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Saint Augustin ou Le style de Dieu

D 27 septembre 2013     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



C’est l’Église catholique qui ne fait que commencer sa longue histoire, ses crises, ses errements, ses scissions hérétiques, ses hauts et ses bas ; une église « destinée à se répandre chez tous les peuples et à parler toutes les langues. » Philippe Sollers, Immense Augustin.
« C’est à la fois lecture, élection et dilection : ils lisent toujours, et ce qu’ils lisent ne passe point ; ils lisent par élection et par dilection l’immuable stabilité de votre conseil : livre toujours ouvert, et qui ne sera jamais roulé, parce que vous êtes vous-même ce livre, et que vous l’êtes éternellement... »
Saint Augustin, Confessions, Livre XIII, chapitre XV.


Le Monde des livres du 16 octobre 1998. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les « Confessions » de saint Augustin trouent seize siècles et nous parviennent comme un témoignage de recherche, de perte et d’ivresse.

Oublions qu’Augustin est un saint, un évêque, un père de l’Eglise ; ouvrons ses livres et lisons : la sensation de fraîcheur et d’urgence est immédiate, on dirait que l’encre est à peine sèche, bleue, là, sous nos yeux. Les Confessions ont été écrites à la fin du IVe siècle ? Nous entrons dans le troisième millénaire ? Aucune importance, un jeune écrivain nous parle à l’oreille, son latin électrique emporte le français au-delà de lui-même, rien de plus normal puisqu’il est question du temps et de sa substance que nous croyons mesurer sans la voir.

Augustin est un musicien. D’abord, la puissance de l’interrogation, comme s’il appelait de toutes ses forces. Ensuite, le récit, de sa naissance à la suspension du parcours. La méditation prend le relais, et enfin le chant poétique, comme une cascade de psaumes. Il suffit de sentir que Dieu est le langage en personne, qu’il enveloppe, façonne et soutient tout, y compris à notre insu. L’audace consiste à le tutoyer de mieux en mieux pour savoir dire « je » avec plénitude. Je est un autre. Je parlerai à cet autre. Je dois apprendre à le lire, à l’écouter, comme une langue étrangère qui est vraiment la mienne mais dont une force négative essaie de me détourner. Le bavardage est incessant, le faux savoir pullule. Dieu, lui, est « plus intérieur que l’intime de moi-même ; plus haut que le plus haut de moi-même ». Je dois d’abord devenir pour moi « une immense énigme ». Qui suis-je ? Que suis-je venu faire ici à travers ma naissance biologique ? Ai-je été jeté dans une vie mourante ou dans une mort vivante ? Où est la réponse ? Où est l’enjeu ?

Les Confessions traversent l’histoire de la métaphysique et de la littérature. Elles trouent littéralement seize siècles, comme un témoignage de recherche, de perte et d’ivresse. C’est la Bible vécue de l’intérieur comme une nécessité d’existence. On retrouve Augustin un peu partout, chez Dante, Pascal, Rousseau, Hegel, Rimbaud, Freud, Proust, Claudel, Artaud, Bataille, Husserl, Heidegger. On n’imagine pas que quelqu’un ait envisagé d’écrire ses Mémoires sans penser à lui (Chateaubriand, bien sûr, mais aussi, plus surprenant, Casanova). « Le temps ne chôme pas ni ne circule inactif à travers nos sens : il accomplit dans l’âme d’étonnantes opérations. » Il s’agit de sortir d’une « énorme fable » pour atteindre la dimension « où le Vrai a du goût ». Tout se joue dans le coeur (mot augustinien par excellence). Le ciel, les astres, le soleil, la lune, le dehors en général, les discussions, les théories, les calculs, doivent passer par le coeur. Dieu « masse et rééquilibre » le coeur. Augustin, à son époque (mais la nôtre est-elle si différente ?), a à se dégager d’un flux continuel de superstitions et de préjugés, qui vont de l’astrologie à la dépression grave (« tout me faisait horreur, tout, même la lumière »). La corruption et le mal l’empêchent, en réalité, de concevoir le néant, lequel serait une libération immédiate. Cependant, en retrait, quelqu’un veille, fait signe, conduit, prépare.

« La Sagesse, sans avoir besoin d’aucune lumière, illumine les intelligences dans le besoin et gouverne le monde jusqu’aux feuilles tourbillonnantes des arbres. »

La question, sans cesse reprise, est de « revenir à soi ». Ici, une expérience :

« J’ai un instant perdu conscience, ma folie s’est engourdie, et je me suis réveillé en toi, et je t’ai vu infini d’une manière différente, car cette vue ne procédait pas des sens charnels. »
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Botticelli, Saint Augustin dans son cabinet de travail.
Galerie des Offices, Florence.

Il est très étrange qu’Augustin fonde sa certitude sur la lecture. Elle est pour lui une activité décisive, et tout se passe comme si le Diable, dans son pouvoir mondain de jalousie et de mort, n’avait pour obsession que de la détourner et de l’empêcher. Lire, c’est se réveiller :

« Je lisais et je brûlais. Je ne savais que faire face à ces sourds et à ces morts, dont j’avais fait partie, moi, le fléau, l’aboyeur amer et aveugle, dressé contre les Ecritures ruisselantes de miel, du miel céleste, et resplendissantes de lumière, de ta lumière... »

Mais lire, c’est surtout entrer en soi-même, apprendre à se considérer comme un monde de signes, de messages codés, de rébus. En somme, le Diable ne voudrait pas que je me déchiffre, alors que Dieu ne demande pas mieux. Découverte étonnante, mais qui explique sans doute les passions aussi bien cléricales qu’anticléricales. Tu ne liras pas par toi-même, voilà ce que les pouvoirs ont à dire à chacun. Détenir le sens, l’interprétation, le savoir, le sacré, est la vraie préoccupation des siècles. L’expérience intérieure directe dérange toujours la surveillance du spectacle des générations et des corruptions. Le Verbe, lui, « demeure en lui-même et jamais ne vieillit ». Mieux : il « renouvelle toutes choses », il a donc, dans son ancienneté vertigineuse, la priorité sur toute nouveauté. La preuve en est la célèbre méditation d’Augustin, ici extraordinairement novateur, sur « les vastes palais de la mémoire ». Il existe d’une autre façon qu’il le croit ; il est plus ample, plus diversifié, plus profond qu’il ne l’imagine. Bref, il s’aperçoit qu’il passe son temps à ignorer le temps, à se réduire en le réduisant, à accepter la fausse image que les autres ont de lui, alors qu’il est plein de « cachettes », de « cavernes », de « mystérieux replis sans nom », dont le sommeil l’oblige à reconnaître la persistance.

« Je ne puis saisir tout ce que je suis. L’esprit serait-il donc trop étroit pour se posséder lui-même ? »

On arrive donc à cette hypothèse énorme : Dieu est un écrivain sans cesse censuré, caviardé, mal lu, ou, pire, surinterprété, momifié, récité sans comprendre. C’est un écrivain de bonheur, de joie et de vérité, combattu par un ennemi « imitateur tortueux, qui veut faire de nous des serviteurs ténébreux et glacés ». Augustin, au contraire, écrit par amour, il exulte en tremblant, rempli d’une « mystérieuse douceur ».

« Ce n’est pas pour rien que tu laissas écrire tant de pages secrètes et mystérieuses ; forêts avec leurs cerfs, se reposant en elles, y retrouvant leurs forces, se promenant, paissant, s’y couchant, ruminant... »

Dieu est l’écrivain du Temps lui-même :

« Ton jour n’est pas là jour après jour, mais aujourd’hui. »

Il n’arrête pas de créer, et, en même temps, il se repose. Il est un et trois. Augustin a cette formule fulgurante qui annonce son grand traité sur la Trinité :

« En une simplicité qui est en même temps multiplicité, l’Infini trouve sa fin en lui-même. »

Non sans humour, il ajoute :

« Comprenne qui peut ! Qu’il t’en demande la grâce ! » Dieu écrit et se fait lire à travers les Anges qui, eux-mêmes, sont à la fois « lecture, élection, dilection ».

Dans l’une des expériences cruciales de sa vie, alors qu’il se trouvait dans un jardin, Augustin raconte qu’il a entendu une voix disant : « Prends, et lis ! » Un livre se trouvait là, comme par hasard, ouvert sur une page de saint Paul. Le moment était venu pour lui de s’insérer à son tour dans le grand volume.

Philippe Sollers, Le Monde des livres du 16.10.98.

Les Confessions

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Sandro Botticelli, Saint Augustin, Eglise Ognissanti, Florence.
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Immense Augustin

Secrétaire du divin, témoin de la création, l’évêque d’Hippone arpente la Cité de Dieu afin que nous nous y retrouvions.


Le 24 août 410 de notre ère se produit un événement incroyable : les Wisigoths d’Alaric prennent Rome et la pillent. La nouvelle se répand peu à peu à travers l’Empire. Depuis Bethléem, saint Jérôme écrit :

« Horreur ! L’univers s’écroule ! »

Et aussi :

« Une rumeur terrifiante nous parvient d’Occident... Ma voix s’étrangle, les sanglots étouffent mes paroles tandis que je les dicte. Elle est donc prise, la ville qui a pris l’univers... ! »

On comprend la stupeur et l’angoisse des contemporains. Rome était la « ville éternelle ». Pour imaginer le désastre aujourd’hui, il faudrait que nous imaginions, après Byzance, les Etats-Unis dévastés et New York rayé de la carte. Cependant, en Afrique, un futur saint reste plutôt froid devant cette catastrophe. Il a beaucoup de travail comme évêque, il médite, il veille, il écrit sans cesse, on se demande s’il lui arrive de dormir, sa prose circule déjà partout comme celle d’un des plus grands écrivains de tous les temps (Dante et Pascal en sont imprégnés, mais l’école laïque et républicaine ne nous en a jamais parlé, pas plus, d’ailleurs, que de la Bible). Deux ans suffisent, la réponse se développe dès 412 : vingt-deux livres de La Cité de Dieu (1 091 pages en « Pléiade »). Du latin comme on n’en écrit plus alors avec cette intensité et cette maîtrise rhétorique, du latin électrisé qui, là, en traduction, sous nos yeux, devient le français le plus moderne qui soit. Une langue transformée nouvelle affirme une religion nouvelle. Voici la conclusion de l’auteur, toute modeste :

« Il me semble m’être acquitté, avec l’aide de Dieu, de cette oeuvre immense. Que ceux pour qui elle est trop courte, ou trop longue, me pardonnent ! Que ceux qui la trouvent à leur mesure adressent félicitations et grâces non à moi, mais, avec moi, à Dieu ! Amen ! Amen ! »

Immense, en effet. Et toute fraîche (il n’y a qu’à la transposer de nos jours). Continuer à fonder une religion quand toutes les autres s’effondrent n’est pas une mince affaire. Il faut d’abord récapituler les événements antérieurs depuis que le monde est monde ; dévoiler que ce qui a été tenu pour divin jusque-là ne l’était pas ; apporter des démonstrations et des preuves ; embrasser l’Histoire entière d’un regard détaillé ; exhiber les tâtonnements, les tendances, les erreurs ; confondre l’ignorance et les réticences. En somme : les dieux romains, bâtards des dieux grecs, n’ont pas protégé la ville de sa perte (et il s’est déjà passé, dans une autre ville essentielle, Jérusalem, un phénomène semblable, une chute et un événement révolutionnaire, d’abord inaperçu). Les cités des hommes peuvent être, dans le temps, glorieuses, puissantes, invincibles, mais elles sont secrètement minées par le négatif. On pourra y célébrer encore tous les cultes, les rites ou les sacrifices qu’on voudra, aucune ne tiendra le coup, elles disparaîtront comme le ciel et la terre. Une seule cité, désormais, s’impose à la vision de l’esprit : celle de Dieu, la Jérusalem céleste. Il y a donc deux « cités » en marche, celle des hommes, celle de Dieu. Dans la première, les dieux sont d’abord bien ordonnés, et puis le temps passe, ils se relâchent, ils prennent de mauvaises habitudes narcissiques, ils se divisent dans la superstition et le minuscule. La corruption règne, les marchands du Temple s’installent, les moeurs s’amolissent, l’astrologie bat son plein. Cependant,

« parmi nos ennemis les plus déclarés, se cachent des gens destinés à devenir des amis, ignorés de nous comme d’eux-mêmes. En ce monde, elles avancent ensemble, les deux cités, enchevêtrées l’une dans l’autre jusqu’à ce que le jugement dernier les sépare ».

La République romaine était belle dans ses débuts, mais elle a viré au pire. Les philosophes n’y peuvent rien, le monde se décompose, et la Mère des dieux révèle, de plus en plus, à travers les prêtres émasculés et les « déments châtrés », « tout ce que qu’on voudra de cruel ou de honteux, ou de honteusement cruel, ou de cruellement honteux ». La décadence exaspère l’action des démons, ennemis du genre humain et jaloux de sa possibilité de grâce. Chacun, à Rome, de jour comme de nuit, « peut s’amuser, boire, dégobiller et se lâcher sous lui ». Diagnostic :

« L’honneur se dissimule et le déshonneur s’exhibe. Ce qui se commet de mal rameute les spectateurs, ce qui se dit de bien trouve à peine une poignée d’auditeurs, comme si l’on devait rougir de l’honnête, et du malhonnête se faire gloire. »
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Piero della Francesca, Saint Augustin, (c. 1465).
Lisbonne, Musée National d’Art Antique.

Éternelle histoire, à travers laquelle, cependant, Dieu, en quelque sorte, « avance ». Il n’est pas passé par hasard par le peuple juif, et il a une façon bien à lui, par-dessus le bruit et la fureur, de parler à ceux qui savent l’entendre :

« Oui, syllabe par syllabe, en suivant les moments successifs des temps, Dieu parle en empruntant la langue des hommes, lui qui par sa nature même parle un langage non pas corporel mais spirituel ; nullement accessible aux sens, mais seulement à l’intelligence ; non pas temporel mais éternel : un langage qui ne connaît ni commencement ni fin. »

Le plus étonnant, chez Augustin, oreille prodigieuse allant droit aux nombres et à la musique, c’est cette position de secrétaire du divin, de témoin de la création émerveillée de la nature, cette passion du bonheur que rien ne paraît pouvoir ébranler : « Vivre, comprendre, être heureux, c’est être. » Où veut-il en venir ? A la vie des anges :

« Eternité permanente, connaissance facile, félicité sans trouble. »

Repos et, surtout, plus de travail. Dans la cité de Dieu, on ne travaille jamais, c’est la moindre des choses.

Il y a deux cités, il y a donc aussi deux sociétés, parmi les hommes comme parmi les anges. N’oublions pas le diable, ce porteur de mort. Que dirait le diable aujourd’hui ? Qu’il n’y a ni dieu ni diable, ou alors qu’il y a peut-être un dieu, mais uniquement humain, économique et social. Les mauvais anges sont « orgueilleux, trompeurs et envieux ». Autrement dit, les possédés sont légion, on en rencontre cent par jour, on peut les reconnaître à ceci qu’ils « deviennent tristes à cause de la vertu d’un autre ». Tout se passe, Augustin est là pour le rappeler, comme si les prophètes n’avaient rien dit, comme si la puissante poésie des Psaumes ne parlait plus à personne. Les démons ont opté pour la déficience. Une seconde mort les attend, plus terrible que la première, où ils brûleront sans être altérés et souffriront sans mourir. On n’a encore rien vu : malgré tant d’épreuves, de guerres, de massacres, de tortures, le plus dur et le plus violent reste à venir (mais non, c’est impossible, pense aussitôt le lecteur d’aujourd’hui). Augustin, lui, est formel : le Jugement dernier aura lieu après un déchaînement sans précédent dont nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. Pour l’instant (nous sommes au Ve siècle), une Eglise persiste dans un siècle pervers, « en ces jours mauvais où, par son humiliation présente, elle achète sa grandeur future ». C’est l’Eglise catholique qui ne fait que commencer sa longue histoire, ses crises, ses errements, ses scissions hérétiques, ses hauts et ses bas ; une Eglise

« destinée à se répandre chez tous les peuples et à parler toutes les langues ».

Elle parle de mort vaincue, de résurrection des corps, de fleuve de paix pour les uns, de feu inextinguible et de ver rongeur pour les autres.

« Il faut comprendre ici une certaine force divine capable de rappeler à la mémoire de chacun la totalité de ses actes, bons et mauvais, et de les lui faire saisir avec une rapidité merveilleuse par un regard de l’esprit, de manière que cette connaissance accuse ou excuse la conscience et qu’ainsi tous et chacun soient jugés en même temps. »

Des foules sont là, les tombeaux s’ouvrent, l’eau et l’air rendent les cadavres perdus en eux, on est ou on n’est pas écrit dans le vrai Livre. Augustin ne se lasse pas de ces grandes visions, elles font courir sa plume, il s’exclame, il s’interroge, il vole vers la fin des temps alors qu’il va bientôt mourir dans une ville assiégée sans aucun secours. « Entre dans la joie de ton Seigneur », voilà ce qu’il espère seulement entendre. Isaïe est à ses côtés : « Vos os germeront comme l’herbe. » Il y a des miracles, mais la nature elle-même, arbres, oiseaux, couleurs, mer, est le vrai miracle :

« Pour banal que soit devenu pour nous, à force de le voir, le miracle que la nature offre à nos yeux, il n’en dépasse pas moins, intelligemment regardé, les plus surprenants et les plus rares des autres miracles. Le miracle que constitue l’homme dépasse n’importe quel miracle fait par l’homme. »

Le corps humain est en réalité miraculeux, il est tissé de nombres et de musique. Il mérite la plus grande considération. Dieu est venu en lui, il retournera en Dieu, c’est tout simple :

« Là, nous reposerons et nous verrons ; nous verrons et nous aimerons ; nous aimerons et nous louerons. C’est là ce qui sera à la fin, sans fin ; et quelle autre fin, pour nous, que de parvenir au royaume qui n’a pas de fin ? ».

Philippe Sollers, Le Monde des livres du 10.11.00.

Le style de Dieu et Immense Augustin figurent dans Éloge de l’infini, 2001, folio 3806, p. 626-636.

La Cité de Dieu (en français).

De Civitate Dei contra paganos (en latin).

La Cité de Dieu de Saint Augustin, un manuscrit prestigieux (le manuscrit de la Cité de Dieu, de Saint Augustin, traduite en français par Raoul de Presles).

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Saint Augustin d’Hippone. Palais du Latran, Rome.

Benoît XVI : La vie de saint Augustin (1)

Audience générale du 9 janvier 2008.

Chers Frères et Soeurs,

Après les grandes solennités de Noël, je voudrais en revenir à la méditation sur les Pères de l’Église, et aujourd’hui parler de celui qui est le plus grand de tous les Pères de l’Église latine, saint Augustin : homme de passion et de foi, de profonde intelligence et d’un zèle pastoral infatigable, ce grand saint et docteur de l’Église est largement connu, au moins de renom, même de quiconque est ignorant du christianisme ou n’en est pas un familier, parce qu’il a laissé une empreinte profonde sur la vie culturelle de l’Occident et du monde entier. Saint Augustin, en raison de sa singulière importance, eut un impact considérable, et l’on pourrait dire, d’une part, que toutes les voies de la littérature chrétienne mènent à Hippone (aujourd’hui Annaba, sur la côte d’Algérie), le lieu où il fut évêque, et, d’autre part, que de cette cité de l’Afrique romaine dont Augustin était l’évêque, de 395 à 430 date de sa mort, rayonnent de nombreuses autres routes du christianisme ultérieur, comme de la culture occidentale elle-même.

Une civilisation a rarement rencontré un aussi grand esprit, un esprit qui sache en accueillir les valeurs et en exhausser la richesse intrinsèque, inventer des idées et des formes dont se nourrirait la postérité, comme le soulignait Paul VI :

« On peut dire que toute la pensée de l’Antiquité irrigue son oeuvre et que celle-ci donne naissance à des courants de pensée qui imprègnent toute la tradition doctrinale des siècles suivants. »

Augustin est en outre le Père de l’Église qui nous a laissé le plus grand nombre d’œuvres. Son biographe Possidius dit qu’il semblerait impossible qu’un homme puisse écrire tant de choses pendant sa vie.

Nous parlerons de ces diverses oeuvres dans une prochaine rencontre. Aujourd’hui, notre attention sera limitée à sa vie, que l’on retrace aisément à partir des Confessions, cette extraordinaire autobiographie spirituelle écrite à la louange de Dieu, qui est son oeuvre la plus célèbre. C’est d’ailleurs avec raison, parce que les Confessions augustiniennes, avec leur attention à l’intériorité et à la psychologie, sont d’un type unique dans la littérature occidentale, et pas seulement occidentale, mais même non religieuse, jusqu’aux temps modernes. Cette attention à la vie spirituelle, au mystère du moi, au mystère de Dieu qui se cache dans le moi, est une chose extraordinaire, sans précédent, et qui reste à jamais, pour ainsi dire, une « apogée » spirituelle.

L’influence maternelle

Pour en venir à sa vie, Augustin naquit à Thagaste (Souk-Ahras), en Numidie, province de l’Afrique romaine, le 13 novembre 354, fils de Patrice, un païen qui ensuite allait devenir catéchumène, et de Monique, une chrétienne fervente. Cette femme passionnée, vénérée comme sainte, exerça la plus grande influence sur son fils et l’éduqua dans la foi chrétienne. Augustin avait aussi reçu le sel, en signe d’accueil au catéchuménat. Et il allait toujours rester fasciné par la personne de Jésus-Christ ; il dit avoir toujours aimé Jésus-Christ, même en s’éloignant toujours plus de la foi ecclésiale, de la pratique ecclésiale, comme il arrive souvent de le faire à nombre de jeunes d’aujourd’hui.

Augustin avait aussi un frère, Navigius, et une soeur dont nous ignorons le nom, et qui, restée veuve, fut par la suite à la tête d’un monastère féminin. Le jeune homme à l’intelligence vive reçut une bonne éducation, même s’il ne fut pas toujours un étudiant exemplaire. Il étudia bien la grammaire, d’abord dans sa ville natale, puis à Madaura (Mdaourouche), et, à partir de 370, la rhétorique à Carthage, capitale de l’Afrique romaine : il parvint à posséder parfaitement la langue latine, sans arriver pourtant à posséder aussi parfaitement le grec, et il n’apprit pas le punique parlé par ses compatriotes.

C’est justement à Carthage qu’Augustin lut pour la première fois l’Hortensius, un écrit de Cicéron maintenant perdu, qui se situe au départ de son cheminement vers la conversion. En effet, le texte cicéronien éveilla en lui l’amour de la sagesse, comme, devenu évêque, il l’écrira dans ses Confessions :

« Ce livre changea véritablement mes sentiments », au point que « soudainement je ne vis que bassesse dans l’espérance du siècle, et que je convoitai l’immortelle sagesse avec un incroyable élan du coeur. »

Mais, puisqu’il était convaincu que sans Jésus il n’est pas possible de dire que l’on a affectivement trouvé la vérité, et parce que ce nom était absent de ce livre passionnant, tout de suite près l’avoir lu il commença à lire l’Écriture, la Bible. Mais il en resta déçu. Non seulement parce que le style latin de la traduction de la Sainte Écriture était de qualité insuffisante, mais aussi parce que le contenu lui-même ne lui en apparaissait pas satisfaisant.

Déçu par la lecture de la Bible

Dans les récits scripturaires de guerres et autres événements humains, il ne trouvait pas la profondeur de la philosophie, la splendeur d’une recherche de la vérité qui lui est propre. Il ne voulait pourtant pas vivre sans Dieu et par conséquent se mit en quête d’une religion répondant à son désir de vérité comme à son désir de s’approcher de Jésus.

Il tomba ainsi dans les filets des manichéens, qui se disaient chrétiens et promettaient une religion totalement rationnelle. Ils affirmaient que le monde est partagé entre deux principes : le bien et le mal. Ainsi s’expliquerait toute la complexité de l’histoire humaine. La morale dualiste plaisait également à Augustin, parce qu’elle comportait une très haute morale destinée aux élus : et pour qui, comme lui, y adhérait, devenait possible une vie plus adéquate à la situation du temps, spécialement pour un jeune homme. Il se fit donc manichéen, convaincu qu’il était alors d’avoir trouvé la synthèse entre rationalité, recherche de la vérité, et amour de Jésus-Christ. Cela comportait un avantage concret pour sa vie : en effet, l’adhésion au manichéisme lui ouvrait de faciles perspectives de carrière. Adhérer à cette religion qui comptait tant de personnalités influentes lui permettait de continuer la relation nouée avec une femme, et d’avancer dans sa carrière. De cette femme, il eut un fils, Adéodat, qui lui était très cher, de grande intelligence, et qui sera par la suite présent à sa préparation au baptême près du lac de Côme, et participa à ces Dialogues que saint Augustin nous a transmis. Malheureusement, le jeune homme mourut prématurément. Professeur de grammaire à quelque vingt ans dans sa ville natale, Augustin retourna rapidement à Carthage, où il devint un brillant et célèbre professeur de rhétorique. Pourtant, avec le temps, Augustin commença à s’éloigner de la foi manichéenne, qui le décevait précisément sur le plan intellectuel, incapable qu’elle était de résoudre ses doutes, et il s’en alla à Rome puis à Milan, où résidait alors la cour impériale et où il avait obtenu un poste prestigieux grâce à l’intervention et aux recommandations de Symmaque, préfet de Rome, un païen hostile à l’évêque de Milan saint Ambroise.

À Milan, Augustin prit l’habitude d’écouter, d’abord dans un but d’enrichissement de son bagage rhétorique, les magnifiques prédications de l’évêque Ambroise qui avait été le représentant de l’empereur pour l’Italie septentrionale, et le rhéteur africain fut fasciné par la parole du grand prélat milanais ; et pas seulement par sa rhétorique, mais surtout par son contenu qui lui touchait le cœur toujours davantage. Le grand problème de l’Ancien Testament, du manque d’une belle rhétorique ou d’une haute philosophie, fut résolu dans les prédications de saint Ambroise, grâce à son interprétation typologique de l’Ancien Testament : Augustin comprit ainsi que tout l’Ancien Testament est un chemin vers Jésus-Christ. Il y trouva la clé pour comprendre la beauté, la profondeur, même philosophique, de l’Ancien Testament, et il comprit toute l’unité du mystère du Christ dans l’histoire, comme aussi la synthèse entre philosophie, rationalité et foi dans le Logos, dans le Christ Verbe éternel qui s’est fait chair.

« Prends, lis ! Prends, lis ! »

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Fra Angelico, La conversion de Saint Augustin.
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Ainsi, disais-je, et je pleurais dans l’extrême amertume de mon coeur broyé. Et voici que j’entends une voix venue de la maison voisine, celle d’un garçon ou d’une fille, je ne sais qui, sur un air de chanson disait et répétait à plusieurs reprises : « Prends, lis ! Prends, lis ! » Et aussitôt, changeant de visage, je me mis à réfléchir intensément, en me demandant si dans un jeu une telle ritournelle était habituellement en usage chez les enfants. Mais, il ne me revenait pas de l’avoir entendue quelque part. Et, refoulant l’assaut de mes larmes, je me levai, ne voyant d’autre interprétation à cet ordre divin que l’injonction d’ouvrir le livre et de lire le premier chapitre sur lequel je tomberais. Je venais, en effet, d’apprendre qu’Antoine avait tiré de la lecture de l’Évangile pendant laquelle il était survenu par hasard un avertissement personnel comme si c’était pour lui qu’était dit ce qu’on lisait : « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Viens, suis-moi », et qu’un tel oracle l’avait aussitôt converti à Toi. Je me hâtai donc de revenir à l’endroit où Alypius était assis ; car c’est là que j’avais posé le livre de l’Apôtre quand je m’étais levé. Je le saisis, je l’ouvris, et je lus en silence le premier chapitre sur lequel tombèrent mes yeux : « Point de ripailles ni de beuveries ; point de coucheries ni de débauches ; point de querelles ni de jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans ses convoitises. » Je ne voulus pas en lire davantage : je n’en avais plus besoin. Ce verset à peine achevé, à l’instant même se répandit dans mon cœur une lumière apaisante et toutes les ténèbres du doute se dissipèrent. (Les Confessions, livre VIII, chapitre 12)

Vers la conversion

Rapidement Augustin se rendit compte que la lecture allégorique de l’Écriture et la philosophie néo-platonicienne professées par l’évêque de Milan lui permettaient de résoudre les difficultés intellectuelles qui lui étaient apparues insurmontables lors de sa première approche des textes bibliques, quand il était plus jeune.

Augustin fit suivre sa lecture des écrits des philosophes d’une lecture renouvelée de l’Écriture, et surtout des épîtres de saint Paul. Sa conversion au christianisme, le 15 août 386, se situa donc au sommet d’un long et pénible itinéraire intérieur, dont nous parlerons encore dans une autre catéchèse, et l’Africain se rendit à la campagne, au nord de Milan, près du lac de Côme, avec sa mère Monique, son fils Adéodat, et un petit groupe d’amis : il s’agissait de se préparer au baptême.

Ainsi, à 32 ans, Augustin fut baptisé par Ambroise, le 24 avril 387, pendant la vigile pascale, dans la cathédrale de Milan.

Après le baptême, Augustin décida de retourner en Afrique avec ses amis, dans l’idée de pratiquer une vie commune de type monastique, au service de Dieu. Mais à Ostie, en attendant le départ, sa mère tomba subitement malade et mourut en peu de temps. Son fils en eut le coeur déchiré.

Rentré dans sa patrie, le nouveau converti s’établit à Hippone dans le but d’y fonder un monastère. Dans cette ville de la côte africaine, il fut, malgré ses réticences, ordonné prêtre en 391, et il commença, avec quelques compagnons, à vivre la vie monastique à laquelle il pensait depuis un certain temps, partageant son temps entre la prière, l’étude et la prédication.

Il désirait être seul et au service de la vérité, ne se sentant pas appelé à la vie pastorale, mais il comprit peu à peu que l’appel de Dieu était qu’il soit pasteur de son prochain, et donc qu’il offre aux autres le don de la vérité.

Évêque d’Hippone pendant 35 ans

C’est à Hippone que, quatre ans plus tard, il fut ordonné évêque. Continuant à approfondir sa connaissance des Écritures et des textes de la tradition chrétienne, Augustin fut un évêque exemplaire dans son infatigable engagement pastoral : il prêchait à ses fidèles plusieurs fois par semaine, aidait les pauvres et les orphelins, prenait soin de la formation du clergé et de l’organisation de monastères féminins et masculins. En résumé, l’ancien rhéteur s’affirma comme l’un des personnages les plus importants du christianisme de ce temps-là ; extrêmement actif dans le gouvernement de son diocèse — avec de notables résultats, y compris dans le domaine civil —, lors des trente-cinq ans et plus de son épiscopat, l’évêque d’Hippone exerça en effet une grande influence sur la vie de l’Église catholique en Afrique romaine et, plus généralement, sur le christianisme de son temps, affrontant des courants religieux et des hérésies tenaces sources de division, comme le manichéisme, le donatisme et le pélagianisme, qui mettaient en danger la foi chrétienne en un Dieu unique riche en miséricorde.

Et Augustin s’en remettait à Dieu chaque jour, jusqu’à l’extrême de sa vie : atteint par les fièvres, alors que son Hippone était depuis trois mois assiégée par les envahisseurs Vandales, son ami Possidius dans sa Vita Augustini raconte qu’il demanda que les psaumes de la pénitence soient transcrits en grand caractères, et « il fit afficher ces feuilles contre le mur, de façon à ce que, alité par la maladie, il pût les voir et les lire, pleurant continûment à chaudes larmes. » C’est ainsi que s’écoulèrent les derniers jours de la vie d’Augustin, qui mourut le 28 août 430, alors qu’il n’avait pas 76 ans accomplis. À son œuvre, à son message et à son parcours intérieur nous consacrerons nos prochaines rencontres.

Texte original italien dans l’Osservatore Romano du 10 janvier 2008. Paru dans La Documentation Catholique n° 2397 du 02/03/2008, p. 210.

Benoît XVI sur Saint Augustin.
Benoît XVI, Sainte Augustin (2).
Benoît XVI, La leçon de saint Augustin sur la véritable laïcité.
Prière de Jean Paul II à Saint Augustin.

Saint Augustin, Oeuvres complètes.

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Vittore Carpaccio, Vision de Saint Augustin, 1502.
Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, Venise.
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Saint Augustin : Le Temps

Puisque tu es le créateur de tous les temps, si l’on suppose quelque temps avant la création du ciel et de la terre, pourquoi dit-on que tu étais en repos ? Car ce temps même c’est toi qui en étais l’auteur, et les temps n’ont pu s’écouler avant que tu eusses fait le temps. Si donc avant le ciel et la terre il n’existait aucun temps, pourquoi demander ce que tu faisais alors ? Il ne pouvait y avoir d’alors là où il n’y avait point de temps.
D’ailleurs, ce n’est point par le temps que tu précèdes les temps, autrement, tu ne serais pas avant tous les temps. Mais tu précèdes tous les temps passés du haut de ton éternité toujours présente ; tu es au-dessus de tous les temps à venir, parce qu’ils sont à venir, et qu’à peine seront-ils venus, qu’ils seront passés ; " pour toi tu es toujours le même, et tes années ne s’évanouissent point. " (Psaume CI.) Tes années ne vont ni ne viennent ; nos années, au contraire, vont et viennent, et pour que toutes se succèdent les unes aux autres. Toutes tes années sont immobiles, parce qu’elles existent toutes à la fois ; les unes ne sont pas poussées par les autres parce qu’elles ne passent pas ; au lieu que les nôtres ne seront toutes accomplies que lorsqu’elles ne seront plus. Tes années ne sont qu’un jour, et ton jour n’est pas une suite de jours ; il est aujourd’hui, et ton aujourd’hui ne cède point la place à un lendemain ; car il ne succède pas à la veille. Ton aujourd’hui, c’est l’éternité ; voilà pourquoi tu as engendré un Fils coéternel à toi, celui à qui tu as dit : " Je t’ai engendré aujourd’hui. " (Psaume II.) Tu as fait tous les temps, et tu es avant tous les temps, et il n’y avait point de temps quand le temps n’était pas encore.
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Il n’y a donc point eu de temps où tu n’aies fait quelque chose, puisque tu avais fait le temps lui-même. Et aucun temps ne t’est coéternel, puisque tu es immuable, et si le temps participait à cette immutabilité, il cesserait d’être temps.
Qu’est-ce donc que le temps ? Qui pourra l’expliquer clairement et en peu de mots ? Qui pourra, pour en parler convenablement, le saisir même par la pensée ? Cependant quel sujet plus connu, plus familier de nos conversations que le temps ? Nous le comprenons très bien quand nous en parlons ; nous comprenons de même ce que les autres nous en disent.
Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ?
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Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas : j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes ; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention.
Nous mesurons le temps à son passage, ai-je dit plus haut ; en sorte que nous pouvons affirmer qu’un temps est double d’un autre, ou égal à un autre, ou tel autre rapport que cette mesure exprime. Ainsi donc c’est à son passage que nous mesurons le temps. D’où le sais-tu ? dira-t-on peut-être. Je sais, répondrai-je, que nous le mesurons ; que nous ne saurions mesurer ce qui n’est pas, et que le passé ou l’avenir n’est qu’un néant. Or, comment mesurons-nous le temps présent, puisqu’il est sans étendue ? Il ne se mesure qu’à son passage ; passé, il ne se mesure plus ; car il n’est plus rien de mesurable.
Mais d’où vient, par où passe, où va le temps, quand on le mesure ? D’où, sinon de l’avenir ? Par où, sinon par le présent ? Où, sinon dans le passé ? Sorti de ce qui n’est pas encore, il passe par l’inétendue pour arriver à ce qui n’est plus. Comment donc mesurer le temps, si ce n’est pas certains espaces ? Ces distinctions des temps simples, doubles, triples ou égaux, qu’est-ce autre chose que des espaces de temps ? Quel espace est donc pour nous la mesure du temps qui passe ? Est-ce l’avenir d’où il vient Mais mesure-t-on ce qui n’est pas encore ? Est-ce le présent par où il passe ? Mais l’inétendu se mesure-t-il ? Est-ce le passé où il entre ? Mais comment mesurer ce qui n’est plus ?

Saint Augustin, Les Confessions, Livre XI, chapitres 13, 14 & 20, 21 [1].

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A Jérôme, Augustin adresse son salut

Un film écrit et réalisé par Alexandre Dolgorouky.

Une coproduction Pacifico Island Productions et KTO - mai 2012.

Quelle est la place de la Théologie au XXIe siècle ? Ce thème est porté par l’histoire de la correspondance de deux figures majeures du christianisme, ceux qu’on a appelé " les Pères " : saint Augustin et saint Jérôme. Grâce à leur vie et à la foisonnante correspondance qu’ils ont entretenue, nous découvrons le monde de la Méditerranée au IVe siècle, nous suivons l’évolution du christianisme dans le monde romain, en rappelant que le Proche-Orient et l’Afrique du nord possédaient des foyers chrétiens extrêmement vivants. Cette époque est en outre une période " charnière " : derniers feux de l’empire romain, du paganisme et, grâce au travail de Jérôme, de par sa lecture des textes originaux, ses connaissances des diverses sources grecque, hébraïque, l’époque de l’écriture d’une version de la bible encore en usage de nos jours.

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Saint Augustin philosophe

Les Vivants et les Dieux, 11 février 2006, par Michel Cazenave.

Invités : Marie-Anne Vannier (Spécialiste de la mystique rhénane, professeur de théologie à l’université de Metz, auteur de Saint Augustin, la Méditerranée et l’Europe : IVe-XXIe siècle, aux éditions du Cerf), Bertrand Vergely (Chrétien orthodoxe, professeur de philosophie en classe préparatoire à L’École normale supérieure, professeur de théologie à l’Institut Orthodoxe Saint-Serge de Paris, auteur de Saint Augustin ou La découverte de l’homme intérieur, aux éditions Milan).

Saint Augustin est sans conteste le point de départ de toute la théologie latine à partir du moment où, historiquement, sinon encore dogmatiquement, les Empires de Byzance et de Rome se séparent. Il est donc urgent de comprendre Saint Augustin dans la variété de son œuvre théologique puisqu’il est, d’une certaine façon, à l’origine de toutes les traditions de pensée.
C’est ce à quoi cette émission s’attache, à partir de la monumentale Encyclopédie Saint Augustin, publiée par les éditions du Cerf en novembre 2005.

Archives A.G.

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Sacré Saint Augustin

France Culture, Les Nouveaux chemins de la connaissance, 16 au 19 septembre 2013.

Une série de 4 émissions consacrées à Saint Augustin, Augustin pour les intimes, et d’intimité, justement, il en sera question chaque jour de cette semaine, tant l’expérience et la pensée du philosophe, telle qu’il les relate dans ses textes — les Confessions, La vie heureuse ou la Cité de Dieu, rédigées entre 400 et 430, sont autant le récit du chemin qui conduit au seul bonheur véritable et donc durable, que l’exposé des moyens de ne pas devenir pour soi une terre de difficulté.
Avec Dominique Salin.

Amour de soi, amour de Dieu

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Qu’est-ce que le temps ?

Deuxième temps de notre série sur Augustin, le philosophe qui invente l’autobiographie le jour où il rencontre Dieu. Avec Didier Ottaviani pour aborder la question redoutable du temps dans les Confessions.

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La conversion comme chemin

Avec Marie-Anne Vannier, professeur de théologie à l’Université de Metz et membre de l’institut universitaire de France, pour évoquer ce sans quoi Augustin serait tombé dans l’oubli le plus total. Une transition, une forme de passage, fait de leçons et d’atermoiements, des catégories aristotéliciennes au manichéisme, de Cicéron à la vérité de la lumière, de la sagesse théorique à la sagesse en acte. 14 années qui tiennent en un seul mot : conversion.

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Dans la cité

Saint Augustin, dernier temps : la question redoutable de l’augustinisme politique. Avec Benoît Beyer de Ryke qui vient éclaircir le mystère de la Cité de Dieu, ouvrage dont la rédaction a commencé deux ans après le sac de Rome en 410.

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