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Mort de Simon Leys, pourfendeur des intellectuels maoïstes français

D 13 août 2014     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Le sinologue et écrivain belge Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, son nom de plume, est mort le 11 août 2014 en Australie, des suites d’un cancer. Il y enseignait depuis plus de vingt ans.
Avec "Les Habits neufs du président Mao" et "Ombres chinoises", il fut le premier à faire voler en éclats le mythe maoïste, au début des années 70.

« Pourfendeur des intellectuels maoïstes français » parmi lesquels Roland Barthes, Philippe Sollers, c’est le titre de l’article que lui consacre Pierre Haski dans Rue89.
Yann Moix, lui avait consacré sa chronique du Figaro du 12 avril 2012, un portrait admiratif bien ciselé : « J’écris pour qu’un jour un avatar de Simon Leys sache lire entre mes lignes, aille chercher, dans ce que tout le monde a cru lire, ce que j’avais écrit. J’écris pour les futurs Simon Leys ! Hélas, j’écris sans doute pour rien puisque de Simon Leys il n’y en a qu’un. » Et plus loin : « Un seul Leys ? Sollers existe aussi : ces deux-là ne s’aiment pas ; on comprend pourquoi. Leys ne pardonne pas la « période chinoise » du fondateur de Tel Quel- qu’importe, Leys et Sollers posent un immuable principe : rien ne peut dire mieux le monde que la littérature. ». C’est pourquoi nous avons rassemblé ici, ces deux témoignages :

Mort de Simon Leys, pourfendeur des intellectuels maoïstes français

Pierre Haski|Cofondateur rue89

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{Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, chez lui à Canberra en 2002(WILLIAM WEST / AFP)}

Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, mort ce lundi en Australie où il s’était installé, a longtemps été considéré comme un « traître », un « renégat » par une partie de l’intelligentsia française. Son tort : il avait prouvé que l’« empereur » Mao était nu, et que ses adorateurs occidentaux s’étaient fait berner.

Son livre, « Les Habits neufs du président Mao », paru en 1971, détruisait tous les mythes entretenus en Occident, et singulièrement à Paris, autour de la Grande révolution culturelle prolétarienne (GRCP comme on l’appelait à l’époque).

Pierre Ryckmans, écrivain et enseignant belge, sinisant et marié à une Chinoise, vivait alors à Hong Kong, toujours colonie britannique, un poste d’observation privilégié de la Chine. Sur la base de témoignages et de lecture fine des textes, il était parvenu à comprendre les enjeux réels de cette révolution qui n’avait de culturel que le nom.

« La “Révolution culturelle” n’eut de révolutionnaire que le nom »

Dans « Les Habits neufs du président Mao », il écrivait dès la première page :

« La "Révolution culturelle" qui n’eut de révolutionnaire que le nom et de culturel que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses [...].

En Occident, certains commentateurs persistent à s’attacher littéralement à l’étiquette officielle et veulent prendre pour point de départ de leur glose le concept de révolution de la culture, voire même de révolution de la civilisation (le terme chinois wenhua’ laisse en effet place à cette double interprétation).

En regard d’un thème aussi exaltant pour la réflexion, toute tentative pour réduire le phénomène à cette dimension sordide et triviale d’une "lutte pour le pouvoir sonne de façon blessante, voire diffamatoire aux oreilles des maoïstes européens." »

Jeune lycéen embarqué dans la folie maoïste post-68, je me souviens du mépris et de la colère que nous avions pour ces "Habits neufs" qui tentaient de saper l’image du Grand Timonier...

L’impact de son livre, une chronique sous forme de journal des événements chinois, ne se fit pas immédiatement sentir, et ne fut pas dissuasif auprès des intellectuels fourvoyés dans cette voie, comme Philippe Sollers, Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et tant d’autres.

Au contraire, il fut l’objet d’une grande campagne l’accusant d’être un agent de la CIA, et son pseudo fut révélé en titre d’un livre dénonciateur, lui barrant la possibilité de remettre les pieds en Chine.

SIMON LEYS À APOSTROPHE

Il faudra attendre 1984 pour que Simon Leys fasse sa première apparition à la télévision française, à l’émission Apostrophe de Bernard Pivot.

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Les carnets de Roland Barthes

Dans un recueil d’essais paru en 2012, intitulé "Le studio de l’inutilité", Simon Leys revient par exemple sur le voyage en Chine, en avril-mai 1974 (trois ans après la parution des "Habits neufs"), des intellectuels liés à la revue Tel Quel, dont Roland Barthes. Une visite dont il souligne qu’elle avait coïncidé avec une purge colossale et sanglante, déclenchée à l’échelle du pays entier par le régime maoïste.

Roland Barthes avait alors publié un texte - démoli par Simon Leys en son temps ; mais il y a deux ans, furent publiés les carnets tenus lors de ce voyage en Chine par l’intellectuel français, amenant Simon Leys à reprendre la plume sur le sujet. « Cette lecture pourrait-elle nous amener à réviser notre opinion ? »

Simon Leys garde une plume féroce :

« Le spectacle de cet immense pays terrorisé et crétinisé par la rhinocérite maoïste a-t-il entièrement anesthésié sa capacité d’indignation ? Non, mais il réserve celle-ci à la dénonciation de la détestable cuisine qu’Air France lui sert dans l’avion du retour : Le déjeuner Air France est si infect (petits pains comme des poires, poulet avachi en sauce graillon, salade colorée, chou à la fécule chocolatée - et plus de champagne !) que je suis sur le point d’écrire une lettre de réclamation. » (C’est moi qui souligne.)

[...] Devant les écrits « chinois » de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d’Orwell saute spontanément à l’esprit : « Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. »

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Simon Leys occulte Pierre Ryckmans

Le sinologue Pierre Ryckmans avait choisi Simon Leys comme nom de plume en référence au personnage de René Leys dans un roman de Victor Segalen, le voyageur français dans la Chine de la fin du XIXe siècle. Ce nom ne le quittera plus, même lorsqu’il apparaîtra sous son vrai nom.

Mais Pierre Ryckmans n’est pas limité au pourfendeur du maoïsme et de ses adorateurs. Il laisse une œuvre importante d’essais, de romans, de travaux de recherche entrepris depuis qu’il a choisi de s’installer loin du tumulte, à Canberra, en Australie, où il enseignait la littérature chinoise. Il a beaucoup travaillé sur la mer et les gens de la mer, publiant notamment un grand récit, Les naufragés du Batavia, sur une tragédie navale au XVIIe siècle.

Plusieurs fois récompensé pour ses livres ou pour l’ensemble de son œuvre, recevant notamment le prix Renaudot (essais) en 2003, il se faisait discret, donnant peu d’interviews et limitant ses apparitions publiques.

Mais le message qu’il nous laisse est quant à lui clair et puissant : il nous invite à garder les yeux ouverts en toutes circonstances, même lorsque les apparences sont séduisantes.

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Les livres de Pierre Ryckmans/Simon Leys

· Essais sur la Chine, recueil de textes de SImon Leys, dont « les habits neufs du Président Mao », « ombres chinoises », « la forêt en feu ».

· Le studio de l’inutilité, essais de Simon Leys, Flammarion 2012.

· Les naufragés du Batavia, roman, éd. Arlea 2003

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Crédit : Rue89.nouvelobs.com


Simon LEYS : La chronique de Yann Moix - Le Figaro

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Pierre Ryckmans, alias Simon Leys

10 avr. 2012 - Les écrivains écrivent moins, sans doute, pour des lecteurs anonymes, fussent-ils nombreux, que pour un seul lecteur comme Simon Leys. J’écris pour qu’un jour un avatar de Simon Leys sache lire entre mes lignes, aille chercher, dans ce que tout le monde a cru lire, ce que j’avais écrit. J’écris pour les futurs Simon Leys ! Hélas, j’écris sans doute pour rien puisque de Simon Leys, il n’y en a qu’un. Il est seul à défricher, chez Michaux, chez Orwell, chez Conrad, chez Chesterton, les passages rares, si importants : surtout il trouve, chez chacun de nos dieux littéraires, le point d’émotion. Il appuie sur les fissures : les problèmes d’argent, les solitudes, les erreurs, les ratages. Il voit pour nous, il lit pour nous : Leys est notre sonde. Un rempart, solitaire, face à la barbarie. Il n’a pas peur de dire : c’est qu’il n’a pas eu peur de lire. On ne s’étonnera pas que des portraits d’écrivains, ici (ces écrivains semblent être ses voisins de palier), côtoient des textes politiques sur la Chine ou le Cambodge : c’est le réel qui passionne Leys, étant entendu qu’on appelle « poésie » cette façon qu’ont les mots de dévoiler les choses, de dévoiler : l’être. Un seul Leys ? Sollers existe aussi : ces deux-là ne s’aiment pas ; on comprend pourquoi. Leys ne pardonne pas la « période chinoise » du fondateur de Tel Quel — qu’importe, Leys et Sollers posent un immuable principe : rien ne peut dire mieux le monde que la littérature. C’est parce qu’ils ne partagent aucun goût en commun qu’ils nous sont, comme critiques, infiniment précieux (ainsi, le spectre est plus large pour leurs lecteurs) : c’est de la critique œuvre, de la critique qui s’élève à la hauteur des œuvres lues, commentées, saisies. Rien n’est plus précieux que la gratuité de l’art ; rien n’est plus utile que son inutilité. La littérature, parce que nul ne s’en soucie, parce que tout le monde s’en détourne, est justement, pour ces raisons mêmes, la chose la plus importante qui soit ; la plus puissante : rien n’est aussi dangereux qu’elle, rien n’est plus subversif, en 2012, qu’un chef-d’œuvre anglais, argentin, suédois, fût-il oublié, publié en 1907. Leys est un maître : il donne la rage d’acheter des livres, de se rouler dans les mots, de prendre son temps, d’embrasser une carrière dans l’intelligence ; surtout, il communique la passion d’être soi-même : l’esprit critique. Il adore Michaux mais le méprise quand Michaux méprise ses propres œuvres, les astiquant trente ans plus tard, soucieux de les rendre propres comme des maisonnées. Leys ne se laisse pas impressionner : ni par les vivants ni par les morts. Ni par les nains ni par les géants. C’est un homme pour qui Segalen est aussi vital que la vie : pour qui Segalen est la vie. Leys crée son monde intime à partir de celui des autres — admirations, détestations. Il a inventé quelque chose d’inouï : l’imagination critique. Par la critique, il crée des univers. Il sait que le génie est l’art de travailler à partir, non de ses dons, mais de ses défaillances, de ses tares, de ses incapacités, de ses handicaps. Le culot de bâtir un cosmos sur sa propre insuffisance, sur ses limites, sur ses faiblesses : là se situe l’universel de l’intime, là se situe l’intime de l’universel. Avoir le courage d’être soi et rien que soi. Celui qui est réduit à sa place, minuscule, et se satisfait de se confondre avec elle : c’est lui, le créateur.

Yann MOIX

Crédit : www.lefigaro.fr

D’autres liens

Pour saluer Pierre Ryckmans et Simon Leys. Par Pierre Assouline , LE 12 AOÛT 2014

Barthes et la Chine par Simon Leys - La Croix, 04/02/2009

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Sur pileface (sélection) :

Simon Leys (Pierre Ryckmans)- Leçons d’un crime ; Deux et deux font quatre ; Le génie chinois.

Simon Leys et Le Studio de l’inutilité

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