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J’aime bien — Médium de Philippe Sollers

par Pierre Naveau

D 4 mars 2014     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Venise, église San Trovaso, avec ses deux façades identiques, lieu central dans Médium :
le mariage de Loretta, l’enterrement du Vieux, le baptême futur de Luigi-Louis.
«  Les mariages, ici, ont toujours un grand succès, les baptêmes moins, les enterrements pas vraiment. » (p. 85)
San Trovaso est aussi l’endroit idéal pour un «  trafic discret », une «  transaction rapide ».
«  Enveloppe dans des missels, "ad majorem dei gloriam, qui laetificat juventum meam" ». (p. 115)
C’est à deux pas de La Riviera. Photo A.G. mai 2013. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

J’aime bien — Médium de Philippe Sollers

par Pierre Naveau

« L’avantage du français, c’est sa concision et sa commotion. » [1]

J’aime bien, lorsque Philippe Sollers écrit qu’il faut aller au plus simple et que c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire. Pour cela, il faut apprendre à lire. Je le cite : «  Nous avons donc, plus que jamais, à apprendre à lire. La vérité, c’est que nous ne lisons pas encore. » [2] Ph. S. — c’est ainsi qu’il signe — sait être ironique, lorsqu’il salue, de sa plume alerte, la toute récente édition de Flaubert dans La Pléiade. Il a en effet appris à trouver la phrase qui, par exemple, dit la femme adultère : « Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements ; et pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattit contre sa poitrine avec un long frisson. » [3] C’est Ph. S. qui nous signale — qui l’aurait fait à sa place ? — la réédition d’une Histoire des Girondins par Alphonse de Lamartine, qu’il place sous le signe du « couteau
sanglant » [4]. La Montagne écrasant la Gironde, voilà le tableau, écrit-il, que peut résumer le cri de Manon Roland montant à l’échafaud : « Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom ! ». Le 8 novembre 1793, Manon est guillotinée. Le 15, Jean-Marie, son mari, l’apprenant, se donne la mort de deux coups de poignard. Stendhal, précise Ph. S., adorait Manon Roland. Elle avait lu Voltaire et Montesquieu. Elle fut aussi admirée, pourrait-on ajouter, par Chateaubriand, Goethe et Michelet. En tout cas, le débat de Ph. S. avec Danton et Robespierre — blessure au flanc — reste ouvert. Bref, Emma, Manon, des femmes, donc.

1700, bal masqué à Marly. Un duc raconte. Il est brouillé avec M. de Luxembourg. Or, le duc voit arriver « force mousseline plissée, légère, longue et voltigeante, surmontée d’un bois de cerf au naturel sur une coiffure bizarre, si haut qu’il s’embarrassa dans un lustre ». « Nous voilà bien étonnés d’une mascarade si étrange », écrit le duc. Qui est-ce ? « Le masque se tourne et nous montre M. de Luxembourg. L’éclat de rire subit fut scandaleux ». L’on rit de lui. Où a-t-il été prendre cette mascarade ?, lui est-il demandé. Quelle idée de choisir une telle manière de se masquer ! J’aime bien cette phrase : « Le bon seigneur n’y entendit jamais finesse, et la vérité est aussi qu’il était fort éloigné d’être fin en rien. » Qui écrit ainsi ? Le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires [5]. Le duc, indique Ph. S., a écrit sans une rature [6]. Quel contraste avec l’époque actuelle !, constate Ph. S. : «  La France, de toutes ses forces, refuse désormais l’Histoire. » [7] Ph. S. aime lire Saint-Simon. Il sait le lire : «  Ce diable du 18e écrit en secret, personne ne se doute de son action noire. Il n’a rien à imaginer, toute la comédie se déroule sous ses yeux, chaque mot, chaque geste, chaque silence compte. » [8] Ph. S. dit bien le paradoxe d’une telle façon d’écrire : «  Le plus surprenant, dans cette aventure, c’est la fraîcheur de Saint-Simon, sa jeunesse et sa légitimité indestructible, l’érotisme de son intraitable vertu. » [9] Ph. S. le précise — Après la mort de sa femme en 1743, Saint-Simon s’arrête aussitôt d’écrire [10].

Ah, lire Saint-Simon à Venise ! J’aime bien Ph. S. confiant qu’il écrit sur un cahier avec un stylo à plume. Pas d’ordinateur. Il prend ses repas à la terrasse d’un petit restaurant, La Riviera. Il y a cette phrase qui ouvre le roman de Ph. S. : «  Il est deux heures de l’après-midi, il fait chaud, je suis avec une femme que j’aime. » [11] À Venise, c’est ce qu’il faut faire en effet : louer un petit appartement dans un quartier populaire éloigné de la place Saint-Marc. Mais, chut ! À Venise, le narrateur, c’est Il Professore. « Professeur » est un mot qui ne peut qu’être connoté d’ironie. Je pense à Ysé lançant à Mesa : « Cependant vous parlez mieux que mon livre, / Quand vous le voulez. Comme vos yeux brillent, / professeur ! / Lorsque l’on vous fait parler / Philosophie. Vous avez de beaux yeux chauds. J’aime / vous regarder entendre, tout bouillonnant ! / J’aime / Vous entendre parler, même ne comprenant pas. / Soyez mon professeur ! » [12]

Le narrateur est en train de dîner. Il est seul. Mais qui est cette jeune fille ? «  Mince, brune aux yeux noirs, gracieuse dans le moindre geste, elle sourit au professore qui va aller marcher longtemps dans la nuit. » [13] C’est Loretta. Le matin, quand il lit les journaux dehors, ils parlent un peu ensemble. Elle lui demande : «  Vous n’allez jamais au Lido ? » Il lui répond : «  Non, pas le temps ». Ce bref échange en dit long sur qui est celui qui écrit. Ph. S. aime à comparer la Française à l’Italienne : «  La Française fait sans cesse de la prose, l’autre est le plus souvent en train de chanter. » [14] En est-il bien ainsi ?

Ph. S. prend au sérieux l’axiome lacanien que J.-A. Miller a mis, pour nous, en relief : « Tout le monde est fou ». La folie est furieuse ; elle n’aime pas l’Histoire. Chose terrible — elle croit savoir à l’avance [15]. Alors, Ph. S. invente, d’une façon claire et précise, comme il le dit, la contre-folie. Il considère ainsi les Mémoires de Saint-Simon comme un manuel de contre-folie. J’aime bien quand il écrit que l’intelligence «  éclate dans chaque phrase de Saint-Simon » [16]. Chemin faisant, Ph. S. évoque Heidegger. Il faut lire, à ce propos, les réponses que donne Ph. S., dans Ligne de risque, aux questions que lui posent François Meyronnis et Yannick Haenel au sujet du commentaire, par Heidegger, du Poème de Parménide [17].

Ph. S. aime à se moquer. Par exemple, il se moque de l’enseignante («  Surtout pas de jeux de mots ! »), de la psychanalyste («  très jolie, mais désenchantée ») et, surtout, de la prude — «  Celle que vous ne convaincrez jamais, c’est la prude. (...) Tout lui déplaît en vous (...). » [18] Est-on d’accord avec le jugement aussi vif qu’hâtif que Ph. S. porte sur les femmes ? Qu’elles ne seraient pas curieuses, qu’elles ne s’intéresseraient pas à votre existence avant elle, en un mot : à votre histoire. Qu’elles ne vous laisseraient pas finir vos phrases [19]. Mais oui, cher Ph. S., comme le dit Lacan dans le dernier chapitre de son vingtième Séminaire [20], pour une femme, l’histoire commence — hasard inouï — avec la rencontre. Mais Ph. S. ne le dit-il pas lui-même ? Je le cite : «  La beauté d’une femme désirée augmente, celle d’une femme non seulement désirée mais aimée rejaillit partout comme une apparition au-delà. » [21]

Car, je n’en ai encore rien dit. Dans le roman de Ph. S., ce qui donne au narrateur son énergie, c’est une femme de quarante ans, Ada, «  une petite brune aux yeux bleus, une Piémontaise un peu forte, rieuse, puissante, légère » [22]. C’est elle qui, deux fois par semaine, vient masser le narrateur et lui apprendre ainsi, avec douceur, ce qu’il ignore — son corps. C’est cela, écrit Ph. S., la délicatesse : «  C’est profond, intime, et à fleur de peau. » [23] Ada lui apprend plus précisément ce qu’est un corps nu quand il se met à «  vibrer », c’est-à-dire tout simplement à vivre. Ce sont des séances à durée variable ; elles peuvent être courtes. L’on cesse alors, dit Ph. S., d’être sourd à ce qu’est un corps. Ada, comme l’indique l’allusion, par là même, au roman de Nabokov, est un maître qui, avec ses mains, lui enseigne l’ardeur.

Pierre Naveau, psychanalyste, membre de l’ECF, Lacan Quotidien n° 375, 5 février 2014.

Pierre Naveau dans Lacan Quotidien.
Pierre Naveau, Désir de l’analyste (texte d’orientation du IXe Congrès de l’AMP 14-18 avril 2014).


[1Médium, p. 96.

[2Sollers Ph., « Sur les dieux grecs », Propos recueillis par François Meyronnis et Yannick Haenel, Ligne de risque, n° 27, année 2013, p. 35. Cf. Sur les dieux grecs (Heidegger, Parménide et l’hiver 42/43).

[3Sollers Ph., « Salaud de Flaubert » (pdf), La guerre du goût, Le Nouvel Observateur, n° 2560, p. 131.

[4Sollers Ph., « Ô temps, suspends ta révolution ! », La guerre du goût, Le Nouvel Observateur, n° 2569, p. 115.

[5Saint-Simon, « Cette pute me fera mourir... », Intrigues et passions à la cour de Louis XIV, Paris, Le Livre de Poche, coll. La lettre et la plume, 2011, p. 83.

[6Sollers Ph., Médium, op. cit., p. 33.

[7Ibid., p. 40.

[8Ibid., p. 35.

[9Ibid., p. 125.

[10Ibid., p. 144.

[11Ibid., p. 11.

[12Claudel P., Partage de midi, Théâtre, tome I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1967, p. 1081.

[13Sollers Ph., Médium, op. cit., p. 16.

[14Ibid., p. 42.

[15Ibid., p. 49.

[16Ibid., p. 142.

[17Sollers Ph., « Sur les dieux grecs », op. cit., p. 27 à 37.

[18Sollers Ph., Médium, op. cit., p. 133.

[19Ibid., p. 134.

[20Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1975, p. 132.

[21Sollers Ph., Médium, op. cit., p. 146.

[22Ibid., p. 15.

[23Ibid., p. 147.

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