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Ulysses de Joyce illustré par Matisse

D 26 septembre 2014     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ulysses de Joyce illustré par Matisse. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


En 1934, l’éditeur américain George Macy confie à Matisse l’illustration d’Ulysses de James Joyce. Pour composer ces gravures, Matisse s’inspire du récit homérique, bien plus que du roman de l’écrivain irlandais, dont il avoue, par la suite, n’avoir jamais lu le livre. Il réalise une série d’études au crayon et à la sanguine avant de commencer les estampes. Une seconde série, reliée, sur papier craft, est imprimée par James Brockman à 250 exemplaires seulement signés par Joyce et Matisse.

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Édition originale (hors de prix).

Première édition illustrée d’Ulysses, un des 250 exemplaires signés à la fois par James Joyce et Henri Matisse (les 1250 autres exemplaires étant signés par Matisse seul) ; un des livres les plus célèbres du XXe siècle. L’Ulysses de « The Limited Editions Club » est la première illustration et l’un des très rares livres de peintres publiés avant la seconde guerre mondiale. George Macy qui entreprit la seule publication américaine des illustrations de Matisse, demanda à l’artiste combien de gravures il pourrait faire pour un millier de dollars. Matisse réalisa six sujets tirés de l’Odyssée d’Homère.
26 planches, constituées de 6 gravures sur sol mou, imprimées à la main, et 20 lithographies de dessins, études pour les gravures, imprimées sur papier de couleur bleue ou jaune.

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Joyce et Matisse

Joyce fut enchanté qu’un artiste de la stature de Matisse ait accepté d’illustrer Ulysses, mais aussi inquiet que le peintre ne fût pas assez familier de l’Irlande pour faire le travail. Il demanda à un ami irlandais d’envoyer à l’artiste un hebdomadaire illustré de Dublin datant de 1904. Il est vraisemblable que Matisse n’ouvrit jamais le livre puisqu’il choisit de dépeindre à la place six épisodes de l’Odyssée d’Homère. Dans « The double image of modernism : les gravures de Matisse pour Ulysses » [1], Shari Benstock écrit :

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Matisse dessinant pour Ulysses, 1934.
« Ce que nous savons des circonstances qui entourent la publication de l’Ulysses de Joyce par les Limited Editions Club en 1935, illustré par des dessins au trait de Matisse, est vague — la légende ayant supplanté la réalité. Le récit de Richard Ellmann dans sa biographie de Joyce suggère que l’essentiel de l’affaire sur le plan artistique doit être trouvé dans l’ignorance que Matisse avait du texte. En contradiction avec cette suggestion, George Macy (alors éditeur des Limited Editions) rapporte sa surprise quand Matisse lui annonça en 1934 qu’après avoir feuilleté la traduction du roman par Stuart Gilbert, "il avait observé comment l’Ulysses de Joyce était divisé en épisodes correspondant à l’Odyssée d’Homère et avait demandé à Macy son accord pour faire six gravures basées sur l’Odyssée qui pourraient être publiées dans le volume de Joyce" [2]. Joyce aurait aimé croire (peut-être l’a-t-il cru) que Matisse connaissait "très bien la traduction française" comme il l’écrivit à T. W. Pugh en août 1934. Là où Matisse releva les correspondances homériques dans Ulysses (peut-être à partir de l’étude de Gilbert sur le fond épique du roman), il ne connaissait pas bien le roman, au point qu’il eut besoin pour commencer ses dessins de rencontrer Eugène Jolas un week-end à sa résidence d’été d’Utelle. Ellmann raconte qu’après une brève introduction à l’oeuvre par Jolas, Matisse "suivit sa propre voie, à la fin de l’été et au début de l’automne de 1934 ; quand on lui demanda pourquoi ses dessins avait un rapport si ténu avec le livre, il répondit franchement : « Je ne l’ai pas lu. »" [3] »

Pas lu ? Mal/entendu ? On a pu dire que c’est la raison pour laquelle Joyce ne signa avec Matisse que 250 exemplaires sur les 1500 édités. Vrai ou faux ? Pourtant, en août 1934, après avoir téléphoné à Matisse (de Spa, en Belgique, où il se trouvait), Joyce écrivit à Paul Léon [4] en lui demandant d’écrire à Macy qu’il approuvait les propositions de Matisse, ce que Léon fit le 16 août 1934. Plus tard, Joyce sembla même assez satisfait du résultat puisqu’il acheta un certain nombre d’exemplaires de l’ouvrage (publié le 22 octobre 1935), allant jusqu’à en offrir un à son fils et à sa belle-fille en cadeau de Noël en 1935. On dit aussi qu’en 1936, lors de la négociation avec Allen Lane sur la publication d’une édition limitée de Ulysses en Angleterre, Joyce avait bon espoir que les illustrations de Matisse seraient incorporés dans le livre, mais finalement il n’en fut rien [5]. A suivre.

Exemplaire signé par Joyce et Matisse. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Deux pages d’Ulysses illustré par Matisse. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Quelques dessins de Matisse

Éole


Éole : L’ouverture de l’outre des vents déclenche une tempête
Étude pour Ulysses de James Joyce.
Henri Matisse (1869-1954), dessinateur, New York, The Limited Editions Club, 1934-1935.
Sanguine et craie noire sur papier à trame (32 x 23,8 cm)
BnF, Estampes et Photographie, Rés. B-16a-Matisse boîte 2
© Bibliothèque nationale de France © Succession Matisse.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Matisse représente ici le navire d’Ulysse, pris dans la tempête furieuse que ses compagnons ont provoquée en libérant les vents de l’outre donnée par Éole, pensant y trouver de l’or. La violence des courants d’air tourbillonnants et de la mer déchaînée est figurée par des oppositions de lignes courbes, parallèles, s’entrecroisant. Le navire, reconnaissable à sa proue arquée, à sa voile gonflée retenue par le mât vertical et aux rames rectilignes, lutte contre les éléments en furie.

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Gravures

Nausicaa [6]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Ulysse-Personne crevant l’oeil du cyclope Polyphème à l’aide d’un tronc d’olivier [7]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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La barque d’Ulysse [8]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Calypso (ou Bataille de femmes) Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862. [9]

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Le retour à Ithaque [10]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Ithaque. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Crédit Spaightwood Galleries, Inc.

Lire : Jean-Pierre Vernant, "Une histoire d’Ulysse" (il s’agit de l’Ulysse d’Homère).
Philippe Sollers, Joyce, de nouveau (sur la traduction de l’Ulysse de Joyce par Jacques Aubert).

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[1Contemporary Literature XXI, 3, 1980. C’est moi qui traduit. A.G.

[2Alfred J. Barr, Matisse : His Work and His Public, New Ork : The Museum of Modern Art, 1951, p. 249.

[3Je souligne. Richard Ellmann, James Joyce, New York : Viking Press, 1957, p. 687.

[4Proche ami de Joyce, Paul Léon, ancien directeur général des Beaux Arts, devint en 1933 professeur au Collège de France en Histoire de l’Art Monumental. Cf. The James Joyce - Paul Léon Papers, 1930-1940.

[6Cf. Chant 6.

[7Cf. Chant 9.

[8Cf. Chant 10.

[9Il est intéressant de relever ici ce qu’écrit Mireille Hilsum à propos du rapport texte-image dans les Incipit d’Aragon (Textimage) : « Calypso a été dessiné par Matisse pour illustrer l’Ulysse de Joyce. Aragon, côté texte, raconte comment Matisse a accepté la proposition et le mystère qui lui fit reconnaître et illustrer l’hypotexte homérique ; puis il s’arrête, parmi les illustrations de Matisse, sur l’une d’entre elles : non pas Calypso mais Ulysse, crevant l’oeil de Polyphème [Dont il donnera le dessin dans... Henri Matisse, roman]. L’image ignore superbement le texte. Elle ne donne pas à voir « la douleur du Centaure » dont il est exclusivement question dans le texte d’Aragon, mais un corps à corps féminin dont la légende, manuscrite, sur la page de gauche, donne la clé tout en l’inscrivant dans le domaine privé :

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Aragon, Les Incipit.
Il ne semble pas que Joyce ait écrit Ulysses d’après Homère, mais d’après un livre pour les enfants de Charles Lamb, lequel s’appelle Le Retour d’Ulysse ou Les Aventures de Télémaque, suivant les traducteurs. J’ai, pour ma part, écrit des Aventures de Télémaque, mais pas plus selon Lamb que selon l’Odyssée, ce n’est pas un livre pour les enfants, comme l’était le Télémaque de Fénelon, d’où je suis parti. L’image de l’épisode de Calypso, pour Joyce, répond à ce sentiment de la jalousie qui, peut-être faussement, semblait si étranger à Henri Matisse, mais qui fut de toujours mon visible ravage. (Je n’ai jamais appris à écrire ou Les incipit, Skira, « Les Sentiers de la création », 1969, p. 22) »

[10Cf. Chant 13.

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