vous etes ici : Accueil » THEMATIQUES » Sollers et la poésie » Sollers - Char : éloge d’une parenté substantielle.
  • > Sollers et la poésie
Sollers - Char : éloge d’une parenté substantielle.

D 3 mars 2006     A par andoar - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Philippe Sollers, René Char ; deux "réfractaires de la métaphysique". Char, ce jumeau calciné du brigand, je le trouve ardent. Il a tissé le périmètre d’un mythe dans la limite des égards humains. Il a salué les animaux après la boucherie nationale-socialiste et son tourbillon d’horreurs, puisque "Tout est plus digne que l’humanité" (Garcia-llorca). Sollers, un peu dansant, au sommet de son corps, dans une extase impassible, s’adresse à la bouche du temps avec ses ondulations de nuit noire. Il actionne le phénomène de la connaissance. Deux rires cruciaux en écriture. On tolère leur énigme par fragments de joie. Et puis ces hommes rient visiblement assez sainement pour que l’on se fie d’entrée à leur mystère, fut-il vertigineux. Ces deux-là contribuent à la mise en lambeaux d’un deuil ambiant.

Eux se situent dans la brise, l’ébat, le saule, le feu, le fruit, le ventre, la tombe, le berceau. Char et Sollers, c’est l’éspèce parcourue par sa voix, son rire, son chant, lorsque vents, marées,feuillages ont leurs faveurs secrètes. Splendeur minérale de Char. Bond de Sollers dans le Bon-dire du bonheur qu’il fait bon dire. Et puis, oeuvrer en poésie, c’est, de par son imputrescibilité, faire un bond hors du déperissement. Je dois le reconnaitre : je me traite bien moins dangereusement après l’éclat de leurs rondes.
Lorsque Char dénonce une simplicité d’être en perdition, il désigne une Nuit des nuits : la domesticité. Lorsque Sollers épingle la négativité contemporaine, il vise la servitude volontaire. Je reconnais là une voie et un progrès.

Sollers ne renonce ni à la richesse, ni au mensonge, ni à la procréation. Dans toutes ces choses, s’il sent le lien avec l’intelligence, il se frappe de création. Il fait bien : " J’ouvrais les fenêtres. Tout le jardin rentrait d’un seul coup dans le salon, avec ses parfums et ses ombres."( Le secret) Ou encore : "Le temps était beau, l’odeur du jardin entrait par bouffées légères par la fenêtre entrouverte." (Studio)

Char avance avec le miroir de la mort disposé charnellement en amont de ses forces. Le spectacle est fascinant : "Des yeux purs dans les bois/cherchent en pleurant la tête habitable". Ou bien "Seuls aux fenêtres des fleuves/ les grands visages éclairés/ rêvent qu’il n’y a rien de périssable/ dans leur paysage carnassier".
Ils n’ébranlent que l’importun, c’est à dire le damné. Puisque celui qui jouit distribue, de fait, la damnation à son contempteur. D’ailleurs s’ils semblent tous deux si illisibles, c’est la preuve que nous sommes au centre de courants fangeux, venimeux, morveux, mais buvables.

Et oui ! La "France moisie" de "Sollers-l’isolé absolu" est assimilable dans la durée à la "Francette" de "Char-le réfractaire". Quand Char chante l’Isle-sur-Sorgues, sa vile natale du Vaucluse, Sollers, tendu vers Bordeaux, plaide la voix des vents avec Andenken, le vent de l’est, un poème d’Holderlïn. N’oublions pas que leur plus haut refuge, leur point de feu à tous les deux, c’est Holderlïn.
René Char et Philippe Sollers, vraiment, ne feront souvenir d’eux qu’à ce qui est heureux.

andoar


René Char (1907-1988) compte autant d’ennemis irréductibles que d’amis fidèles. Cela n’a rien d’étonnant : celui qui, après avoir été un membre déterminants du mouvement Surréaliste, fut l’un des poètes les plus actifs de la Résistance contre le nazisme, n’était pas un homme de compromis.

"Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face." écrit-il dans les Feuillets d’Hypnos.

D’aucuns lui reprocheront d’avoir contribué à l’édification de sa propre statue (il est un des seuls poètes à être entré vivant dans la prestigieuse collection de la Pléiade, et il suivit, semble-t-il avec la plus grande attention, la rédaction de tous les livres d’exégèses qui lui furent consacrés). D’autres verront en lui un mystificateur qui abusa des séductions de l’hermétisme pour éblouir les universitaires friands de mystères et d’avant-garde. Certains ont taxé l’engouement pour René Char de "parisiannisme", voire de snobisme.
On ne peut se débarasser de son oeuvre aussi simplement.
Avec Lettera Amorosa (une oeuvre de jeunesse pleine de santé et de fraîcheur), avec certains aphorismes poétiques des Feuillets d’Hypnos, René Char a apporté quelques-unes des pages les plus exigeantes et vivantes de la poésie contemporaine.

Piers Tenniel

Un message, un commentaire ?

Ce forum est modéré. Votre contribution apparaîtra après validation par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • NOM (obligatoire)
  • EMAIL (souhaitable)
Titre
  • Ajouter un document


2 Messages

  • A.G. | 22 octobre 2006 - 16:53 1

    J’ouvre par hasard "Acheminement vers la parole" d’Heidegger (Gallimard, 1976. Sollers s’y réfère souvent).

    Dédicace :

    "Pour RENE CHAR
    en remerciement de l’habitation poétique toute proche
    au temps des séminaires du Thor
    avec le salut de l’amitié.
    Martin Heidegger"

    Plus loin :

    "La chère Provence est-elle cette arche secrètement invisible qui relie la pensée matinale de Parménide au poème de Hölderlin ? M. H."

    Dans "Studio", Sollers écrit (p 120) : "Avant son départ, Hölderlin écrit à son ami Böhlendorff (qui se suicidera en 1825) : "Il faudra que je veille à ne pas perdre la tête en France, à Paris ; je me réjouis aussi de voir la mer, le soleil de la Provence."
    Comme si Bordeaux se trouvait en Provence ou au bord de la mer !"


  • A.G. | 22 octobre 2006 - 15:54 2

    Sollers accepterait-il cette "parenté substantielle" ?

    Quoiqu’il en soit, un point lie les deux écrivains : la rencontre, à un moment donné, avec la pensée heideggerienne. Pensée et poésie. Pensée et roman.

    Char, vrai résistant (sous le nom de Capitaine Alexandre), n’a pas hésité en effet à compter, dès les années 50, Heidegger comme un de ces "alliés substantiels".

    J’aime bien ces aphorismes extraits des "Feuillets d’hypnos" (1943-44) :

    7. "Cette guerre se prolongera au -delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Ecartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens."

    10. "Toute l’autorité, la tactique et l’ingéniosité ne remplacent pas une parcelle de conviction au service de la vérité. Ce lieu commun, je crois l’avoir amélioré."

    59. "Si l’homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d’être regardé." (cité par Bataille).

    115. "Au jardin des Oliviers, qui était en surnombre ?"