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La Bataille de Mossoul

Bernard-Henri Lévy

D 25 mars 2017     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



« A Mossoul, la bataille de la vieille ville imminente » titre Le Monde du 24 mars. « Les forces irakiennes continuent de préparer, dans le secret et avec leurs alliés de la coalition internationale menée par les Etats-Unis, l’assaut contre la vieille ville de Mossoul, cœur de la bataille contre l’organisation Etat islamique (EI) en Irak. Déjà annoncée prématurément ces dix derniers jours par des porte-parole militaires et des médias irakiens claironnants, l’offensive présentée comme étant décisive est cette fois imminente. » Dans le même temps, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, annonce que la bataille de Raqqa, en Syrie, prévue début mars, puis reportée, débuterait « dans les jours qui viennent ».
Présent depuis plusieurs années sur le théâtre des opérations, Bernard-Henri Lévy a ramené d’Irak un documentaire poignant, « La Bataille de Mossoul », qu’il présentait récemment dans un cinéma parisien.

Avant-première de « La Bataille de Mossoul » de Bernard-Henri Lévy


Les rangs étaient serrés jeudi soir au cinéma Étoile Saint-Germain. Une deuxième séance a même été improvisée devant l’affluence. Ce soir-là était projeté en avant-première le poignant documentaire de Bernard-Henri Lévy réalisé pour Arte : « La Bataille de Mossoul ».
Milan Kundera, Michel Houellebecq, Harlem Désir, Roman Polanski, Yannick Haenel, Jacques-Alain Miller, Karine Tuil et bien d’autres étaient présents pour découvrir les images inédites de la libération de la partie Est de la capitale auto-proclamée de Daech. Certains d’entre eux s’étaient déjà déplacés à Cannes en 2016 pour la projection en sélection officielle de « Peshmerga » dont le nouveau documentaire peut être vu comme la suite. En effet, après avoir filmé les affrontements entre les forces kurdes et l’Etat islamique le long de la frontière irako-syrienne, Bernard-Henri Lévy et son équipe se sont à nouveau rendus sur place pour filmer la libération de Mossoul, dernier bastion des terroristes. « Dans "Peshmerga", nous tournions autour de Mossoul comme autour d’un objet interdit, d’un corps noir. Cette fois, nous y entrons. » — explique BHL.
Le film débute le 17 octobre 2016, au premier jour de la bataille de Mossoul, et s’achève mi-janvier 2017. Il nous fait revivre, pas à pas, de l’intérieur et au plus près des affrontements, la chute de la capitale de l’E.I., foyer numéro un du terrorisme mondial. La voix-off du réalisateur accompagne les images troublantes et ouvre la réflexion sur les enjeux les plus décisifs de la bataille qui se déroule sous nos yeux : la libération de Mossoul marquera-t-elle la défaite définitive de Daech ? Qu’attend la communauté internationale pour reconnaître un État kurde ? Une reconnaissante défendue par Bernard-Henri Lévy : « On a eu tort d’arrêter les Kurdes à mi-chemin de Mossoul. Ils sont meilleurs combattants que les Irakiens. Et ils présentent aussi la particularité de faire la guerre "sans l’aimer", avec un vrai souci d’épargner leurs combattants et d’épargner, aussi, les civils... »
La soirée fut également l’occasion pour Bernard-Henri Lévy de rappeler l’urgence de mettre fin à cette guerre. Un mois seulement après les derniers enregistrements sur place, où en est la situation à Mossoul ? Le réalisateur a délivré un triste constat, entre, dans certains cas, le manque de soutien aérien de la coalition internationale et les limites de l’aide aux civils, piégés dans une portion restreinte de la ville.

Le documentaire a été diffusé le 4 mars sur Arte à 18h35.

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La bataille de Mossoul.
Zoom : cliquez l’image.

Entretien avec BHL autour de « La bataille de Mossoul »

Aux côtés des combattants kurdes et des soldats irakiens, Bernard-Henri Lévy chronique la libération de la capitale autoproclamée de l’organisation État islamique en Irak.

Arte Magazine : On retrouve des personnages de Peshmerga dans ce nouveau documentaire…

Bernard-Henri Lévy : Forcément, oui, puisque ce film est un peu l’épilogue de « Peshmerga ». Dans « Peshmerga », nous tournions autour de Mossoul comme autour d’un objet interdit, d’un corps noir. Cette fois, nous y entrons. Avec la même équipe, d’abord. Mais aussi, en effet, avec les mêmes personnages.

D’où vient votre intérêt pour le peuple kurde ?

C’est une histoire déjà ancienne qui date de mes tout premiers voyages, il y a 25 ou 30 ans. Les Kurdes, en Irak et ailleurs, c’est un certain rapport aux minorités, à la laïcité, à la démocratie réelle, à l’égalité entre hommes et femmes. Une des scènes les plus émouvantes, pour moi, dans ce nouveau film, c’est celle de cette femme blessée, à Bachiqa, aux portes de Mossoul.

Quel est le message principal de ce film ?

C’est un documentaire, donc il n’y a pas, à proprement parler, de message. Mais s’il y en avait un, ce serait celui-ci : on a eu tort d’arrêter les Kurdes à mi-chemin de Mossoul. Ils sont meilleurs combattants que les Irakiens. Et ils présentent aussi la particularité de faire la guerre « sans l’aimer », avec un vrai souci d’épargner leurs combattants et d’épargner, aussi, les civils…

Vous revendiquez la subjectivité de votre documentaire…

La bataille de Mossoul est un film partisan, engagé.
Je pense que, dans la période où nous nous trouvons, il reste de l’espace pour la nuance, mais pas pour la neutralité. Cela ne veut pas dire, naturellement, que ce film constituerait une « réponse » à la guerre de l’image entretenue par la propagande de Daech. Et ce, parce que nous avons, nous (je veux dire : mon producteur François Margolin, mon équipe et moi), une volonté de nous confronter à la vérité qui est le contraire de la propagande. Mais que ce soit un film de combat, ça, oui, c’est sûr.

Pensez-vous que l’appui de la coalition internationale soit assez fort ?

Je ne sais pas. En tout cas, il y a eu, au moins une fois, un manquement grave aux règles de cet appui. C’était lors de la bataille de Fazliya, au tout début du film. Et là, oui, l’image en fait foi, le soutien aérien a fait défaut.

Selon vous, quel est le futur de Mossoul ?

Il faut espérer que la libération de Mossoul ira le plus vite possible. Ne serait-ce que pour les civils qui sont, comme toujours, les premiers à souffrir de la situation. Mais, pour le moment, quand nos caméras s’arrêtent, seule la moitié de la ville est libérée. Et puis, après, quand tout sera fini, encore faudra-t-il que les responsables chiites et sunnites s’arment de sang-froid pour reconstruire la ville, sans souffler sur les braises des anciennes querelles. Et puis il faudra aussi que la communauté internationale facilite, assure et protège le retour des réfugiés. L’après bataille de Mossoul sera long et complexe.

Cette bataille marquera-t-elle le déclin de Daech ?

Daech se reconstituera peut-être, sous une autre forme et à un autre endroit, mais l’organisation aura essuyé une défaite stratégique considérable. La victoire à Mossoul se révélera capitale car elle portera une atteinte irréversible à l’image d’invincibilité de l’État islamique. Ce sera un message fort pour tous ceux qui s’opposent à lui, notamment dans le monde musulman.

Propos recueillis par François Pieretti.

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Sur le site de la revue art press, Jacques Henric écrivait :

Ce samedi 4 mars, est projeté à 18h35 sur Arte le film de Bernard-Henri Lévy La Bataille de Mossoul. Nous reprenons ci-dessous le texte de Baptiste Rossi qui a été publié le 28 février 2017 sur le site de la revue la Règle du Jeu.

En un temps où nous aurions le sentiment que le sort de la France, et de l’Europe, ne va se jouer qu’à la faveur de l’élection présidentielle à venir, il est urgent de voir ce film bouleversant montrant que c’est de l’issue de cette bataille de Mossoul que dépend aussi une grande part de notre avenir.

Dans la lutte contre Daëch, sont morts déjà, et meurent encore chaque jour, un grand nombre de combattants kurdes, et aujourd’hui irakiens. Ils luttent, certes pour leur liberté, mais également pour la nôtre.

Juste une remarque à propos des conditions dans lesquelles ce documentaire a été tourné : je propose à tout gros malin qui, après l’avoir visionné, continue d’ironiser sur les « ballades touristiques » de l’homme à la chemise blanche, BHL, et de sa jeune équipe technique, de les accompagner s’ils repartaient à Mossoul tourner la fin de la bataille. Qu’il s’adresse à moi, je transmettrai la demande.

Jacques Henric, art press


La bataille de Mossoul.
Zoom : cliquez l’image.

LA BATAILLE DE LA BATAILLE

Dans ses mémoires de guerre, Churchill évoque un moment fameux de ses années belliqueuses ; à la fin du second conflit mondial, après une victoire locale des forces alliées contre le Japon, quelque part en Birmanie – de mémoire à Rangoon – le vieux lion s’était exclamé devant les micros de la presse internationale : « C’est un moment très important. C’est une victoire majeure contre l’Axe. Et c’est la première bataille que nous remportons qui ait un nom aisément prononçable ».

La bataille de Mossoul, ce titre donné par le gouvernement irakien, et que Bernard-Henri Lévy reprend pour nommer son documentaire diffusé le 4 mars sur Arte, est une sorte de leurre. La bataille de Mossoul, ce nom si épique, revêt déjà l’étoffe des héros. Entre Monte-Cassino et Pharsale, Mossoul c’est une bataille (et presque donc, déjà, une victoire), arrachée à une tragédie contemporaine, dans un monde pour qui la guerre est si loin, avec sa rumeur étouffée, son cortège de gloire et ses racines étymologiques de gladiateurs nimbés de lumière. Pourquoi faut-il voir le film de Bernard-Henri Lévy ? Parce que, très précisément, il raconte contre son titre, et déroule à rebours de ce syntagme de bataille, montrant de la boue là où la poétique indiquait de la gloire. Si bataille il faut qu’il y ait, et bataille si possible « au nom prononçable », c’est parce que le terme induit une esthétique de l’héroïque, et même une téléologie de la victoire, qu’on serait bien en peine de trouver dans ces images.

Car en effet que voit-on ? Ce sont les avancées, d’abord des Kurdes autour du siège de Mossoul, puis de la Division d’Or, cette armée chiite du gouvernement irakien pénétrant à l’est de la ville. C’est cette guerre des snipers de Daech, courageusement délogés un à un des terrasses, et qui, dans une disproportion sans égal, tiennent à un contre cent les avancées de l’armée irakienne. Et poursuivis comme des djinns d’un mauvais conte oriental, les tireurs de l’ombre gambadent de patios en tunnels, de cachettes en contreforts ouvragés, jusqu’à ce que, au bout de trois jours ou une semaine, après des dizaines de morts, ils se retrouvent rattrapés, et aussitôt ressuscités, régénérés et raffermis chez un de leurs complices, un peu plus loin vers le Tigre. Ce sont, encore, ces femmes, rescapées par miracle, s’avançant dans une désolation lumineuse, et à nouveau prises pour cible par les hommes de Daech. Tant de visages et tant d’images. Zara Ghoulami, une combattante Peshmerga, blessée et hissée à dos d’hommes pour fuir le front, et qui s’écrie, de plus en plus faible « Je ne sens plus mon coeur … ». Tant de douleurs et de rancoeurs, dans ces aubes ocre, et ces crépuscules comme un âtre rougeoyant. L’inverse d’une bataille – avec un début, un milieu et une fin – mais plutôt une ronde infinie dans un cercle de l’enfer, une bataille rebiffée, raturée et contredite à chacun de ses mouvements.

C’est donc un beau film triste, qui est moins le récit d’une bataille, que la déconstruction du terme. Des images inédites et violentes, qui font alternativement passer de l’effroi à la sidération. Cette cathédrale des faubourgs chrétiens de Mossoul, dont les idoles, jonchées et éparses, ces bustes écarquillés et à jamais morts, figurent un Chirico sableux et morbide. Cette petite fille innocente, tenant solidement un chat roux prélassé, et qui semble soudain être la plus lucide et la plus déterminée de tous les personnages. Ce vieil homme des banlieues de Daech qui, en plein cataclysme, a scrupuleusement veillé au vert de son gazon et au rose de ses trémières, soit qu’il fut peu innocemment protégé, soit qu’il ait été un spectateur inconscient du désastre. Cette foule malheureuse, prête à se jeter sous les roues d’un camion pour un quignon de pain tombé des mains des bataillons pro-gouvernementaux. Tout cela est neuf, frappant de manière indescriptible, et laisse un goût de cendres, sans la lumière des lys. Et tout cela, pour être capté, exige une robuste dose de courage, ou d’inconscience, tant les preneurs de vue sont sans cesse à portée de tir, sous la lunette des snipers, dans des blindés avançant sur des routes où tout conspire au traquenard, d’autres fois lancés dans une cavalcade, caméra à l’épaule, sur les talus de l’Etat Islamique.

Vertu du documentaire, bien sûr, courage de la captation du réel, on l’admirera, déconstruction des mythologies politiques, c’est certain, et au final, dans cette bataille sans fin et sans cadence, reste quelque chose d’une Semaine Sainte, le roman vrai d’une guerre civile, le divorce d’un peuple qui ne s’aime pas, entre assiégés de Mossoul, héros de Erbil, revanchards de Bagdad, civils alternatifs et jeux de pouvoirs sur les cartes d’état-major. Non pas qu’il y ait équivalence de valeurs entre eux, mais notre inaction et nos lâchetés, ont, de toute évidence, amené la catastrophe dans laquelle ceux qui combattent Daech se débattent ensemble. Une Semaine Sainte, ainsi, pour cette plongée subjective, mélancolique et rétrospective sur un art des batailles vu ici comme une lente combustion vers le désastre.

L’une des dernières images du film montre la ville de Mossoul, observée depuis l’université, tout juste reprise, et limite orientale de l’avancée. A l’horizon de ce cauchemar façon Sardanapale, avec ses piliers renversés, ses coupoles détruites, flotte une skyline de quiétude, presque endormie, un dédale de ruelles paisible. Au loin, s’élève la mosquée de Mossoul, d’où Al-Baghdadi, un jour de 2014, proclama le califat. C’était cette même mosquée que l’on apercevait dans « Peshmerga », le précédent film de Bernard-Henri Lévy, mais vue d’un drone lancé à des dizaines de kilomètres de là, en zone libre. Entre les deux films, les Kurdes, pour le coup, héroïques, ont percé le front, et les chiites pénétré la grosse ville. Mais l’on sent pourtant que c’est un espace reconquis qui demeure. Une mesure de cette guerre juste qui exhibe sa misère et ses dangers. Un gain de territoire qui serait une perte de politique. « La Bataille de Mossoul » est certes un film à thèse – la reconquête irakienne est grosse de périls ethniques et de complications inextricables. C’est loin d’être du cynisme – la rengaine connue sur cet Orient compliqué où il faudrait se résoudre à ne rien faire, ou pire, du relativisme –, l’abjection sans commune mesure de Daech y est dépeinte sans fard. Mais tout ce qui faisait en son temps la lumière de l’ « Espoir » et irriguait, au moins partiellement, les précédentes oeuvres de l’auteur Lévy, s’est envolé. Il reste, d’une façon brutale, un « désespoir » de la violence et de la peine humaines, une bataille intérieure où s’affrontent, sur des redoutes intimes et des tranchées mélancoliques, les impératifs du devoir et la réalité d’une déchirure. Une lézarde intime qui montre tous les héros du film fatigués et incertains, les séides obscurs et triomphants, les hommes et les femmes de Mossoul, privés de lumière. C’est dans cette bataille d’un auteur face à une bataille du monde que réside le souvenir, presque suffoquant, du documentaire. Et il est nécessaire de le voir, pour le savoir vraiment.

Baptiste Rossi, La règle du jeu

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