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« L’esprit du judaïsme » par Bernard-Henri Lévy

Sollers : « Irréligieux, donc libre »

D 5 février 2016     A par Viktor Kirtov - C 8 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ce que veut dire « être Juif ». Itinéraire personnel, familial, intellectuel, d’un philosophe qui, trente-sept ans après Le Testament de Dieu, publie L’Esprit du Judaïsme.

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Le livre sur amazon.fr

Présentation de l’éditeur

Pourquoi les Juifs sont à jamais glorieux.
Où est Ninive aujourd’hui – et que s’y passe-t-il vraiment ?
Proust et le Zohar, Claudel et le Livre d’Isaïe.
Vivons-nous, ou non, le retour des années 1930 ?
Pourquoi il n’est pas demandé de croire, mais de savoir.
Comment le Royaume des Hébreux a inspiré l’idée française de République – et quand ce fait a été occulté.
Lacan et la Kabbale.
Ce qu’Auschwitz eut d’unique.
Quand un talmudiste invente la langue française.
Pourquoi l’antisionisme est le masque de l’antisémitisme de masse.
Alexandre Kojève et le prophète Jonas.
A quand un Talmud musulman ?
Une conversation avec Romain Gary, une confidence de Michel Foucault.
Partir ou rester ?
Le sable contre la terre.
Solal le fort, et sa couronne de carton.
Qu’est-ce qu’un « Peuple Élu » ?
Quand Louis Althusser jetait les bases de la grande alliance judéo-catholique.
Ce que veut dire « être Juif ».
Itinéraire personnel, familial, intellectuel, d’un philosophe qui, trente-sept ans après Le Testament de Dieu, donne L’Esprit du Judaïsme.

Biographie de l’auteur

Philosophe, écrivain, Bernard-Henri Lévy a écrit, en 1979, au tout début de sa carrière, Le Testament de Dieu [1]. Il n’a cessé, depuis, de se référer à ce judaïsme d’affirmation dont il avait, alors, posé les bases. Mais il n’avait jamais donné de suite à ce livre fondateur – pour sa génération et pour lui-même.

Un ouvrage majeur "irréligieux, donc libre"

PROPOS RECUEILLIS PAR SÉBASTIEN LE FOL

Le Point, 04/02/2016

INTERVIEW. Pour Philippe Sollers, "L’Esprit du judaïsme", le dernier ouvrage de Bernard-Henri Lévy, est un livre "majeur".

Le Point : Que vous inspire "L’Esprit du judaïsme", le dernier livre deBernard-Henri Lévy ?

Philippe Sollers : Pour la première fois, avec beaucoup d’énergie et de connaissances, le judaïsme est présenté comme une forme d’affirmation. Dans le contexte trouble et troublé de la crise laïque de la religion républicaine, c’est une lumière étonnante. Par son côté résolument irréligieux, donc libre, cet "esprit" est particulièrement bienvenu. On n’a jamais mieux parlé de la "gloire" du peuple juif et du fait qu’il s’agirait, pour son Dieu, d’un "peuple trésor". La contestation d’un terme trop employé comme "élection" me paraît aussi percutante, et j’aime beaucoup la notion proposée du judaïsme comme "universel-secret". Reste enfin un chapitre étourdissant sur le prophète Jonas et son aventure, à travers la baleine, à Ninive. L’engagement souvent mal interprété de Lévy sur différents terrains de guerre se comprend mieux à partir de là. Le judaïsme n’est donc rien sans l’étude. Il ne s’agit pas de croire en Dieu mais, par une lecture sans cesse approfondie, de le connaître avec sa lumière, mais aussi son ombre. Dernier point essentiel : la réconciliation souhaitée après trop d’ignorance réciproque entre judaïsme et catholicisme. C’est le fond le plus explosif de ce volume majeur.

À propos du cas Proust, BHL estime que la "révolution romanesque qui porte son nom" a beaucoup à voir avec le fait qu’il était juif.


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Ph. S : L’enfance de Proust, je ne vous apprends rien, se déroule dans un contexte de vive perception catholique. Personne avant lui n’a décrit avec autant de justesse l’atmosphère magique d’une petite église de campagne. On sait d’autre part qu’il a pris position de la façon la plus spectaculaire pour la défense des cathédrales et des églises romanes, menacées par le laïcisme exagéré de Combes. Par ailleurs, qui mieux que Proust a su peindre les contorsions de l’affaire Dreyfus et qui, plus que lui, a ressenti le baptistère de Saint-Marc, à Venise ?

Juif, certainement. Mais n’oublions pas son homosexualité qui, pour la première fois de façon tragique et comique, envahit le paysage français. Bref, nous sommes très loin, avec le génie de Proust, de toutes les platitudes de Zola, sans parler du décadentisme de Huysmans que certains, prêts à se soumettre à l’islam, ont cru devoir méditer dans l’effondrement du catholicisme français. Proust donc, plus que jamais révolutionnaire. Question de vision, de style et de cruauté.

BHL estime que c’est une manière juive d’être au monde qui a permis à Proust de faire "décoller la langue française" d’elle-même, de "s’alléger de ce poids de néant qui était comme un boeuf sur la langue de ses meilleurs écrivains et de redevenir le nouveau et suraigu laboratoire de l’intelligence"...

Ph. S. : Le maître absolu de Proust, s’agissant de la langue française, est cette fusée qu’on peut consulter chaque jour dans huit volumes de la "Pléiade", c’est-à-dire le duc de Saint-Simon. Réussir la synthèse des Mille et une nuits et de Saint-Simon, voilà du grand art.

La littérature française du XXe siècle peut-elle se résumer à un duel entre un juif (Proust) et un antisémite (Céline) ?

Ph. S. : Proust est un juif libre et Céline un extraordinaire chroniqueur de la mort à l’oeuvre dans l’Europe à feu et à sang. Le mot de "duel" me paraît une simplification abusive, car c’est précisément le génie de ces deux monstres qu’il faut savoir apprécier, en évitant de les réduire scandaleusement à deux adjectifs. Qui n’a pas ri avec Proust et avec Céline ne comprendra jamais rien à la littérature. Tant pis.

BHL compare la découverte du Talmud par Sartre à la conversion de Chateaubriand...

Ph. S. : Sartre, ne l’oublions pas, était protestant (alors que Simone de Beauvoir, à qui les femmes doivent tant, était d’origine catholique). Cette "conversion" de Sartre est très émouvante. Celle de Chateaubriand est beaucoup plus logique, avec des effets majeurs dans une époque de déchristianisation sauvage de la France. Sartre, vous vous en souvenez, a éprouvé le besoin d’aller pisser à Saint-Malo sur la tombe de Chateaubriand. Faute de goût pénible avant sa découverte éblouie du Talmud. Cette affaire est toujours en cours et Dieu, qui n’existe pas, sauf pour des abrutis fanatiques, est loin d’avoir dit son dernier mot.

Crédit : Le Point


Delphine Horvilleur : « Je prône une identité "millefeuille" »


Pour cette femme rabbin, il s’agit de se délivrer d’une conception figée, communautaire, de l’identité juive.

Définir, c’est finir », assène-t-elle. Alors, à la question qu’est -ce qu’être juif ? elle répond : « C’est de rester indéfinissable. » Delphine Horvilleur est une iconoclaste, au premier sens du terme. Une briseuse de dogmes. Dans son dernier livre, « Comment les rabbins font des enfants » [2], madame le rabbin plaide pour une vision ouverte de la religion et de l’identité.

Le Point : Après les attentats de janvier 2015 à Paris, vous avez dit que ce drame allait enfin nous délivrer d’une identité monolithique. Que fallait-il comprendre ?

Delphine Horvilleur : Ces panneaux « Je suis juif »,« Je suis noir » ou « Je suis musulman » n’avaient de sens qu’à condition que cela soit faux et que celui qui les porte ne soit pas ce qu’il dit qu’il est. Le seul intérêt au « je ne suis pas ce que je dis que je suis » est de signifier « je ne suis pas que cela », que ce que nous partageons est plus grand que ce qui nous différencie. Mais je ne crois pas que tout le monde l’ait compris. Le « je suis » a pu au contraire valider chez certains l’idée que leur particularisme était supérieur aux valeurs universelles. Ou qu’il fallait juste « flatter » tel ou tel particularisme. Le propre du repli communautaire auquel on assiste ces dernières années est de renvoyer chacun à un élément très parcellaire de lui-même comme si cette définition disait tout de lui. Et ce qui a été attaqué le 13 novembre, c’est aussi cette porosité à l’autre qui fait la force de nos sociétés ouvertes, ces lieux où l’on se rencontre et où nos identités se décloisonnent. Voilà tout ce qu’un fondamentaliste obsédé de pureté, et de repli vers une origine fantasmée ne peut tolérer.

Vous savez, quand j’étais adolescente, dans les années 70, je ne me ressentais pas juive, cela ne me venait même pas à l’esprit, et puis, tout à coup, j’ai fait partie de la « communauté juive ». Et dès lors que l’on vous désigne membre d’une communauté, vous vous identifiez à cette communauté.

Dans votre livre, vous avez choisi en épigraphe cette phrase de l’écrivain israélien Amos Oz : « Nous autres juifs refusons de souscrire à quoi que ce soit qui commence par les mots "nous autres juifs" »…

Pour refuser de s’inscrire dans un bloc monolithique figé qui serait « la communauté ». Dire « nous » est un abus de langage. Dès que quelqu’un dit « nous », il s’autorise à parler au nom des absents. Depuis les attentats de janvier, je passe mon temps à essayer de dire « je », parce que l’on me demande toujours de parler au nom de « nous les juifs ». Comment « nous les juifs » votons, comment « nous les juifs » mangeons à la cantine, comment « nous les juifs » considérons notre lien à Israël... Comme si plus aucun juif ne pouvait dire « je », C’est une négation de la pluralité du groupe, qui est pourtant encore plus évidente dans le judaïsme, où, selon le vieil adage : « Quand il y a deux juifs, il y a au moins trois opinions », et c’est une négation du caractère protéiforme de l’identité. Je suis juive et plein d’autres choses : Parisienne qui a grandi en province, mère de famille… Je prône une identité « millefeuille ». L’essayiste et poète Abdelwahab Meddeb parlait de son identité d’entre deux mondes, d’un islam fertilisé car l’Occident. C’est terrible de n’habiter qu’un monde...

Comment faut-il interpréter le titre de votre livre « Comment les rabbins font les enfants ? »

Je tenais à ce titre, même s’il fait un peu guide d’ obstétrique. Comment une tradition se fabrique un futur, à travers la naissance de nouvelles générations. Les rabbins font des enfants pour qu’il y ait de nouveaux lecteurs pour leurs textes. Parce qu’une tradition reste vivante tant qu’elle peut être relue différemment, tant qu’elle n’a pas fini de dire. Tant s qu’il lui reste du souffle. Les religions incarnent parfois l’idée d’une identité figée, je voulais rappeler que la possibilité de leur futur ne se fait qu’à la condition de leur rencontre avec l’altérité. Comme dans la fécondation sexuée, l’identité ne naît ni par parthogénèse ni par clonage, elle est le fruit d’une rencontre avec l’autre. Il n’existe pas de meilleure métaphore que celle de la sexualité : si on ne rencontre pas un autre, la vie s’arrête. Ce qui vaut pour la biologie vaut pour la pensée religieuse.

Que répondre à ceux qui estiment que la religion ne doit pas s’adapter à une bulle protectrice ?

Tout texte doit être l’objet de relectures, afin de rester vivant. Imaginer le contraire d’une pensée religieuse, c’est affirmer qu’elle est déjà morte, qu’elle n’a plus rien à dire qui n’ai déjà été dit. C’est d’ailleurs valable pour tout système de pensée. Regardez le débat actuel sur la laïcité, par exemple, sa signification est-elle immuable ou peut-elle être revisitée ? Le propre du morbide, c’est la définition. Définir, c’est finir. C’est particulièrement vrai dans la pensée juive. Comment définir ce qu’est « être juif » ? Est-ce le fait d’avoir une mère juive ? De pratiquer ? D’avoir des enfants juifs ? Tout cela est à la fois vrai et totalement insuffisant. La meilleure définition d’« être juif » c’est peut-être d’être incapable d’en donner une. En disant cela, je ne crois pas être révolutionnaire ou dans la rupture vis-à-vis d’un héritage. Simplement fidèle à une certaine tradition juive de l’infidélité…

Toute religion qui veut rester pertinente « doit devenir une matrice », écrivez-vous. Qu’est-ce que cela signifie ?

La racine du mot « Dieu » des liturgies hébraïque et arabe est l’utérus. Tous les mystiques sont obsédés par la question utérine. L’utérus a besoin d’être poreux pour être fertilisé, c’est -à-dire « contaminé » par un autre, pour produire du nouveau. Et qu’est-ce que la grossesse, sinon faire en soi de la place à un autre que soi ? Les fondamentalistes sont arc-boutés sur la pureté, le masculin et l’inchangé. L’utérus dit tout l’inverse. Tant qu’elles n’avanceront pas sur la question de la femme, les religions ne progresseront pas sur la question de l’altérité. C’est tout l’enjeu de la tolérance pour une religion. Faire de la place à l’autre, ce n’est pas seulement l’accueillir, c’est admettre ce qui ne nous ressemble pas et ce que l’autre nous apprend sur nous-même. Le féminin est la frontière, cette zone qui s’ouvre pour que du nouveau surgisse. Là encore, la métaphore biologique s’applique : nous sommes en vie parce que les membranes de notre corps sont à la fois résistantes et poreuses, par cet équilibre qui se crée entre ce qu’elles retiennent et ce qu’elles laissent passer.

Vous rappelez qu’en hébreu le mot vie ne connaît que la forme plurielle...

Le mot « vie » n’existe pas au singulier en hébreu, tout comme « visage ». Aucun de nous n’a qu’une seule vie ou un seul visage. La grammaire hébraïque met en évidence le caractère protéiforme de nos existences. De même le verbe « être » ne se conjugue pas au présent. On peut avoir été, être en devenir, mais pas être tout court. Le propre du repli identitaire est d’affirmer que l’on doit être ce que l’on a toujours été, parce que c’est cela la fidélité à la tradition. Une reproduction à l’identique. Une réplication. L’hébreu ne le pense pas, car il ne « peut » littéralement pas le dire. En hébreu, vous êtes toujours en devenir entre ce que vous avez été et ce que vous devenez. Dans le judaïsme, quand on bénit son enfant à shabbat, on appuie les mains sur sa tête, comme pour dire : « Avec ce poids, élève-toi. » Dans mon expérience de rabbin, je rencontre des personnes qui se disent terriblement handicapées par une insoutenable légèreté’ de l’être. Rien n’est pire que de voyager sans bagage dans l’existence

PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIA RECASENS

Le Point 2265, 4 février 2016

Etre juif en France

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N° 3370 semaine du 3 au 9 février 2016


A propos du livre de Bernard-Henri Lévy « L’Esprit du judaïsme


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Ce livre surprendra ceux qui en attendent plus de philosophie que de politique, et plus d’exégèse que d’actualité. Avec « L’Esprit du judaïsme » (Grasset) – dont L’Express publie des extraits exclusifs – Bernard-Henri Lévy signe un ouvrage rageusement contemporain, bien qu’il parcoure le labyrinthe de la Bible, et parle d’Internet, de Daech, de la part juive de la France d’hier à aujourd’hui. Au feu des brasiers géopolitiques de l’époque, il cherche aussi l’unité d’une vie, l’identité d’un homme. Une certaine idée de l’engagement et du judaïsme.

par Christophe Barbier

Bernard-Henri Lévy aurait pu participer à la guerre des... Huit-Jours. Mais comme elle n’en dura que six, il débarque trop tard, le 12 juin 1967, sur cette terre d’Israël, « ce sol à la fois parfaitement étranger et bizarrement familier ». Entre le trouble ressenti au Mur des lamentations et le vertige vécu face aux « paysages de cailloux » millénaires, l’apprenti philosophe, qui n’a pas encore 19 ans, commence son histoire judaïque - plutôt que son destin juif, car il s’agit ici de métaphysique plus que de religion. « Il est clair qu’un lien s’est noué là, entre cette nation et moi, que rien, jamais, ne viendra plus révoquer. » Alors se bredouillent, sans doute, les premiers mots de L’Esprit du judaïsme, longue recherche de la foi perdue, qui enjambe Le Testament de Dieu (1979) et sa quête endeuillée de la transcendance.


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L’intérêt de l’ouvrage est d’abord dans le dialogue d’un intellectuel avec un livre, avec le Livre : « La Torah est un livre infini. La Torah est un livre-homme. La Torah est un livre fait, ultimement, de la pluralité des hommes qui s’y découvrent. C’est un livre qui [... ] m’invite à être moi. » Et en effet, en mêlant les épisodes de sa vie et ses combats majeurs à l’exégèse partielle de la Bible, l’auteur rassemble encore archiviste de lui-même, ces « pièces d’identité » dont il fit jadis un volume de ses Questions de principe. « Il y a des Juifs qui habitent leur nom », constate-t-il au détour d’une page. De fait, avec L’Esprit du judaïsme, « BHL  » redevient Lévy Bernard, il rentre au bercail. Mais quel Juif est-il, qui ne se targue ni d’être exemplaire par la pratique, ni d’être indépassable par la connaissance ? « Un Juif qui erre en lui-même, plus léger, plus secret que ne le veulent les communautés et les Eglises », esquisse-t-il en autoportrait ; soucieux en 442 pages de ne rien dire de sa foi, jusqu’à oser répondre (en talmudiste roué, finalement... ) à l’un de ses enfants qui lui demande « Crois-tu en Dieu ?  »  : « Le problème n’est pas là. » Il y a du fils prodigue en cet écrivain qui a dilapidé dans le siècle et ses urgences l’enseignement de ses ancêtres, mais veut désormais retourner à la source. Il y a du pénitent, aussi, sans repentance mais avec la lucidité de celui qui a donné dans l’« idolâtrie du grand et du sonore » et dans la « fréquentation des puissants » : elle « me sera un obstacle, je le sens depuis toujours, si je veux aller plus loin, pousser au-delà de ce livre et sortir un jour, pour de bon, du chemin des hommes arrogants ».

L’essentiel dépasse l’individu, et se tient dans la tentative de définition du judaïsme. Est-ce, entre tous les Juifs, « un dessin fait de vapeur à peine surgie », c’est-à-dire une poésie éphémère et inextinguible à la fois, qui cherche sa rime à chaque instant ? Ou bien une idéologie, soucieuse d’organiser les hommes et de bâtir une nation ? Ou encore une eschatologie, parce que nous vivons un temps qui nous hurle la probabilité de sa fin ? Le judaïsme n’est-il pas, plutôt et enfin, une propédeutique, un formidable creuset de savoirs, le manuel des manuels plus que le livre des livres ? Sans doute est-il un peu tout cela, et l’auteur entretient cet alliage en nous emmenant du ventre de la baleine où patiente Jonas jusqu’aux barricades de Kiev et aux sables de Libye, en convoquant Korah, le rebelle anti-Moïse, mais aussi Jean-Paul Sartre ou Louis Althusser... Pourtant, il tranche au final, à la page 415 : « Si tout ce que j’ai écrit jusqu’ici est, sinon vrai, du moins sensé [...], alors cela signifie que les Juifs sont venus au monde moins pour croire que pour étudier. » Soudain, savoir-compte plus que croire, et l’étude domine donc la prière. « Le grand débat est entre Juifs qui pensent et Juifs qui ne pensent pas », ajoute-t-il, pour être encore plus « irréligieux » — il revendique le terme — et sertir le judaïsme sur l’anneau de la connaissance. Il en fait d’ailleurs une arme pour combattre les orthodoxes à la pensée figée et, parfois, criminelle : « L’esprit du judaïsme [... ] est, aussi, dans la surabondance d’intelligence qui sourd de la lecture de ce Talmud dont certains voudraient faire l’Eglise invisible de l’ultraorthodoxie. »

L’esprit du judaïsme, ce serait donc un attachement absolu à l’étude, le combat de la compréhension contre la superstition, de la science contre le dogme — qui n’est peut-être que la perpétuation de la lutte de Jacob avec l’ange. « Le "credo quia absurdum" [...] qui fait toute la beauté de la prière aveugle d’Augustin ou de Claudel : rien n’est plus contraire à la non moins grande beauté de la volonté de comprendre qui est au cœur du judaïsme. » Ainsi, dans le judéo-chrétien qui fonde la civilisation européenne, et notamment la France, au sein de chaque individu nourri de la culture des deux Testaments, il pourrait y avoir deux êtres, le chrétien qui croit et le Juif qui comprend...

Contrer la résurgence de l’antisémitisme sans trahir l’esprit du judaïsme

Dans le maelstrom de la mondialisation, dans le fracas de la grande offensive islamiste, cet « esprit du judaïsme » est-il seulement utilisable ? C’est lui qui mène Bernard-Henri Lévy dans les chaudrons des modernes Ninive — cette ville que Dieu sauva alors qu’elle se vouait à détruire Israël. Car, en Bosnie, en Libye ou en Ukraine, le philosophe aventurier, l’intellectuel engagé n’a-t-il pas défendu, voire sauvé, les ennemis de son camp ? Le Juif véloce et altruiste n’est-il pas un traître involontaire à l’esprit et à la cause du judaïsme ? « Pas de Juif sans cette relation aux nations », assure-t-il, tout en démontrant que les nations qui « s’amputent de leur part juive » précipitent leur décadence.

Tel est bien l’enjeu de notre époque pour les Juifs de France : contrer la résurgence de l’antisémitisme sans trahir l’esprit du judaïsme. Il n’est plus de discrimination officielle contre les Juifs, ni même de persécuteur installé avec pignon sur rue — jusqu’au masque d’humoriste de Dieudonné qui est tombé sous les coups de Manuel Valls. Néanmoins, par capillarité, un antisémitisme sans vrai leader ni théorie constituée se répand. Parce qu’elle n’a pas de temple ni de grand prêtre, cette haine-là n’en est que plus redoutable, et Ninive affiche aujourd’hui la façade d’une HLM de banlieue investie par les salafistes. Imprévisible et immanent, capable de frapper un supermarché parisien à la veille du shabbat ou une école primaire à Toulouse, surgissant dans une manifestation propalestinienne ou se nourrissant du dérapage verbal d’un ancien ministre des Affaires étrangères socialiste, cet ennemi entraîne une réaction funeste : la fuite. L’alya cesse alors d’être une démarche spirituelle pour devenir une manœuvre tactique, un repli, que Bernard-Henri Lévy réprouve sans fard, au profit d’un combat « front contre front, puissance contre puissance », après avoir découpé au scalpel toutes les verrues de l’antisémitisme moderne.

L’une d’elles, parmi les plus malignes, croît et s’infecte au rythme galopant des réseaux sociaux : il s’agit du complotisme, cette « croyance en des forces occultes gouvernant le monde en secret », qui voit derrière chaque attentat un montage des services américains ou israéliens, et derrière chaque terroriste un innocent manipulé. Avant de décréter le Juif coupable, il faut le rendre responsable, et c’est là le but du complotisme. Voilà aussi pourquoi l’antisémitisme n’a plus besoin de lieu ni de héraut : Hitler est inutile quand on a Internet...

S’il ne méconnaît aucune des horreurs récentes ni ne sousestime le péril qui poursuit les Juifs, l’auteur de L’Esprit du judaïsme, en de belles pages, s’affirme néanmoins optimiste, notamment pour la France : « Il y a, dans la société française d’aujourd’hui, un savoir obscur de cette loyauté historique et métahistorique des Juifs de France à la France. » Pourtant, de Léon Blum à Laurent Fabius, en passant par Georges Mandel et Pierre Mendès France, il rappelle combien porter un nom juif, une identité juive, alourdit de soupçons et de haines ceux qui cherchent le pouvoir politique. Parce que, dit-il, la « République plurielle est en crise » : « N’est-ce pas le lien social comme tel qui se défait quand s’étendent les territoires perdus de la République, que s’y multiplient les actes d’incivilité ou de barbarie et que partent pour le djihad des enfants de la génération black-blanc-beur ? » A ce modèle en défaisance Lévy préfère la solution, « plus satisfaisante », qu’apporte Israël à la « multiethnicité »...

On peut ne pas le suivre jusque-là, même si « Juifs et non-Juifs sont des citoyens avec des droits et des devoirs égaux dans l’Etat d’Israël », et considérer qu’être juif en France demeure, malgré la crainte lancinante, un destin possible et, par certains côtés, enviable. Parce que l’esprit du judaïsme, ici, dialogue avec la tradition chrétienne. Parce que la République garantit par la laïcité la pratique de tous les cultes. Et surtout parce qu’en ce pays à nul autre pareil, cette Canaan de la littérature, on peut rêver la vie de Solal et écrire Belle du Seigneur...

Christophe Barbier

L’Express N° 3370 / 3 février 2016
avec des extraits du livre dans le magazine


[2Grasset, 216 p.

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8 Messages

  • V. Kirtov | 5 mars 2016 - 19:01 1

    Après « Etre juif en France », Bernard-Henri Lévy lance un « SOS Europe » dans son éditorial du Point du 2 mars 2016. C’est un texte fort. Son sismographe génétique, sa sensibilité juive le prédisposent peut-être plus que d’autres à percevoir les périls. L’Europe est en danger de mort.

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    Le cri, Edvard Munch

    Un appel en forme de cri qui nous a atteint aux tripes, c’est pourquoi nous le relayons ici.

    BHL - SOS Europe

    Bernard-Henri Lévy regarde l’esprit de l’Europe se déliter peu à peu, notamment en raison de la crise des migrants. Mais il reste peut-être un espoir

    PAR BERNARD-HENRI LÉVY

    Le Point.fr, 02/03/2016


    "C’est l’esprit même de l’Europe qui, livrée au seul vouloir de fondés de pouvoir sans dessein et frileux, entre en catalepsie." © Zsolt Nyulaszi/Fotolia

    Un pays de l’Union européenne rappelant son ambassadeur dans un autre pays de l’Union européenne. Un autre, ou le même, devenant, au mépris de toutes les règles de solidarité entre États membres, une déchetterie à réfugiés dont on fera, quand elle sera pleine, un lieu du ban, une banlieue, semblable aux léproseries géantes et isolées du Moyen Âge. L’espace Schengen qui vole en éclats. Les sommets officiels qui succèdent aux sommets officiels et dont les décisions sont tournées en dérision, comme la semaine dernière en Autriche, par des sous-sommets ¬régionaux, sans légitimité, illégaux. La loi du chacun pour soi, donc le risque d’anarchie. Les égoïsmes nationaux qui font retour, donc la loi de la jungle, la vraie, bien plus effrayante que celle de Calais. Bref, c’est l’Europe en tant que telle que la crise dite des migrants est en train de faire exploser. C’est l’esprit même de l’Europe qui, livré au seul vouloir de fondés de pouvoir sans dessein et frileux, entre en catalepsie. Et nous sommes peut-être en train de voir ce que ni la crise grecque de l’an dernier, ni la débâcle financière de 2008, ni même les manœuvres de Vladimir Poutine n’avaient réussi à provoquer  : la mort du grand et beau rêve de Dante, ¬Husserl et Robert Schuman.

    La chose ne surprendra pas ceux qui, comme moi, s’inquiètent depuis un certain temps – Hôtel Europe… – de voir le gouvernement de Bruxelles devenir une bureaucratie immobile et obèse, peuplée de ces «  ronds-de-cuir couronnés  » dont se moquait déjà Paul Morand dans son portrait de l’empereur François-Joseph et dont un autre écrivain, témoin du même délitement, disait qu’ils étaient les princes de la «  norme  », les rois des «  poids et des mesures  » et de la «  statistique  », mais que l’idée de se confronter à la grande Histoire, ou même à la grande Politique, leur était devenue inimaginable – une nouvelle Cacanie, en somme… un nouveau royaume de ¬l’absurde rongé, comme l’autre, par la routine et en train de mourir, comme lui aussi, de n’avoir ni élan, ni projet, ni étoile fixe pour guider sa course… un deuxième «  laboratoire du crépuscule  » (Milan Kundera) où des dirigeants somnambules répéteraient, dans une extase morbide et béate, toutes les fautes de leurs aînés…
    Et la catastrophe, si elle allait au bout de son erre, serait hélas dans l’ordre de la grande erreur que nous sommes quelques-uns à dénoncer depuis des décennies  : l’Europe n’est pas une évidence, inscrite dans la nature des choses ni, davantage, dans le sens de l’Histoire  ; pas plus que l’Italie selon le roi de Sardaigne dans sa réponse fameuse à Lamartine, elle ne se fera toute seule – da sé… – même si l’on ne fait rien  ; et oublierait-on cette loi, céderait-on à ce providentialisme et à ce progressisme paresseux qu’il en irait de cette Europe-ci, la nôtre, comme de l’Europe romaine, comme de celle de Charlemagne puis de Charles Quint, comme du Saint Empire romain germanique, de l’empire des Habsbourg ou même de l’Europe de Napoléon, toutes ces Europes qui étaient déjà des Europes, de vraies et belles Europes, dont les contemporains avaient cru, comme nous le croyons à notre tour, qu’elles étaient établies, solides comme le roc, gravées dans le marbre de règnes d’apparence éternelle et qui, pourtant, se sont effondrées.

    Reste que le pire n’est pas, non plus, sûr.

    Et il est encore temps, il est toujours encore temps de ¬provoquer un sursaut politique et moral qui s’instruirait des ¬leçons du passé  ; qui partirait du principe que, sans la -volonté têtue, contre nature, presque folle, de ses dirigeants, l’Europe a toujours eu toutes les raisons, absolument toutes, de se ¬défaire  ; et qui, ainsi, conjurerait l’inévitable.

    Europe ou barbarie  ; Europe ou chaos

    De deux choses l’une.

    Ou bien nous ne faisons rien  ; nous nous laissons gagner par ce sauve-qui-peut généralisé et obscène  ; et la rage nationale l’emportera, pour de bon, sur un rêve européen réduit aux seuls acquêts d’un grand marché unique qui, s’il fait ¬l’affaire du monde des affaires mondialisé, ne fait certainement pas celle des peuples et de leur aspiration à plus de paix, de démocratie et de droit.

    Ou bien les 28 nations européennes se reprennent  ; elles se décident à suivre 1. la ligne tracée par Angela Merkel sur la question de l’hospitalité, moralement infinie et politiquement conditionnée, que nous devons aux frères en humanité qui frappent à la porte de la maison commune et 2. la ligne tracée, elle, par François Hollande sur la question de la Syrie et de la double barbarie qui, en vidant le pays de ses habitants et en les jetant, par millions, sur les routes de l’exil, est la vraie source de la présente tragédie  ; les deux ¬dirigeants, au passage, n’omettent pas d’entendre et d’apprendre l’un de l’autre leurs parts respectives de vérité dont seule la conjugaison peut rendre âme et corps à cet axe franco-allemand sans lequel tout est fichu  ; et alors, et alors seulement, l’Europe, le dos au mur, obtiendra un nouveau sursis et, avec un peu de courage, aura une chance de survivre et même, qui sait, de se relancer.

    Car plus que jamais le choix est clair  : Europe ou barbarie  ; Europe ou chaos, misère des peuples, régression politique et sociale  ; un pas en avant, un vrai, dans le sens d’une intégration politique qui est la seule réponse possible aux terribles défis du jour – ou la garantie du déclin, de la sortie hors de l’Histoire et peut-être, un jour, de la guerre.

    oOo


  • Albert Gauvin | 5 mars 2016 - 15:54 2

    Etre juif dans le monde d’aujourd’hui
    Intervenants : Bernard-Henri Lévy : écrivain, philosophe
    Rony Brauman : Directeur d’études à la fondation Médecins Sans Frontières, enseignant, essayiste
    Écouter.


  • Albert Gauvin | 18 février 2016 - 11:08 3

    L’éthique en acte d’un judaïsme d’affirmation par Guy Briole
    L’Esprit du judaïsme fera date. Il est exceptionnel dans la série des ouvrages de BHL. Là où Sartre, auquel il a consacré une biographie remarquée, posait en son temps « La question juive », Bernard-Henri Lévy répond par « une éthique de l’affirmation ». Cf. Lacan Quotidien 565.


  • Albert Gauvin | 9 février 2016 - 11:26 4

    La nouvelle question juive : dialogue entre BHL et Jean Daniel
    Antisémitisme, Bible, Shoah, Israël, diaspora, retour à Jérusalem : alors que sort “l’Esprit du judaïsme”, Bernard-Henri Lévy dialogue avec le fondateur de “l’Obs” à qui l’on doit “la Prison juive”. Un débat historique, philosophique, politique, qui est aussi une dispute métaphysique, mené par l’historien des religions Jean-François Colosimo. Cf. La nouvelle question juive. pdf


  • V. Kirtov | 6 février 2016 - 17:46 5

    6 FÉVRIER 2016

    Lien audio
    BHL : « Identité ? je n’aime pas ce mot. En tout cas, si j’ai une identité, elle est heureuse par rapport au Judaïsme. Je suis un Juif heureux. Il y a eu tellement de Juifs malheureux. D’une manière générale, l’identité douloureuse, malheureuse, a été un élément de l’existence des Juifs pendant si longtemps. Je me réjouis de voir aujourd’hui tant de Juifs qui sont juifs de manière heureuse et je suis l’un d’entre eux. » (extrait à 5’05)

    Le philosophe Bernard-Henri Lévy était l’invité d’Anne Sinclair, sur Europe 1, le 6 février 2016, à l’occasion de la publication chez Grasset de son livre qui fait déjà parler : L’Esprit du Judaïsme.


  • V. Kirtov | 6 février 2016 - 17:14 6

    1. La couverture

    Cette couverture avec son carré rouge sur fond noir m’avait intrigué. Peut-être vous aussi ? Au dos du livre, cette mention :

      Couverture : ROTHKO Mark, Untitled © 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko - Adagp, Paris, 2016.

    Cela ne comble pas complètement votre curiosité… Alors, voici ce qu’en dit Haïm Korsia, le Grand Rabbin de France. Il a lu le livre de Bernard-Henri Lévy et le commente sur le site de BHL :

    « Le choix lumineux du tableau de Rothko(*) en couverture symbolise la mêmeté et la distinction, l’élection et le partage. La fraternité, tout simplement. Ce dont nous avons tant besoin pour affronter le risque de destruction de notre Ninive contemporaine, pour encourager l’islam à penser son Talmud, c’est-à-dire la contextualisation du Coran, et pour réussir à faire que le rêve des uns ne soit pas le cauchemar des autres. »

    www.bernard-henri-levy.com/haim-korsia…

    (*) né Markus Yakovlevich Rotkovich (en russe), benjamin d’une famille juive de quatre enfants, il émigrera aux Etats Unis avec sa mère en 1913 pour y rejoindre le père qui les avait devancés (il avait dix ans).

    2. Extrait du livre

    Lien youscribe.com


  • Albert Gauvin | 6 février 2016 - 01:30 7

    Bernard-Henri Lévy : « La mémoire de la gauche, c’est le souci du monde contre cette saloperie qu’est le souverainisme »
    En pleine crise identitaire, que peut apporter le judaïsme ? Est-il universel au sens du souci, de la pensée de l’Autre ? Cet « Autre » qui peut revêtir tant de visages. C’est ce à quoi tente de répondre le philosophe, au travers de questions d’actualité politique et intellectuelle.
    « La Torah est un livre infini, un livre-homme… Lire le texte juif, le lire comme il doit être lu, c’est produire un universel… » Le juif dogmatique n’est donc pas celui qui lit des livres et ne lit que le Livre, mais celui qui ne le lit pas assez. Telle serait l’essence même du judaïsme, tenant moins à la foi qu’à la Loi, et, surtout, à l’interprétation sans fin, laquelle, ainsi, ne donne jamais le « dernier mot » à personne. Cette idée, et celle, adjacente, du « souci de l’Autre », venue d’Emmanuel Levinas, sont au centre de l’ouvrage de Bernard-Henri Lévy, l’Esprit du judaïsme, qui s’ouvre par une analyse des différentes formes d’antisémitisme et affirme à la fin, sous la lumière de Rachi, Maïmonide ou Jonas, que « les juifs sont venus au monde moins pour croire que pour étudier, non pour adorer, mais pour comprendre », et que « la plus haute tâche à laquelle les convoquent les livres saints n’est ni de brûler d’amour ni de s’extasier devant l’infini, mais de savoir et d’enseigner ». On y découvre aussi les linéaments de l’itinéraire personnel et familial, de la formation de Bernard-Henri Lévy. Et de nombreuses remarques qui interrogent, irritent, laissent perplexe, appellent la contradiction. Le philosophe reprend ici des thèmes de son livre, mais ouvre aussi sur des questions d’actualité politique et intellectuelle.
    Lire l’entretien dans Libération.


  • Albert Gauvin | 5 février 2016 - 17:12 8

    BHL : « L’antisémitisme est en train de devenir une religion planétaire »

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    Bernard-Henri Lévy lit des extraits du livre « L’Esprit du Judaïsme »
    au Musée d’Art de Tel Aviv, le 2 décembre 2015.

    Jean-Marie Guénois : Votre livre sonne comme une défense du judaïsme : serait-il si affaibli qu’il ait besoin d’être défendu ?

    Bernard-Henri Lévy : Le judaïsme, non. Mais les Juifs, oui. L’antisémitisme est en train de devenir cette religion planétaire dont j’annonce et redoute l’avènement depuis 30 ans. Et, contre cette nouvelle haine ou, plus exactement, contre cette haine ancienne mais qui se donne des habits neufs, il faut, plus que jamais, les défendre.

    J.-M. G. : Comment caractériseriez-vous ces habits neufs ?

    B.-H. L. : L’antisémitisme d’aujourd’hui s’appuie sur trois propositions. Les juifs sont les amis d’un Etat assassin : c’est l’antisionisme. Les juifs sont des trafiquants de mémoire, ils se servent de leurs martyrs pour intimider le monde : c’est le négationnisme. Les juifs, enfin, sont haïssables parce qu’ils monopolisent le capital mondial de compassion disponible et qu’ils empêchent les hommes de s’émouvoir sur le sort, par exemple, des Palestiniens : c’est le thème, idiot mais terriblement efficace, de la compétition victimaire. Ces trois propositions sont les trois composants d’une véritable bombe atomique morale. Si on les laisse s’assembler, faire nœud, être mis à feu, l’explosion sera terrible. Car il sera de nouveau possible, pour de larges masses d’hommes et de femmes, d’être antijuifs en toute conscience.

    J.-M. G. : N’exagérez-vous pas ce risque ?

    B.-H. L. : Non. Car la vraie question de l’antisémitisme a toujours été de trouver les arguments, les mots, donnant à sa passion une forme de rationalité et, au fond, de légitimité. Haïr sans en avoir l’air… Faire le mal en donnant le sentiment que c’est un bien… Dire : « nous n’avons rien contre les Juifs, mais ils ont tué le Christ (l’Eglise), mais ils l’ont inventé (Voltaire), mais ils sont les amis du grand patronat et les ennemis de la classe ouvrière (les socialistes du début du XX° siècle) »… Telle a toujours été la démarche… Eh bien c’est la même chose, aujourd’hui, avec ce cocktail détonant qu’est l’association de l’antisionisme, du négationnisme et de la compétition mémorielle : ensemble, les trois peuvent de nouveau donner le sentiment que l’antisémitisme est un discours, certes regrettable, mais normal, presque salubre.

    J.-M. G. : Et en même temps, dîtes-vous dans votre livre, le judaïsme lui-même ne s’est jamais aussi bien porté…

    B.-H. L. : Oui. Parce que les Juifs, face à cela, craignent de moins en moins d’affirmer leur judaïsme. Longtemps, ils ont eu la tentation de l’ombre. Longtemps, jusqu’à la génération, en fait, de mes parents, ils ont été tentés de penser : « il faut en faire le moins possible, donner le moins de prise possible à l’ennemi, car l’affirmation juive est source de malheur ». Eh bien ce temps-là est révolu. Et je crois que les Juifs de France ont globalement compris que c’est en se cachant qu’on se désarme et en s’affirmant qu’on se renforce. Suite de l’Entretien avec Jean-Marie Guénois pour le Figaro.