connue jusqu’alors est visible plus haut dans mon article.

    *


  • A.G. | 30 septembre 2017 - 11:24 2

    La Revue des deux mondes donne accès à ses archives. Voici Les Fleurs du mal telles que des extraits (18 fleurs) en furent publiés dans le numéro de juin 1855, p. 1079-1093.
    Lire aussi l’entretien avec Robert Kopp, « Baudelaire a su comprendre la misère de l’homme moderne ».