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Three quarks for muster mark

Ou l’histoire joycienne d’un cri d’oiseau

D 9 mai 2013     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Dans le prolongement de La joie des oiseaux, voici cette déclinaison joycienne tirée de Finnegans Wake. Cris d’oiseaux, croas, croassements, cris railleurs à la fois, en un mot : joyciens.
Pour le plaisir des mots de cette veillée funèraire qui va se terminer beaucoup plus joyeusement..

Three quarks for muster mark


Three quarks for Muster Mark ! [1]
Sure he hasn’t got much of a bark
 [2]
And sure any he has it’s all beside the mark
 [3]

Quark, couac, quawk, quork...
Cris d’oiseaux d’avant le langage,
Venus du plus profond des âges.
Quawk (couac) du canard sonnant l’envol,
Ou du héron noir criant à la lune.
Kwak croassement du corbeau
Cri, ricanement des mouettes
A l’encontre du roi Mark de Cornouailles
Cocufié par Tristan et Iseult
Quark, quark quark disaient les mouettes autour du bateau
« Railleries » dit Joyce dans ses notes.

Quarks remixés dans Finnegans Wake
Par James joyce,

Quarks recyclés en particules élémentaires
Par Murray Gell-Mann,
Le physicien américain qui leur donna ce nom
Et fit leur renom.

Parlicules élémentaires encagées
Au plus profond du noyau des atomes,
au plus profond des protons et protons,
Ne sortant jamais de leur cage,
Elles n’existent pas à l’état libre.

Personne ne les avait identifiées
Quand Gell-Mann imagina leur existence.
Bien avant que celle-ci ne soit mise en évidence

Comment nommer ces particules étranges,
Se demanda Gell-Mann, en guise de challenge ?
Pas question de faire appel aux racines grecques
Celles qui ont donné l’atome
Du grec ancien átomos (« insécable, non coupé »).
Parce qu’alors réputé indivisible
Comme plus tard a-t-on aussi dit
De ses éléments protons et neutrons.
Et voilà que Gell-Mann les imaginaient
eux-mêmes composés de particules.
Pas question, par les faits, d’être à nouveau démenti
Il choisirait un nom qui ne veut rien dire : kwork
Sauf pour les canards dublinois
Leur mot valise pour crier sauve-qui-peut
Et tout ce que peut dire un canard.
Plus trivial et moins savant, tu meurs
- Du coup de fusil qui a aussi tué le canard -
On peut être physicien, rigoureux et facétieux.

Ce n’était alors pour lui qu’un son.
Un son qui n’avait pas encore d’orthographe,
Jusqu’à ce que quelques semaines plus tard,
Gell-Mann ouvrant Finnegans Wake.
Tombe sur ces mots :
« Three quarks for muster mark »
Ses particules avaient trouvé leur écriture !

Sauf que Joyce avait fait rimer ses quarks
Avec mark, bark...
Avec le son "a" et pas avec le son "ô"
Imaginé d’abord par son oreille.
Mais la référence à Joyce lui plaisait.
Et cette allusion à trois quarks lui convenait parfaitement.
Ne venait- il pas d’imaginer
Trois quarks dans le proton,
Trois quarks dans le neutron.
Des triplets !
Trinité chère à Joyce
Allez ! La messe est dite se dit M. Gell-Mann.

La particule ne va pas sans lettres de noblesse,
Joyce les lui donnait
Et Gell-Mann en témoigna solennellement
Dans sa communication scientifique de 1963,
En citant comme source, le vers de Finnegan Wake :
" Three quarks for muster mark"
C’est ainsi que la particule reçut son nom, son orthographe
Et sa prononciation « a » !
Avec Joyce comme père putatif, ou parrain...

Et M. Gell-Mann, d’abandonner le « ô » pour sa prononciation,
La caution de Joyce valait bien petite concession.
Mais Gell-Mann, comme Joyce, a plus d’un tour dans son sac.
Son Finnegans wake est une illustration épiphanique
de sa créativité verbale et phonique.
Jamais un seul sens pour un mot,
Ne dédaignant pas le calembour, même approximatif.
Aussi, M. Gell-Mann suggéra une interprétation complémentaire pour
" Three quarks for muster mark"
Celle du cri « Trois quarts ( avec le son "ô" en dublinois) pour mister Mark. » entendu dans le pub de H. C. Earwicker...
De la bière, mais oui ! Pourquoi pas !
Gell-Mann gagnait ainsi sur tous les tableaux.
Synthèse digne d’un congrès du parti socialiste français.

Mais, c’était sans compter sur la science
Qui a toujours le dernier mot.
Dernier pied de nez,
Les trois quarks initiaux de Gell-Mann devinrent six !
Ce que l’on peut exprimer en disant aussi : deux triplets.
Et l’on ne perd plus la face !
M. Gell-Mann est non seulement un physicien créatif,
Il aurait pu être un bon politicien.

Trois puis six [4], les quarks conquirent la planète scientifique,
Et au delà.
Le commun des mortels en oublia leur gestation,
Et la référence à Joyce.
Mais les quarks sont restés des quarks pour la postérité.

Peut-être même que Joyce avait mis de l’ "ô" dans son "a",
Une autre de ses facéties,
Comme celle de mettre du whisky,
En guise d’eau bénite,
Dans le cercueil de Finnegan
Et de fêter dans une grande beuverie
Sa résurrection.
L’aubergiste H.C. Earwicker
lançant à la cantonnée
’Three quarts for Mister... ».

Cette relation, libre - voire fantaisiste - dans sa forme, est néanmoins basée sur des sources très sérieuses dans son fond. Voir ci-dessous, les contributions de Murray Gell Mann à la physique des particules.


Postscriptum

Extrait de lettre de M. Gell Mann à son éditeur, du 27 Juin 1978

« I employed the sound ’’quork’’ for several weeks in 1963 before noticing ’’quark’’ in ’’Finnegans Wake’’, which I had perused from time to time since it appeared in 1939. The allusion to three quarks seemed perfect. I needed an excuse for retaining the pronunciation quork despite the occurrence of ’’Mark’’, ’’bark’’, ’’mark’’, and so forth in Finnegans Wake.

I found that excuse by supposing that one ingredient of the line ’’Three quarks for Muster Mark’’ was a cry of ’’Three quarts for Mister...’’ heard in H. C. Earwicker’s pub. » (M. Gell-Mann, private let. to Ed., 27 June 1978.)

*

M. Gell Mann dans son livre « The Quark and the Jaguar »

In 1963, when I assigned the name "quark" to the fundamental constituents of the nucleon, I had the sound first, without the spelling, which could have been "kwork". Then, in one of my occasional perusals ofFinnegans Wake, by James Joyce, I came across the word "quark" in the phrase "Three quarks for Muster Mark". Since "quark" (meaning, for one thing, the cry of the gull) was clearly intended to rhyme with "Mark", as well as "bark" and other such words, I had to find an excuse to pronounce it as "kwork". But the book represents the dream of a publican named Humphrey Chimpden Earwicker. Words in the text are typically drawn from several sources at once, like the "portmanteau" words in "Through the Looking-Glass". From time to time, phrases occur in the book that are partially determined by calls for drinks at the bar. I argued, therefore, that perhaps one of the multiple sources of the cry "Three quarks for Muster Mark" might be "Three quarts for Mister Mark", in which case the pronunciation "kwork" would not be totally unjustified. In any case, the number three fitted perfectly the way quarks occur in nature.

Sur les connexions dans Finnegans wake avec la légende de Tristan et Iseult et du roi Mark.

« King Mark. His ship is taking Tristan and Isolde from Ireland to Cornwall for her marriage to King Mark. Isolde’s nurse provided love potion to both instead of poison to the despairing Isolde. Tristan is betraying Mark, with Isolde. The initials of Tristan, Isolde, and Mark spell Tim, Finnegan’s name [soulignement pileface] . Three triplets and a quatrain satirically announce the imminent eclipse of immanent old King Mark by his trusted young knight Tristan. » (Eric Rosenbloom / A word in your ear).

*

Murray Gell-Mann

A obtenu le prix Nobel de physique de 1969 pour ses travaux sur les particules.

Il est l’auteur d’un livreLe Quark et le Jaguar : Voyage au cœur du simple et du complexe,Éditions Flammarion, 1998, destiné au grand public. Il y montre comment la physique des particules et la théorie de l’évolution sont deux théories intrinsèquement liées : il compare le mécanisme de l’évolution comme des particules effectuant de petits sauts quantiques vers des états stables et ce de façon irréversible ce qui selon lui serait à l’origine de la diversité biologique de toutes les espèces vivantes sur notre planète.

Le livre sur amazon

Sur Finnegans Wake


Et tu verras tous ceux qu’on croyait décédés
Reprendre souffle et vie dans la chair de ma voix
Jusqu’à la fin des mondes.
Claude Nougaro

Pendant les 17 années que Joyce consacra à l’écriture de Finnegans Wake, le titre fut gardé secret, les épisodes paraissant dans des revues littéraires sous l’appellation de Work in progress. Le titre provient d’une ballade populaire irlandaise, Finnegan’s wake, qui conte la chute mortelle du maçon Tim Finnegan [5] et la veillée funèbre (wake) qui s’ensuit. L’excès de boisson provoque une rixe et l’odeur de l’alcool répandu réveille (wake up) le défunt ! Joyce supprime l’apostrophe dans le titre car la veillée funèbre est maintenant toute l’histoire et l’appel au réveil s’adresse à tous les Finnegans que nous sommes ; à moins que le pluriel mis à Finnegan n’annonce une résurrection plurielle de l’un dans le multiple, ou inversement un éveil de la multitude qui compose chaque individu. Les thèmes de la mort, de la renaissance ou du renouveau cyclique de la nature sont trop importants dans le roman pour ne pas entendre dans son titre l’union des contraires : "fin" et "again".

Quant à "wake", il signifie également sillage ou trace, et désigne en langage familier irlandais la semaine pascale, autant la Passion du Christ que l’insurrection de 1916. C’est donc bien à une veille que nous sommes conviés, à rester éveillés jusqu’à l’aurore ou jusqu’à un avènement qui transfigurera notre nuit.

Crédit : http://riverrun.free.fr/finnegans%20wake.pdf

*

Les principaux personnages, protéiformes, s’inscrivent dans une trame narrative apparemment simple mais qui va se complexifiant pour acquérir une dimension universelle.

Humphrey Chimpden Earwicker est cabaretier près de Phœnix Park à Chapelizod, banlieue de Dublin, etc. Ses 3 initiales H.C.E qui ponctuent le texte se lisent : Here Comes Everybody, voici tout le monde, mais aussi, polissonerie joycienne, ici jouit chaque corps .

Anna Livia Plurabelle - ALP- est sa femme, aussi bien rivière de vie, Liffey, qui arrose Dublin et coule vers la mer, etc. La dernière page du livre décrit ALP s’engloutissant dans son « vieux père effrayant », tandis que la Liffey atteint enfin la mer, cause ineffable, inépuisable de toute vie.

Ils ont 3 enfants, Isabelle et deux jumeaux antagonistes dans lesquels l’on peut percevoir notamment la rivalité mimétique mise en jeu dans cette opposition binaire : Shem, le cadet, l’homme de plume, the penman, l’artiste, le rebelle, celui qui écrit, l’insoumis, etc. Shaun, le politique, l’homme de l’ordre, le beau parleur, l’homme sans faille, etc.

Là où Ulysse se terminait sur un yes, un oui d’abandon et d’acquiescement suivi d’un point, Finnegans wake s’achève sans s’achever sur un article qui peut se boucler avec le premier mot du texte riverrun, erre revie.

Crédit : http://revel.unice.fr/oxymoron/?id=3070

*

La bibliothèque de Babel ou de la difficulté de traduire Finnegans Wake


Extrait du chapitre Anna Livia Plurabelle :

For the putty affair I have is wore out, so it is, sitting, yaping and waiting for my old Dane hodder dodderer, my life in death companion, my frugal key of our larder, my much-altered camel’s hump, my jointspoiler, my maymoon’s honey, my fool to the last Decemberer, to wake himself out of his winter’s doze and bore me down like he used to.

Traduction de André Péron et Samuel Beckett :

Car le trou vaseux que je possède est tout usé, ah oui, à force d’être assise à béailler et à attendre que mon vieux baïseur et adodderateur Danois, mon compagnon à la vie à la mort, le sobre quaidenas de mon gardmanger, ma bosse de hameau bien abîmée, mon briseur de jointures, le miel de ma lune de mai, mon bouffon jusqu’au dernier jour de Désambre, s’éveille de son somme d’hiver et m’enfile comme il en avait coutume !

Traduction de James Joyce, Philippe Soupault, P.L. Léon, Eugène Jolas et Adrienne Monnier :

Car l’aroumastique que j’icy possède est tout troué, y a pas à dire, séante et béaillante et guettante mon vieux Danois d’addodérateur, mon compagnon à la vie dans la mort, quaidenas de carême de mon garde manger, ma bosse de chameau bien altérée, mon briseur à plat de ma jointerésistance, le miel de mai lune mon grand fou jusqu’au bout de Désambre qui s’éveille enfin de son somme d’hiver et m’enquiquine comme au temps de ses rixes.

Traduction de Philippe Lavergne (la traduction de référence pour le français) :

Car le petit machin que j’ai est bien usé, ça c’est vrai, à force d’attendre et crier Noël qu’il vienne, mon compagnon de vie et de mort, la clé frugale de mes bardes, la bosse camélique du renouveau qui désaltère, ma panacée renversée, mon miel de Maynooth, mon fou de la 31 décembre, pour s’éveiller de son Conte d’Hiver et me dévorser tout comme il le faisait naguère.

*

Finnegans Wake selon Philippe Sollers

Ecouter la voix de Joyce lisant Finnegans Wake et le commentaire de Sollers :
http://www.pileface.com/sollers/spip.php?article1384 #section25

*

Trois extraits de Finnegans Wake traduits par Philippe Sollers et Stephen Heath avec le texte de Joyce en regard :
http://www.pileface.com/sollers/IMG/pdf/SANDHYAS_SANDHYAS_SANDHYAS_.pdf

(Ces extraits ont été publiés dans Tel Quel n°54, été 1973. Puis repris dans L’Infini N° 49-50 (printemps 1995)


[1« Three quarks for Muster Mark11 ! », la phrase chantée par un chœur d’oiseaux de mer qui signifie « trois croassements pour M. Mark » ou - d’après les notes de Joyce - « trois railleries ».

[2bark, aboyer, en lien avec squawk, crier (un peu plus avant dans le poème.

[3Cet extrait de Finnegans Wake fait partie d’un poème comique de 13 vers dirigé contre le roi Mark, le mari cocufié de la légende de Tristan et Iseult. Ces vers sont composés à partir de noms d’oiseaux et de mots qui s’y réfèrent, et le poème lui-même est un « quark », c’est-à-dire un cri d’oiseau marin, semblable au croassement du corbeau, le verbe anglais « to quark » signifiant croasser, mais aussi, au sens figuré, crier en produisant un son désagréable semblable au cri de l’oiseau.
Autres mots empruntés au monde aviaire utilisés plus avant dans le poème :
wren, oiseau troglodyte / aigle ; slylark, lark, alouette. ; buzzard, buse dans les deux sens du terme / whoop, huer, hululer (hibou) ; speckle back plover, plumier dos moucheté / Palmer, famille d’oiseaux ; moult, perdre ses plumes ; cock, coq ; fowls, poules ; tread, s’accoupler, pour les oiseaux.

[4Les six variétés de quarks sont aujourd’hui désignées par up,down, charm, strange, top etbottom. James Joyce aurait apprécié.

[5Derrière cet ouvrier irlandais se dissimule un héros légendaire Finn Mac Culoch, chef des Fenians. La ballade s’intitule Finnegan’s wake mais Joyce a fait disparaître l’apostrophe entre le n et le s, ce dont les érudits psychanalystes ne se sont pas aperçus pas plus que le dictionnaire analogique et alphabétique de la langue française Paul Robert dans l’une de ses éditions.

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1 Messages

  • V. K. | 21 mai 2013 - 15:53 1

    L’interprétation d’un texte selon Umberto Eco.

    Extrait relatif à Finnegans Wake dans Confessions d’un jeune romancier [1]

    ...Comment prouver qu’une conjecture sur l’intention d’un texte est acceptable ? La seule façon consiste à l’appliquer au texte pris comme un tout cohérent. C’est une idée ancienne, qui nous vient de saint Augustin (De Doctrina christiana)  : toute interprétation d’une portion d’un texte peut être acceptée si elle est confirmée par une autre portion du même texte, et doit être rejetée dans le cas contraire. En ce sens, la cohérence textuelle interne contrôle les élans (autrement incontrôlables) du lecteur.

    Prenons pour exemple un texte qui, par son intention et son programme, encourage les interprétations les plus audacieuses : Finnegans Wake. Dans les années soixante, la revue A Wake Newslitter a publié un débat sur les allusions historiques factuelles qu’on peut repérer dans Finnegans Wake, telles les références à l’ Anschluss et aux accords de Munich signés en ’septembre 1938 [2] Pour réfuter ces interprétations, Nathan Halper souligne que le mot Anschluss possède aussi des sens quotidiens et sans rapport avec la politique (comme « connexion » et « inclusion »), et que la lecture politique n’est pas confirmée par le contexte. Pour prouver combien il est facile de trouver à peu près ce qu’on veut dans Finnegans Wake, Halper choisit .l’exemple de Beria. Pour commencer, au début de « The Tale of the Ondt and the Gracehoper », il prend l’expression « So vi et ! » et considère qu’on peut la relier à la société quasi communiste des fourmis. Une page plus tard, il note une allusion à un « berial », qui à première vue est une variante de burial (« enterrement »). Peut-il s’agir d’une référence au ministre soviétique Lavrenti Pavlovitch Beria ? Mais Beria était inconnu en Occident jusqu’au 9 décembre 1938, date de sa nomination à la tête du NKVD (avant cela, il n’était qu’un apparatchik mineur), et en décembre 1938 le manuscrit de Joyce était déjà chez l’imprimeur. Or le mot « berial » est déjà présent dans une version de 1929 publiée dans la revue Transition 12. La question semblait réglée en vertu des preuves extérieures, même si certains interprètes étaient prêts à attribuer à Joyce des pouvoirs prophétiques et donc la capacité de prédire l’ascension politique de Beria. C’est ridicule, mais les fanatiques de Joyce sont parfois capables de proférer les pires sottises.

    Plus intéressantes sont les preuves internes, c’est-à-dire textuelles. Dans une parution ultérieure d’A Wake Newslitter, Ruth von Phul fait observer que « so vi et » pourrait aussi être compris comme une façon de dire « amen » (so be it, « ainsi soit-il ») chez les membres de certaines obédiences religieuses autoritaires ; que le contexte de ces pages n’est pas politique, mais biblique ; que l’Ondt déclare : « Aussi vaste que le royaume de Beppy, mon règne fleurira ! » ; que Beppy est un diminutif italien du prénom Joseph ; que « berial » pourrait être une allusion oblique au Joseph de l’Ancien Testament, le fils de Jacob et de Rachel, qui est figurativement « enterré » à deux reprises : dans le puits et en prison ; que Joseph a engendré Ephraïm, qui à son tour a engendré Beriah (Chroniques 23, 10) ; que le frère de Joseph, Asher, avait un fils appelé Beriah (Genèse 45, 30) ; et ainsi de suite [3]. Beaucoup des allusions « repérées » par Ruth von Phul sont tirées par les cheveux, mais il semble indéniable en effet que toutes les références de ces pages sont de nature biblique. Aussi la preuve textuelle exclut-elle aussi Lavrenti Pavlovitch Beria de l’ œuvre de Joyce, et saint Augustin en aurait été d’accord.

    Un texte est un dispositif conçu pour produire son Lecteur Modèle. Ce lecteur n’est pas une personne capable de poser une conjecture qui soit « la seule bonne » : au contraire, un texte peut prévoir un Lecteur Modèle ayant le droit de tenter des conjectures Confessions d’un jeune romancier

    infinies. Le Lecteur Empirique est simplement un acteur qui édifie des conjectures sur le genre de Lecteur Modèle que postule le texte. Puisque l’intention du texte est fondamentalement de produire un Lecteur Modèle capable de bâtir des conjectures à son propos, la tâche du Lecteur Modèle consiste à imaginer un Auteur Modèle qui ne soit pas l’ Auteur Empirique et qui, en dernière analyse, corresponde à l’intention du texte.

    Reconnaître l’intention d’un texte, c’est reconnaître une stratégie sémiotique. Parfois, la stratégie sémiotique est décelable à partir des conventions stylistiques établies. Si une histoire commence par « Il était une fois », j’ai de bonnes raisons de penser qu’il s’agit d’un conte de fées et que le Lecteur Modèle évoqué et postulé est un enfant (ou un adulte désireux de réagir dans un esprit enfantin). Naturellement, ce « Il était une fois » peut aussi être ironique, auquel cas le texte qui suit doit faire l’objet d’une lecture plus subtile. Mais, même s’il est clair en lisant que c’est cette lecture plus subtile qui est demandée, l’important est que le texte a fait semblant de commencer comme un conte de fées.

    Quand un livre est lancé dans le monde comme un message dans une bouteille - et ce n’est pas seulement vrai des romans ou de la poésie, mais aussi d’ouvrages comme la Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant -, autrement dit quand il est produit non pour un seul destinataire mais pour une communauté de lecteurs, l’auteur sait qu’il sera interprété non selon ses intentions, mais selon une stratégie complexe d’interactions qui implique aussi les lecteurs et leur compétence dans leur propre langue, comprise comme un trésor social. Par « trésor social », je n’entends pas seulement une langue donnée avec son ensemble de règles grammaticales, mais toute l’encyclopédie que l’usage de cette langue a générée : les conventions culturelles et l’histoire des interprétations antérieures de ses nombreux textes, y compris celui que le lecteur tient dans ses mains.

    L’acte de lire doit prendre en compte tous ces éléments, même s’il n’est guère vraisemblable qu’un seul lecteur puisse tous les maîtriser. Ainsi toute lecture est-elle une transaction complexe entre la compétence du lecteur (sa connaissance du monde) et le genre de compétence que postule un texte donné pour être lu de manière « économique », c’est-à-dire d’une manière qui augmente sa compréhension et le plaisir qu’il procure, avec le soutien du contexte.

    Le Lecteur Modèle d’une histoire n’est pas le Lecteur Empirique. Le Lecteur Empirique, c’est vous, moi, n’importe qui, chaque fois que nous lisons un texte. Les Lecteurs Empiriques peuvent lire de nombreuses façons, et il n’y a pas de loi pour leur dire comment lire, car ils se servent souvent du texte comme d’un véhicule pour leurs propres passions, qui peuvent venir de l’extérieur du texte ou que celui-ci peut exciter par hasard.

    pp. 47-51.

    (Et Umberto Eco de poursuivre en contant diverses interprétations amusantes données par ses lecteurs à son roman Le Pendule Foucault. Mais dans ce livre, il nous fait découvrir aussi tous ses autres romans, leur genèse, les clés qu’il y a mises et les interprétations diverses qui en ont été données, fantaisistes, ou à l’insu même de l’auteur, ...un tour facétieux de son inconscient ?)

    Le livre sur amazon.fr.

    [1Ed. Grasset Fasquelle, 2013, pour la traduction française

    [2Cf. Philip L. Graham, « Late Historical Events », in A Wake Newslitter (octobre 1964), pp. 13-14 ; Nathan Halper, « Notes on Late Historical Events », in A Wake Newslitter (octobre 1965), pp. 15-16.

    [3Cf. Ruth von Phul, « Late Historical Events », in A Wake Newslitter (décembre 1965), pp. 14-15.